Journal des Goncourt (Deuxième volume) Mémoires de la vie littéraire

Chapter 9

Chapter 93,919 wordsPublic domain

Nous allons le voir aujourd'hui. Mlle Aimée me dit, en traversant les pièces du rez-de-chaussée: «Vous savez, il est très malade... Quand on lui a appris la décision du jury, il a eu une tache de sang à l'oeil, comme à la suite d'un coup de sang.»

Nous entrons, et nous trouvons Gavarni dans son grand salon, au milieu de l'espèce d'obscurité, que font des persiennes fermées en plein jour. Il nous semble très pâle dans l'ombre. Nous entendons sa respiration oppressée. Il a peine à nous donner sa chaude poignée de main d'autrefois. D'une voix étouffée, il s'essaye cependant à nous faire ses amicales plaisanteries d'autrefois, mais nous y sentons son effort et son courage. Il nous dit: «C'est toujours la même chose, toujours ce tuyau de soufflet... J'ai eu froid dans mon lit... Tous ces palliatifs, toutes ces inhalations d'eau, je n'y crois pas... Il faudrait un seton ou me faire un trou là dessous... là, à la gorge... Mais Veyre ne veut pas. Il me donne des choses à boire... Tenez, ça... qui n'est pas joli à boire...» Et il sourit à peu près. «Mon Dieu, le soufflet est bon, très bon... Ce sont les ficelles qui ne vont plus. Oui les poumons, la poitrine, c'est bon... Il m'a ausculté... J'ai bien le coeur un peu trop petit. Mais au fond, c'est ce larynx...»

Nous lui parlons alors d'une consultation, à laquelle il ne se refuse pas trop.

Et nous le quittons très alarmés, effrayés de cette maigreur que nous touchions dans cette main, pleine de cordes; que nous devinions sous cette robe de laine blanche, sous ces deux ou trois paires de chaussettes roulées autour de ses pieds; effrayés de ce lent dépérissement, de cet épuisement, de cet appauvrissement du sang et de la vie, de cette anémie amenée par les longues souffrances, et peut-être encore par tant d'années d'une alimentation insuffisante, où cette pure intelligence ne voulait pas manger, se refusait à manger, trouvait de l'_ennui à manger_.

* * * * *

_Lundi 17 août_.--Sortant de la solitude de Gretz, nous retombons avec un certain plaisir dans cette parlotte de Magny. Il n'est d'abord question que du mort qu'on vient d'enterrer, d'Eugène Delacroix, et Saint-Victor esquisse drolatiquement, d'un mot, cette figure de bilieux ravagé, que nous avons vu un jour passer dans la rue des Beaux-Arts, un carton sous le bras: «Il avait l'air de l'apothicaire de Tippoo Saeb!»

Et le mot lancé, soudain le critique pâlit dans sa soupe. On est treize... oui, positivement treize. «Bah! dit Gautier jouant mal l'assurance, il n'y a que les chrétiens qui comptent, et il y a ici pas mal d'athées!»

Toutefois Saint-Victor et Gautier envoient un garçon chercher, pour faire le quatorzième, le fils de Magny, un jeune collégien, devant lequel on raconte bientôt des choses énormes.

* * * * *

_25 août_.--Cabourg. Nous voici dans un singulier endroit, un bain de mer fait par et pour des gens de théâtre, un bain de mer dont la pancarte, réglementant la pudeur des baigneurs, commence par: «Le maire de Cabourg, chevalier de la Légion d'honneur, commandeur de l'ordre de Charles III...» et finit par le nom de Dennery.

On demande ici: «A qui ce chalet?» On répond: «A Cognard. Et cet autre?--A Clairville.--Et ce dernier en construction?--A Matharel de Fiennes.»

Tout semble bâti en billets d'auteurs, en droits d'auteurs, en critiques de théâtres, en refrains de vaudevilles. Les chalets ressemblent à des décors, les escaliers à des praticables, la mer du fond à la MUETTE DE PORTICI, et l'on est poussé à croire que les vagues sont faites par des têtes de figurants sous une toile très bien peinte.

Au milieu des chalets, un château s'élève, un château couleur chocolat, flanqué de quatre tourelles. C'est à Billion, l'ancien directeur du Cirque, et les quatre tourelles sont des lieux à l'anglaise. Cela ressemble au château de la Foire, dans une féerie, où Lebel s'écrierait avec sa voix de stentor: «Allons! bon, voilà que j'ai la colique!»

