Journal des Goncourt (Deuxième volume) Mémoires de la vie littéraire

Chapter 7

Chapter 73,735 wordsPublic domain

Sainte-Beuve laisse percer un sentiment très hostile à la personne de la Reine, une sorte de haine personnelle. Il montre contre nous une petite colère, de ce que nous ayons défendu sa pureté, et travaille, avec une animation tout à fait amusante, à nous en faire dédire... Puis il esquisse, d'après des souvenirs, recueillis dans les familles, un Louis XVI véridique, envoyant à ses courtisans, au petit lever des boulettes de la crasse de ses pieds... Renan là-dessus élève une petite voix flûtée pour dire qu'il ne faut pas être si sévère à rencontre «de ces gens-là: les rois! qui n'ont pas choisi leurs places... qu'il faut leur pardonner d'être médiocres.»

Et Sainte-Beuve me confesse à l'oreille l'idée qu'il a de faire, un de ces jours, une Marie-Antoinette, avec l'intention d'être, par elle, désagréable à l'Impératrice.

* * * * *

_16 avril_.--Passé la soirée chez les Armand Lefébvre... Une jeune fille de notre connaissance nous raconte ses visites à la soeur de P....., son ancienne amie de Saint-Denis, et qui s'est faite carmélite. Elle nous décrit son lit: une banquette avec une couverture; elle nous parle de son pot à l'eau contenant une pinte d'eau, destinée à la soif et à la toilette de la semaine; elle nous parle encore de cette écuelle de bois, dans laquelle les carmélites mangent, avec leurs doigts, leur soupe maigre, leurs oeufs, leur poisson.

Puis c'est cette récréation, où comme il est défendu d'avoir une amie, une préférence, une espèce de tour de valse les fait tomber à terre, l'une à côté de l'autre, au hasard. Oui, une récréation, où il est commandé à la fois de parler et en même temps de ne rien dire, et aussitôt que toutes sont assises à terre, et que la Supérieure, prenant la parole, a dit: «Il fait beau!» toutes se mettant à paraphraser la banale parole pendant une demi-heure.

Elle nous peint ses entrevues avec cette personne invisible, agenouillée sur ses talons, séparée d'elle par une grille et un rideau, et paraissant, tous les jours, s'enfoncer un peu plus loin dans le lointain, et se reculer de la vie vivante.

A une de ses dernières visites, où on l'a fait attendre longtemps au parloir, son amie lui disait: «Aujourd'hui, c'est un jour de récréation, nous ôtons les chenilles des groseilliers, et par une grâce spéciale, on nous a permis de les ôter avec un petit morceau de bois.»

* * * * *

--Maurice de Guérin me fait penser à un homme qui réciterait le _Credo_, à l'oreille du Grand Pan, dans un bois, le soir.

Au fond de l'âme si dévouée de sa soeur, se perçoit comme une sécheresse de cloître. Il y a un excès de catholicisme qui habitue tellement la femme à la souffrance qu'elle s'y endurcit pour elle et les autres: elle perd le _tendre_.

* * * * *

--La mort pour certains hommes n'est pas seulement la mort, elle est la fin du propriétaire!

* * * * *

_23 avril_.--En dînant au restaurant, je regarde le boulevard, à l'heure de sept heures. Ce n'est pas encore la nuit, c'est un crépuscule à la lumière froide d'un glacier. L'asphalte et la façade des maisons ont une blancheur de neige et les gens qui passent semblent des personnages d'Eugène Lami défilant sur une toile de Wikemberg. Un peu plus tard toute cette pâleur de la lumière tourne au bleuâtre, devient un pur Achenbach, azur et blanc, avec des luminosités sibériennes.

Puis c'est un ciel sans couleur, des maisons rosées, des lueurs d'éclairage toutes jaunes, avec des parties d'ombre de ce bleu neutre, qui transperce une veilleuse de blanche porcelaine allumée.

* * * * *

_29 avril_.--M. de Montalembert nous a écrit de venir causer avec lui, au sujet de notre livre: LA FEMME AU XVIIIe SIÈCLE.

