Journal des Goncourt (Deuxième volume) Mémoires de la vie littéraire

Chapter 15

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Après dîner, en fumant, Nieuwerkerke nous conte que Bénédict Masson, chargé de peindre l'Histoire de France dans la Cour des Invalides, avait imaginé de figurer le règne de Louis-Philippe par la représentation d'une barricade. Nieuwerkerke lui fit l'observation que cette représentation était d'un goût médiocre, et à la barricade, lui donna l'idée de substituer le Retour des Cendres de l'Empereur. N'est-ce pas là vraiment, un charmant trait d'esprit pour un surintendant des beaux-arts de l'Empire.

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--Il faudrait étudier dans l'enfant l'origine des sociétés. L'enfant c'est l'humanité qui commence, les enfants ce sont les premiers hommes.

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_8 février_.--Dîner chez les Charles Edmond avec Herzen.

Un masque socratique, la carnation chaude et transparente des portraits de Rubens, une marque rouge comme une brûlure au fer chaud entre les deux sourcils, et la barbe et les cheveux grisonnants.

Il cause, et c'est, de temps en temps, une espèce de rictus ironique qui tombe et s'élève et retombe dans sa gorge. La voix est douce, mélancoliquement musicale, sans rien de la sonorité brutale qu'on pourrait attendre de l'encolure massive de l'homme. L'idée est fine, délicate, acérée, quelquefois subtile, toutefois expliquée, éclairée par des mots qui se font attendre, mais qui ont toujours la bonne fortune des expressions d'un joli esprit étranger parlant le français.

Il parle de Bakounine, de ses onze mois au cachot, enchaîné à un mur, de sa fuite en Sibérie par le fleuve Amour, de son parcours de la Californie, de son arrivée à Londres, où, après avoir, un moment, transpiré entre ses bras, son premier mot a été: «Y a-t-il des huîtres ici?»

La Russie, selon Herzen, est menacée d'un démembrement prochain... L'empereur Nicolas, dit-il, n'était qu'un caporal, et il nous cite des traits qui nous le font apparaître comme le Christ de la consigne, cet empereur, que beaucoup de Russes disent s'être empoisonné, après les désastres de la Crimée. Il le montre, après la prise d'Eupatoria, se promenant dans le Palais, la nuit, avec ce pas de pierre qu'il avait, ce pas de la statue du Commandeur, et allant tout à coup à un soldat montant la garde, lui arrachant son fusil, et lui-même agenouillé en face du soldat, lui criant; «A genoux... Prions pour la victoire!»

Puis sur les moeurs de l'Angleterre, pays qu'il aime comme un pays de liberté, il nous cite de curieuses anecdotes. Un domestique, que Tourguéneff avait placé dans le ménage Viardot, et auquel il demandait la raison pour laquelle il en était sorti, lui fit cette belle réponse: «Ce ne sont pas des gens comme il faut. Non seulement la femme, mais même le mari me parle à table!» Et c'est encore l'histoire arrivée à un riche Anglais de ses amis, qui reçoit, le même jour, congé de son valet de chambre, de son cocher, de son groom. Il s'adresse à la femme de charge, qui lui dit: «S'il n'y avait pas un demi-siècle que je suis chez vous, moi aussi je serais partie! Venez voir le désordre de la cuisine. Et elle le mène dans une vaste cuisine, où au milieu se trouvait une table très propre: «Eh bien, vous ne voyez pas... Cette table est ronde... Cela fait que, tantôt le cocher se met à côté de moi, tantôt le groom, tandis que si la table était carrée, le valet de chambre serait toujours à sa place, à côté de moi.» Ce qu'il y a de beau, ajoute Herzen, c'est que lui aussi, le groom, avait donné son compte, dans la prévision que, dans quelques dizaines d'années, quand il serait devenu valet de chambre, un autre groom pourrait usurper la place qu'il usurpait dans le moment.