Et dans cette ville projetée, où des écriteaux promettent des rues, chaque maison isolée recèle un vieux nom de théâtre, ici la Franconi, là, la veuve d'Adam, plus loin Rosalie, la sauteuse de l'Hippodrome. C'est comme les Invalides et la Sainte-Périne des coulisses. Aux bureaux de leurs caisses, les hôtels montrent de vieilles femmes, dont les voix vous rappellent des voix d'autrefois entendues au théâtre. Et le grand café de l'endroit est tenu par un cafetier, ébouriffant les bourgeois avec les blagues et les charges du café des Variétés.

--Ce soir, en nous promenant au bord de la mer avec une femme de notre connaissance, comme nous lui reprochions un amant indigne d'elle, elle nous dit ingénument: «Qu'est-ce que vous voulez que je fasse, quand il pleut et que je m'ennuie!»

--Aux bains de mer, les filles ressemblent à des honnêtes femmes. Elles ont une tenue pareille, la même toilette, des enfants qu'elles promènent en ayant l'air de les aimer--et à la fin de la saison, elles arrivent à se faire à elles-mêmes l'effet d'être mariées.

--Pouah! la vilaine et l'antipathique race que ces Normands, avec leurs paroles avares, leur sourire de paysan qui vous attrape, leur teint _rouvant_ sur lequel il semble qu'il y ait du givre, leurs sourcils blancs, leurs yeux de faïence, leurs regards aigres comme leurs pommes, leur rapacité sans la grâce et la _polichinellerie_ du Midi.

--Il est des femmes, dont le charme singulier est fait comme d'une suspension de la vie, d'une interruption de la présence d'esprit, d'absence rêveuse.

* * * * *

_2 septembre_.--Aujourd'hui, dans la salle des dessins français du XVIIIe siècle, au Louvre, je vois deux collégiens en uniforme, juchés sur des tabourets, et copiant les _trois crayons_ de Watteau, achetés par le Musée à la vente d'Imécourt. Voilà pour le grand Maître, jusqu'ici seulement goûté par les artistes, la grosse popularité qui commence.

* * * * *

_Mercredi 9 septembre_.--Nous enterrons ce matin notre vieille cousine de Courmont, âgée de 83 ans, une de nos visites du Jour de l'an... A ces rendez-vous derniers de la mort, les uniques rendez-vous de la famille, on rencontre de grands jeunes gens en habit noir, qui se trouvent être les fils de petites filles avec lesquelles vous avez joué.

* * * * *

_14 septembre_.--Dîner chez Magny.

Il y a aujourd'hui bataille autour de l'histoire de Thiers, et il faut le dire, on est presque unanime pour le déclarer un historien sans aucun talent. Seul Sainte-Beuve le défend. C'est un si charmant homme! Il a tant d'esprit! Il possède une telle influence! Et il vous peint la façon dont il enguirlande une Chambre, dont il séduit un député. Ce sont toujours les moyens d'argumentation et la manière de défense que j'ai vu employer à Sainte-Beuve. Qu'on lui dise:--«Mirabeau a trahi.--Oui, mais il aimait tant Sophie!» Et il fera un tableau de sa passion pour sa maîtresse. Pour tout et pour tous, c'est ainsi.

... Sainte-Beuve est parti. On est à boire le mélange de liqueur qu'il fait à chaque dessert: un mélange de rhum et de curaçao.

--Ah! mais, à propos, Gautier, vous revenez de Nohant, de chez Mme Sand, est-ce amusant?

--Comme un couvent des Frères Moraves. Je suis arrivé le soir. C'est loin du chemin de fer. On a mis ma malle dans un buisson. Je suis entré par la ferme, au milieu de chiens qui me faisaient une peur... On m'a fait dîner. La nourriture est bonne, mais il y a trop de gibier et de poulet. Moi, ça ne me va pas... Là étaient Marchal le peintre, Mme Calamatta, Alexandre Dumas fils...

--Et quelle est la vie à Nohant?

