Journal des Goncourt (Deuxième volume) Mémoires de la vie littéraire

Chapter 8

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GAUTIER.--Des gens qui ont de quinze à vingt mille livres de rente, et qui sont oisifs.

TAINE.--Eh bien! je vous citerai trente femmes de bourgeois que je connais, et qui sont pures.

UN QUELCONQUE.--Qu'en savez-vous, Taine? Dieu lui-même n'en a pas la certitude.

TAINE.--Tenez, à Angers, les femmes sont si surveillées qu'il n'y en a qu'une qui fasse parler d'elle.

SAINT-VICTOR.--A Angers... mais c'est tout pédérastes, les derniers procès...

... SAINTE-BEUVE.--Mme Sand, Messieurs, va faire quelque chose sur un fils de Rousseau, pendant la Révolution... Ce sera tout ce qu'il y a de plus généreux... Elle est pleine de son sujet... Elle m'a écrit trois lettres, ces jours-ci... C'est une organisation admirable!

SOULIÉ.--Tiens, il y a un vaudeville de Théaulon sur les enfants de Rousseau.

RENAN.--Mme Sand, la plus grande artiste de ce temps-ci, et le talent le plus vrai!

LA TABLE.--Oh!... Ah!... Oh!... Ah!

SAINT-VICTOR.--Est-ce curieux, elle écrit sur du papier à lettres!

RENAN.--Par vrai, je n'entends pas le réalisme.

SAINTE-BEUVE.--Buvons; je bois, moi! Allons, Scherer.

... TAINE.--Hugo, Hugo n'est point sincère...

SAINTE-BEUVE.--Comment, vous Taine, vous mettez Musset au-dessus de Hugo! Mais Hugo, il fait des livres... Il a volé, sous le nez, à ce gouvernement, qui pourtant est bien puissant, le plus grand succès de ce temps-ci... Il a pénétré partout, les femmes, le peuple, tout le monde l'a lu... Ses livres s'épuisent de huit heures à midi... Mais quand j'ai lu ses ODES ET BALLADES, j'ai été lui porter tous mes vers... Les gens du GLOBE l'appelaient un barbare... Eh bien! tout ce que j'ai fait, c'est lui qui me l'a fait faire... En dix ans, les gens du GLOBE ne m'avaient rien appris.

SAINT-VICTOR.--Nous descendons tous de lui.

TAINE.--Permettez, Hugo est, dans ce temps-ci, un immense événement, mais...

SAINTE-BEUVE, _très animé_.--Taine, ne parlez pas d'Hugo!... Vous ne le connaissez pas... Nous ne sommes que deux ici, qui le connaissions, Gautier et moi... Mais l'oeuvre d'Hugo c'est magnifique!

TAINE.--C'est, je crois, maintenant, que vous appelez poésie: peindre un clocher, un ciel, faire voir des choses enfin. Pour moi ce n'est pas de la poésie, c'est de la peinture.

GAUTIER.--Taine, vous me semblez donner dans l'idiotisme bourgeois. Demander à la poésie du sentimentalisme... ce n'est pas ça. Des mots rayonnants, des mots de lumière... avec un rythme et une musique, voilà ce que c'est, la poésie... Ça ne prouve rien... Ainsi le commencement de Ratbert... il n'y a pas de poésie au monde comme cela. C'est le plateau de l'Hymalaya. Toute l'Italie blasonnée est là... et rien que des mots.

NEFTZER.--Voyons, si c'est beau, c'est qu'il y a une idée.

GAUTIER.--Ah! toi, ne me parle pas.... Tu t'es raccommodé avec le bon Dieu pour faire un journal. Tu t'es remis avec le _vieux_.

La table rit.

... TAINE.--Par exemple, la femme anglaise...

SAINTE-BEUVE.--Oh! la femme française... n'est-ce pas, il n'y a rien de plus charmant... Une, deux, trois, quatre, cinq femmes: c'est délicieux... Est-ce que notre amie est revenue?... Et dire qu'au moment du terme, on en a une masse de ravissantes... pour rien... de ces malheureuses-là! Car le salaire des femmes... Voilà une chose à laquelle jamais les gens, comme Thiers, ne penseront... Il faut renouveler l'État par là... Ce sont des questions...

VEYNE.--C'est-à-dire que s'il y avait une Convention...

SAINT-VICTOR.--Non, il n'y a pas moyen de vivre pour une femme. La petite Chose du Gymnase, avec 4,000 francs par an, me disait hier...

