Journal des Goncourt (Deuxième volume) Mémoires de la vie littéraire
Chapter 2
Après tout, ces filles ne me sont point déplaisantes, elles tranchent sur la monotonie, la correction, l'ordre de la société, elles mettent un peu de folie dans le monde, elles soufflettent le billet de banque, et elles sont le caprice lâché, nu et libre et vainqueur, à travers un monde de notaires et ses raisonnables et économiques joies.
Tout chez la Deslions est du gros luxe d'impure, et d'impure de bas étage. Un salon blanc et or, une chambre à coucher en satin rouge, des boudoirs en satin jaune, et partout de la dorure, et encore un cabinet de toilette avec des cuvettes et des pots à l'eau, en cristal de Bohême jaune, énormes, gigantesques, demandant le biceps d'Hercule pour les soulever. Il y a aussi des tableaux là dedans dont le choix semble une ironie. Au milieu de la soie claire d'un panneau, un noir Bonvin, représentant un homme attablé dans un cabaret, apparaît à la façon d'un portrait de famille, d'un ressouvenir de basse origine, du père de la fille passant la tête au milieu de sa fortune. Sur l'autre panneau, des travailleuses des champs, faneuses ou glaneuses, par Breton, pliant sous le labeur, et la sueur au front, mettent, en cet intérieur de prostitution, l'image du travail de la campagne hâlée arrachant son pain à la terre avare.
Dans la bibliothèque--car elle avait une bibliothèque--j'ai vu, à côté des bréviaires du métier, MANON LESCAUT, les MÉMOIRES DE MOGADOR, etc., etc., les QUESTIONS DE MON TEMPS par Émile de Girardin. Imaginez l'offrande de la «Triangulation des pouvoirs» à la Vénus _Pandemos_.
Pour les bijoux remplissant une vitrine: c'était l'écrin d'une Faustine, trois cent mille francs d'éclairs, qu'elle faisait encore jouer hier sur sa peau, au rose fauve. En les regardant, penché dessus, je revoyais dans leur lumière, comme en une lueur du passé, la Deslions demandant à notre bonne, lorsque nous donnions à dîner,--demandant, avant notre rentrée, de faire le tour de notre table servie, pour se régaler les yeux d'un peu de luxe.
--J'ai vu aujourd'hui la Gloire chez un marchand de bric-à-brac: une tête de mort couronnée de lauriers en plâtre doré.
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_23 mars_.--C'est une grande force morale chez l'écrivain que celle qui lui fait porter sa pensée au-dessus de la vie courante, pour la faire travailler libre et dégagée et envolée. Il lui faut s'abstraire des chagrins, des ennuis, des tribulations, des malaises de l'existence, à l'effet de s'élever à cette sérénité cérébrale où se fait la conception, la création... Et ce n'est pas, croyez-le, une opération mécanique et de simple application comme de faire des additions.
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_Jeudi 27 mars._--C'est la mi-carême. Nous dînons chez Mme Desgranges. Il y a Théophile Gautier et ses filles, Peyrat, sa femme et sa fille, Gaiffe, et un de ces interlopes quelconques, qui semble toujours faire le quatorzième de la société.
Les filles de Gautier ont un charme singulier, une espèce de langueur orientale, des regards lents et profonds, voilés de l'ombre de belles paupières lourdes, une paresse et une cadence de gestes et de mouvements qu'elles tiennent de leur père, mais élégantifiées par la grâce de la femme: un charme qui n'est pas tout à fait français, mais mêlé de toutes sortes de choses françaises, de gamineries un peu masculines, de paroles garçonnières, de petites mines, de moues, de haussements d'épaules, d'ironies montrées avec les gestes parlants de l'enfance; toutes choses qui en font des êtres tout différents des jeunes filles du monde, de jolis petits êtres personnels, d'où se dégagent franchement, et d'une manière presque transparente, les antipathies et les sympathies. Des jeunes filles qui apportent dans le monde la liberté de parole et la crânerie d'allures d'une femme qui a le visage caché par un loup, et des jeunes filles au fond desquelles on perçoit une naïveté, une candeur, une expansion aimante, qu'on ne trouve pas chez les autres!