Et comme nous essayions de démêler les caractères des deux peuples français et anglais, Herzen nous dit: «Tenez, il y a un Anglais qui les a assez bien résumés ces deux caractères, dans cette phrase: «Le Français mange du veau froid chaudement; nous, nous mangeons notre boeuf chaud froidement.»

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--D'homme à femme, peut-être n'y a-t-il de bien vrai et de bien sincère, que les sentiments que la parole n'exprime pas.

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_17 février_.--Quand Flaubert eut des clous, l'année dernière, Michelet dit à l'un de ses amis: «Qu'il ne se soigne pas, il n'aurait plus son talent!»

C'est peut-être une grande idée. Je ne sais qui a dit que, lorsque Napoléon avait été guéri de la gale, il n'avait plus gagné de batailles. L'âcreté du sang chez Chamfort devait faire son âcreté d'esprit.

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Frémiet me racontait que Rude s'amusait à mettre, à côté de la belle tête du cheval de Phidias, la tête d'un cheval de fiacre, et qu'il faisait observer que c'était la même chose, que seulement la tête du cheval de fiacre était encore plus belle. Et Rude soutenait que les Grecs faisaient ce qu'ils voyaient, la nature, avec leur tempérament de grands artistes, mais sans aucune préoccupation ou recherche d'idéal.

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--Une femme qui reconnaît avoir tort et qui n'est pas de mauvaise humeur... où la trouverez-vous?

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_Dimanche 26 février_.--On parle chez Flaubert de cette femme mêlée à tout ce qu'il y a eu de caché, de honteux, de scandaleux, depuis les tripotages politiques de Guizot jusqu'au maquerellage de la Deslions; de cette femme à tête de criminelle qui ressemble à la veuve de Jean Hiroux.

On nous la montre, sa voiture attelée, dès sept heures du matin, courant Paris d'un bout à l'autre, pénétrant par des portes dérobées chez tout le monde politique et financier. Pendant le long temps que Mirès a été enfermé à Mazas, elle y était, tous les jours, à neuf heures.

Au milieu de la débâcle de Fournier, S---- la voyant se donner un mal de chien, à propos de ses affaires, et galoper toute la journée, lui demandait, si elle avait envie de reprendre le théâtre?--Non, répondait-elle.--Si elle poussait quelqu'un à la Direction?--Non.--Si elle s'intéressait enfin tant que ça à Fournier?--Non.--Alors pourquoi toutes ces courses?--_C'est pour en être!_

Un mot profond: «pour en être,» c'est-à-dire avoir sa main dans toutes les choses secrètes et ténébreuses de la vie parisienne.

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--Deux portraits croqués dans le salon de la princesse.

Mme de B---- dans les yeux de l'angélique d'un ange brun, et une bouche entr'ouverte, montrant le rose et la nacre d'un coquillage.

Mme C---- L---- Des mouvements lents de physionomie, des yeux paresseux, des ombres prud'honniennes mêlées à des grâces de créole, un grain de beauté que le sourire remue sans cesse.

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--Voir, sentir, exprimer--tout l'art est là!

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--Les femmes du monde, à la fin du carnaval, ont un peu de l'hébétement des bestiaux à la fin d'un long trimballement en chemin de fer.

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--Le grand succès d'une pièce, à l'heure présente, est de créer le _reveneur_: c'est-à-dire l'homme qui voit vingt fois ORPHÉE AUX ENFERS.

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_Mars_.--Ce serait un grand débarras de la bêtise _chic_ et de l'imbécillité élégante, qu'une machine infernale, qui, par un beau jour, tuerait tout le Paris, faisant, de 4 à 6 heures, le tour du lac du Bois de Boulogne.

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_11 mars_.--Les études télescopiques ou microscopiques de ce temps-ci: le creusement de l'infiniment grand ou de l'infiniment petit, la science de l'étoile ou du microzoaire, aboutissent pour moi au même infini de tristesse. Cela mène la pensée de l'homme à quelque chose de plus triste pour lui que la mort, à une conviction du rien qu'il est,--même de son vivant.

