Journal des Goncourt (Deuxième volume) Mémoires de la vie littéraire

Chapter 18

Chapter 183,810 wordsPublic domain

Ces histoires coupées d'esquisses drolatiques par Got des gens passés et présents du Théâtre-Français, et qui comparait l'attitude d'Empis, devant les cotillons de la Comédie-Française, à celle d'un dindon mis en présence d'un oeuf en plâtre.

Là-dessus Thierry entre, fatigué, éreinté, les cheveux pleurant sur la face, les yeux coulés dans les joues, pareil à la peinture d'un christ byzantin, très fatiguée. Mme Plessy se décide, non sans hésitation, à jouer, mais elle exige une excellente composition.

Dans cette fatigue d'émotions perpétuelles, assis sur une chaise du boulevard, après dîner, la réalité des passants, des choses, du boulevard, perd de son relief, et tout prend à nos yeux des effacements de rêve.

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_Samedi 2 septembre_.--La loge de Got: un divan qui fait le tour de la pièce couvert en algérienne, une grande natte par terre, trois étagères, une sorte de panoplie faite avec des sabres, des épées.

Ce soir, Got en s'habillant, nous raconte ses débuts. Lorsqu'il a commencé à répéter, il avait encore son habit de _troubade_ sur le dos; il était caporal. Il nous parle de sa première création, de la création de l'abbé dans IL NE FAUT JURER DE RIEN, rôle qui lui échut à la suite du refus de tous les sociétaires. Musset aux répétitions l'y trouvait détestable et ne se cachait pas de le lui dire. Il voulait qu'il le jouât en soutane, et Got précisément, à cause des circonstances, ne voulait le jouer qu'en lévite.

Cette altercation entre l'auteur et l'acteur se termina par cette phrase de Musset: «Au fond je m'en f..., puisqu'on se tire des coups de fusil!» C'était le 22 juin 1848.

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_3 septembre_.--... Aujourd'hui la princesse a été d'un révolutionnarisme terrible; au milieu du monde académique qu'elle avait à dîner, elle a déclaré tout haut et violemment qu'elle préférait un vase japonais à un vase étrusque... Retour en chemin de fer avec Carpeaux qui déborde d'esthétique passionnée. Le beau pour lui est toujours la nature: le beau trouvé comme le beau à trouver... Et encore pour lui le corps humain actuel, dans les beaux échantillons, offre d'aussi beaux modèles que la Grèce. Il y a encore des athlètes: ainsi ce cent-garde qui fait un trou à une pièce de vin, et la boit en la tenant au-dessus de sa tête.

Pour Carpeaux comme pour tous les gens de talent et d'avenir de ce temps-ci, il n'y a pas d'idéalisation du beau, il n'y a que sa rencontre et sa perception. Bref, c'est un artiste capable de faire un croquis en omnibus,--ce dont le blague, comme un imbécile qu'il est, un membre de l'Institut qui est là.

Ce Carpeaux: une nature de nervosité, d'emportement, d'exaltation, ce Carpeaux: une figure fruste, toujours en mouvement, avec des muscles changeant continuellement de place, et avec des yeux d'ouvrier en colère:--la fièvre du génie dans une enveloppe de marbrier.

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_6 septembre_.--8, rue des Saints-Pères, chez Mme Plessy. Nous allons la remercier. Elle allait sortir. Elle a son chapeau sur la tête. Une poignée de main vive, des paroles animées, des gestes de passion. La voix perlée du théâtre, perdue, emportée dans la chaleur des entretiens émotionnés. J'ai rarement vu la vie se dégager aussi électriquement d'une femme.

Elle nous a dit ce joli mot: «C'est le premier rôle de maman que je joue... après cela, elle est si coupable!»