GAUTIER.--La prostitution est l'état normal de la femme, je l'ai dit.

UN QUELCONQUE.--Au fond, Malthus...

VEYNE.--Malthus c'est une infamie!

TAINE.--Mais il me semble qu'on ne doit mettre au monde des enfants, que lorsqu'on est sûr de leur assurer une existence... Des filles qui partent pour être institutrices en Russie, c'est affreux!

UN QUELCONQUE.--Vivent les épouses, vivent les maîtresses stériles.

SAINT-VICTOR.--Allons donc... la nature, le grand Pan!

SAINTE-BEUVE, _à demi-voix à son voisin_.--Je vends tous les ans la propriété d'un petit volume... Ça me sert à donner quelques petites choses aux femmes... à l'époque des étrennes. Elles sont si gentilles, qu'on ne peut vraiment pas...

A ce moment du dîner, Sainte-Beuve, mis en gaieté par ses souvenirs, se fait des pendants d'oreilles avec des bouquets de cerises. Tableau.

Et l'on ne sait comment le nom de Racine tombe dans la conversation.

NEFTZER A GAUTIER.--Toi, tu as commis une infamie ce matin. Tu as vanté dans le feuilleton du MONITEUR, le talent de Maubant et de Racine.

GAUTIER.--C'est vrai, Maubant est plein de talent... Mais voilà, mon ministre a l'idée idiote de croire aux chefs-d'oeuvre... J'ai bien été forcé de rendre compte d'ANDROMAQUE... Au reste, Racine, qui faisait des vers comme un porc, je n'en ai pas dit un mot élogieux de cet être! Puis on a lâché une nommée Agar dans ce genre de divertissement... Vous l'avez vue, mon oncle.

Ici Gautier n'appelle plus Sainte-Beuve que mon oncle ou l'_oncle Beuve_.

SCHERER, _épouvanté, regardant la table du haut de son pince-nez_.--Messieurs, je vous trouve d'une intolérance... Vous procédez par voie d'exclusion... Enfin, à quoi donc devons-nous tâcher... C'est à réformer, à combattre des opinions d'instinct. Le goût ce n'est rien. Il n'y a que le jugement, il faut avant tout du jugement.

UN QUELCONQUE.--C.. pour le jugement, rien que du goût, absolument du goût.

Brouhaha.

SOULIÉ.--On ne s'entend guère.

GAVARNI.--On s'entend trop.»

EXEUNT.

* * * * *

_Mercredi 24 juin_.--Au bout d'une allée du parc de Saint-Gratien, la princesse en robe de foulard écru, causant avec quelqu'un, les mains derrière le dos, à la Napoléon suivie d'un petit chien gras à lard, monté sur quatre pattes semblables à des allumettes.

Elle se retourne: «Ah! voilà Sainte-Beuve... allons, des renseignements bien vite? Qu'est-ce que vous savez de Duruy?

--Mais, dit Sainte-Beuve avec un sourire vague, il est très aimable... il est bien physiquement, ce qui ne nuit pas.

--Allons, nous en voulons plus?...

--Eh bien, il a fait des précis que vous connaissez... et puis je crois qu'il a aidé l'empereur dans son César.

--Oui, oui, je me rappelle, dit la princesse, qu'un jour l'empereur m'a demandé si je connaissais quelqu'un pour remplacer Mocquard, qu'il se fatiguait maintenant très vite... qu'il avait bien Duruy... Enfin, en voilà un drôle de changement, j'ai appris cela hier, en revenant de Versailles où je m'étais bien amusée... Je regrette beaucoup Rouland... Au fond, on change toujours les hommes et jamais les choses... Là-dessus je me sauve...

On dîne, et après dîner, Sainte-Beuve se plaignant de la vieillesse, on lui dit que jamais il n'a été plus jeune: «C'est vrai, s'écrie la princesse, il a rompu avec un tas de bêtises, d'idées tristes... J'aime bien mieux ce que vous faites maintenant... N'est-ce pas vrai, Messieurs, que ses articles sont aujourd'hui d'une liberté... ça va, ça va... il _patauge dans le vrai_!

--«Mon Dieu, oui,--fait Sainte-Beuve, un peu rouge du compliment--la critique, c'est de dire tout ce qui passe par la tête... ce n'est que ça!»

