Journal des Goncourt (Deuxième volume) Mémoires de la vie littéraire

Chapter 19

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_16 novembre_.--Après les répétitions, dans cette haute salle des Français, on a l'impression de trouver le plafond de son chez soi écrasant, et le sommeil vous ennuie... La nuit vous paraît vide et impatientante, ainsi qu'à un homme qui a quelque chose devant lui qu'il voudrait hâter. On ne vit plus que sa première représentation.

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_17 novembre_.--Rien d'une volupté discrète comme l'ancien cachemire. Toutes les modes actuelles, avec leur tapage, me semblent habiller la femme de scandale: le cachemire me paraît envelopper le mystère et le secret de la femme du monde qui sort de chez son mari,--pour aller à son premier rendez-vous.

Il vous vient dans les répétitions une incroyable irritation nerveuse, produite par tous les remaniements imposés, exigés, conseillés, postulés par l'un, par l'autre. Suppression de ceci, atténuation de cela, changement d'entrée, déplacement d'un chapeau. C'est un tas d'observations, une suite de coupures dans le vif de votre phrase, de votre idée: c'est énervant à la longue comme une amputation faite à coups de canif.

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_18 novembre_.--Quelque chose d'austère au fond dans le théâtre. Les femmes y sont peu femmes. Elles y viennent un peu en tenue d'ouvrage, en brûleuses de maison. Robes et sourires, elles gardent tout, on le sent, pour le public. Nulle coquetterie, à peine de sexe. Rien de donné par elles au roman des coulisses. Pas la moindre intention de trouver là, l'amant ou le caprice. L'affaire de la pièce: rien que cela.

Singulière existence à rebours que cette vie des répétitions. Tout le jour dans de la nuit, dans des ténèbres éclairées par deux quinquets. Une absolue suppression de la vie réelle, du soleil, de l'heure du dehors. En sortant du théâtre à quatre heures, par une fin de jour, on tombe dans la rue, tout hébété et tout désorienté, et on ne sait plus si on vit ou si on rêve.

Une vie bien empoignante après tout, par sa création d'inventions, d'ingéniosités, de toutes sortes de petits détails d'une délicatesse infinie, enfin de tout un art insoupçonné. C'est la recherche et la trouvaille du geste qui est le geste de la parole qu'on dit, la formation des groupes, les communications établies ou brisées entre les personnages, tous les soulignements mis sous les paroles, le naturel à se lever, à s'asseoir, qui demande des dix reprises de la scène: toutes petites choses si absolues, si positives, d'une vérité si flagrante, qu'elles font crier, aussitôt trouvées: «C'est cela!»--et le mouvement trouvé, une petite émotion de joie passe en vous comme une chaleur.

On ne se doute pas de ce travail, de ce _remâchement_ perpétuel dont ont besoin les acteurs pour se pénétrer de leur rôle. Il leur faut une infiltration quotidienne pendant un mois.

Le seul défaut de Mme Plessy est son instantanéité d'intuition qui ne s'arrête et ne se fixe pas. Elle comprend si vite qu'elle comprend chaque jour quelque chose de nouveau. C'est ainsi qu'elle a joué toute notre pièce de répétitions en répétitions, et morceau par morceau, d'une manière supérieure, mais elle n'était supérieure chaque jour qu'à un endroit, où elle ne l'était plus le lendemain.

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_19 novembre_.--Eugène Giraud nous racontait que Sainte-Beuve, pour se préparer à la charge qu'il en a faite à une soirée de Nieuwerkerke, avait pris l'étonnante précaution de prendre un lavement, afin, disait-il très sérieusement, d'avoir le teint plus frais.

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_20 novembre_.--Perpétuelle émotion que cette vie de théâtre! Aujourd'hui, quand tout semble gagné, Thierry nous dit que la censure est dans la plus grande animation contre la pièce, qu'elle conclura peut-être à l'interdiction.