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_11 septembre_.--Relecture de notre pièce aux acteurs. Maintenant qu'on a décidé Got à prendre le rôle de Bressant, Mme Plessy à remplir un rôle de mère, maintenant qu'il y a eu pour engager les uns et les autres à jouer, plus de démarches, de courses, de diplomatie dépensée que pour un traité de paix,--voici Delaunay--le personnage sur lequel repose toute la pièce--qui refuse son rôle, non qu'il se plaigne que la pièce soit mauvaise ou le rôle déplaisant, au contraire; mais il le déclare trop jeune pour lui. Il faut par malheur que, le matin même, le CONSTITUTIONNEL l'ait trouvé trop vieux dans Damis, et d'ailleurs, ainsi que tous les jeunes premiers dont la coquetterie est à rebours, il aspire aux rôles plus vieux que son âge, au rôle du Misanthrope. Au fond il semble qu'il veuille avoir la main forcée, de façon à être couvert par un ordre ministériel.

Tout philosophe qu'on peut être, et quelque raisonnement qu'on se fasse, cette continuité d'exigences, de prétentions, d'importances, de vanités d'acteurs, vous agace à la fin jusqu'à l'impatience. Et c'est que cela vous arrive de tous côtés, des petits comme des grands. La petite Dinah me demande assez maussadement d'ajouter dix jolies lignes à son rôle, et Lafontaine me témoigne un peu de mauvaise humeur d'avoir été ouvrier dans le passé de M. Maréchal.

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_13 septembre_.--Il est pour les auteurs, un empoisonnement, un empoisonnement, où chaque jour apporte sa petite dose de poison: c'est la vie au milieu de gens pleins de doute, prêtant au succès d'une pièce les hasards du jeu, et défiants naturellement d'un début, et par les demi-mots, les sous-entendus, les consolations par avance même du _four_ futur, vous glaçant petit à petit, et qui arrivent à vous donner une certaine défiance de l'oeuvre, dans laquelle vous aviez une foi entière.

Il y a dans tout ce monde des acteurs une impersonnalité qui inquiète. Ils n'ont pas l'air d'être quelqu'un; mais les personnages qu'ils travaillent à être. Il y a chez ces êtres une habitude de changer de peau, qui ne laisse pas en eux un bonhomme sur lequel on puisse mettre la main. Le tréfonds de leur pensée et de leur conscience ne vous apparaît pas.

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_14 septembre_.--Delaunay refuse décidément son rôle, et avec le refus de son rôle, la pièce a l'air de devenir impossible. La pièce se désagrège, et, comme nous dit Thierry, «cette maille qui part, fait partir tout le bas du filet».

Une journée où on se promène avec du désespoir. Nous traînons nos pieds dans les feuilles mortes du jardin des Tuileries, sans vision des choses ni des gens, de l'amertume plein la bouche.

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_15 septembre_.--Eh bien! vieil ami, on nous a dit que tu étais un peu souffrant?

--Ah! vous savez, on est bête!

Et il lui vient, se pressant, un tas de phrases embrouillées par de l'oppression de poitrine, par une émotion qui monte et met des larmes dans ses yeux et dans sa voix qui se mouille et bredouille.

Puis essayant comme de se railler: «Je lui avais bien dit: On ne tue pas seulement un homme avec un coup de pistolet... chaque fois que ça me revient, depuis deux mois... c'est comme une aiguille à tricoter qui me passe là--et il se touche la poitrine à l'endroit du coeur.--Je viens de voir le docteur... Je lui ai tout dit... dans ces choses-là, vous comprenez, il faut tout dire... Ah! un fort saisissement que j'ai eu... C'est que ç'a été si brusque... Je l'avais quittée le mardi... Elle m'a écrit le mercredi... et le dimanche ses bans étaient publiés... Il n'y avait rien eu entre nous, la dernière fois... Seulement en s'en allant elle m'avait montré son chapeau... c'était sans doute son chapeau pour se marier... Mon Dieu, quand elle m'avait parlé de se marier, je l'avais toujours engagée à le faire... mais ça a été trop prompt... Puis ces derniers jours aussi, elle m'avait dit--oui, j'en ai été frappé:--«Je croyais n'avoir que cela, j'ai tel âge...» Elle l'avait vu, son âge, sur l'acte de naissance, qu'elle avait fait venir pour son mariage.

Ainsi il va se raccrochant à chaque petit souvenir, en en dégustant l'amertume, avec une voix qui à tout moment sombre dans de l'émotion, pendant que du jaune lui monte dans le teint.