L'une d'elles, en manquant de respect, tout bas, très fort à sa mère, qui veut l'empêcher de boire du champagne, me conte sa première passion de couvent, son premier amour pour un lézard qui la regardait avec son oeil doux et _ami de l'homme_, un lézard qui était toujours en elle et sur elle, et qui passait, à tout moment, la tête par l'ouverture de son corsage pour la regarder et disparaître. Pauvre petit lézard, qu'une camarade jalouse écrasa méchamment, et qui, ses boyaux derrière lui, se traîna pour mourir près d'elle. Et elle me confie ingénument qu'elle lui creusa alors une tombe sur laquelle elle mit une petite croix--et qu'elle ne voulait plus prier, plus aller à la messe; enfin que sa religion était morte, tant l'enfant, chez elle, était révolté de l'injustice de cette mort.
--L'enfant n'est pas méchant à l'homme, il est méchant aux animaux. L'homme en vieillissant devient misanthrope et charitable à la nature.
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_29 mars_.--Flaubert est assis sur son divan, les jambes croisées à la turque. Il parle de ses projets, de ses ambitions, de ses rêves de romans. Il nous confie le grand désir qu'il a eu, désir auquel il n'a pas renoncé, d'écrire un livre sur l'Orient moderne, sur l'Orient en habit noir. Il s'anime à toutes les antithèses que son talent trouverait dans le bouquin. Scènes se passant à Paris, scènes se passant à Constantinople, scènes se passant sur le Nil, scènes d'hypocrisie européenne, scènes sauvages du huis-clos de là-bas, et noyade et tête coupée pour un soupçon, une mauvaise humeur: une oeuvre qui ressemblerait assez bien, selon sa comparaison, à ces bateaux qui ont sur le pont, à l'avant, un Turc habillé par Dusautoy, et à l'arrière, sous le pont, le harem de ce Turc, avec ses eunuques et toute la férocité des moeurs du vieil Orient.
Flaubert s'éjouit et se gaudit à la peinture de toutes les canailles européennes, grecques, italiennes, juives, qu'il ferait graviter autour de son héros, et il s'étend sur les curieux contrastes que présenterait, ça et là, l'Oriental se civilisant, et l'Européen retournant à l'état sauvage, ainsi que ce chimiste français qui, établi sur les confins de la Libye, n'a plus rien gardé des moeurs et des habitudes de sa patrie.
De ce livre, en ébauche dans son cerveau, Flaubert passe à un autre qu'il dit caresser depuis longtemps: un immense roman, un grand tableau de la vie, relié par une action qui serait l'anéantissement des uns par les autres, dans une société basée sur l'association des 13, et où l'on verrait l'avant-dernier des survivants, un homme politique, envoyé à la guillotine par le dernier: un magistrat--et pour une bonne action.
Flaubert voudrait aussi fabriquer deux ou trois petits romans non incidentés et tout simples, qui seraient le mari, la femme, l'amant.
Le soir, après dîner, nous poussons jusque chez Théophile Gautier, à Neuilly, que nous trouvons encore à table à neuf heures, fêtant un petit vin de Pouilly qu'il proclame très agréable, en même temps que le prince Radziwill qui est son hôte. Gautier est gai à la façon d'un enfant: une des grandes grâces de l'intelligence.
On se lève de table, on passe dans le salon, et l'on demande à Flaubert de danser l'IDIOT DES SALONS. Il emprunte un habit à Gautier, il relève son faux-col; de ses cheveux, de sa figure, de sa physionomie, je ne sais pas ce qu'il fait, mais le voici soudain transformé en une formidable caricature de l'hébétement. Gautier, pris d'émulation, ôte sa redingote, et tout perlant de sueur, son gros derrière écrasant ses jarrets, danse à son tour le PAS DU CRÉANCIER, et la soirée se termine par des chants bohèmes, des mélodies farouches dont le prince Radziwill jette merveilleusement la note stridente.
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_30 mars._--Au quatrième, n° 2, rue Racine. Un petit monsieur, fait comme tout le monde, nous ouvre, dit en souriant: «Messieurs de Goncourt!» pousse une porte, et nous sommes dans une très grande pièce, une sorte d'atelier.
