Journal des Goncourt (Deuxième volume) Mémoires de la vie littéraire
Chapter 16
Les mariés ne sont pas arrivés. J'attends sous le péristyle de la mairie.
Passe une lorette, riante et bouffant de la jupe, les yeux de son métier sous le voile qui joue sur le rose de son teint, une torsade d'or dans les cheveux, comme si elle les avait noués avec sa ceinture: elle sent le musc, le désir et la nuit. La vie de Paris surtout a de ces coudoiements et de ces antithèses. Sous la salle où l'on se marie, c'est la justice de paix, et celle-ci y va sans doute pour quelque démêlé avec son tapissier.
Elle y entre, en jetant sur la porte, à ma cravate blanche qu'elle croit la cravate du marié, le sourire d'adieu du libre amour: c'est le Plaisir, la Beauté, la Grâce d'orgie, l'Élégance, le Désordre, la Dette.
Et voici le contraire qui descend de voiture: la Dot, le Ménage, l'Économie, la Famille, l'Épouse.
--«Levez-vous, voici M. le Maire,» nous dit un garçon en bleu.
Nous sommes dans une grande salle, tendue d'un papier chocolat, où il y a des fauteuils de tragédie, recouverts d'un velours usé et miroitant, et un buste de l'Empereur soutenu par un aigle, qui a l'air d'une oie. Le maire, au crâne en pain de sucre, bridé dans sa sous-ventrière tricolore, a l'air d'un maire grognon d'une farce du Palais-Royal.
--Le mariage civil est une cérémonie où la Loi ne met juste que le coeur du Code.
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_17 avril_.--Passant devant les Français, nous montons au cabinet de Thierry, pour lui dire qu'il ne se donne pas l'ennui de lire la pièce, qu'elle est impossible pour son théâtre. L'huissier nous dit qu'on ne peut pas le voir.
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_21 avril_.--Reçu une lettre d'Harmand, du Vaudeville, qui nous promet une lecture après la pièce de Feydeau, qui passe ces jours-ci.
Le soir, en allant à la soirée de Nieuwerkerke, nous remontons l'escalier du Théâtre-Français, sur un mot de Thierry, qui nous fait de grands compliments, nous assure de sa sympathie, et, quoi que nous lui disions, s'entête à nous demander HENRIETTE MARÉCHAL, pour la lire.
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_24 avril.--Chez Magny. On cause de l'espace et du temps, et j'entends la voix de Berthelot, un grand et brillant imaginateur d'hypothèses, jeter ces paroles dans la conversation générale:
«Tout corps, tout mouvement exerçant une action chimique sur les corps organiques avec lesquels il s'est trouvé, une seconde, en contact, tout, --depuis que le monde est,--existe et sommeille, conservé, photographié en milliards de clichés naturels: et peut-être est-ce là, la seule marque de notre passage dans cette éternité-ci... Qui sait si, un jour, la science, avec ses progrès, ne retrouvera pas le portrait d'Alexandre sur un rocher, où se sera posée un moment son ombre?»
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_Jeudi 27 avril_.--Nous avions remis samedi notre pièce aux Français, sans aucune espérance de réception. Thierry devait nous la renvoyer hier; sur une lettre de nous, il nous la fait reporter, ce matin, avec un mot dans lequel il nous demande pourquoi nous ne la présenterions pas au Théâtre Français.
Nous allons ce soir voir Thierry. Il nous parle de notre pièce absolument comme si elle avait des chances pour être jouée, se charge de la lire, et nous éblouit de la distribution qu'il fait d'avance des rôles aux plus grands noms de la Comédie-Française: Mme Plessy, Victoria, Got, Bressant, Delaunay.
Nous descendons l'escalier, fous, ivres de bonheur.
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--C'est une curieuse chose que la spécialité d'aptitudes chez les femmes, dans le travail du goût. Sur trois jeunes filles, sorties du même milieu, et entrant dans un magasin de modes: l'une fera d'instinct et toujours la mode _fille_; l'autre la mode _femme honnête_; l'autre la mode _province_.