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_22 novembre_.--Je sors navré de chez Gavarni. Mlle Aimée me raconte qu'on est dans la misère la plus affreuse, que ce sont tous les jours des scènes effroyables de fournisseurs. Il serait déjà expulsé de la maison qu'il a achetée 260 000 francs, si M. Trélat n'était mort. Par là-dessus des dettes, qu'on croyait éteintes, renaissent. Un menuisier a surgi avec un compte de 15 000 francs pour des fournitures impossibles, pour des portes qui étaient de la pure ébénisterie. Malgré son apparente indifférence, il y a des moments, où Gavarni se rend compte de sa position. Il lui est échappé de dire à Aubert «qu'il ne connaissait pas dans le monde un homme dans une position plus terrible que la sienne»!

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_24 novembre_.--Mlle Rosa Didier a amené aujourd'hui son fils à la répétition, un joli enfant de dix ans, qui dans une figure pâle, a deux grands yeux tout noirs et tout doux. On l'assied auprès du souffleur, et il essaye de répéter de sa petite voix l'engueulement de Bressant. Ça ressemblait à un chérubin qui épellerait, dans le ciel, le catéchisme poissard.

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_25 novembre_.--Aujourd'hui, on répète au trou du souffleur. La pièce commence à être admirablement jouée. Mme Plessy est presque toujours sublime, oui sublime, je ne recule pas devant le mot. Et quelle grande artiste dramatique n'a-t-on pas utilisée! Quant à la voix de Delaunay, c'est la plus adorable musique que puisse rêver un auteur pour sa prose.

Mme Plessy racontait avoir vu Scribe, dans les derniers temps, manger un mouchoir pendant une mauvaise répétition.

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_26 novembre_.--J'entre chez le libraire France. Un monsieur, qui est là, entend dire qu'il n'y a plus de places pour notre première. Ce monsieur ne connaît pas notre nom, n'a jamais lu un livre de nous. Et il dit: «Si je passais au théâtre, peut-être que...» C'est bien là le monde parisien, ce monde qui a envie de ce qui n'est plus possible.

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_26 novembre_.--La salle pendant les répétitions. Salle dans la pénombre avec des lueurs de lune glissant d'un côté sur les toiles de couverte des balcons et sur les muscles des cariatides des avant-scènes; au-dessous tout le fond de la salle obscurée, piqué de petits trous de jour cerise, filtrant par les rideaux rouges du fond des loges.

Le lustre, au milieu de ces ténèbres, scintillant de feux prismatiques ainsi qu'un bouquet de pierres précieuses dans une cave, ou comme des stalactites pendues à la voûte d'une grotte neigeuse.

Dans l'orchestre enseveli, sous une vague de toile grise, et éclairé par les deux quinquets à abat-jour de la scène et la lampe du souffleur, le manche d'une contrebasse dépassant la rampe, rayé d'un trait de lumière.

De temps en temps le tournoiement du lustre descendu et le souffle du lampiste dans les verres, donnant la sensation de la sonnerie d'un collier de petit chien.

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_27 novembre_.--En lisant Victor Hugo. Il me semble voir une séparation, un abîme de distance entre l'artiste et le public de nos jours. Dans les autres siècles, un homme comme Molière n'était que la pensée de son public. Il était pour ainsi dire de plain-pied avec lui. Aujourd'hui, les grands hommes sont plus haut et le public plus bas.

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--Les formes les plus distinguées et les goûts les plus populaciers peuvent s'accorder chez la femme;--chez l'homme, non.

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_29 novembre_.--Gavarni nous donne une grande preuve d'amitié en venant à la répétition. Il est très malade. Dans l'escalier, il est obligé de rester assis dix minutes sur la banquette de l'escalier pour reprendre sa respiration. Quand nous l'aidons à remonter en voiture, il est suffoqué à ce point qu'il peut à peine nous parler.

Thierry nous montre une lettre de Camille Doucet, dans laquelle le ministre Rouher et le maréchal Vaillant nous font l'honneur d'avoir cherché, trouvé un dénouement à notre pièce. Rouher veut que la fille soit seulement blessée, et qu'il reste l'_espérance d'un mariage avec l'amant de sa mère_. Le maréchal Vaillant en a trouvé un autre à peu près du même goût. Heureusement qu'il n'y tient pas, et, comme militaire, il n'est pas trop opposé au coup de pistolet du dénouement.