Sur la table du salon, se trouve une traduction italienne de la biographie du Père Lacordaire, des fables du comte Anatole de Ségur, et sous la copie du mariage de la Vierge du Pérugin, placée au-dessus du piano, se voit un appareil pour faire brûler devant une lampe ou un cierge. On aperçoit encore aux murs des cartons de vitraux religieux, une horrible ronde-bosse argentée de Rudolfi, représentant le MIRACLE DES ROSES de sainte Elisabeth, et à contre-jour, entre deux fenêtres, apparaît l'aigle de Pologne, brodé en argent au plumetis, et entouré d'une couronne d'épines sur fond de peluche amarante, avec au-dessus: _Offert par les Dames de la Grande Pologne à l'auteur d' «Une nation en deuil». 1861_.

M. de Montalembert nous fait passer dans son cabinet. Une politesse onctueuse. En vous donnant la main, il l'approche de son coeur. La voix, avons-nous déjà dit, je crois, un peu nasillarde, mais l'élocution aisée, mais le dire spirituel, mais la méchanceté joliment enjouée.

Après des compliments, il nous demande pourquoi nous n'avons pas parlé des vertus provinciales, de la vie sociale de la province, de cette vie si particulière, si tranchée, si caractéristique, et qu'on trouvait surtout dans les villes de parlement comme Dijon, de cette vie aujourd'hui complètement morte... «Oui, reprend-il, la province ne se fait plus envoyer les livres de Paris, on ne lit plus; quand il vient des voisins chez moi à la campagne, je leur donne des livres, personne ne les ouvre...» Puis il nous parle de l'article de Sainte-Beuve sur notre livre, et nous dit qu'à cette place où nous sommes, Sainte-Beuve venait souvent causer avec lui en 1848, lui avouant que c'était dans le but de l'étudier, et lui demandait comment il faisait pour parler, et prenait des notes, en se frottant joyeusement les mains: «Je lui ai connu bien des phases d'existence. D'abord, idolâtre de Hugo chez Hugo, et là, faisant les meilleurs vers qu'il ait faits: les vers à sa femme; puis saint-simonien; puis mystique à croire qu'il allait devenir chrétien, et maintenant _très mauvais_. Savez-vous que l'autre jour, à l'Académie, à propos du Dictionnaire, il a osé dire, en se touchant le front: «Enfin croyez-vous que ce que nous avons là, soit autre chose qu'une sécrétion du cerveau?» C'est du matérialisme comme on ne croyait pas qu'il y en eût encore, sauf chez quelques médecins. Il y a bien le rationalisme, le scepticisme, mais le matérialisme pur, cela n'existait plus, il y a quelques années... Et dernièrement, lors du prix de 20,000 francs et de la discussion au sujet de Mme Sand, n'a-t-il pas dit que le mariage était une institution condamnée, que ça n'aurait bientôt plus lieu...

«Oh! Littré, mon Dieu, tout en reconnaissant que l'évêque d'Orléans a fait son devoir, et qu'il était dans son droit, je n'aurais pas été aussi éloigné que mes amis de voter pour lui: c'est un homme austère, honorable, qui a fait de grands travaux.

«Et puis, il a une chose à son compte, dont je lui sais le plus grand gré et que j'estime beaucoup en lui, c'est que toutes les fois qu'il a parlé du moyen âge, il a rendu justice à l'élément germain qui existe incontestablement dans notre race. En dehors du dogme et de la foi, le catholicisme est sans doute ce qu'il y a de meilleur, mais il faut pour l'équilibre, qu'au-dessus du catholicisme, l'élément germain se mêle, en nous, à l'élément latin. Voyez en effet l'affaissement des races du Midi. Eh bien, Littré a vu cela. Thierry, Guizot sont toujours contre les barbares. Littré, au contraire, est pour eux, et son point de vue est très juste...

«Ah! vous savez, nous avons dans l'Académie une nouvelle conversion au bonapartisme. C'est Cousin, oui Cousin! Il est venu l'autre jour me dire qu'il fallait nommer des bonapartistes inoffensifs. Mais, lui ai-je dit, les _reptiles_ sont toujours dangereux! Il trouve que l'on doit se contenter de la liberté civile. Mais, ça m'est bien égal d'avoir la liberté de faire mon testament. Canning l'a très bien dit: «La liberté civile c'est la liberté civique...» C'est la vie politique qu'il faudrait donner à la France... Mais voilà qu'on se retire, qu'on capitule dans la vie privée!»