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_4 mai_.--Une drôle de table que celle où nous sommes assis chez Théophile Gautier. Ça a l'air de la table d'hôte du dernier caravansérail du romantisme et de la tour de Babel, la table d'hôte d'une mêlée de gens de toutes nationalités, dont le maître de la maison a l'habitude et tire une certaine fierté.
L'autre jour à sa table, dit l'écrivain, étaient réunis vingt individus, parlant quarante langues différentes, vingt individus avec lesquels on aurait pu faire, sans interprètes, le tour du monde.
Il y a ce soir, aux côtés de Flaubert et de Bouilhet, un vrai Chinois avec ses yeux retroussés et sa robe groseille, le professeur de chinois des filles de Gautier. Le Chinois a pour voisin, un peintre exotique, qui a des yeux volés à un jaguar et des bottes qui lui montent jusqu'au ventre. Puis c'est le violoniste hongrois Reminy avec sa tête glabre de prêtre et de diable, Reminy, flanqué de son accompagnateur, un petit bonhomme gras et féminin, à la tête d'Alsacienne, aux cheveux blonds en baguettes, tombant droit de la raie du milieu de sa tête, et en sa redingote de séminariste allemand, dans l'ouverture de laquelle se flétrit un peu de lilas blanc: un garçon gras, douteux, un peu inquiétant. Enfin plus loin, accompagnée de son fils, la femme d'un dieu, la veuve d'un mapa: Mme Ganneau.
Tout le temps du dîner, Gautier semble jouer une comédie italienne avec les bonnes de la maison, en les menaçant de les estrangouiller au sujet d'une assiette mal essuyée, ou d'une sauce tournée, pendant que la plus jeune des deux filles se pose sur la joue, une mouche faite de je ne sais quoi de noir, en se servant, pour miroir, du manche de sa fourchette
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_Samedi 6 mai_.--Ce matin, très matin, on a sonné. Nous n'avons pas ouvert. A dix heures on me monte une lettre pour laquelle on demande une réponse: c'est notre lecture à la Comédie-Française, lundi prochain.
Je cours aux Français, on m'introduit auprès de M. Guyard, qui me dit de revenir dans l'après-midi, parce que le soir Thierry s'enferme pour chercher les effets de notre pièce. Nous allons voir Thierry sur le coup de cinq heures, tout pleins de confiance, arrangeant, ordonnant tout d'avance dans notre tête. Mais voilà que, sur nos espérances, tombent ainsi que des gouttes d'eau glacées, des paroles de Thierry, nous disant qu'il n'a pas trouvé tout le concours qu'il espérait dans Got, que Got appartient trop à Laya, auquel il est reconnaissant outre mesure de son succès dans le DUC JOB, et que venant de jouer un rôle de vieux, il veut jouer un rôle jeune:--tout cela confidemment et discrètement dit, comme des choses dont on ne laisse passer que la moitié, et qui font redouter ce qu'on ne dit pas. Des phrases, à la fin de notre visite, semblent en quelque sorte vouloir amortir un refus, nous consoler d'avance, en cas de non-réception, des phrases qui font appel à d'autres pièces que nous pourrions faire.
Nous sortons du cabinet de Thierry, sans nous rien dire, l'espérance un peu découragée. Notre beau rêve s'écroule à demi, et je sens comme ma bile se remuer, prête à l'épanchement, me donnant un vague malaise, une sorte de mal de mer.
Le soir après dîner chez Marcille, qui nous fait défiler devant les yeux des cartons de portraits en manière noire de Lawrence, il nous faut de la politesse pour ne pas crier: «Merci! Assez»! Les émotions de ces jours-ci nous donnent le brisement de beaucoup d'heures, passées en chemin de fer. Et c'est une fatigue qu'on ne peut endormir. Nous entendons sonner toutes les heures de la nuit avec le sentiment d'un épigastre tiraillé et douloureux.
Tous ces temps-ci, absence totale d'attention aux choses matérielles. On ne sait plus ce que fait son corps. On ne se sent plus s'habiller, manger, vivre.