On vit tout entier absorbé, dans l'enchantement, le doux enivrement, la musique du jeu de ses acteurs, et la volupté de cela vous fait passer entre les épaules de petits frissons agréables. Puis, quand c'est fini, la répétition vous reste encore dans la tête, dans les oreilles, au coeur, comme une douce émotion mourante.

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_30 novembre_.--En me voyant si près d'être joué aux Français, je commence à croire qu'il pourrait y avoir une providence pour la constance de l'effort et le courage de la volonté.

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_1er décembre_.--... Qui regarde, au Cirque, ce joli spectacle: les enfants avec leur bouche ouverte de surprise et d'attention, montrant le blanc de leurs petites dents d'en haut, les yeux grands ouverts, qui clignent, de temps en temps, de la fatigue de regarder, le front creusé de deux ombres au-dessus des sourcils par la contraction de l'attention, le haut des oreilles rouge, contre le blond d'or pâle de leurs cheveux.

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_2 décembre_.--Enfin la sourde inquiétude de ces jours-ci a disparu. La censure a envoyé, pour donner son visa, son bonhomme drolatique, le censeur Planté.

L'impatience de ces jours-ci a fait place en nous à un contentement plein, tranquille, et qui ne voudrait pas aller en avant. Nous serions désireux d'en rester où nous en sommes, longtemps. Nous avons presque un regret d'en avoir sitôt fini avec cette douce suspension de la vie réelle dans les répétitions, avec ces délicieuses petites bouffées d'orgueil qui vous passent par le nez, aux bons moments de votre pièce, aux beaux endroits de vos tirades aimées, avec enfin cette perpétuelle et toujours nouvelle attente du mot qu'on sait qui va venir, et que vos lèvres marmottent d'avance.

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_3 décembre_.--Aujourd'hui c'est la répétition en costume. J'entre dans le foyer, et j'y trouve, sautillante et adorable, Rosa Didier dans son costume de Bébé, avec ses beaux yeux sous sa perruque blonde, et dans le nuage de folle mousseline s'envolant autour d'elle. Il m'a semblé que tous les vieux portraits de ce foyer sévère, les ancêtres de la Tragédie noble et de la Comédie grave, les Orosmanes à turbans et les reines à poignard, fronçaient le sourcil devant le lutin du carnaval de l'Opéra.

Je rencontre dans un corridor Delaunay, que tout d'abord je ne reconnais pas, tant il s'est bien rajeuni par je ne sais quelle préparation magique, et tant il semble n'avoir que les dix-sept ans de Paul de Bréville.

En regardant, en écoutant ce monde aller, dire votre prose, jouer la vie de votre création; en voyant cette scène à vous, et sentant tout vous appartenir là, le bruit, le remuement, la musique, les acteurs, les figurants, tout, jusqu'aux machinistes et aux pompiers, je ne sais quelle joie orgueilleuse vous remplit de posséder tout cela... Comme public il y avait un curieux public, et tout d'abord Worth et sa femme, sans l'inspection desquels Mme Plessy ne joue jamais, et avec eux tout le monde des modistes et des tailleuses célèbres... L'effet de la pièce croît de répétition en répétition. Les acteurs s'étonnent d'eux-mêmes et s'admirent entre eux. Tout le théâtre croit à un immense succès, et la phrase qui court est celle-ci: «Il y a vingt ans qu'on n'a vu, aux Français, une pièce montée et jouée comme celle-ci!»

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_5 décembre_.--Une bonne nuit. Nous mettons des cartes aux critiques. Visite à Roqueplan. Nous le trouvons déjeunant. Il est tout en rouge, et botté d'espèces de grands mocassins brodés: l'air moitié bourreau, moitié Ojibewas. Il cause hygiène des gens de lettres. Il dit que, dans notre métier, «il faut combattre la déperdition nerveuse, qu'il vient de manger deux beefsteaks, qu'il y a un art de tâter son estomac, de l'entraîner...» Et comme nous lui faisions compliment de sa santé, de sa résistance à l'âge, il soupire: «Oh! tout le monde a sa maladie. J'ai, moi aussi, mon égout collecteur. Le matin, je graillonne... Ça me nettoie pour la journée.»