--On déjeune à dix heures. Au dernier coup, quand l'aiguille est sur l'heure, chacun se met à table. Mme Sand arrive avec un air de somnambule, et reste endormie tout le déjeuner... Après le déjeuner, on va dans le jardin. On joue au _cochonnet_, ça la ranime. Elle s'assied et se met à causer. On cause généralement, à cette heure, des choses de prononciation: par exemple, sur la prononciation _d'ailleurs_ et _meilleur_. La causerie chaffriolante toutefois, ce sont les plaisanteries stercoraires.

--Bah!

Mais par exemple, pas le plus petit mot sur le rapport des sexes. Je crois qu'on vous flanquerait à la porte, si vous y faisiez la moindre allusion...

A trois heures, Mme Sand remonte faire de la copie jusqu'à six heures. On dîne, seulement on dîne un peu vite, pour laisser le temps de dîner à Marie Caillot. C'est la bonne de la maison, une petite Fadette que Mme Sand a prise dans le pays, pour jouer les pièces de son théâtre, et qui vient au salon, le soir.

Après dîner, Mme Sand fait des patiences sans dire un mot, jusqu'à minuit... Par exemple, le second jour, j'ai commencé à dire que si on ne parlait pas littérature, je m'en allais... Ah! littérature... ils semblaient revenir tous de l'autre monde!... Il faut vous dire que, pour le moment, il n'y a qu'une chose dont on s'occupe là-bas: la minéralogie. Chacun a son marteau, on ne sort pas sans... J'ai donc déclaré que Rousseau était le plus mauvais écrivain de la langue française, et cela nous a fait une discussion avec Mme Sand jusqu'à une heure du matin...

Tout de même, Manceau lui a joliment machiné ce Nohant pour la copie. Elle ne peut s'asseoir dans une pièce, sans qu'il surgisse des plumes, de l'encre bleue, du papier à cigarettes, du tabac turc, et du papier à lettres rayé. Et elle en use. Car vous n'ignorez pas qu'elle retravaille à minuit jusqu'à quatre heures... Enfin vous savez ce qui lui est arrivé. Quelque chose de monstrueux! Un jour elle finit un roman à une heure du matin... et elle en recommence un autre, dans la nuit... La copie est une fonction chez Mme Sand...

Au reste on est très bien chez elle. Par exemple c'est un service silencieux. Il y a dans le corridor une boîte qui a deux compartiments: l'un est destiné aux lettres pour la poste, l'autre aux lettres pour la maison. Dans ce dernier, on écrit tout ce dont on a besoin, en indiquant son nom et sa chambre. J'ai eu besoin d'un peigne. J'ai écrit: «M. Gautier, telle «chambre» et ma demande. Le lendemain à six heures, j'avais trente peignes à choisir.»

* * * * *

_27 septembre_.--Nous revenons de la campagne pour le dîner Magny. On cause de Vigny, le mort du jour.

Et voici Sainte-Beuve jetant des anecdotes sur sa fosse.

Quand j'entends Sainte-Beuve avec ses petites phrases toucher à un mort, il me semble voir des fourmis envahir un cadavre: il vous nettoie une gloire en dix minutes, et laisse du monsieur illustre, un squelette bien net.

«Mon Dieu, dit-il, avec un geste onctueux, on ne sait pas trop s'il était noble, on ne lui a jamais vu de famille... c'était un noble de 1814; à cette époque on n'y regardait pas de si près. Il y a dans la correspondance de Garrick, un de Vigny qui lui demande de l'argent, mais très _noblement_... qui le choisit parmi tous, pour l'obliger. Il serait curieux de savoir s'il en descend... C'était avant tout un _ange_, il a été toujours ange, Vigny! On n'a jamais vu un beefsteak chez lui. Quand on le quittait à sept heures pour aller dîner, il vous disait: «Comment! vous vous en allez déjà!...» Il ne comprenait rien à la réalité, elle n'existait pas pour lui... Il avait des mots superbes. Sortant de prononcer son discours à l'Académie, un ami lui dit que son discours était un peu long: «Mais je ne suis pas fatigué!'» s'écrie de Vigny... Avec cela un reste de militaire. Lors de cette réception, il avait une cravate noire, et rencontrant dans la bibliothèque Spontini, qui avait gardé l'étiquette du costume impérial, il lui jette en passant: «L'uniforme est dans la nature, Spontini!...» Gaspard de Pons, qui avait été dans son régiment, disait de lui: «En voilà un qui n'a pas l'air des trois choses qu'il est: un militaire, un poète, un homme d'esprit!»