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_Dimanche 7 mai_.--Thierry nous a remis la liste des sociétaires, nous conseillant de faire une visite à Got, avec lequel nous avons dîné chez Charles Edmond. Ces comédiens sont champêtres, bocagers, hommes de banlieue. Il faut aller les joindre au bout de stations de chemin de fer, à Courcelles, à Passy, à Auteuil, en tous ces endroits de villégiature, où ces hommes ont de charmantes habitations avec le décor d'un bout de nature.
Nous trouvons Got, au milieu de fraîches verdures à lui, tout botté et éperonné...
Après ma tournée, je retombe dans la journée chez Flaubert, où je me couche sur son grand divan, et dans la rêvasserie inquiète où je suis plongé, j'entends, ainsi que dans le lointain, la voix enrouée et mate du sculpteur Préault, laisser tomber des histoires, des anecdotes, des mots spirituels.
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_8 mai_.--Nous sommes devant une table recouverte d'un tapis vert, où il y a un pupitre et de quoi boire, et nous avons en face de nous un tableau représentant la mort de Talma.
Ils sont là dix, sérieux, impassibles, muets.
Thierry se met à lire. Il lit le premier acte, «le bal de l'Opéra», dans le rire et au milieu de regards de sympathie adressés à notre fraternité. Puis il entame tout de suite le second acte et passe au troisième... En nos cervelles, pendant cette lecture, peu d'idées; au fond de nous une anxiété que nous essayons de refouler et de distraire, en nous appliquant à écouter notre pièce, les mots, le son de la voix de Thierry, le lecteur.
Le sérieux a gagné les auditeurs, le sérieux fermé, cadenassé, qu'on cherche à interroger, à surprendre. C'est fini.
Thierry nous a fait lever et nous mène dans son cabinet.
Nous nous sommes assis dans ce cabinet, garni de rideaux de mousseline tamponnés, y faisant le jour blanc et discret d'un cabinet de bain, et nos regards ont été aux tapisseries mythologiques du plafond, comme dans une invocation à notre XVIIIe siècle chéri... puis ainsi que dans les grandes émotions de la vie, nous sommes tombés dans une de ces profondes et bêtes attentions machinales, allant du bout du nez d'un buste en terre cuite à sa gaine.
Les minutes sont éternelles. Nous entendons à travers une des deux portes, qui seule est fermée, le bruit des voix, au milieu desquelles domine la voix de Got, dont nous avons peur, puis c'est un doux et successif petit bruit métallique de boules tombant dans du zinc.
Mes yeux sont sur la pendule qui marque 3 heures 35 minutes, je ne vois pas entrer Thierry; mais quelqu'un me serre les mains, et j'entends une voix de caresse qui me dit: «Vous êtes reçus et bien reçus.»
Là-dessus il commence à nous parler de la pièce, mais au bout de deux minutes, nous lui demandons à nous sauver, à nous jeter dans une voiture découverte, à travers de l'air que nous couperons avec nos têtes sans chapeaux.
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_9 mai_.--Flaubert nous disait hier, en sortant de chez Magny: «Ma vanité était telle quand j'étais jeune, que lorsque j'allais dans un mauvais lieu avec mes amis, je prenais la plus laide, et je tenais à faire l'amour avec elle devant tout le monde... sans quitter mon cigare. Cela ne m'amusait pas du tout, mais c'était pour la galerie.»
Flaubert a toujours un peu de cette vanité-là: ce qui fait qu'avec une nature très franche, il n'y a jamais une parfaite sincérité dans ce qu'il dit, sentir, souffrir, aimer.
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--Il y a des envieux qui paraissent tellement accablés de votre bonheur, qu'ils vous inspirent presque la velléité de les plaindre.
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_20 mai_.--Ce soir, nous passons la petite porte d'une barrière de bois enverdurée, au fond d'une grande maison de la rue de Vaugirard, et nous voici chez Tournemine.
Un gai rez-de-chaussée, tout plein de pimpantes aquarelles, de tableautins d'amis, d'armes orientales. Dans de petites vitrines chatoient des soies aux couleurs délicieuses, des vestes, des gilets de femmes turques montrant leurs rangées de boutons d'or où est sertie une perle: un petit musée de souvenirs de l'Orient.