De là, été voir le vieux père Janin, qui ne descend plus de son chalet, qui est maintenant, avec sa goutte, critique de théâtre en chambre. Il m'apprend que sa femme s'habille pour aller voir notre pièce. Malgré tout, malgré le féroce éreintement des HOMMES DE LETTRES, il nous revient le souvenir de notre première visite à son premier article.

Enfin, nous attrapons l'heure du dîner, et nous allons nous attabler chez Bignon, où nous mangeons et buvons pour une trentaine de francs, absolument comme des gens qui ont devant eux cent représentations.

Pas la moindre inquiétude. Une sérénité absolue, la conviction que quand même le public ne trouverait pas notre pièce parfaite, elle est si remarquablement jouée, que le jeu des acteurs doit emporter le succès. Nous demandons l'ENTR'ACTE, et lisons et relisons les noms de nos acteurs. Puis, nous fumons des cigares, coudoyant ce Paris où notre nom grouille déjà, et que nous allons emplir demain, respirant comme la première bouffée d'un grand bruit autour de nous. Le théâtre! nous au théâtre! et nous pensons à ces petits bouts de rôle, aperçus sur des tables de nuit d'actrices de deux sous, et qui nous faisaient palpiter le coeur.

Nous arrivons aux Français. Les abords nous semblent assez vivants, assez remuants. Nous montons en victorieux cet escalier, que nous avons monté si souvent dans des dispositions d'esprit si différentes. Nous nous sommes bien promis, dans la journée, que si nous voyions, vers la fin de la pièce, l'enthousiasme aller trop bien, nous filerions bien vite pour n'être pas traînés en triomphe sur la scène.

Les corridors sont pleins. Il y a comme une grande émotion bavarde dans tout ce monde. Nous attrapons au vol des rumeurs de bruit, de tapage: «On a cassé les barrières à la queue!» Guichard, encore vêtu de son costume de Romain, entre au foyer assez déconcerté; il a été hué dans HORACE ET LYDIE. Nous commençons à respirer, peu à peu, un air d'orage. Got, sur lequel nous tombons, nous dit des spectateurs avec un singulier sourire: «Ils ne sont pas caressants!»

Nous allons au trou du rideau, essayant de voir dans la salle, et n'apercevons, dans une sorte d'éblouissement, qu'une foule très éclairée. Soudain, nous entendons qu'on joue. Le lever du rideau, les trois coups; ces choses solennelles que nous attendions avec un battement de coeur, nous ont totalement échappé. Puis, tout étonnés, nous entendons un sifflet, deux sifflets, trois sifflets, une tempête de cris à laquelle répond un ouragan de bravos.

Nous sommes dans un coin de coulisse, adossés à un portant, parmi les masques, et, en passant, il nous semble que les figurants nous jettent des regards apitoyés. Et on siffle toujours, et on applaudit aussi.

La toile baisse, nous sortons sans paletot, et nous avons chaud aux oreilles. Le second acte commence. Les sifflets reprennent avec rage, mêlés à des cris d'animaux, à des imitations des intonations des acteurs. On siffle tout, jusqu'à un silence de Mme Plessy. Et la bataille continue entre les acteurs, soutenus par une partie de l'orchestre et presque la totalité des loges où l'on applaudit, et le parterre et tout le poulailler qui veulent, à force de cris, d'interruptions, de colères, de blagues du Petit-Lazari, faire tomber la toile.

«Ah! c'est un peu secoué!» nous dit Got, deux ou trois fois. Nous restons, pendant tout ce temps, adossés à notre portant, recevant les bordées de sifflets en pleine poitrine, pâles, nerveux, mais debout, ne bronchant pas, forçant, par notre présence entêtée, les acteurs à aller jusqu'au bout.

