Journal des Goncourt (Deuxième volume) Mémoires de la vie littéraire
Chapter 17
_3 juillet_.--Chez Magny. Renan contait, ce soir, que Boccace dit quelque part être en adoration devant la couverture d'un Homère qu'il a dans sa bibliothèque, et dont il ne peut comprendre un mot. Il est en extase devant le dos et le nom du volume. Les religions littéraires ressemblent aux religions. Il y a, chez presque tout le monde un respect, admiratif pour le beau qui ne leur parle pas leur langue. L'homme veut du _paraphagaramus_.
* * * * *
--Les vengeances du peuple contre les riches: ce sont ses filles.
* * * * *
Il y a de singuliers martyrs du _kant_. Ma voisine de table d'hôte m'avoue, avec des regrets qu'elle ne dissimule pas, qu'elle n'a jamais mangé d'écrevisses bordelaises, parce que son mari trouve que c'est un manger de lorette.
* * * * *
--Pour haïr vraiment la nature, il faut naturellement préférer les tableaux aux paysages et les confitures aux fruits.
* * * * *
--Il existe des auteurs qui sont antipathiques autant que des personnes. Ils vous déplaisent à les lire comme si on les voyait.
* * * * *
_8 août_.--Thierry nous racontait que Ponsard, le soir de sa lecture (LE LION AMOUREUX), avait assisté au SUPPLICE D'UNE FEMME, et qu'à la fin, il s'était mis à dire: «II y a de la vie dans cette pièce-là, il n'y en a pas dans la mienne.» Puis il s'était pris à pleurer comme un enfant. Pauvre homme! ces larmes-là, c'est ce qu'il laissera de mieux.
* * * * *
--La description matérielle des choses et des lieux n'est point dans le roman, telle que nous la comprenons, la description pour la description. Elle est le moyen de transporter le lecteur dans un certain milieu favorable à l'émotion morale qui doit jaillir de ces choses et de ces lieux.
* * * * *
_Dimanche 13 août_.--Nous arrivons, en plusieurs voitures, à Saint-Gratien, où la princesse nous a invités à passer quelques jours. Autour de la table du déjeuner sont le comte Primoli et sa femme, Nieuwerkerke, le vieux Giraudet son fils à la tête frisée, à la fine figure de Méphistophélès, Baudry, Marchal, Hébert qui a quelque chose d'un fumiste de l'idéal, Saintin, Soulié, Arago, dont l'anémie met en ce moment une sourdine à sa blague amusante.
On cause de la pièce des DEUX SOEUBS, jouée hier, et absolument chutée, et que la princesse, dans un sentiment de bienveillance pour Girardin, soutient _mordicus_, et contre tous, être un succès...
Après déjeuner on passe dans la vérandah, et on attelle le vieux Giraud à l'album de caricatures. La princesse, accotée au bras du canapé, sur lequel il est assis, rit la première, en regardant par-dessus sa tête, rit de la charge d'Arago, écrasé sous une légion d'honneur gigantesque, de la charge de Baudry et de son appareil nasal, de la charge de Marchal et de sa large face, de la charge de nos deux profils reliés par une seule plume.
Puis en troupe, on va au lac, à ce chalet joujou, garni de sa féerique batterie de cuisine en bois, à ce bord de l'eau, meublé des grandes étagères, portant les rames, les avirons, les pagayes de la flottille de canots, de yoles, de patins, et près duquel se dresse le pavillon de l'embarcadère, tout tapissé et remuant de plantes grimpantes. Et l'on se partage pour faire le tour du lac, entre le petit canot blanc, les patins et le grand canot de la princesse...
En abordant, on trouve les deux décorés du jour, mandés par dépêche télégraphique: Protais et Boulanger, que la princesse place à ses côtés, à dîner, après leur avoir attaché elle-même la petite croix de diamant, qu'elle a l'habitude de donner aux amis décorés par son influence.
Le soir, dans le grand salon, tout le monde s'amuse à feuilleter de grands albums, des cartons pleins de croquades de Giraud, qui sont comme l'histoire intime et burlesque de la maison, où l'on voit sur une page la princesse posant pour son buste de Carpeaux, en embrassant son chien _Chine_, et sur une autre l'immense derrière de l'abbé Coquereau dans un pantalon de bébé, etc., etc., etc.