Le peintre de la Turquie d'Asie veut bien nous communiquer, pour notre futur roman (MANETTE SALOMON), les lettres qu'il a écrites à sa femme; et voici celle-ci, qui apporte un paquet de ces longues grandes lettres, rendues presque vénérables par une dizaine de timbres. Elle se met à les relire, heureuse, et repassant ainsi toutes les joies qu'elle a eues à les recevoir: son front bombé, ses joues grassouillettes, ses yeux doux, sa bonne figure aimable, éclairés par les deux lampes.
A de certains passages, des souvenirs font sauter dans sa poitrine le coeur du peintre, qui donne des coups de poing sur le divan, revoyant les choses, avec sur la figure du Paradis, et s'écriant: «Ah! que c'était beau!»
Au milieu de cette lecture qui fait respirer l'Orient, on tire, au milieu de la pièce, un tabouret à mosaïque de nacre, sur lequel on place, dans leurs coquetiers en filigrane d'argent, les petites tasses bleues que l'on remplit d'un café fait à la turque, dans des cafetières de Constantinople.
Alors, ramenant ses jupes contre elle, de peur d'effleurer la petite table, traverse la chambre, une grande jeune fille qui s'en va dans le fond écouter, et passe la soirée à envoyer à son père le sourire de sa figure amoureusement renversée, toutes les fois qu'il a couru des dangers ou s'est battu avec des punaises.
Puis, le café est remplacé sur le tabouret-table par quatre grands pots de confitures de Constantinople, confitures de bergamote, de fleurs d'oranger, de roses, et d'une sorte de mastic blanc, vous mettant dans la bouche le pays qu'on a dans l'oreille.
Soirée charmante, prolongée jusqu'à deux heures du matin, où nous trouvons toutes les douceurs de la famille mêlées à tous les chatouillements de l'exotique.
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_22 mai_.--Maintenant il n'y a plus dans notre vie qu'un grand intérêt: _l'émotion de l'étude sur le vrai_. Sans cela l'ennui et le vide.
Certes, nous avons galvanisé, autant qu'il est possible, l'histoire, et galvanisé avec du vrai, plus vrai que celui des autres, et dans une réalité retrouvée. Eh bien, maintenant, le vrai qui est mort ne nous dit plus rien. Nous nous faisons l'effet d'un homme habitué à dessiner d'après la figure de cire, auquel serait tout à coup révélée l'académie vivante--ou plutôt la vie même avec ses entrailles toutes chaudes et sa tripe palpitante.
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_25 mai_.--Nous allons déjeuner à Trianon en bande avec la princesse Mathilde. La vie est bizarre. Nous ne croyions guère, quand nous sommes venus ici chercher les pas de Marie-Antoinette, déjeuner un jour avec une Napoléon, dans le décor de chaumière que lui dessina Hubert Robert.
Toutes les fins de repas où il y a des femmes, vont à des causeries sur le sentiment, sur l'amour. Et la princesse a demandé à chacun ce qu'il aimerait le mieux avoir d'une femme comme souvenir. Chacun a dit sa préférence: l'un, une lettre; l'autre, des cheveux; l'autre, une fleur; moi, un enfant: ce qui a manqué me faire jeter à la porte.
Alors Amaury Duval, avec le petit oeil souriant et battant la chamade, qu'il a lorsqu'il parle des choses d'amour, a dit que tout ce qu'il avait toujours aimé et désiré d'une femme, c'était le gant, l'empreinte et le moule de sa main, la chose qui dessine ses doigts. «Vous ne savez pas, ajoutait-il, ce que c'est, de demander, en dansant, un gant à une femme qui vous le refuse... Puis une heure après, vous la voyez au piano, elle ôte ses gants pour jouer quelque chose... vous restez l'oeil fixé sur ses gants... Alors elle se lève et les laisse tous les deux... Vous ne voulez pas les prendre... et puis une paire de gants n'est pas un gant... On va s'en aller... la femme revient et n'en prend qu'un de ses gants... Alors à ce signe qu'elle vous le donne, vous êtes heureux, heureux!»