Le soir, après dîner, il nous dit: «Les *** étaient retournés en Italie. Je n'avais plus personne, mon fils était en pension... Dans mes rêves creux, je demandais à Dieu une femme pour la protéger, pour être un intérêt dans ma vie... Quand je reçus sa lettre, mes voeux étaient exaucés... Je la voyais, tous les quinze jours, dans un hôtel... jamais chez moi ni chez elle. Je m'étais défendu de jamais aller chez elle, de peur d'être jaloux... Je voulais ne pas l'être, ne rien savoir... Tous les quinze jours, j'arrivais le premier... Les femmes, vous savez, ça se fait toujours attendre... On me donnait mon journal... Il y avait du feu... Je lisais en l'attendant... Elle arrivait, elle ôtait son chapeau... Je lui disais: «Qu'est-ce que vous avez fait depuis que je ne vous ai vue... dites-moi tout...» Elle me le racontait longuement... Puis elle me demandait des renseignements sur des choses qu'elle n'aurait pas osé demander à d'autres... Je lui donnais des livres à lire... Nous causions sur ce qu'elle avait lu... Elle me disait souvent: «Vous ne savez pas, je ne dis pas l'amour, mais l'attachement que j'ai pour vous... Nous déjeunions... Je passais là, quatre ou cinq heures... Elle s'en allait, je la regardais dans l'escalier.... Qu'est devenu tout cela?... Il y a deux mois que je n'ai reçu une lettre d'elle.

Il cherche sur lui des lettres, et les feuilletant:--«Tiens, voilà la dépêche de ma mort, pour mon fils!

--Oh! vieil ami!

--J'étouffe, non, je ne peux pas surmonter cela!»

C'est un vieil ami de la famille, un vieillard de 76 ans, qui nous dit cela, avec l'accent d'une vie brisée, d'un homme blessé à mort, qui aurait perdu du même coup une habitude de quinze ans, une famille, une fille, une maîtresse. Je ne sais quoi de tragique, de funèbre et de touchant s'échappe de la désolation passionnée de ce vieillard, qui semble ne plus vouloir avoir la force de vivre, et que le délaissement frappe au coeur comme avec une épée.

Comme je lui parlais d'un voyage, en compagnie de son vieux domestique que nous avons baptisé _Leporello_, le vieil homme a murmuré d'un ton moitié triste, moitié ironique: «Pauvre don Juan que je ferais!»

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_Dimanche 17 septembre_.--Mérimée vient faire une visite à Saint-Gratien. De gros traits, d'épais sourcils noirs, la forte encolure des hommes d'esprit de Louis-Philippe, le type d'un censeur de collège de province. Comme il désire faire acheter à la princesse une villa à Cannes, il en a apporté les dessins faits par lui: des gouaches criardes rappelant les éruptions du Vésuve encadrées de noir.

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_18 septembre_.--Nous allons voir Camille Doucet à propos de l'affaire Delaunay. Dans l'antichambre le garçon lit la GAZETTE DES ÉTRANGERS, et de gras cabotins de province, et des Antony de troupe ambulante attendent mélancoliquement sur les banquettes. Delaunay sort du cabinet de Camille Doucet, qui nous dit avoir tout épuisé auprès de lui sans succès. Delaunay ne veut décidément pas jouer, et demande, pour y être forcé, un procès.

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_25 septembre_.--Nous sommes dans la situation de gens qui font effort, pour tuer le temps, l'anéantir, par de continuels changements de place et de lieux, toutefois pleins de tressaillements à un coup de sonnette, à un bout de lettre aperçu dans notre case, chez le portier.

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_26 septembre_.--On est venu nous dire que le vieil ami se mourait. Déjà!

Nous sommes dans un grand salon, où il y a le vide et le désordre d'un emménagement commencé. Par une glace sans tain, on voit sur une commode une rangée de bouteilles et de remèdes, et dans un lit quelqu'un, qu'on devine couché derrière les oreillers relevés, et à travers ce cadre transparent qui ouvre l'appartement sur la mort, passe et repasse, active et glissante, une soeur de Bon-Secours, noire sous sa coiffe blanche.

Il se meurt. Il a voulu recevoir l'extrême-onction ce matin. Un prêtre de Saint-Augustin a été appelé, et le prêtre là, il n'a pas voulu le recevoir. C'est le prêtre qui a marié la femme qu'il aimait. Est-ce curieux, et ça ressemble-t-il aux inventions d'auteur, les combinaisons dramatiques amenées par les événements de la vie?