* * * * *

_25 juin_.--Ce cabinet, témoin de tant de choses redoutables, ce confident de secrets si noirs, ce cabinet du préfet de police, le croirait-on? il est tout plein d'amoureuses et blondes peintures, de nudités friponnes, de fillettes aux coquets minois, qui ne couvrent pas seulement les panneaux, à l'affreux papier impérial, semé d'abeilles d'or, mais sont éparses sur les fauteuils, les chaises, le bureau, répandues, étalées partout. «Oui, nous dit Boitelle, quand on voit comme moi, toute la journée, de si vilains individus, c'est reposant d'avoir, de temps en temps, une jolie chose à regarder.»

Et il nous introduit dans son capharnaüm intime, la maisonnette du jardinier du petit jardin de la préfecture; bondé de tableaux jusqu'au toit, et où, avec une cuvette d'eau, une éponge, des cigares, il passe ses loisirs et les meilleures heures de sa vie, à faire revenir et revivre les colorations encrassées de toiles énigmatiquement anonymes.

* * * * *

_Lundi 6 juillet_.--Sainte-Beuve a donné sa démission de membre de la commission du Dictionnaire de l'Académie, a renoncé à un traitement de 1200 francs par an, pour écrire son article de ce matin sur Littré. Il y a de la belle passion désintéressée dans les haines du critique.

* * * * *

_8 juillet_.--Témoignant mon étonnement de la luminosité brillantée de certaines aquarelles vues chez Palizzi, il me dit leur donner à la fin cet éclat, avec des couleurs chinoises, dont il a une boîte:--couleurs apportant à son aquarellage, un glacis de fraîcheur et une richesse de coloration, que n'ont pas les couleurs d'Europe.

* * * * *

_12 juillet_.--Un commissionnaire nous apporte une lettre de Sainte-Beuve, qui, se trouvant un peu souffrant, nous prie de passer chez lui, pour causer de son article sur Gavarni.

Après le don par nous de quelques renseignements biographiques, nous passons à l'examen des légendes des lithographies. Et notre stupéfaction est immense, à voir Sainte-Beuve lire ces légendes, en les estropiant par une ignorance de toutes les modernités, de tous les parisianismes, une ignorance qui lui fait nous demander ce que c'est que _le plan_, que nous lui expliquons par _ma tante_, qu'il ignore aussi bien que _le clou_.

Mais c'est dans la vue compréhensive des images qu'il est surtout extraordinaire. Parmi les acteurs de la scène dialoguée, il ne voit rien, ne perçoit rien, ne distingue pas celui qui parle. Enfin c'est l'exacte vérité, je le jure, il va, dans une planche de deux personnages, il va jusqu'à prendre l'ombre portée de l'un d'eux pour un troisième personnage, et met un moment l'entêtement le plus comiquement colère, à voir trois individus en scène...

Et sur tout, il faut des explications qu'il note, qu'il boit. Il s'accroche au moindre mot technique que nous lâchons, le crayonne sur une feuille de papier, où il bâtit son article au moyen de points de repère, semés ça et là, qui lui donnent l'air du dessin d'un acarus du faux bourdon, grossi au microscope. A la fin il s'informe des peintres de moeurs des époques antérieures.

--Abraham Bosse, lui disons-nous.

--De quelle époque? fait-il.

--Puis Freudeberg.

--Vous dites?

--Freudeberg.

--Comment ça s'écrit-il?

Ainsi il attrape, ainsi il saisit, ainsi il happe au vol, sans rien digérer, vos idées, vos notions, votre science... Et je pensais, en riant dans ma barbe, à l'espèce de dévotion religieuse, avec laquelle un certain nombre de gens allaient lire cette étude... Tout de même, je crois que Sainte-Beuve fera bien de renoncer aux articles d'art!

* * * * *

--L'oeil de la femme, cette énigme, ce sphinx, ce muet diseur de choses, que contredit sa bouche... Quel mystère, auquel je reviens toujours!

Il faut décidément un jour écrire deux ou trois pages d'observations là-dessus.

* * * * *

--Je m'en vais ce soir user mes gants de Saint-Gratien à la CLOSERIE DES LILAS.

Là, seulement on retrouve le type physique de la femme de Gavarni, la petite souris de Paris. Là, du vrai rire, de la bonne gaîté, et du brouhaha, et des femmes qui demandent aux passants des épingles pour se rajuster, et des musiques d'orchestre reprises joyeusement en choeur par les danseurs, et des étudiants qui, comme pourboire, donnent une poignée de main aux garçons.