Amaury Duval a dit cela bien joliment.
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--J'ai une longue conversation avec Fromentin, un des plus grands parleurs d'art et fileurs d'esthétique, que j'aie encore entendus.
Il était curieux parlant de lui, nous disant qu'il ne savait rien, pas un mot de la peinture, que jamais il n'avait travaillé d'après nature, qu'il n'avait jamais pris de croquis, pour se forcer à regarder simplement, que les choses ne lui reviennent que des années après,--que ce soit de la peinture ou de la littérature.
Il affirmait que ses livres du SAHARA et du SAHEL avaient été écrits dans la réapparition de choses, qu'il croyait ne pas avoir vues, que chez lui c'est toujours de la vérité sans aucune exactitude, que par exemple la caravane du chef avec ses chiens, il l'a vue, mais point du tout en la localité où il l'a mise, et non dans le voyage décrit.
Il nous dit encore que son grand malheur, et le malheur de tous les maîtres actuels, c'est de ne pas avoir vécu dans un temps héroïque de peinture, en un temps, où on savait peindre le _grand morceau_, et il s'échappe de lui le regret de n'avoir pas eu la tradition, de n'être pas un aide, un rapin sorti de l'atelier d'un Van der Meulen.
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--Aujourd'hui, il y a des étourdis pleins de raison, des fous très pratiques, des viveurs très rangés. Ils me font penser à ce magasin qui avait pour enseigne: AU CARNAVAL DE VENISE: on y vendait des bonnets de coton.
--Un phénomène de ce temps, c'est que la valeur la plus positive, la plus réalisable, est l'objet d'art. La curiosité est devenue une valeur plus sûre que la rente, que la terre, que l'immeuble.
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--Préault, devant lequel nous nous étonnions de la résistance à la fatigue de l'Empereur, dans ses voyages de représentation, de gala, nous dit: «Il a le torse d'un colosse. Ces torses-là ne se fatiguent jamais!»
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--Ces jours-ci, notre femme de ménage se laisse aller à nous dire, ainsi qu'une brute, dont jaillirait une idée intelligente: «Oh! vous, vous vous creusez la tête pour trouver le mystère de la nature, mais vous ne le trouverez jamais!»
Le mystère de la nature! mot énorme par tout le vague que cela me semble remuer dans les idées de cette femme sur nos occupations.
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_6 juin_.--Il nous vient un dégoût, presque un mépris des dîneurs de Magny. Penser que c'est la réunion des esprits les plus libres de la France, et cependant en dépit de l'originalité de leur talent, quelle misère d'idées bien à eux, d'opinions faites avec leurs nerfs, avec leurs sensations propres, et quelle absence de personnalité, de tempérament! Chez tous, quelles peurs bourgeoises de l'excessif! Ce soir, nous avons failli nous faire lapider pour soutenir que Hébert, l'auteur du PÈRE DUCHÊNE--que du reste personne de la table n'a lu--avait du talent. Sainte-Beuve a professé que la preuve qu'il n'en avait pas, c'est que ses contemporains ne lui en avaient pas reconnu.
Ce sont tous des serviteurs de l'opinion courante, du préjugé qui a force de loi, enfin des domestiques d'Homère ou des principes de 1789. Aussi ne parlons-nous plus beaucoup, renfonçant nos idées personnelles sur toutes choses, et dédaignant de les étonner par la propriété personnelle de nos pensées.
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--Un trait de collectionneur. Le graveur D..., qu'on vend en ce moment, a laissé sa fille, une grande fille de quinze ans, grandir dans son lit de petite fille de cinq ans: heureusement que c'était un lit de fer, et qu'elle pouvait passer les pieds et les jambes dehors.
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_16 juin_.--Barbizon. Un grand charme d'ici est l'impossibilité de dépenser son temps et son argent.