Contre la fenêtre du fond, par où vient un jour crépusculaire de cinq heures, et à contre-jour, se tient une ombre grise sur cette lumière pâle, une femme qui ne se lève pas, reste immobile à notre salut de corps et de paroles. Cette ombre assise, à l'air ensommeillé, est Mme Sand, et l'homme qui nous a ouvert est le graveur Manceau. Mme Sand a un aspect automatique. Elle parle d'une voix monotone et mécanique qui ne monte, ni ne descend, ni ne s'anime. Dans son attitude, il y a une gravité, une placidité, quelque chose du demi-endormement d'un ruminant. Et des gestes lents, lents, des gestes, pour ainsi dire, de somnambule, des gestes au bout desquels on voit incessamment--et toujours avec les mêmes mouvements méthodiques--le frottement d'une allumette de cire jeter une petite flamme, et une cigarette s'allumer aux lèvres de la femme.
Mme Sand a été fort aimable, fort élogieuse pour nous, mais avec une enfance d'idées, une platitude d'expressions, une bonhomie morne qui fait froid comme la nudité d'un mur de chambre. Manceau cherche à animer un rien le dialogue. On parle de son théâtre de Nohant où l'on joue pour elle seule et sa bonne, jusqu'à quatre heures du matin... Puis, nous causons de sa prodigieuse faculté de travail; sur quoi elle nous dit que son travail n'est pas _méritoire_, l'ayant toujours eu facile. Elle travaille, toutes les nuits, d'une heure à quatre heures du matin, puis retravaille encore dans la journée, pendant deux heures--et, ajoute Manceau, qui l'explique un peu comme un montreur de phénomènes: «C'est égal qu'on la dérange... Supposez que vous ayez un robinet ouvert chez vous, on entre, vous le fermez... C'est comme cela chez Mme Sand.--Oui, reprend Mme Sand, ça m'est égal d'être dérangée par des personnes sympathiques, par des paysans qui viennent me parler...» Ici une petite note humanitaire.
Lorsque nous prenons congé d'elle, elle se lève, nous donne la main et nous reconduit. Alors nous voyons un peu de sa figure, bonne, douce, calme, les couleurs éteintes, mais les traits encore délicatement dessinés dans un teint pâli et pacifié, dans un teint couleur d'ambre. Il y a au fond une ténuité et une fine ciselure dans ses traits, que ne rendent pas ses portraits, qui ont grossi et épaissi son visage.
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_Lundi 7 avril_.--Aujourd'hui j'ai visité un fou, un monstre, un de ces hommes qui confinent à l'abîme. Par lui, comme par un voile déchiré, j'ai entrevu un fonds abominable, un côté effrayant d'une aristocratie d'argent blasée, de l'aristocratie anglaise apportant la férocité dans l'amour, et dont le libertinage ne jouit que par la souffrance de la femme.
Au bal de l'Opéra, il avait été présenté à Saint-Victor un jeune Anglais, qui lui avait dit simplement, en manière d'entrée de conversation «qu'on ne trouvait guère à s'amuser à Paris, que Londres était infiniment supérieur, qu'à Londres il y avait une maison très bien, la maison de mistress Jenkins, où étaient des jeunes filles d'environ treize ans, auxquelles d'abord on faisait la classe, puis qu'on fouettait, les petites, oh! pas très fort, mais les grandes tout à fait fort. On pouvait aussi leur enfoncer des épingles, des épingles non pas très longues, longues seulement comme ça, et il nous montrait le bout de son doigt. «Oui, on voyait le sang!...» Le jeune Anglais ajoutait placidement et posément: «Moi j'ai les goûts cruels, mais je m'arrête aux hommes et aux animaux... Dans le temps, j'ai loué, avec un ami, une fenêtre, pour une grosse somme, afin de voir une assassine qui devait être pendue, et nous avions avec nous des femmes pour leur _faire des choses_--il a l'expression toujours extrêmement décente--au moment où elle serait pendue. Même nous avions fait demander au bourreau de lui relever un peu sa jupe, à l'assassine! en la pendant... Mais c'est désagréable, la Reine, au dernier moment, a fait grâce.»