* * * * *
_Lundi 14 août_.--Déjeuner où la princesse parle de gens qu'elle voudrait marier, entre autres de Taine, pour lequel elle a trouvé un parti qui lui apporterait une dot de 400,000 francs et 800,000 francs d'espérances...
On passe dans l'atelier aux portières algériennes, au papier grenat velouté, aux grandes armoires de marqueterie, aux murs garnis d'immenses palmes croisées. Dans un coin sont encadrées les mentions obtenues par la princesse aux Expositions. Giraud, debout, peint le ciel d'un panneau faisant partie d'une décoration à personnages du Directoire, qu'il exécute pour l'escalier du château.
Deux Italiennes entrent, en soulevant la persienne de la porte donnant sur le jardin, et la princesse se met à peindre l'une d'elles, pendant deux heures, lui donnant à peine quelques minutes de repos. A côté de la princesse, la comtesse Primoli lit silencieusement les MÉMOIRES DE Mlle DE MONTPENSIER, et derrière la princesse, Hébert lave une aquarelle d'après l'Italienne qu'elle peint.
L'Italienne est gracieusement sculpturale, et montre dans son droit profil et sa fine nuque de bronze florentin, une distinction de race, le style de ces campagnardes étrusques, où reste comme la marque d'un grand passé: femmes qui, tout peuple qu'elles sont, restent des reines de nature. Toutefois en son immobilité et son inexpression de marbre et de modèle, de temps en temps des mots dits en italien par la princesse ou par Hébert, animent, vivifient son visage de jolis sourires spirituels, et lui mettent, un moment, dans la bouche une voix de musique.
Giraud, de temps en temps, jette dans le travail quelque blague, que la princesse rabroue en riant et en grondant.
La femme de chambre apporte un noeud de diamant que la princesse a commandé, ces jours-ci, et en fait voir la beauté, en le détachant sur le noir de son tablier. Giraud de prendre le menton de la femme de chambre, disant sur le ton d'un marquis de théâtre: «Agaçons la soubrette.» Sur quoi la princesse crie: «Allons, vieillard, voulez-vous vous en aller, vilaine ordure!» Et le travail reprend, sérieux, acharné, coupé de dépêches télégraphiques jaunes, que la princesse déchire à mesure et roule en boulettes.
De ces journées d'art, se lève je ne sais quoi de pareil au charme de l'atelier d'une princesse italienne de la Renaissance, qu'auraient égayé des calembours de Carle Vernet.
La voiture est au perron. La princesse rit de voir Mme de Fly ne pas vouloir l'abandonner à nous autres, disant: «Mais qu'est-ce qu'elle croit que nous allons faire?» et sur la route de Montmorency, elle nous conte l'hôtel qu'elle rêve: un rez-de-chaussée avec un immense atelier au milieu, éclairé par le haut; et tout autour une colonie d'une dizaine de nous, logés dans de petites maisonnettes.
Au dîner, à propos d'un mot de je ne sais qui, la princesse s'emporte contre l'antiquité, la tragédie; et déclare n'aimer, ne sentir, ne comprendre que le moderne,--et semble avoir pour tout le classique l'horreur d'un écolier pour un pensum.
Le soir, Chesneau vient remercier la princesse de sa croix. Dans la journée, elle m'avait demandé si Flaubert était décoré, et comme je lui répondais qu'il ne l'était pas, et que ce serait un honneur pour le gouvernement de le décorer, elle s'est écriée: «Je n'en savais vraiment rien; si j'avais su ça, je l'aurais demandé directement; mais je le savais si peu, que, l'autre jour, nous nous le demandions avec Charlotte.»
A onze heures et demie, les hommes sont montés causer et raconter des histoires chez le vieux Giraud jusqu'à deux heures du matin. C'est l'habitude de la maison.
J'oubliais. La princesse a eu toute la journée une joie enfantine. On lui a apporté sa médaille d'or. Elle veut en faire un bijou, une espèce d'ordre et à la fois un bouquet de côté, pour porter dans ses soirées.