Par là-dessus très maladroit; l'arrangement qui le porta à l'Académie, il n'y comprit jamais rien. Quand il recommandait quelqu'un pour les prix, il le perdait...»

Du poète décédé, Sainte-Beuve passe aux salons de Paris, et nous décrit celui de Mme de Circourt: salon très éclectique, très plein, très mêlé, très vivant, un peu trop bruyant, et où l'on tombait sur n'importe qui, et où l'on parlait beaucoup trop, tous à la fois. «C'était un étourdissemeht, dit-il, plutôt qu'une conversation.»

Puis Sainte-Beuve parle des deux uniques salons que fréquentent maintenant les hommes de lettres: le salon de la princesse Mathilde, le salon de Mme de Païva.

Ici Gautier prend la parole, et nous déroule l'étrange existence de cette femme[1].

[Note 1: Le récit est un peu romanesque, mais je ne suis qu'un sténographe, et le donne tel qu'il sortit de la bouche de Gautier. Dans la parole de Gautier, il faut toujours s'attendre à du romanesque ou à de l'hyperbolisme; dans la parole de Flaubert, à de l'exagération, à du grossissement des choses.]

Elle serait la fille naturelle du prince Constantin et d'une juive. Sa mère, qui était très belle, défigurée par la petite vérole, avait fait couvrir de crêpe tous les miroirs de la maison, en sorte que la petite fille grandit sans se voir, et tourmentée par l'idée qu'elle avait le nez en forme de pomme de terre... On la maria jeune à un tailleur français de Moscou. Elle se laissa enlever par Hertz, qui lui donnait des leçons de piano. Hertz ruiné en 1848 se sauve de Paris et l'abandonne. Elle tombe très gravement malade, sans le sou, à l'hôtel Valin, aux Champs-Élysées. Gautier reçoit un mot d'elle où elle le prie de venir la voir. Il y va. Elle lui dit:

«Tu vois où j'en suis... il se peut que je n'en revienne pas... Alors tout est dit... mais si j'en reviens, je ne suis pas femme à gagner ma vie avec de la _confection_,--et je veux avoir, un jour, à deux pas d'ici, tu entends bien, le plus bel hôtel de Paris... rappelle-toi ça.» Son amie Camille, la marchande de modes, l'arme alors en guerre, lui fournit un arsenal de toilettes pour son grand coup. Gautier la revoit au moment de partir, toutes ses robes étalées sur les fauteuils, les chaises, le lit, --et les essayant, comme un soldat fait jouer son fusil, avant la bataille. Elle lui dit: «Je suis pas mal _outillée_, n'est-ce pas?... mais on n'est jamais sûr de rien... je puis rater mon coup... alors bonsoir...» Et elle lui demande un flacon de chloroforme pour s'empoisonner en cas de non-réussite. Gautier va demander le chloroforme à un interne de ses amis, et le lui apporte.

* * * * *

_30 septembre_.--Ce soir, à Saint-Gratien, Girardin disait après dîner:

«Maintenant qu'il n'y a plus ni bien ni mal, qu'on est vaguement fixé sur ce qui est droit, sur ce qui est honnête, qu'il n'est point de règle bien rigide pour tout cela, il n'y a qu'une chose: le Succès, et l'Empereur doit avoir un ministre qui porte ce nom. Drouyn de l'Huys n'a pas été plus heureux avec les Russes que les ministres de Louis-Philippe. Il faut donc le sacrifier. Honnêteté, bonnes intentions, qu'est-ce que ça me fait? Un ministre, c'est absolument un cuisinier qui m'apporterait les plus beaux certificats du monde, et qui me ferait de la mauvaise cuisine... Est-ce que je ne devrais pas à mes invités de le renvoyer?»

En chemin de fer, on cause de la candidature de Gautier à l'Académie:

«Elle n'a pas la moindre chance, dit Sainte-Beuve, il lui faudrait un an de visites, de sollicitations, aucun des académiciens ne le connaît... Voyez-vous, le grand point, il faut qu'ils vous aient vu, qu'il aient fait connaissance avec votre figure... Une élection, sachez-le bien, c'est une intrigue,--une intrigue dans le bon sens du mot,--fait-il, en se reprenant... Voyons, et il compte sur ses doigts, il aura Hugo, Feuillet, Rémusat... Vitet, je crois... Il faudrait par exemple qu'il les voie beaucoup, ces deux derniers-là... Si c'était bien mené, il aurait peut-être Cousin... on lui lâcherait la Colonna, qui lui dirait qu'elle veut absolument une symphonie en blanc majeur, à elle personnellement adressée. Mais ici, il serait de toute nécessité qu'elle ne lâchât pas Cousin, une seconde avant l'élection... Par la princesse, nous aurions aussi de Sacy.»