Donc aujourd'hui Saint-Victor m'introduit chez ce terrible original. C'est un jeune homme d'une trentaine d'années, chauve, les tempes renflées comme une orange, les yeux d'un bleu clair et aigu, la peau extrêmement fine et laissant voir le réseau sous-cutané des veines, la tête--c'est bizarre--la tête d'un de ces jeunes prêtres émaciés et extatiques, entourant les évêques dans les vieux tableaux. Un élégant jeune homme ayant un peu de raideur dans les bras, et les mouvements de corps, à la fois mécaniques et fiévreux d'une personne attaquée d'un commencement de maladie de la moelle épinière, et avec cela d'excellentes façons, une politesse exquise, une douceur de manières toute particulière.
Il a ouvert un grand meuble à hauteur d'appui, où se trouve une curieuse collection de livres érotiques, admirablement reliés, et tout en me tendant un MEIBOMIUS, _Utilité de la flagellation dans les plaisirs de l'amour et du mariage_, relié par un des premiers relieurs de Paris avec des fers intérieurs représentant des phallus, des têtes de mort, des instruments de torture, dont il a donné les dessins, il nous dit: «Ah! ces fers... non, d'abord il ne voulait pas les exécuter, le relieur... Alors je lui ai prêté de mes livres... Maintenant il rend sa femme très malheureuse... il court les petites filles... mais j'ai eu mes fers.» Et nous montrant un livre tout préparé pour la reliure: «Oui, pour ce volume j'attends une peau, une peau de jeune fille... qu'un de mes amis m'a eue... On la tanne... c'est six mois pour la tanner... Si vous voulez la voir, ma peau?... Mais c'est sans intérêt... il aurait fallu qu'elle fût enlevée sur une jeune fille vivante... Heureusement, j'ai mon ami le docteur Bartsh... vous savez, celui qui voyage dans l'intérieur de l'Afrique... eh bien, dans les massacres... il m'a promis de me faire prendre une peau comme ça... sur une négresse vivante.
Et tout en contemplant, d'un regard de maniaque, les ongles de ses mains tendues devant lui, il parle, il parle continuement, et sa voix un peu chantante et s'arrêtant et repartant aussitôt qu'elle s'arrête, vous entre, comme une vrille, dans les oreilles ses cannibalesques paroles.
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--Le corps humain n'a pas l'immutabilité qu'il semble avoir. Les sociétés, les civilisations retravaillent la statue de sa nudité. La femme qu'a peinte l'anthropographe Cranach, la femme du Parmesan et de Goujon, la femme de Boucher et de Coustou sont trois âges et trois natures de femme.
La première ébauchée, lignée dans le carré d'un contour embryonnaire, mal équarrie dans la maigreur gothique, est la femme du moyen âge. La seconde dégagée, allongée, fluette dans sa grandeur élancée, avec des tournants et des rondissements d'arabesques, des extrémités arborescentes à la Daphné, est la femme de la Renaissance. La dernière, petite, grassouillette, caillette, toute cardée de fossettes, est la femme du XVIIIe siècle.
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_22 avril_.--Nous sommes ce soir dans la loge de Saint-Victor, à la première représentation des VOLONTAIRES, une pièce qui inquiète l'Europe, une pièce à la fin de laquelle Paris attend une émeute, une pièce où les titis doivent crier _bis_ à l'abdication de Napoléon 1er. Rien de tout cela n'est arrivé. L'ennui a désarmé la passion politique. La pièce aurait endormi une révolution. Canova fit un jour un lion en beurre, Séjour a fait un Napoléon en guimauve.