* * * * *

_Vendredi 17 juillet_.--Chez Gautier à Neuilly. Il est huit heures et demie. Nous le trouvons à table, entouré de son fils et de ses deux filles, croquant en manches courtes, avec toutes sortes de coquets gestes, les écrevisses d'un grand plat, placé au milieu de la table. Et grignotantes, en même temps qu'agacées par les carapaces, qu'elles rejettent avec des impatiences de chattes, elles se retournent vers nous, passant leur tête pour nous parler, l'une au-dessous de l'autre, étageant leurs moues et leurs sourires, nous contant le Chinois avec lequel elles ont dîné hier, allant chercher les souliers de la Chinoise qu'il leur a donnés, bégayant les mots chinois qu'il leur a dits. Ça leur va, ce caquetage exotique, à ces jolies et mutines Orientales de Paris, qui ont, dans leurs mouvements, je ne sais quelle mollesse tendre, et dans leurs personnes, un brin de ces êtres de gentillesse, timides, familiers et curieux, repoussés doucement par la main du rajah de Lahore, dans la visite que lui fait le prince Soltikoff. Oui, par moments, ces deux fillettes semblent les filles de la nostalgie des pays de soleil de leur père.

Et l'on apporte des plats d'une cuisine étrangement cosmopolite: des épinards dans lesquels on a pilé des noyaux d'abricots, un _zabayon_,--et Gautier, heureux, réjoui, mangeant, plaisantant, interpellant les bonnes avec une solennité drolatique, comiquement débonnaire, s'épanouit comme un Rabelais en famille.

On se lève de table, on passe au salon. Les fillettes vous attirent doucement dans de petits coins d'ombre et d'intimité, en de gracieuses attitudes de confidences familières, pour vous faire épeler une page de leur grammaire chinoise, ou vous montrer, au milieu de petits rires argentins, une ANGÉLIQUE, d'après un tableau de M. Ingres, sculptée par Judith, dans un navet,--hélas! se ratatinant tous les jours.

Mais voici Gautier qui, à propos du livre de Renan, auquel il reproche l'entortillage de ce Dieu qui n'est pas Dieu et qui est plus que Dieu, fait le livre, selon lui, qu'il fallait faire sur Jésus-Christ.

Alors il esquisse un Jésus, fils d'une parfumeuse et d'un charpentier, un mauvais sujet qui quitte ses parents et envoie _dinguer_ sa mère, qui s'entoure d'un tas de canailles, de gens tarés, de croquemorts, de filles de mauvaise vie, qui conspire contre le gouvernement établi, et qu'on a très bien fait de crucifier ou plutôt de lapider: un socialiste, un Sobrier de ce temps-là, un exaspéré contre les riches, le théoricien désespéré de l'IMITATION, le destructeur de la famille et de la propriété, amenant dans le monde un fleuve de sang, et les persécutions, et les inquisitions, et les guerres de religion, faisant la nuit sur la civilisation, au sortir de la pleine lumière qu'était le polythéisme, abîmant l'art, détruisant la pensée, en sorte que les siècles, qui viennent après lui ne sont que de la m---- jusqu'à ce que trois ou quatre manuscrits, rapportés de Constantinople par Lascaris, et trois ou quatre morceaux de statues, retrouvés en Italie, lors de la Renaissance, soient, pour l'humanité, comme un jour rouvert, en pleines ténèbres...»

«Ça c'était un livre, ça pouvait être faux, mais le livre avait sa logique. Il y avait aussi le livre absolument contraire et qui prêtait au moins autant... Mais je ne comprends pas un livre entre l'un et l'autre.»

* * * * *

_Lundi 20 juillet_.--Chez Magny.

A propos du livre: VICTOR HUGO, _raconté par un témoin de sa vie_, Gautier déclare que ce n'était pas un gilet rouge qu'il portait à HERNANI, mais un pourpoint rose.