Nous sommes entrés dans sa chambre. Il nous reconnaît. Il nous serre la main avec une main presque encore vivante, et refermant les yeux, nous dit comme avec le dernier soupir de sa gaîté passée: «Castor et Pollux.» Rien de déchirant comme ce suprême sourire d'un homme qui commence à être un mort.

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_27 septembre_.--C'est une agonie horrible, le mourant éprouve un sentiment de vide, si douloureux dans le corps, qu'il demande qu'on le remplisse avec des chiffons, de la viande, avec n'importe quoi... De temps en temps, il supplie Dieu, de le faire mourir. Aux paroles des gens qui le réconfortent, aux discours du médecin il a des gestes d'un abandon désespéré...

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_28 septembre_.--C'est fini. Nous voyons le mort, un foulard noué en turban sur la tête, le drap remonté sous le menton et tombant droit avec une croix sur la poitrine, et dans son profil sculpté par la mort, un calme où il y a presque un souffle et un sourire...

Des ballots noirs sont dans la salle à manger, des ballots au milieu desquels est une demoiselle de magasin de deuil, qui les déficelle, en faisant l'article: «Voulez-vous un châle carré pour les domestiques?... Désire-t-on une robe de chambre pour la toilette de l'eau... Prenez ceci, c'est très avantageux.» C'est la devinaille de toute une maison, et de la situation, et de l'âge des domestiques, et du degré de douleur à ménager chez les parents, et d'un merveilleux bagou approprié à la qualité du chagrin de chacun.

Aujourd'hui Thierry nous déclare qu'il est impossible de jouer la pièce dans ce moment, qu'il faut la remettre après celle de Ponsard. «Il y a un vent de grève sur le théâtre français,» nous dit-il. Et nous avons cette mauvaise fortune sans exemple à la Comédie-Française, d'être arrêtés, les rôles distribués et acceptés par les meilleurs acteurs de la troupe, les décors faits et essayés,--et cela par la volonté d'un seul acteur qui a reçu notre pièce à boule blanche, et qui joue, tous les soirs, dans Musset, des rôles aussi jeunes que celui, dont il a prétexté la jeunesse pour ne le pas jouer. Du reste, nous savons à peu près le fond de l'affaire. Delaunay nous a dit qu'il jouerait notre pièce, la répéterait le lendemain du jour où le ministère lui accorderait ce qu'il lui avait demandé. Qu'est-ce? sans doute une position égale à Bressant.

Bref, notre pièce est tuée par ce refus.

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_2 octobre_--Saint-Gratien... Nous sommes dans le potager. Je vois à la princesse les yeux rouges. Elle vient de recevoir de Girardin la dépêche annonçant la mort de sa fille, très touchée de la tournure: «L'angélique enfant ne dira plus: «Comme j'aime la «princesse!»

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_Dimanche 8 octobre_.--Retour de Cernay, d'une assez lugubre auberge de paysagistes, où nous étions arrivés hier, en repassant par Dampierre, le royaume des Luynes: une de ces grandeurs mortes tristes à faire pleurer et qui _enversaillent_ l'âme.

J'ai remarqué, que dans tous les endroits où il y a de vieux monuments d'histoire, il se rencontre plus de vieilles gens qu'ailleurs: les centenaires s'abritent aux vieilles pierres.

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_10 octobre_.--Vraiment c'est une chose injuste qu'on n'ait pas donné à notre corps l'étoffe de notre caractère. Nous voici tous les deux pris de crises d'estomac et de foie, qui se succèdent et renaissent de nos mutuelles anxiétés. Et voilà ces mauvaises nuits de maladie, où sans personne à la maison, le plus valide de nous est à courir le pharmacien, à découvrir un médecin quelconque, à maladroitement et fiévreusement chercher à faire du feu avec de la braise dans un fourneau--avec une vague terreur et qu'on ne se communique pas, du choléra qui court.

--En notre état de maladie, de souffrance, une espèce d'insapidité de tout, et des impressions pâteuses des choses dans l'esprit comme dans la bouche.