Dans la loge à côté, où est Gramont-Caderousse, avec Marguerite Bellanger, j'ai près de moi, coude à coude, Anna Deslions, toujours belle, pacifique et superbe à la façon d'une Io. Elle est en grand deuil de sa mère. Il y a cette année une épidémie sur les mères de ses pareilles... Elle me dit qu'elle regrette bien que nous n'ayons pas fait connaissance avec elle, quand elle était notre voisine, que nous aurions vu, nous qui écrivons, des choses bien curieuses chez elle. Puis, causant de sa vente et du peu de _chic_ de son cabinet de toilette, après qu'elle m'a dit qu'il lui faudrait un hôtel, un hôtel dans lequel elle ferait faire une piscine en marbre où elle recevrait... elle s'interrompt, songeuse, et reprend, joliment souriante, qu'elle est arrivée à la réalisation de son rêve: une mansarde,--et elle va avoir cela à Neuilly, et elle passera tout son temps à faire de la tapisserie sous les saules.
«Vous savez, moi, dit-elle, je n'ai jamais été au-devant de tout ça. C'est arrivé tout seul. Je n'ai pas cherché à être riche. Quand l'argent est venu, j'en ai profité, voilà tout!»
Elle dit vrai. Il existe chez cette femme le véritable et intime caractère de la fille: la passivité. Elle roule inconsciemment, insouciamment sous la fatalité de sa vie. Elle s'est laissé accoster par la fortune comme par un passant,--quelqu'un qui monte, qu'on accepte, qui s'en va et qu'on oublie.
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_27 avril_.--Oui, M. Thiers passe et passera auprès de la postérité pour un amateur. Et je l'ai entendu de mes oreilles, ces années-ci, demander chez Rochoux ce que c'était qu'une gravure _avant les armes_, et aujourd'hui, j'apprends qu'il pousse le goût de la propreté de l'art, jusqu'à faire gratter la patine des bronzes antiques de sa collection.
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--A-t-on remarqué que jamais une vierge, jeune ou vieille, n'a produit une oeuvre ou quoi que ce soit?
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_Dimanche 4 mai_.--Ces dimanches passés au boulevard du Temple, chez Flaubert, sauvent de l'ennui du dimanche. Ce sont des causeries qui sautent de sommets en sommets, remontent aux origines des mondes, fouillent les religions, passent en revue les idées et les hommes, vont des légendes orientales au lyrisme d'Hugo, de Boudha à Goethe. On se perd dans les horizons du passé, on rêve aux choses ensevelies, on pense tout haut, on feuillette du souvenir les vieux chefs-d'oeuvre, on retrouve et on retire de sa mémoire des citations, des fragments, des morceaux de poèmes, pareils à des membres de Dieux, sortant d'une fouille dans l'Attique.
Puis de là, à un moment, on descend aux mystères des sens, à l'inconnu des goûts bizarres, des tempéraments monstrueux. Les fantaisies, les perversions, les toquades, les démences de l'amour charnel sont étudiées, creusées, analysées, spécifiées. On philosophe sur de Sade, on théorise sur Tardieu. L'amour est couché sur une table d'amphithéâtre et les passions passées au _speculum_. On jette enfin dans ces entretiens, qu'on pourrait appeler les cours d'amour scientifiques du XIXe siècle, les matériaux d'un livre sur l'amour, qu'on n'écrira peut-être jamais, et qui serait pourtant un beau livre: L'HISTOIRE NATURELLE DE L'AMOUR.
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--La vie est hostile à tout ceux qui ne suivent pas le grand chemin de la vie, à tous ceux qui ne rentrent pas dans les cadres de la grosse armée régulière, à tous ceux qui ne sont ni fonctionnaires, ni bureaucrates, ni mariés, ni pères de famille. A chaque pas qu'ils font, toutes sortes de grandes et de petites choses tombent sur eux, comme les peines afflictives d'une grande loi de conservation de la société.
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_21 mai_.--Quand le passé, religieux et monarchique sera entièrement détruit, peut-être commencera-t-on à juger le passé littéraire, et peut-être arrivera-t-il qu'on trouvera qu'un Balzac vaut Molière, et que Victor Hugo est le plus grand de tous les poètes français.