Et sur le rire de la table, il ajoute: «Mais c'est très important. Le gilet rouge aurait indiqué une nuance politique républicaine, et il n'y avait rien de ça. Nous étions seulement _moyenageux_... Et tous, Hugo comme nous. Un républicain, on ne savait pas ce que c'était... Il n'y avait que Petrus Borel de républicain... Nous étions tous contre les bourgeois et pour Marchangy. Nous représentions le _machicoulis_, voilà tout... Ç'a été une scission, quand j'ai chanté l'antiquité dans la préface de MADEMOISELLE DE MAUPIN... Machicoulis et rien que machicoulis... L'oncle Beuve, je le reconnais, a toujours été libéral... Mais Hugo en ce temps-là était pour Louis XVII, oui, pour Louis XVII. Quand on me dira que Hugo était libéral et pensait à toutes ces farces, en 1828... Il ne s'est mis qu'après dans toutes ces saletés-là... Au fond Hugo est absolument moyen âge... à Jersey, c'est plein de blasons!»

--Gautier,--fait Sainte-Beuve, en l'interrompant:--Savez-vous comment nous avons passé la journée de la première d'HERNANI? A deux heures nous avons été avec Hugo, dont j'étais le fidèle Achate, au Théâtre-Français... Nous sommes montés tout en haut, dans une lanterne, et nous avons regardé défiler la queue, toutes les troupes de Hugo... Un moment il a eu peur, en voyant passer Lassailly, auquel il n'avait pas donné de billet. Je l'ai rassuré en lui disant: «J'en réponds!» Puis nous avons été dîner chez Véfour, en bas, je crois,--en ce temps la figure de Hugo, n'ayant pas la notoriété publique.

...--Oui, oui, j'admire Jésus complètement, dit Renan.

--Mais enfin, s'écrie Sainte-Beuve, il y a dans ses évangiles un tas de choses stupides! «Bienheureux les doux parce qu'ils auront le monde.» Ça n'a pas de sens?

--Et Çakia Mouni, jette Gautier, si on buvait un peu à la santé de Çakia Mouni.

--Et Confucius, dit quelqu'un.

--Oh! il est assommant!

--Mais, qu'est-ce qu'il y a de plus bête que le Koran?

--Ah! laisse échapper Sainte-Beuve, en se penchant vers moi: il faut avoir fait le tour de tout et ne croire à rien. Il n'y a rien de vrai que la femme... La sagesse, mon Dieu, c'est la sagesse de Senac de Meilhan, sagesse qu'il a formulée dans l'ÉMIGRÉ.

--Évidemment, lui dis-je, un aimable scepticisme, c'est encore le _summum_ humain... ne croire à rien, pas même à ses doutes... Toute conviction est bête... comme un pape.

...--Moi, fait Gautier, se confessant au docteur Veyne pendant ce temps; moi, je n'ai jamais eu un si violent désir de cette gymnastique intime... Ce n'est pas que je sois moins bien constitué qu'un autre. J'ai fait dix-sept enfants, et tous assez beaux... On peut voir les échantillons... Mais se livrer à l'amour, une fois par an, je vous assure que c'est bien suffisant... Ça me laisse le plus grand sang-froid... je pourrais faire des opérations mathématiques... Puis je trouve humiliant qu'une gaupe puisse croire que vous avez besoin de sauter dessus!

Sainte-Beuve, de son côté, raconte que lorsqu'il a été faire des cours à Liège, en 1849, à la suite de nombreuses écritures rapides, il a été attaqué de ce que les médecins appellent la crampe d'écrivain, qui lui a à peu près paralysé les muscles du bras droit, ce qui fait que depuis, il n'écrit plus que des billets et dicte ses lettres un peu longues.

... Comme on se lève pour s'en aller, Gautier va à Scherer, le personnage le plus muet de la société, et lui dit: «Ah ça, j'espère que la première fois vous vous compromettrez, car nous nous compromettons tous, il n'est pas juste que vous restiez froidement à nous observer.»

* * * * *

_24 juillet_.--Gretz, près Fontainebleau.

Nous voici dans une auberge rustique de peintres, en pension à 3 fr. 50 par jour, habitant des chambres blanchies à la chaux, couchant dans des lits de plume, buvant du vin du cru, mangeant beaucoup d'omelettes. Mais d'aimables figures de cabaretiers, et une rivière à deux pas, avec de l'eau claire où l'on voit des poissons,--et tout proche la forêt.

Nous avons pour compagnons un frère de Palizzi et un jeune gentilhomme de Saint-Omer, faisant de la peinture d'amateur.

* * * * *

_29 juillet_.--Ici, de jour en jour, croît en moi une allégresse bête, dans laquelle les organes et les fonctions ont comme de la joie. Je me sens du soleil sous la peau, et dans le verger, à l'abri des pommiers, couché sur la paille des boîtes de laveuses, il se fait en mon être un hébétement doux et heureux ainsi que par un bruit d'eau qu'on entend en barque, à côté de soi, roulant d'une écluse.