* * * * *
_Mardi 15 août_.--Eugène Giraud nous mène à la maison rustique qu'il possède à Saint-Gratien, une maison inventée dans une grange, et bâtie et décorée de débris moyenageux, et où les lierres, la vigne folle, toutes les plantes de liberté, jettent leurs lianes et leur verdure zigzaguante sur le bric-à-brac de l'architecture de l'intérieur. C'est le cottage, le vrai nid d'une lune de miel romantique.
Giraud n'y habite jamais. On a voulu la lui acheter le prix qu'il en voudrait. Il s'y est refusé. Singulier homme, vrai artiste, original qui a passé sa vie à faire des folies comme l'achat de cette maison, comme l'achat de sa grande maison de Paris, folies qui l'ont fait riche sans qu'il y songeât. Vieil habitué de coulisses, honnête noctambule du boulevard, faisant lit commun avec sa femme, dans une coucherie patriarcale, qui a le grand fils au pied du ménage, en travers, sur un lit de sangle.
En retournant au château, nous trouvons la princesse revenant du TE DEUM pour la fête de l'Empereur, dont elle a eu la discrétion de ne pas nous parler. Au déjeuner, il est question des nominations de la Légion d'honneur, passées au MONITEUR. A ce propos, Giraud trouve qu'il y a des croix qu'on aurait dû donner, et, poussé par la princesse, finit par prononcer le nom de Carpeaux, déclarant que ceux qui la méritent le plus, sont ceux à qui on la fait le plus attendre.
La princesse, qui a la voix nerveuse et le rire strident d'une femme qui a éprouvé quelque contrariété, la princesse s'emporte, et avec une sorte de colère, soutient que les gens de talent ont le temps d'attendre, qu'il ne faut pas les combler, qu'à force de récompenses, on les endort, qu'il faut qu'ils aient quelque chose à espérer. Giraud ne démord pas de sa proposition, et la soutient, nettement, bravement, carrément.
Quand on l'entend parler ainsi, l'estime vient pour cet homme qui passe pour un courtisan, et qui, dans cette maison, gardant toutes les libertés de la discussion, fait à tout moment passer la voix de la vérité sous le couvert de la blague.
Il pleut, Giraud est parti. La princesse travaille à l'atelier. Elle a repris un portrait commencé, un portrait aux trois crayons de la princesse Primoli, qui pose avec ses beaux et bons yeux, ses noirs cheveux luisants, ses dents blanches, toute la ronde bienveillance de son visage, qui a l'air chatouillé d'envie de dormir.
Hébert, assis derrière la princesse, sans toucher un crayon, préside au travail, et c'est à tout moment:
«Faites donc cela avec la main morte... Indiquez ceci comme cela... Mettez de la sauce là... je sais bien, vous ne voulez pas vous salir les doigts?»--«Si Monsieur!» répond la princesse. Une leçon coupée de petites révoltes charmantes et de bougonnements pleins de grâce, au milieu de laquelle tombe soudainement une envie de manger du _cocomero_.
Et voilà les figures des deux femmes entrant dans ces tranches roses bordées de vert, qui leur laissent aux joues comme du fard mouillé, et où ça et là, un pépin noir fait une mouche.
Les trois chiens ronflent dans leur panier, et toujours des dépêches, et un travail, par ce jour de fête, comme si la princesse avait à gagner sa vie, et attendait pour dîner le prix de son portrait.
Cela dure presque jusqu'à six heures et demie, où chacun va passer l'habit du dîner. Au second service, on annonce la fanfare d'Ermont. «Dites que je suis couchée et que j'ai la migraine,» fait la princesse. On passe du champagne, et la princesse levant son verre: «A la santé du tyran!» comme dit Giraille....
Et l'on cause peinture et commandes. Hébert demande à la princesse conseil à propos d'un travail que sollicite de lui la Païva, qui est venue un jour l'enlever dans son atelier. La princesse est fort indignée qu'un peintre, de la valeur d'Hébert, travaille pour une pareille femme, et lui dit:
--«Une drôlesse comme ça, protéger l'art... Mais vous ne pourriez pas seulement mener chez elle votre mère voir vos peintures!
--Ne faites pas vos yeux jaunes, dit Hébert, en se défendant mollement.