Ce soir, chez la princesse Mathilde, Fromentin fait la remarque que, depuis les Carrache, les procédés matériels de la peinture sont complètement changés, qu'on n'a qu'à regarder un tableau d'avant eux, et qu'on verra toutes les lumières en creux, tandis que dans la peinture moderne toutes les lumières sont en relief. Il regarde ces empâtements comme un malheur, et, un peu poussé par nous, il dit ne comprendre la peinture qu'avec une grisaille, recouverte de matières colorantes, de glacis. C'est du reste son procédé. Nous lui opposons Rembrandt. Il le déclare un maître exceptionnel...

En revenant avec lui, il nous parle de l'ennui que lui cause la peinture, de l'indifférence qu'il apporte à la réussite d'un tableau, en même temps qu'il s'entretient bavardement du goût qu'il a à écrire, du petit battement de coeur à son réveil, de la petite fièvre à laquelle il se reconnaît apte à la composition d'un bouquin, et malheureusement des longs intervalles, et des années qui séparent un livre d'un autre, en sorte que lorsqu'il se remet à la copie, il est incertain s'il sait encore écrire.

* * * * *

--Aubryet me contait, que dans la rue, hier, une petite fille de sept ou huit ans, lui avait proposé sa soeur, une fillette de quatorze ans, en lui offrant de faire, avec son haleine, de la buée sur les carreaux de la voiture où ils monteraient, de manière que les agents de police ne voient rien.

* * * * *

_11 mars_.--C'est le jour du dîner de Magny. Nous sommes au grand complet. Il y a deux nouveaux: Théophile Gautier et Neftzer.

La causerie touche à Balzac et s'y arrête. Sainte-Beuve attaque le grand romancier: «Balzac n'est pas vrai... c'est un homme de génie, si vous voulez, mais c'est un monstre!

--Mais nous sommes tous des monstres, riposte Gautier. Alors qui a peint ce temps-ci? Où se retrouve notre société? Dans quel livre?... si Balzac ne l'a pas représentée?

--C'est de l'imagination, de l'invention, crie aigrement Sainte-Beuve, j'ai connu cette rue de Langlade, ce n'était pas du tout comme ça.

--Mais dans quels romans trouvez-vous la vérité! Est-ce dans les romans de Mme Sand?

--Mon Dieu, fait Renan qui est à côté de moi, je trouve beaucoup plus vraie Mme Sand que Balzac.

--Pas possible, vraiment!

--Oui, oui, chez elle les passions sont générales...

--Et puis Balzac a un style! jette Sainte-Beuve, ça a l'air tordu, c'est un style _cordé_.

--Messieurs, reprend Renan, dans trois cents ans on lira Mme Sand.

--Plus souvent... à Chaillot... Mme Sand, elle ne restera pas plus que Mme de Genlis.

--C'est déjà bien vieux, Balzac! hasarde Saint-Victor, et puis c'est trop compliqué.

--Mais Hulot, crie Neftzer, c'est humain, c'est superbe!

--Le beau est simple, reprend Saint-Victor, il n'y a rien de plus beau que les sentiments d'Homère, c'est éternellement jeune... Voyons Andromaque, c'est plus intéressant que Mme Marneffe!

--Pas pour moi! fait Edmond.

--Comment, pas pour vous?

--Votre Homère ne peint que les souffrances physiques. Peindre les souffrances morales, c'est autrement malaisé... Et voulez-vous que je vous dise: le moindre roman psychologique me touche plus que tout votre Homère... Oui, je lis avec plus de plaisir ADOLPHE que l'ILIADE.

--C'est à se jeter par la fenêtre, quand on entend des choses comme cela! hurle Saint-Victor.

Les yeux lui sortent de la tête. On a marché sur son Dieu, on a craché sur son hostie. Il trépigne et beugle: «C'est insensé... Peut-on vraiment... D'abord les Grecs sont indiscutables... Tout est divin chez eux.»

Hourvari général pendant lequel Sainte-Beuve se signe avec une piété d'oratorien, en murmurant: «Mais, Messieurs, le chien d'Ulysse...» et que Gautier lance: «Homère, un poème de Bitaubé... oui, c'est Bitaubé qui l'a fait passer... Homère n'est pas ça. On n'a qu'à le lire dans le grec. C'est très sauvage...»

Et moi je disais à mon voisin: «On peut nier Dieu, discuter le pape, dégueuler sur tout... mais Homère... C'est singulier les religions en littérature!»