La santé est beaucoup dans la carrière d'un homme. Il y a des gens naissant armés de cette force du corps sans défaillance, qui fait la volonté à toute heure. Girardin nous dit qu'il n'a jamais été malade, qu'il ne sait pas ce que c'est que la maladie.

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--Hier en sortant de la répétition d'ALADIN, il me revenait cette idée qui me hante presque toujours, à la sortie du spectacle: c'est que Molière, en lisant ses pièces à sa servante, a jugé le théâtre. Il se mettait simplement au niveau du public des oeuvres dramatiques.

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_5 octobre_.--Morère me disait que dans les cafés, où il allait en compagnie de Gavarni, celui-ci avait un vrai sens divinatoire pour dire la profession de chacun, et que très souvent il lui était arrivé de rencontrer, quelques jours après, dans la rue, les individus du café, porteurs des instruments de la profession que Gavarni leur avait assignée.

Chez Gavarni une mémoire extraordinaire des faces humaines, un moment entrevues. Ils sont emmagasinés dans sa tête, tous ces visages! ainsi que les clichés d'un atelier de photographie. Gavarni _voit_ les gens qu'il dessine, ils lui réapparaissent. Souvent il a dit à Morère:

--«Tenez, vous rappelez-vous?

--Non, non...

--Comment! cet homme que nous avons vu sur le quai de l'Horloge, vous savez?»

Et il y avait de cela vingt ans.

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_8 octobre_.--C'est étonnant comme notre chemin littéraire se sera fait par le haut et pas du tout par le bas. On a vu comme Michelet vient de nous traiter dans la préface de la RÉGENCE. Hugo, me disait Busquet, était pris de la curiosité la plus sympathique à notre égard. C'est la grande critique qui nous a discutés, jugés, appréciés.

Chez les camarades de notre temps, de notre âge, sauf chez Saint-Victor, nous n'avons guère rencontré que le silence ou l'injure.

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_Lundi 19 octobre_.--Trois jours passés à Oisème près Chartres, chez les Camille Marcille, cette maison dont on s'en va, avec quelque chose de doucement remué en soi. Une villa que surmonte un atelier, à l'instar d'une chapelle dominant un corps de bâtiment, et montrant l'Art dressé au sommet de la vie de famille. Là-haut, les yeux se réjouissent au milieu des Prud'hon, des Chardin, des Fragonard; en bas dans le jardin, juste assez grand pour être tout fleuri; et par toute la riante et petite maison, le coeur s'égaie à la cordialité de l'hospitalité, à tout ce qui se lève de bon, de frais, d'honnêtement heureux, d'un intérieur réglé par le devoir, et, à tous moments, traversé par des vols d'enfants.

Oh! les jolies petites filles qu'il y avait là, et quelle douceur à se promener, leurs petites menottes dans vos mains... et le soir, en nous allant coucher, l'amusante ribambelle de petites bottines, à la porte de leur dortoir, comme rangées pour une nuit de Noël; et le matin, au déjeuner, en entrant dans la salle à manger, le riant et touchant spectacle, entre les sièges des grandes personnes, de leurs petites chaises graduées de taille, selon l'âge de chacune... Jolis petits anges fous, et déjà un peu femmes, amoureux petits êtres qui se frottent coquettement à vous, avec des gentillesses de chattes.

Un jour, ce fut un tableau charmant. On les entassa dans un petit panier, traîné par un pauvre vieil âne, sur lequel tapait un garçonnet du village, à la blouse envolée! Toutes riaient, criaient, se démenaient: une charretée de bonheurs de dix ans, et point de peintre pour rendre cela.

... La mère qui regardait sa toute petite fille, sa fille de huit ans, se renversant sur moi, et me jetant par ses yeux, par ses gestes, par l'étreinte de ses mains, par tout son corps, la tendresse de sa petite âme si étrangement tendre, se mit à dire avec un sourire, le sourire de la Joconde: «Oh! ma pauvre fille, tu es le sentiment... lui, il est l'esprit: il t'attrapera toujours!» Et elle ajouta avec un soupir: «Oui, on peut la laisser ainsi encore quelques années, puis on essayera de refermer tout cela!»