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_12 mars_.--Un trait de moeurs de l'année présente. On m'a nommé une femme qui se trouve être à la fois anglaise, protestante et puritaine: laquelle, pour achalander le salon qu'elle veut ouvrir, est en négociation pour avoir Thérésa, à sa première soirée.

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_13 mars_.--J'ai vu l'autre jour, en passant rue Laffitte, de formidables aquarelles de Daumier.

Ces aquarelles représentent des panathénées de judicature, des rencontres d'avocats, des défilés de juges, sur des fonds blafards, éclairés du jour sinistre d'un cabinet de juge d'instruction, de la lumière grise d'un corridor de palais de justice.

C'est lavé avec une eau d'encre de Chine, larveusement fantastique. Les têtes sont hideuses, avec des gaudissements, des jovialités qui font peur. Ces hommes noirs ont je ne sais quelle laideur d'horribles masques antiques, dans un greffe. Les avoués souriants prennent un air de corybantes, et il y a du faune dans les avocats macabres.

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_15 mars_.--... Un petit garçon de sept à huit ans. Il a une veste et une culotte en velours noir, un gilet blanc, des bas rouges. Il est tout frisotté, avec une figure joufflue, de beaux yeux caressants, un petit air endormi. C'est le prince Impérial.

La princesse lui a donné, ce soir, un spectacle d'enfants; et le spectacle fini, il a obtenu de monter sur le théâtre et de se mêler aux acteurs.

Pauvre petit bonhomme! Il était là, au milieu des autres qui gaminaient, empêché de s'amuser par le grand cordon de la Légion d'honneur, qu'il portait pour la première fois, à la fois heureux et triste, partagé entre son âge et sa majesté, et réduit à sourire seulement des yeux aux jeux des autres enfants.

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_Jeudi 16 mars_.--Nous avons passé la journée chez Burty, rue du Petit-Banquier, dans un quartier perdu et champêtre, qui sent le nourrisseur et le marché aux chevaux. Un intérieur d'art, une resserre de livres, de lithographies, d'esquisses peintes, de dessins, de faïences; un jardinet; des femmes; une petite fille; un petit chien, et des heures où l'on feuillette des cartons effleurés par la robe d'une jeune, grasse et gaie chanteuse, au nom de Mlle Hermann. Une atmosphère de cordialité, de bonne enfance, de famille heureuse, qui reporte la pensée à ces ménages artistiques et bourgeois du XVIIIe siècle. C'est un peu une maison riante et lumineuse, telle qu'on s'imagine la maison d'un Fragonard.

Le soir, après dîner, trois hommes se sont présentés à la porte du salon, et voyant des femmes, ont reculé gauchement avec des saluts gênés. Je les ai suivis dans l'atelier où ils venaient donner des renseignements, sur un nommé Soumy, un mort de leurs amis.

Ils portaient des chapeaux mous, des vieux manteaux de voyageurs de malle-poste. Ils sont restés debout comme des gens qui ne savent pas s'asseoir, les mains dans les poches, se dandinant ou le dos calé contre un meuble. Ils avaient des voix d'ouvriers dans le monde, des voix à la fois canailles et maniérées de jeune premier de barrière qui file les mots, sans être sûr de leur orthographe. Tout en eux respirait le manque d'éducation, et montrait l'homme du peuple prétentieux, devenu insupportable par je ne sais quel orgueil d'idéal. Ils disaient des phrases d'art comme des sentences d'argot. Sur leur figure au teint des gens mal nourris, et noire d'une barbe non faite, on lisait je ne sais quoi d'hostile, de rétracté, d'un passé de bohème qui fait amer.