--Tout pourrit et finit sans l'art. C'est l'embaumeur de la vie morte, et rien n'a un peu d'immortalité que ce qu'il a touché, décrit, peint ou sculpté.

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_20 octobre_.--Barbizon, forêt de Fontainebleau. Il y a vraiment du courage à nous, si malingres dans ce moment, d'être venus ici, pour travailler à notre roman (MANETTE SALOMON); oui, du courage, d'habiter cette mauvaise auberge, à l'inconfortable accepté par la nature ouvrière des peintres, dans ces chambres sans cheminée, à cette table où l'on est obligé de se jeter sur le gruyère à la fin des repas, et sur laquelle plane la tristesse des fruits secs, assis là cette année: tristesse se mêlant à la sinistre mélancolie des maladies qui commencent à s'y donner rendez-vous.

Il s'y trouve une espèce de fou, un phtisique qui tousse toute la nuit, un malade de la moelle qui fauche d'une jambe. Ce dernier, un nommé Vittoz, qui est un sculpteur, plein de choses et de ressouvenirs de toutes les grandes capitales de l'Europe, parlait ce soir, et très bien, de Sauvage, l'inventeur de l'hélice, qu'il a beaucoup connu.

Il le peint avec ses cheveux blancs, sa barbe blanche, sa belle tournure théâtrale, ses grands gestes dans les habits de la misère, dans son immense redingote bleue, et se détachant, en sa silhouette d'ouvrier stoïque, sur les hauteurs de Ménilmontant, où on le voyait rapporter du marché, son déjeuner et son dîner du lendemain.

Il nous montre ce type d'inventeur sublime volé, volé, volé par tout le monde, volé par Ericsen de sa découverte de l'hélice, volé par Girardin de sa découverte du physionotrace, et vivant, à la fin de sa vie, d'une misérable pension faite par le ministère de la marine, et toujours la tête dans un tas de découvertes, et soutenant en lui la flamme qui fait trouver avec de l'eau-de-vie,--et se préparant aux travaux de la nuit par le jeu enragé de deux ou trois heures de violon.

Il est mort en disant que «c'était vraiment dommage!» parce que la véritable application de son hélice était dans l'air et non dans l'eau.

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_31 octobre_.--Tous ces temps-ci, c'est une succession de petits accidents hostiles, une conjuration d'ennuis de tous les jours et de toutes les choses; une série de déveines, les taquineries bêtes et à la fois insupportables d'un _enguignonnement_... A côté des mauvais sommeils, des malaises de corps, toutes sortes de tracas intérieurs: notre toit, ouvert par les maçons pour une réparation, et la pluie tombant sur nos tapisseries comme dans la rue, et nous faisant relever, toute une nuit, pour décadrer des dessins et les sauver d'un déluge.

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_1er novembre_.--A la porte du petit salon de la princesse, une forme de femme blanche, en camisole et en jupon court. Un cri. Des chiens qui jappent. C'est la princesse en déshabillé, qui se sauve avec deux femmes en noir. Ces deux femmes en noir étaient la princesse Murat et sa fille Anna, dont la mère venait annoncer le mariage avec le jeune duc de Mouchy.

Après dîner, Sainte-Beuve parle de ses grandes colères à l'Académie--le jeudi--quand il avait les nerfs montés et toutes les susceptibilités hérissées par l'excitation de son article du CONSTITUTIONNEL. Il avoue que c'est allé, un jour, chez lui, à la suite d'une petite altercation avec Villemain, jusqu'à lui crier qu'il était aussi méprisable que... et à lever son parapluie sur lui. Car il y a toujours un parapluie dans toutes les grandes actions de Sainte-Beuve.

Mérimée vient le soir, et pour la première fois, nous l'entendons causer. Il cause en s'écoutant avec de mortels silences, lentement, mot par mot, goutte à goutte, comme s'il distillait ses effets, faisant tomber autour de ce qu'il dit une froideur glaciale. Point d'esprit, point de trait, mais un tour cherché, une façon de vieil acteur qui prend ses temps, avec un fond d'impertinence de causeur gâté, un mépris affecté de tout ce qui est illusion, pudeur, convenance sociale. Je ne sais quoi de blessant pour les gens bonnement constitués, s'échappe de cette sèche et méchante ironie, travaillée pour étonner et dominer la femme et les faibles.