Enfin cela s'apaise, Saint-Victor tend la main à Edmond, et le dîner reprend.

Mais ne voilà-t-il pas que Renan se met à dire qu'il travaille à ôter de son livre toute la langue du journal, qu'il essaye d'écrire la vraie langue du XVIIe siècle, la langue définitivement fixée, et qui peut suffire à rendre tous les sentiments.

--Vous avez tort et vous n'y arriverez pas, riposte Gautier, je vous montrerai dans vos livres quatre cents mots qui ne sont pas du XVIIe siècle... Vous avez des idées nouvelles, n'est-ce pas, eh bien à des idées nouvelles il faut des mots nouveaux!... Et Saint-Simon, croyez-vous qu'il écrivit le langue de son siècle? Et Mme de Sévigné, donc...

Et la grande parole de Gautier enterrant les objections de tous, il continuait: «Oui, peut-être avaient-ils assez des mots qu'ils possédaient, en ce temps-là, je vous l'accorde. Ils ne savaient rien, un peu de latin et pas de grec. Pas un mot d'art. N'appelaient-ils pas Raphaël, le Mignard de son temps! Pas un mot d'histoire! Pas un mot d'archéologie! Je vous défie de faire le feuilleton que je ferai mardi sur Baudry avec les mots du XVIIe siècle.»

* * * * *

_17 mai_.--Saint-Victor a dîné hier chez Girardin, où se trouvaient Boitelle, le général Fleury, le duc de Morny. Quelle amusante parodie d'opposition dans le moment: Sacy aux DÉBATS, Guéroult à l'OPINION NATIONALE, Havin au SIÈCLE, Girardin à la PRESSE.

Le duc de Morny, qui a été le causeur du dîner, s'est amusé à soutenir que les femmes n'avaient point de goût, qu'elles ne savaient pas ce qui est bon, qu'elles n'étaient ni gourmandes ni libertines, qu'en tout elles n'obéissaient qu'à des caprices et à des boutades. Ensuite il a émis cet axiome que, chez les nations, un peu de libertinage adoucit les moeurs, et enfin, à la grande indignation d'une honnête femme qui se trouvait là, il a commencé une audacieuse et originale apologie de la tribaderie, qui, selon lui, raffine la femme, la parfait, l'accomplit.

* * * * *

_19 mai_.--Ennui, fatigue, découragement de notre livre, presque fini (RENÉE MAUPERIN), ainsi qu'il arrive des tâches longues, au moment d'être achevées.

* * * * *

_22 mai_.--Après dîner, en compagnie de Flaubert et de Bouilhet, --s'essayant à apprendre, à Mantes, le chinois, pour fabriquer un poème du Céleste Empire,--nous voici rue de Bondy, à l'entrée du boyau noir, encombré de blouses, au milieu desquelles s'ouvre la porte des coulisses de la Porte-Saint-Martin.

Un escalier en colimaçon à rampe de bois graisseuse, et de toutes petites portes, et des paliers resserrés, et un labyrinthe de corridors étroits, où les coudes touchent les deux murs.

Puis les pieds posent sur un plancher, l'épaule frôle un châssis de bois, garni de vieux journaux. Et nous voilà au milieu d'apparitions étranges, de porteurs d'oripeaux, d'habillés d'étoffes claquantes, se perdant et s'éteignant dans le bleu des bourgerons de faubourgs.

C'est un va-et-vient automatique, sans paroles, avec des morceaux de bal masqué qui traversent le regard, une sorte de carnaval dans le clair-obscur,--et des petites filles, en blouses de pension, filant entre vos jambes, et d'autres montant un escalier, en remuant dans la nuit, des gazes d'anges. Par une découpure de décor, de temps en temps, un coin de scène, une bouffée de musique, un bruit de voix.

Et un monde de machinistes, d'ouvriers, de figurants, un peuple hâve et rachitique, aux faces fardées, tout cela allant, avec un mouvement d'immense manufacture, de prodigieuse usine,--d'une fantastique fabrique d'illusions, en pleine activité.

Là dedans des odeurs de quinquet, des vapeurs de gaz, des acretés de vieille poussière, des sueurs de danseuses rousses, des émanations d'étoffes reteintes, l'haleine d'une population nourrie d'ail, des relents de misère, de saleté de corps, d'aigre de petits enfants.