--C'est que pour moi, c'est bien simple ces questions-là, reprend la princesse, vous pouvez faire tout pour ces dames, quand c'est gratis, mais du moment qu'il y a de l'argent... Est-ce que vous ne pensez pas comme moi?» dit-elle brusquement à Soulié, qui soutient cyniquement qu'un artiste comme Raphaël aurait travaillé pour n'importe quelle femme de son temps, et finit par s'écrier: «Moi je n'ai pas de principes!»
Cette déclaration fait lever la princesse, qui se retournant, prête à sortir, nous souhaite le bonsoir, en nous jetant: «Vraiment, avec vos indulgences si je revenais au monde, vous me feriez désirer, Messieurs, d'être une femme à tempérament, une gueuse!»
Nous remontons avec Hébert qui nous parle de Rome, de l'Académie, des lignes de la campagne de là-bas avec une voix amoureuse et émue d'un homme qui y aurait là, la patrie de son talent, de ses goûts, de ses bonheurs. Comme nous causions, un grand laquais m'a apporté de la part de la princesse une pommade quelconque pour un rhume de cerveau. La princesse a beaucoup de ces gentilles attentions, de ces petites façons de vous dire qu'elle pense à vous.
* * * *
_Mercredi 16 août_.--Arrivent ce matin, à déjeuner, le ménage Benedetti, et le médecin du prince Napoléon, qui vient de couper à la princesse une petite verrue qu'elle avait sur la paupière. On cause santé, et comme quelqu'un fait à la princesse compliment de sa belle santé, elle dit: «Oh! moi, je n'ai jamais été malade. Sauf une scarlatine, jamais rien de rien, jamais de sangsues, de vésicatoires. Je ne connais que l'huile de ricin et l'eau de Pulna.»
Dans l'omnibus qui nous a ramenés à Sannoy, nous repassions ces trois journées. Nous jugions la princesse. Nous trouvions que peu de bourgeoises mettraient autant de bonne enfance dans leur amabilité. Nous revoyions, dans la princesse, une maîtresse de maison plus attentive aux gens qu'elle invite, et les distinguant plus délicatement, que presque toutes les femmes du monde que nous avons vues jusqu'ici. Nous pensions à cette liberté, à ce charme de brusquerie, à cette parole passionnée, à cette langue colorée d'artiste, à ce sabrement des choses bêtes, à ce mélange de virilité et de petites attentions féminines, à cet ensemble de qualités, de défauts même, marqués au coin de notre temps, et tout nouveaux dans une Altesse,--et qui font de cette femme le type d'une princesse du XIXe siècle: une sorte de Marguerite de Navarre dans la peau d'une Napoléon.
* * * * *
_19 août_.--La joie de voir bientôt notre pièce jouée, un peu mêlée de tressaillement et d'angoisse, et même cette joie légèrement atténuée par l'approche trop rapide de la réalisation de la chose, qu'on aimerait mieux continuer à sentir devant soi, à sentir à l'horizon.
* * * * *
_28 août_.--30, rue du Petit-Parc, avenue de l'Impératrice. M. Bressant? Un domestique nous introduit dans un salon, tout empli de tableaux de Bonvin et de Wattier, parmi lesquels se voit un grand et noir portrait de Bressant, où la jeunesse de l'acteur est peinte fatalement, avec des empâtements blafards, et je ne sais quel air sinistre d'Hamlet chez M. Scribe. Au milieu de ces peintures est un buste en marbre d'une élégante femme, portant des armoiries à la ceinture... Bressant entre, commence par refuser le rôle, nous dit que les autres rôles sont superbes et mettent le sien au second plan, qu'il y a longtemps qu'il n'a joué, qu'il veut créer quelque chose, et que notre rôle ne lui semble qu'un rôle de confident. Là-dessus, comme nous nous levons, en lui témoignant tous nos regrets, il s'écrie qu'il voudrait bien nous rendre service, qu'il a peut-être lu le rôle d'une manière superficielle, qu'il le relira et qu'il verra...
Je commence à m'apercevoir que les comédiens sont comédiens chez eux. Leur habitude est de commencer par dire: non. Ils aiment à se faire prier et veulent se faire obtenir. Il me semble que j'entre dans un monde de diplomatie particulière, où la parole est donnée à l'acteur pour déguiser l'envie qu'il a d'un rôle, la crainte qu'il a de le voir aller à un autre.