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--Des cris pendant le dîner: c'est une troupe de bohémiens en discussion bataillante avec des paysans de Seine-et-Marne qui les ont amenés ici. Des bras levés qui s'agitent; un imprésario énorme qui veut mettre la paix avec un patois des Pyramides; des mères furieuses, leurs marmots chargés sur le dos, dont les colères gesticulantes, mimées, farouches, mêlent des phrases de sang à des malédictions du désert; un jeune homme de la troupe, en maillot, dont le dos saigne comme d'un soleil de sang,--la scène était poignante, mystérieuse, grandie par la nuit.
Un maire en blouse est venu, lequel naturellement, au nom de la civilisation, a donné raison aux gens du pays, et a défendu la représentation que la troupe s'apprêtait à donner dans une grange.
Tout s'est remballé en vociférant. On a attelé les maigres petits chevaux. Les deux voitures se sont ébranlées, et le roulant magasin des accessoires s'en est allé, les suivant, avec sa grande fenêtre rouge flambante comme d'un feu d'enfer et d'une cuisine d'Altothas, pareille à un oeil rouge dans la nuit des routes vicinales.
Comme je revenais, j'avais encore dans la mémoire des yeux le visage d'une des bohémiennes: le visage d'une vierge de grand chemin.
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_27 juin_.--Oisême. Il n'y a de gai, en ce siècle, que les maisons bourgeoises où il y a beaucoup d'enfants. Le château aujourd'hui est triste, gêné, ruiné par les dépenses de vanité. La petite maison seule a les rires et les joies de l'aisance.
Ici sont nos vacances: un endroit où la sécheresse de notre monde est remplacée par l'affection des grandes personnes et par la tendresse presque amoureuse des enfants. Les petites filles vous donnent des fleurs, vous mordent et vous embrassent les mains. C'est autour de vous le frôlement adorable de petits animaux et de petits anges, et nous nous laissons aller à redevenir enfants avec ces enfants. Il est si bon, au milieu de cette nerveuse et tourmentante carrière, de s'oublier un instant, et de _bêtifier_ comme des gens qui ne font pas métier d'avoir de l'esprit!
Hier soir nous avons eu le baptême d'une poupée, un joli petit tableau, dont un peintre de scènes familières, à la façon de Knaus, aurait fait une drolatique et fraîche procession.
Toute la maison avait été réquisitionnée. Le père, en suisse d'église avec une vieille hallebarde, dans une veste Louis XV, fleur de pêcher, et sur le ventre un gilet de soie à astragales jaunes comme les gilets des tableaux de Largillière. Le domestique costumé en bedeau au moyen de toutes les serviettes de la maison. La plus grande demoiselle ayant pris un chapeau et un châle à sa tante, et jouant une mariée de province. La cadette dans le cotillon, le tablier, le fichu, le petit bonnet du pays, une vraie miniature de nourrice chartraine, portant le poupon de carton sous une serviette. Enfin, du garçonnet du jardinier, on avait fait un petit curé, qui avait passé une chemise de nuit sur un jupon noir de la gouvernante, et qui, avec un morceau de taffetas noir pour rabat, sa mine rose, ses cheveux en bourre de soie blonde, ressemblait à ces jolis abbés en porcelaine de Saxe.
Il y a eu des boîtes de dragées lilliputiennes, et pour l'inscription des noms du baptisé, on a ouvert au hasard, dans un immense volume du MUSÉE de Florence, à une page où se trouvait une académie d'homme. Les grandes personnes ont ri, et les petites aussi de confiance.
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--En revenant du château de Villebon avec les Marcille... Comme ce temps d'Henri IV semble le fils d'un père prodigue! Les grandes folies, les grandes dépenses, les grandes magnificences intérieures du temps de François Ier sont remplacées par des appartements sobres, des châteaux sévères, des salles nécessiteuses, des chambres à faire des comptes, enfin de petites bastilles de bourgeois serrés, à l'image de Villebon.
Cela semble le palais de l'Économie, que ce château, où est mort l'auteur des OECONOMIES ROYALES.
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--C'est un mot divin de mère, que le nom donné par Mme Marcille à sa petite chérie de Jeanne. Elle l'appelle: «Ma Jésus.»
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--L'homme demande quelquefois à un livre la vérité; la femme lui demande toujours ses illusions.
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--PAUL ET VIRGINIE: c'est la première communion du désir.
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