C'est un état délicieux de pensée figée, de regard perdu, de rêve sans horizon, de jours à la dérive, d'idées qui suivent des vols de papillons blancs dans les choux.

--_Bricoler des casse-tête_, expression des paysans pour se donner du mal.

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_4 août_.--Sept heures du soir. Le ciel est bleu pâle, d'un bleu presque vert comme si une turquoise y était fondue! Là-dessus marchent doucement, d'une marche harmonieuse et lente, des masses de petits nuages, balayés, ouateux et déchirés, d'un violet aussi tendre que des fumées dans un soleil qui se couche, et leurs cimes sont roses comme des hauts de glaciers, d'un rose de lumière.

Devant moi, sur la rive en face, des lignes d'arbres à la verdure jaune et chaude encore de soleil, s'estompent dans le poudroiement des journées finissantes, en ces tons d'or qui enveloppent la terre avant le crépuscule.

Dans l'eau ridée par une botte de paille, qu'un homme trempe au lavoir, pour lier l'avoine, les joncs, les arbres, le ciel se reflètent avec des solidités denses, et sous la dernière arche du vieux pont, près de moi, de l'arc de son ombre, se détache la moitié d'une vache rousse, lente à boire, et qui, lorsqu'elle a bu, relevant son mufle blanc, baveux de fils d'eau, regarde.

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_5 août_.--Le matin, le frôlement des voitures de foin contre les murs, met dans votre demi-sommeil l'impression et le léger _frou frou_ d'une femme qui, assise au pied de votre lit, ôterait ses bas de soie.

--A la campagne, le travail m'est presque impossible. Je me sens le nuage qui passe, la feuille qui remue, l'eau qui coule. Je ne suis plus une pensée.

--Un homme de quarante ans qui dirait: «Il y a dans la vie une chose ruineuse, même pour les fortunés: la propriété. Presque toutes les difficultés de la vie viennent de ce sentiment de l'homme qui ne veut pas se considérer comme un être fait pour le viager, mais qui se prend pour le propriétaire éternel des choses et des créatures. Eh bien, ce sentiment, le premier et le plus fort de l'homme, je le tuerai en moi, j'aurai la maison, la voiture, la femme, à l'année, au mois... Je serai usufrutier de toutes les jouissances de la vie!» (A développer dans un livre ou dans une pièce.)

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_15 août_.--Avoir roulé dans la foule, ce soir, aux Champs-Élysées, jour de la fête de l'Empereur.

Les grands plaisirs du peuple sont les joies collectives. A mesure que l'individu sort de la plèbe et s'en distingue, il a un plus grand besoin de plaisirs personnels et faits pour lui seul.

En vaguant parmi cette multitude, je remarque dans ce monde un processionnement passif: pas de gaieté, pas de bruit, pas de tumulte. Le tabac, ce stupéfiant, la bière, cette boisson d'engourdissement, finiraient-ils par endormir, dans les veines de la France, le sang du bourgogne?

--Dans une société qui serait une aristocratie, mais une aristocratie de capacités ouverte au peuple, se recrutant largement jusque dans les intelligences ouvrières, je rêverais un gouvernement qui essaierait de tuer la misère, abolirait la Fosse commune, décréterait la Justice gratuite, nommerait des avocats de pauvres payés par le seul honneur de l'être; établirait devant Dieu à l'église la gratuité et l'égalité pour le baptême, le mariage, l'enterrement: un gouvernement qui donnerait, dans l'hôpital, une hospitalité magnifique à la maladie;--un gouvernement qui créerait un ministère de la SOUFFRANCE PUBLIQUE.

--Lu toute la journée le TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE.

Penser que Carrier a pu faire massacrer des milliers de personnes, qui avaient des pères, des frères, des fils, des femmes, sans qu'aucun de ceux qui restaient, ait seulement essayé de le tuer. C'est triste pour l'énergie des affections humaines. Chose singulière! Dans le seul grand assassinat de bourreau du temps,--et un assassinat de main de femme, --c'est la tête et non le coeur qui a mené la main.

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_Dimanche 16 août_.--Je savais là-bas tous les ennuis de Gavarni, et le complet insuccès de l'expropriation de sa maison du Point-du-Jour.