Nous montons dans du noir, où l'on heurte des voix, nous ouvrons une loge de seconde. Le lustre est baissé, la rampe haute. Aux deux coins de la scène, sur des fauteuils de tragédie, sont assis, d'un côté Anicet Bourgeois, de l'autre Marc Fournier, et un régisseur, une canne à la main, range des bataillons de danseuses, des légions de comparses, ainsi qu'un caporal prussien qui commanderait aux visions d'un songe.

Dans la salle grouillent, confusément mêlés, le théâtre et la vie, la rue et la féerie: des gens de l'endroit, en manches de chemises, attablés au velours des premières galeries, des danseuses blanches, nuageuses, diadémées de clinquant, leur jupe relevée en nimbe derrière elles, au milieu d'allumeurs de quinquets. Un prince Charmant, en costume d'argent, mouche un petit mome en blouse.

Sur la scène on s'agite, on se remue. Espinosa, le maître de ballets, arpente le devant du théâtre, en claquant la mesure dans ses mains. Les danseuses se trémoussent en costume, ou bien en jupon et en corset, dans un déshabillé de grisette, qui vous fait passer devant les yeux, comme le LEVER DES OUVRIÈRES EN MODES à l'Opéra;--au cou, pour ne pas avoir froid, elles se sont noué leurs mouchoirs.

--Ces dames seront-elles en costumes de caractère? demande la voix de la censure.

--Des _fa_, des _fa_, crie le chef d'orchestre à la musique.

Nous sommes redescendus dans la loge d'avant-scène de Fournier. Sur le fond raisin de Corinthe, sourd et foncé de la loge, Mariquita essaie ses _élévations_. Elle se détache, le visage à demi éclairé par les feux qui viennent de la rampe, et meurent sur sa gorge, au bouquet de rubans rouges de son corsage; tout le reste, la jupe ballonnante et les jambes, flotte dans le demi-jour d'un blanc tiède à la Goya. Au-dessus de sa tête, un papillon réveillé, remuant comme un atome coloré dans une raie de lumière, va et vole dans la brume chaude de la loge.

Mon regard suit, au bout de la chaise où la main s'appuie, ce corps de femme vaporeux et remuant, toute cette dislocation voluptueuse et harmonieuse, de la grâce qui s'assouplit, de la légèreté qui se travaille.

* * * * *

_30 mai_.--Je me promène sur les boulevards extérieurs, élargis par la suppression du chemin de ronde. L'aspect est tout changé, les guinguettes s'en vont. Les maisons publiques n'ont plus leur caractère de gros numéros; avec leurs carreaux dépolis et éclairés, elles ont l'air de _bar_ de New-York. Des blouses s'agitent parmi la dorure de l'immense CAFÉ DU DELTA, mettant les soûleries de la guenille, sous le dôme d'une galerie d'Apollon.

J'entre au BAL DE l'ERMITAGE. Plus une jolie fille. Tout est pris maintenant par l'argent, qui cueille tout en fleur, et fait de toute fillette jolie du peuple, une lorette.

Là, assis sur un banc, entre Lariboisière et l'abattoir, ces deux _souffroirs_ de l'homme et de la bête, je reste rêvant, à respirer un air chaud de viande, à écouter de sourds beuglements venant jusqu'à moi, comme de lointains égorgements... Et pendant ce, j'entends, dans mon dos, trois petites filles _blaguer_ la façon dont les soeurs leur font faire le signe de la croix. Oui, c'est bien le nouveau Paris.

* * * * *

_1er juin_.--Toute la liste de l'opposition passe à Paris. Penser que si la France entière était aussi éclairée que Paris, nous serions un peuple ingouvernable!

Au fond, tout gouvernement quelconque qui diminue le nombre des illettrés, travaille à sa chute.

* * * * *

_6 juin_.--Sept heures et demie, après une ondée. L'asphalte brillant, lavé de lueurs fugaces et d'ombres allongées, ainsi que dans l'eau courante d'un fleuve. Une douce lumière humide, dans laquelle le haut des maisons et des édifices étincelle de rose, avec les toits d'ardoises, les troncs d'arbres des promenades, les lointains des trottoirs, s'enlevant en violet.