... Voici, je crois, la première aventure d'amour flatteuse qui m'arrive.

Une petite bonne, une pauvre enfant trouvée de l'hospice de Châtellerault, servait les fillettes de Mme Marcille. Elle avait une de ces figures minables, ainsi qu'il semble qu'il y en ait eu au moyen âge, après les grandes famines, et des yeux, dont le dévouement jaillissait, comme à travers ceux d'un chien battu. La brave fille, un soir, en déshabillant sa maîtresse, se mit à lui dire: «Ah! Madame, ce M. Jules, je le trouve si potelé, si gai, si joufflu, si gentil, que si j'étais riche, _j'en ferais mon coeur!_»

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--Une jeune mariée se trouvant grosse, et disant que ça lui était bien égal d'avoir une fille ou un garçon, sa belle-mère lui jeta cette phrase, qu'on dirait échappée des chaudes entrailles de la maternité: «Vous ne savez pas ce que c'est... que le bonheur de créer un homme!»

* * * * *

_Jeudi 29 octobre_.--Au débarcadère du chemin de fer de Rouen, nous trouvons Flaubert, accompagné de son frère, chirurgien en chef de l'hôpital de Rouen, un grand et maigre et noir garçon, au profil à la découpure d'un quartier de lune, au long corps, à la fois desséché et souple comme une liane.

Un fiacre nous emporte à Croisset: une jolie habitation à la façade Empire, placée à mi-côte, aux bords de la Seine, qui a là, une grandeur de lac, et aujourd'hui, un peu des vagues de la mer.

Nous voici dans ce cabinet du travail obstiné et sans trêve, dans ce cabinet, témoin de tant et de si grands labeurs, et d'où sont sorties MADAME BOVARY et SALAMMBÔ.

Deux fenêtres donnent sur la Seine, et laissent voir la grande eau et les bateaux qui passent. Trois fenêtres s'ouvrent sur le jardin, où une superbe charmille semble étayer la colline, qui monte toute droite derrière la maison: Des corps de bibliothèque en bois de chêne, à colonnes torses, placés entre ces trois fenêtres, se relient à la grande bibliothèque qui fait tout le fond de la pièce. Des boiseries blanches, et sur la cheminée une pendule paternelle en marbre jaune, couronnée par un buste d'Hippocrate en bronze. Aux côtés de la cheminée, une mauvaise aquarelle, le portrait d'une langoureuse et maladive Anglaise, que Flaubert a connue à Paris, dans sa jeunesse, et puis encore des dessus de boîtes, à dessins indiens, encadrés comme des gouaches, et l'eau-forte de Callot, une TENTATION DE SAINT ANTOINE: les images conseillères du talent du Maître.

Entre les deux fenêtres donnant sur la Seine, se lève une gaine carrée, portant un buste de marbre blanc de Pradier, le buste de la soeur de Flaubert, morte toute jeune, et qui avec ses traits purs et droits, encadrés dans deux grandes anglaises, semble une Grecque retrouvée dans un keepsake.

Une perse gaie, de façon ancienne et un peu orientale, à grandes fleurs rouges, garnit les portes et les fenêtres. Dans un coin se dresse un divan-lit, recouvert d'une étoffe turque, et sur lequel sont empilés des coussins. Au milieu de la pièce, la table de travail, une grande table ronde au tapis vert, et où l'écrivain trempe sa plume dans un encrier qui est un crapaud.

Et ça et là, sur la cheminée, sur la table, sur les planchettes des bibliothèques, et accroché à des appliques ou fixé aux murs, un bric-à-brac des choses d'Orient: des amulettes recouvertes de la patine vert-de-grisée de l'Égypte; des flèches de sauvages, des instruments de musique de peuples primitifs, des plats de cuivre, des colliers de verroterie, le petit banc de bois sur lequel les peuplades de l'Afrique mettent leur tête pour dormir, s'assoient, coupent leur viande, enfin deux pieds de momie arrachés par Flaubert aux grottes de Samoûn, étranges presse-papiers, mettant au milieu des brochures, leur bronze fauve et la vie figée de muscles humains.