Rue du Petit-Parc, 32. C'est chez Delaunay. Thierry nous a dit que c'était une affaire faite, et nous allons, par politesse, le remercier d'avoir pris le rôle.
Ici, c'est un autre intérieur, de petites pièces, des meubles de damas, des gravures consacrées: la Vierge à la Chaise, Napoléon Ier, des photographies parmi lesquelles un portrait de Delaunay en regard d'un portrait de femme. Entre les rideaux on aperçoit un jardinet à tonnelle de marchand de vin de la banlieue. Delaunay est dans une élégante chemise de nuit.
Aux premiers mots de remerciements que nous lui adressons, il fait l'étonné, dit qu'il ne comprend pas, que Thierry ne lui en a pas parlé, que ses camarades l'ont assuré qu'on avait engagé un amoureux, qu'il pensait que c'était pour ce rôle. Comme nous insistons sur la valeur du rôle, il nous dit qu'à la lecture, il n'y a pas fait attention, qu'il était tout à la pièce, qu'il est impossible qu'il joue un rôle de dix-sept ans. Nous voilà forcés de le prier. Il veut bien nous dire qu'il réfléchira. Nous sortons, en ne comprenant pas, mais pas du tout...
Un étonnement nous est venu de la laideur, chez eux, de ces hommes qui représentent l'amour devant la rampe, avec leur teint gris, leurs traits comme grossis et déformés par la mimique théâtrale, leurs narines larges et dilatées.
A quatre heures, nous allons raconter à Thierry, nos visites à Bressant et à Delaunay. Le diplomate, presque ecclésiastique qu'il y a en lui, laisse percer de ces comédies une sourde colère. Et sa voix, si onctueuse, prend un petit tremblement rageur: «Comment! Delaunay vous a dit... Mais je lui ai racheté son congé précisément, pour l'avoir au mois de septembre... Voyez-vous, ici, rien n'est vrai... Ce qu'on dit n'est pas vrai... Le mensonge même n'est pas vrai... Oui, oui, rien n'est vrai ici!»
Dîner le soir chez Magny. Sainte-Beuve et Soulié nous confirment l'annonce de l'INDÉPENDANCE BELGE. Nous devions être décorés le 15 août. La princesse l'avait demandé directement à l'Empereur, sans nous en parler, et nous avait invités à passer la fête chez elle, pour nous faire la surprise de la croix. Nous sommes vraiment fort touchés, et véritablement reconnaissants à la princesse de cette pensée de coeur, que nous n'aurions pas connue sans l'indiscrétion de ses amis.
Notre croix est remise au mois de janvier, où nous devons être décorés en compagnie de Taine et de Flaubert.
* * * * *
_29 août_.--Encore à table, nous causons de nous, après dîner... Je n'ai pas les mêmes aspirations que l'autre de nous. Lui, sa pente, s'il n'était ce qu'il est, ce serait vers le ménage, vers le rêve bourgeois d'une communion d'existence avec une femme sentimentale. Lui est un passionné tendre et mélancolique, tandis que moi je suis un matérialiste mélancolique... Je sens encore en moi, de l'abbé du XVIIIe siècle, avec de petits côtés cruels du XVIe siècle italien, non portés toutefois au sang, à la souffrance physique des autres, mais à la méchanceté de l'esprit[1]. Chez Edmond, au contraire, il y a presque de la bonasserie. Il est né en Lorraine: c'est un esprit germain. Edmond se voit parfaitement militaire dans un autre siècle, avec la non-déplaisance des coups et l'amour de la rêverie. Moi je suis un latin de Paris... moi, je me vois plutôt dans des affaires de chapitre, des diplomaties de communautés, avec une grande vanité de jouer des hommes et des femmes pour le spectacle de l'ironie. Est-ce qu'il y aurait chez nous une naturelle prédestination de l'aîné et du cadet, comme elle fut sociale autrefois. Nous découvrons cela pour la première fois.
[Note 1: Je donne la note telle qu'elle a été rédigée par mon frère après avoir été parlée; mais je dois déclarer qu'il y a dans cette note de mon frère une exagération à se peindre en laid et à me peindre en beau.]