* * * * *

_7 juin_.--A dîner à Saint-Gratien, cet Ésope de Chaix d'Est-Ange, dont l'esprit, le joli méchant esprit a quelque chose de la mordillure d'un singe... Le soir, en nous promenant dans le parc, l'ancien procureur général, l'initié à tous les secrets de famille, nous dit qu'au fond la société vit absolument de l'hypocrisie, et que cette hypocrisie, il faut la protéger, l'encourager même... parce que, pour peu qu'on pénètre dans la vie des gens, on n'y trouve pas seulement l'adultère... mais l'inceste et tout le reste.

* * * * *

--Paris, le véritable climat de l'activité de la cervelle humaine.

* * * * *

_8 juin_.--En sortant d'une discussion violente chez Magny, et dont je me lève, le coeur battant dans la poitrine, la gorge et la langue sèches, j'acquiers la conviction suivante. Toute discussion politique revient à ceci: Je suis meilleur que vous! Toute discussion littéraire à ceci: J'ai plus de goût que vous! Toute discussion artistique à ceci: Je vois mieux que vous! Toute discussion musicale à ceci: J'ai plus d'oreille que vous!

Mais c'est effrayant tout de même, comme en toute controverse, nous sommes seuls, et comme nous ne faisons pas de prosélytes. C'est peut-être pour cela que Dieu nous a fait deux.

A ce dîner, Sainte-Beuve raconte qu'au 24 février 1848, il avait un rendez-vous avec une blanchisseuse. «Eh bien! oui, Messieurs, avec une blanchisseuse,» affirme-t-il bravement. Il ne put repasser les ponts, arrêté par le peuple criant: «Vive la ligne!» De chez sa blanchisseuse il vit défiler une batterie d'artillerie, ce qui lui fait dire: «J'aurais donné tous les doctrinaires pour une batterie d'artillerie, je les donnerais encore!» Enfin on lui trouve une chambre dans un petit hôtel, où on ne faisait que demander M. Autran. C'étaient tous ses amis de Marseille qui venaient pour une pièce, qu'il faisait jouer en ce moment.

Dans les discussions politiques, il n'y a guère avec nous que le silence de Gautier, indifférent à ces choses, ainsi qu'à des choses inférieures, et se refusant absolument à se rappeler que Sainte-Beuve le rencontra, après 1830, à une procession commémorative pour les quatre sergents de la Rochelle.

* * * * *

--Le consommateur fait les gens qui le servent à son image.

* * * * *

Les boursiers donnent leur genre, leur insolence aux garçons de café du boulevard des Italiens. A la hauteur du boulevard Saint-Martin, il y a des infiltrations de cabotinage et de cascade chez le garçon, qui vous offre un _melon sympathique_. Au Palais-Royal, fréquenté par les riches provinciaux et les viveurs posés de l'orléanisme, le garçon a le service discret, respectueux, silencieux, des hommes qu'on prend pour servir dans les ministères.

* * * * *

--Lu le SOUVENIR DE SOLFÉRINO du médecin suisse, Dunant. Ces pages me transportent d'émotion. Du sublime touchant à fond la fibre. C'est plus beau, mille fois plus beau qu'Homère, que la «Retraite des Dix Mille», que tout. Quelques pages seules de Ségur dans la «Retraite de Russie» en approchent. Ce que c'est que le vrai sur le vif, sur l'amputé, sur le mourant de mort violente en pleine vie, sur cela, décrit par de la rhétorique, depuis le commencement du monde.

On sort de ce livre avec le maudissement de la guerre.

* * * * *

_19 juin_.--Tantôt Dieu m'apparaît comme un bourreau et un tortureur de la vie universelle, tantôt comme un mystificateur qui s'amuserait à couper des crins dans le lit du monde, enfin comme un empoisonneur des Paradis d'ici-bas, des ciels bleus, des beaux climats, des pays chauds, avec les fièvres, les féroces, les insectes.

* * * * *

_22 juin_.--Dîner de Magny.

GAUTIER.--«Les bourgeois! Il se passe des choses énormes chez les bourgeois. J'ai traversé quelques intérieurs. C'est à se voiler la face... La tribaderie est à l'état normal, l'inceste en permanence et la bestialité...

TAINE.--Moi je connais assez bien les bourgeois. Je suis d'une famille bourgeoise... Et puis d'abord, qu'est-ce que vous entendez par bourgeois?