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_Dimanche 8 juin_.--Nous allons à la campagne avec Saint-Victor, à la façon des commis de magasins, et tout en nous rendant au chemin de fer, nous nous disons qu'au fond l'Humanité--et c'est son honneur--est un grand don Quichotte. Il a bien, à son côté, Sancho qui est la Raison, le Bon Sens, mais il le laisse en arrière. Les plus énormes efforts, les plus immenses sacrifices de l'humanité ont été faits en l'honneur de questions idéales. Une preuve indiscutable de cela, c'est le tombeau du Christ, rien qu'une idée, pour laquelle l'Europe entière se remuait encore hier.
Et nous voilà à marcher le long de la Seine à Bougival. Dans l'herbe, une société lit tout haut une joyeuseté bête de petit journal; sur l'eau, des canotiers en vareuses rouges chantent du Nadaud; au détour d'un saule nous rencontrons une connaissance: c'est un millionième d'agent de change; enfin dans un coin, où nous espérions être à nous-mêmes, il y a un paysagiste qui peint, à côté d'une côte de melon oubliée.
... La nature pour moi est ennemie. La campagne me semble mortuaire. Cette terre verte me paraît un grand cimetière qui attend. Cette herbe paît l'homme. Ces plantes poussent et verdissent de ce qui meurt. Ce soleil qui luit, si riant, si clair, est le grand pourrisseur. Arbres, ciel, eau, tout cela me fait l'effet d'une concession à temps, dont le jardinier renouvellerait un peu les fleurs au printemps, et où il aurait mis un petit bassin avec des poissons rouges...
... Non, rien de tout cela de la nature ne me parle, ne me dit quelque chose à l'âme. Non, ça ne me touche pas, comme cette femme qui, tout à l'heure me montrait, à table, le haut de la tête de la Charité d'André del Sarte et la bouche de la goule des Mille et une Nuits... non, ça ne me touche pas comme la causerie d'hier, la causerie alerte et cruelle du fils B... sur Mirès.
Physionomie de femme et parole d'homme: là seulement est mon plaisir, mon intérêt.
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_14 juin._--On ne devinerait guère sur quel lit est mort Béranger. Il est mort sur le lit de travail articulé, où l'Impératrice est accouchée du Prince impérial, lit que les Tuileries ont offert à l'agonie du chansonnier du grand Empereur.
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--Bar-sur-Seine. Une femme meurt sur la place. Une fenêtre éclairée et comme vivante au milieu des ténèbres, des cierges allumés, du blanc de rideaux et, sur les feux des cierges, des ombres qui passent, une ombre qui se penche: c'est l'Extrême-Onction qu'on donne à la malade: un mystère qui passerait sur une flamme.
La nuit est noire et pleine d'étoiles, l'heure semble homicide et sereine. Il y a répandu, et comme tombant de cette fenêtre, ce je ne sais quoi de solennel, d'horrible et de sacré, que la Mort amène avec elle en une maison. Dans l'air, dans la nuit, dans l'haleine de l'ombre, il y a un souffle qui s'exhale, une aile qui s'essaye. Quelque chose qui a été quelqu'un va s'envoler.
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--Songe-t-on au sort d'un curé d'une de ces paroisses de France où l'on fait six liards à la quête de la grand'messe, le dimanche?
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_13 juillet._--La peine, le supplice, la torture de la vie littéraire: c'est l'enfantement. Concevoir, créer: il y a dans ces deux mots pour l'homme de lettres un monde d'efforts douloureux et d'angoisses. De ce rien, de cet embryon rudimentaire qui est la première idée d'un livre, faire sortir le _punctum saliens_, tirer un à un de sa tête les incidents d'une fabulation, les lignes des caractères, l'intrigue, le dénouement: la vie de tout ce petit monde animé de vous-même, jailli de vos entrailles et qui fait un roman. Quel travail! C'est comme une feuille de papier blanc qu'on aurait dans la tête, et sur laquelle la pensée, non encore formée, griffonnerait de l'écriture vague et illisible... Et les lassitudes mornes, et les désespoirs infinis, et les hontes de soi-même de se sentir impuissant dans son ambition de création. On tourne, on retourne sa cervelle, elle sonne creux. On se tâte, on passe la main sur quelque chose de mort qui est votre imagination... On se dit qu'on ne peut rien faire, qu'on ne fera plus rien. Il semble qu'on soit _vidé_.