Le coup de pistolet est tiré. La toile tombe dans la clameur d'une émeute. Je vois passer Mme Plessy qui sort de scène avec le courroux d'une lionne, rugissant des injures contre ce public qui l'a insultée. Et derrière la toile du fond, nous entendons, pendant un quart d'heure, des vociférations féroces ne pas vouloir permettre à Got de dire notre nom.

Nous sortons à travers les groupes tumultuants remplissant les galeries du Théâtre-Français, et nous allons souper à la Maison d'Or avec le comte d'Osmoy, Bouilhet, Flaubert. Nous y faisons très bonne figure, malgré une crise nerveuse qui nous donne envie de vomir, chaque fois que nous portons quelque chose à nos lèvres. Flaubert ne peut s'empêcher de nous dire qu'il nous trouve superbes; et nous rentrons à cinq heures du matin, chez nous, las de la plus infinie lassitude que nous ayons éprouvée de notre vie.

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_6 décembre_.--Le chef de claque m'affirme que, depuis HERNANI et les BURGRAVES, le théâtre n'a jamais vu de tumulte semblable.

Dîner chez la princesse, qui est rentrée hier les gants déchirés et les mains brûlantes d'avoir applaudi.

Ma bête de maîtresse, qui a assisté à la représentation d'hier, me disait, cette nuit, qu'elle n'osait plus sortir ce matin, qu'il lui semblait qu'elle avait la chose écrite sur la figure.

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_7 décembre_.--Singulière chose que l'idée fixe! Ces deux jours-ci, j'ai, toute la journée, des sifflets dans les oreilles. La soirée est presque bonne et les acteurs peuvent un rien jouer, et c'est un vrai rayon que l'embellie qui passe sur la figure de Mme Lafontaine, toute joyeuse, d'entrer en scène sans être sifflée.

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_9 décembre_.--Augier s'étonnait, à la première représentation d'HENRIETTE MARÉCHAL, de n'avoir pas vu la tranquillité faite par l'expulsion de dix ou douze personnes. A celle-ci, ainsi qu'aux deux précédentes, les acteurs ont l'air de se demander ce que signifie cette espèce de tolérance de la police. Coquelin, ce soir à la sortie, me contait qu'aujourd'hui, pendant que les sifflets empêchaient de rien entendre, les messieurs de deux ou trois loges de premières s'étaient réunis et avaient été trouver le commissaire de police, disant qu'ils avaient payé, qu'ils avaient amené leur famille, et qu'ils voulaient entendre. Le commissaire de police leur avait répondu qu'il n'avait pas d'ordres.

Ces heures douloureuses, recommençant tous les soirs, vous barrent absolument l'estomac, vous ferment l'appétit. Nous n'allons plus aux représentations qu'avec des pastilles de menthe anglaise: on pue l'émotion.

L'autre jour, à propos de cela, Dumas fils nous disait qu'à ses premières pièces, Labiche lui avait demandé:

--Eh bien, et l'estomac, tu n'en souffres pas encore?

--Non.

--Ah! tu verras, quand tu auras fait un peu de théâtre!

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_11 décembre_.--Notre premier acte est joué absolument comme une pantomime. On ne laisse pas entendre un mot.

Au milieu du tapage hostile de la salle, Bressant dans son rôle du «Monsieur en habit noir», le rôle le plus _attrapé_ de la pièce, est admirable de courage.

Le matin, on a répandu une circulaire au quartier Latin, pour que la toile tombe au premier acte. Du reste, maintenant, le plan des siffleurs est bien visible: c'est de tuer toutes les scènes et les mots à effet. Ce qu'il y a de meilleur dans la pièce est ce qu'il y a de plus sifflé, et ce qu'il y a de plus dramatique est ce qu'il y a de plus égayé.

Une chose qui dit tout sur cette cabale, et je donne ma parole d'honneur de la chose, c'est ce fait: avant notre pièce, aujourd'hui, on a joué les PRÉCIEUSES RIDICULES. Ils ont sifflé. Ils ont sifflé Molière, croyant que c'était du Goncourt.

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_14 décembre_.--C'est étonnant que deux souffreteux, comme nous, possèdent une force nerveuse qui ait pu résister à cette vie de dix jours, force qui étonne autour de nous, nos amis, les acteurs, et Thierry, nous disant un de ces soirs: «Vous passez des soirées bien cruelles!»