C'est ainsi qu'il conte, en épais universitaire au ton léger, cette vieille histoire des CENT NOUVELLES, la belle jeune fille de la peste de Grenoble, se repentant, au lit de mort, d'avoir désespéré l'amour de sept ou huit soupirants, et leur en demandant un pardon si vif, qu'ils en meurent et qu'elle en guérit.

Et comme on parle de l'amour et de tous les sentiments complexes qui peuvent y entrer, il raconte l'histoire de son ami Malleville, enlevant une religieuse en diligence, vivant trois jours avec elle, au bout desquels, en apprenant qu'il était protestant, elle éprouva une telle révolution intérieure, que sa digestion fut dérangée. Et de là, passant au méli-mélo de la religion avec ces choses-là, il cite comme un modèle une lettre qu'il aurait bien voulu copier,--un chef-d'oeuvre du genre, à ce qu'il dit--une lettre qui commençait par l'invitation à l'amant d'aller au mois de Marie, à la suite un petit sermon, puis une petite infamie à laquelle on l'invitait après, et en post-scriptum un rendez-vous avec quelques jolies polissonneries.

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_2 novembre_.--En chemin de fer pour Bar-sur-Seine. Quatre heures et demie. Une ronde lune jaune. Un ciel presque indéfinissable du plus fin cobalt, d'un bleu pareil au bleu au-dessus des montagnes où il y a de la neige. Les petits tons grillés de l'automne noyés dans une vapeur où se perd la sourde et harmonieuse richesse des valeurs fanées. Les arbres, --une légèreté dorée--apparaissant dans la nuit comme feuilles de brouillard.

--La province dépasse le Roman. Jamais le Roman n'inventera la femme d'un commandant de gendarmerie mettant en vers les sermons du vicaire.

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_5 novembre_.--Je suis enfoncé sous l'édredon de la province. Ma vieille cousine me jette une lettre sur mon lit. Je l'ouvre. C'est Thierry qui m'annonce que Delaunay accepte le rôle, qu'il faut revenir, que la pièce doit être jouée le 1er décembre.

Le théâtre est vraiment une terrible machine à surprises.

Ce soir, le maire d'ici contait cette amusante anecdote. Il est lié avec Paul de Kock, lui envoie du cochon et du boudin, et a reçu en échange son portrait. Sa femme, un jour de Fête-Dieu, pour orner son reposoir, avait donné tout ce que le ménage avait d'artistique et le portrait de Paul de Kock était exposé à la vénération des fidèles, au beau milieu du reposoir.

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_6 novembre_.--... Sur le chemin de fer, il y avait une voiture avec un coupé et des volets fermés. On y a fait monter des femmes qui pleuraient dans des mouchoirs de cotonnade bleue. Des oiseaux qui étaient posés sur la voiture se sont dépêchés de s'envoler... J'ai lu alors: SERVICE DES PRISONS.

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_10 novembre_.--Enfin nous voici faisant répéter sur la scène, à côté du souffleur assis à une table. A la première répétition nous avons eu encore une terreur. A son entrée, Delaunay ne paraissait pas... On l'a appelé, enfin il est venu...

Ce qui nous frappe surtout, c'est le long ânonnement que les acteurs mettent à dire. Ils commencent à répéter, à réciter un peu comme des enfants. On sent le besoin qu'ils ont d'être serinés, montés, chauffés. Ils tâtonnent l'intonation, ils manquent le geste. A tout moment ils font des contresens à rencontre de ce que vous avez écrit. Et comme ils vous semblent longs à entrer dans la peau de votre rôle!

Il faut excepter pourtant Mme Plessy, elle seule a l'intelligence véritablement littéraire. Du premier coup elle comprend et elle rend. Elle a eu immédiatement le sentiment des choses observées, des choses vraies du rôle de Mme Maréchal. Elle a mis le doigt sur tous les cris du coeur, en disant: «C'est étonnant, les hommes, je ne sais pas où ils nous prennent cela?» Et chez elle, c'est une compréhension si vive, que l'a traduction est immédiate, intelligente toujours, quelquefois sublime.