Au résumé chose étrange, chez nous, la plus absolue différence de tempéraments, de goûts, de caractère, et absolument les mêmes idées, les mêmes sympathies et antipathies pour les gens, la même optique intellectuelle.
* * * * *
_30 août_.--C'est décidément plus difficile de distribuer une pièce que de composer un ministère. Ce qui me paraît dominer chez l'acteur, ce n'est pas le désir d'avoir un beau rôle, c'est d'empêcher un camarade de l'avoir.
* * * * *
_31 août_.--Bressant a pris le rôle de Got. Nous allons chez Got pour tâcher d'obtenir qu'il joue le rôle de Bressant. Nous le trouvons aujourd'hui en débraillé, en pantalon de toile bleue, en vareuse d'ouvrier. C'est un autre particulier que les autres. Rien de réservé, de diplomatique. S'il joue quelque chose, c'est plutôt la rondeur. Il s'invite sans façon à déjeuner chez nous pour le lendemain, cause de notre pièce, des rôles non distribués, du péril de tomber dans le _babouin_, si nous n'avons pas Mme Plessy, etc., etc.
* * * * *
_1er septembre_.--Got vient déjeuner chez nous. C'est un acteur qui a fait ses classes et qui a l'air d'arriver de la campagne avec une gaie figure de vicaire de village et de madré campagnard. Il a une gaîté de sanguin, le rire large, ouvert, communicatif.
On sent en lui l'acteur qui voit, qui observe, qui est à la recherche de types, de caractéristiques silhouettes humaines: il nous dit, sans savoir dessiner, jeter très bien le mouvement d'un bonhomme sur le papier. Comme nous lui parlions de la mystérieuse cristallisation du rôle d'un auteur dans la personne d'un acteur, il nous confesse le composer d'abord avec la pensée de l'auteur, en y entrant entièrement,--c'est pour cela qu'il ne crée jamais sûrement un rôle dans une pièce d'auteur mort, car pour lui, avec l'auteur, le rôle meurt.--Il faut qu'il entende l'auteur lire et expliquer le rôle dans son mouvement à lui. Puis, dit-il, quand il a le bonheur de pouvoir _raccorder_ la pensée de l'auteur avec un type vivant qu'il a en vue: c'est fait, il tient son personnage. Dans Giboyer par exemple, son type vivant a été Jean Macé, avant qu'il fût un homme rangé.
Sur le nom de Mme Plessy prononcé par moi, il nous fait d'elle un portrait de forte mangeuse, d'une femme qui dévorerait un dindon. «Oui, dit-il, après des pièces, elle a des paresses, des langueurs de créole. Tout à coup son oeil s'allume et elle s'écrie avec une bouche humide: «Mon Dieu! que je mangerais bien un peu de boeuf à l'huile!»
«Ah! vous allez avoir de rudes répétitions, continue-t-il, des répétitions de trois heures, mais il faut cela, voyez-vous. Voilà un joli mot de Mlle Mars; au milieu de répétitions qui n'en finissaient pas, elle s'écria: «Ça ne m'amuse pas plus que vous autres, mais je «ne _vomis_ pas encore assez mon rôle!»
Comme tous les hommes d'un talent moderne et vivant, il a le goût d'écouter dans la rue, sur les impériales des omnibus, et il nous conte ce dialogue entendu par lui, ce dialogue de deux ouvriers, le plus jeune gourmandant le plus vieux: «Elle se fichait de toi, cette femme!--Je l'aimais.--Mais elle couchait dans le garni avec un sergent de ville!--Je le savais... cette femme-là, vois-tu, je lui aurais mangé le _délivre!_»
Et nous voici avec Got à attendre, aux Français, Thierry qui est allé lire notre pièce à Mme Plessy et essayer de la décider à jouer son premier rôle de mère. Nous attendons en compagnie de ce pauvre Guyard, le lecteur mélancolique de tous les _ours_, un homme si attristé de toutes les tragédies infiltrées en lui, qu'il rêve toutes les nuits que son ménage est dans un cachot, et assailli à tout moment, à propos de ces tragédies, d'incidents comme celui-ci: il vient de recevoir une lettre d'un malheureux qui lui écrit d'un lit de la Charité, qu'il a un pistolet sous son traversin, pour se brûler la cervelle, si sa pièce n'est pas reçue.