Je ne parle pas seulement du contre-coup en nous de ces huées sauvages, mais de cette vie sans un moment de repos de l'esprit ou du corps. Corriger les épreuves de la pièce pour l'ÉVÉNEMENT, faire les raccords, écrire vingt lettres par jour, remercier ici et là, lire tous les journaux, recevoir les gens qui viennent vous voir, rouler en coupé une partie de la journée, faire sa salle, distribuer son service, assister à toutes les représentations jusqu'au bout pour empêcher les acteurs de lâcher pied, emmener le soir des amis souper--et par là-dessus trouver le temps et le sang-froid d'écrire sa préface, par morceaux, par phrases crayonnées, en voiture, en mangeant, dans les cafés, dans les coulisses: c'est comme si on dépensait dix ans de sa vie, de son système nerveux, de son cerveau, en dix jours.

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_15 décembre_.--Thierry est venu ce matin chez nous. La veille il avait reçu le premier exemplaire de notre préface. J'ai compris de suite, à première vue, que notre préface avait tué la pièce.

Eh bien, qu'importe! j'ai la conscience d'avoir dit la vérité, et d'avoir signalé la tyrannie des brasseries et de la bohème à l'égard de tous les travailleurs propres, de tous les gens de talent qui n'ont pas traîné dans les caboulots, d'avoir signalé ce socialisme nouveau, qui dans les lettres recommence tout haut la manifestation du 20 mars, et pousse son cri de guerre: «A bas les gants!» Car c'est surtout cela cette cabale, et peut-être les gens qui la trouvent drôle, parce qu'elle n'atteint que nous, n'en riront pas plus tard.

Thierry tire de sa poche un numéro de la GAZETTE DE FRANCE, et sur l'attaque qu'elle contient contre nous, suivie d'un curieux appel aux contribuables dont l'argent sert à monter une HENRIETTE MARÉCHAL, nous demande de retirer notre pièce. Nous refusons, en lui disant qu'il sait bien que ce qu'on siffle, n'est pas notre pièce; et que nous sommes résolus à attendre que le gouvernement nous interdise.

Ce soir, grâce aux chaudes amitiés d'inconnus amenées par ces inimitiés furieuses et sans raison, la représentation est un triomphe. Au moindre sifflet la salle se lève tout entière et demande l'expulsion de l'interrupteur. Après ce succès, nous sollicitons, auprès de Thierry, encore une représentation; il nous répond qu'il ne peut nous la promettre.

Eugène Giraud nous dit ce soir dans les coulisses que la princesse a reçu des lettres anonymes affreuses à propos de notre pièce, lettres lui promettant que la première torche serait pour son hôtel...

Je remarque que ma date de naissance est toujours marquée par un événement fatal dans notre vie: aujourd'hui c'est la suppression de notre pièce; il y a une dizaine d'années, notre poursuite en police correctionnelle avait lieu à propos d'un article paru le 15 décembre.

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_17 décembre_.--II faut beaucoup pardonner et nous pardonnons beaucoup à Thierry, ce directeur pris entre la cabale et ce gouvernement, le plus lâcheur de tous les pouvoirs. Augier ce soir chez la princesse nous disait la phrase inqualifiable, et sournoisement diplomatique que le maréchal Vaillant laissait tomber sur le malheureux, cherchant une règle de conduite: «Monsieur, je vous regarde et je vous juge!»

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_23 décembre_.--J'ai reçu, ces jours-ci, une lettre des quatre étudiants qui ont envoyé aux journaux le prodigieux manifeste littéraire auquel j'ai tenu à donner l'immortalité, dans ma préface. La lettre, beaucoup moins imagée, et un peu plus apaisée de ton, continue à affirmer que leur sifflets sont absolument littéraires; et j'allais presque le croire, lorsque, à la dernière phrase précédant les quatre signatures, j'ai trouvé une superbe faute d'orthographe: une de ces fautes d'orthographe qui demandent quatre personnes pour la commettre.