L'un surtout avait une tête taillée à la serpe, la tête grossière et rude d'un carrier, avec des moustaches de sergent de ville, et des yeux durement brillants: «Quand nous sortons de l'école, a-t-il dit, nous sommes comme un fil de fer. Il n'y a qu'à Rome que nous trouvons le gras des contours.» Celui-là était Carpeaux[1], un jeune sculpteur de grand talent.

[Note 1: Je donne sur Carpeaux notre impression première, et telle que je la rencontre sur notre journal, mais j'ai besoin d'ajouter que cette impression a été fort modifiée par les rapports que nous avons eus depuis avec lui, et que nous le considérons comme le plus grand artiste français de la seconde moitié du XIXe siècle.]

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--La dorure moderne ressemble à ces feuilles de faux or, dont sont enveloppées les noix de bonne aventure, qu'on vous offre pour un sou dans les foires.

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--Un paysage d'opéra, de féerie, une forêt pour un duo d'amour, un bois de volupté et de triomphe: les feuilles semblent sur le bleu du ciel se dessiner immortellement vertes et glorieuses comme les feuilles d'une couronne de poète; un jour lustré saute dans les branches; un bourdonnement de verger chante dans les arbres, et par terre il neige des parfums.

La fête d'une éternelle saison de bonheur palpite dans les orangers, pleins de fleurs et de fruits, cachant dans des boutons d'argent l'or rond d'une orange, pendant que de grands boeufs roux passent sous la verdure, emportant sur leur croupe comme l'effeuillement blanc d'un bouquet de mariée.

Une langueur de paresse, une poésie de _farniente_, se lève dans les senteurs pâmées de ces jardins d'Armide... Sorrente, c'est le Tasse, comme Baïes, la côte de cendres et de cavernes et de terreur: c'est Tacite.

Une note que me fait écrire aujourd'hui le feuilletage de mon carnet de notes sur l'Italie.

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--... Ces femmes enfarinées de poudre de riz, blanches comme un mal blanc, les lèvres peintes en rouge au pinceau, ces femmes maquillées d'un teint de morte, le sourire saignant dans une pâleur de goule, l'oeil charbonné, avivé de fièvre, avec des cheveux, pareils à un morceau d'astrakan, frisottant et laineux, leur mangeant le front et la pensée, ces femmes avec leurs figures de folles et de malades, semblent des spectres et des bêtes du plaisir. Elles tiennent étrangement du fantôme et de l'animal, --se faisant tentantes par un caractère d'apparition, par l'aspect cadavéreux, par l'enluminure macabre, enfin par un renversement de nature parlant à des appétits d'amour viciés.

Je les regardais, ces femmes, au CASINO CADET, à côté de leurs danseurs, des espèces de plumitifs malheureux, de jeunes Gringoires, des clercs en deuil, dans des gilets de velours noir avec un crêpe à leur chapeau: pantins sinistres.

Une femme en robe havane dansait, la tignasse en désordre, sa grande bouche fendue par un rire,--le rire d'une bacchante à la Salpêtrière. Elle excellait à jeter follement par-dessus elle, tout autour d'elle, les volants de son jupon, et à disparaître, en plongeant comme dans un remous de jaconas. A la pastourelle elle a tourné sur elle-même, en lançant continuellement sa jambe au-dessus de son visage, et en jetant au ciel, la tête toute renversée dans son dos, un regard ivre qui blaguait...

Ce n'était pas impudique, c'était blasphématoire. Toutes les horreurs de l'argot, toutes les ironies du trottoir à l'encontre de l'amour, et les mots qui crachent sur lui, et tous les cynismes qui le salissent,--ces jambes, ce corps, cette femme, cette robe, avaient l'air de vous les dire et de vous les danser.

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--L'autre jour, à un dîner d'hommes, l'on se demandait pourquoi les juifs arrivent à tout,--et si facilement à ce qui est l'ambition de tous: l'argent. Un médecin, qui se trouvait là, émit l'idée que la circoncision, en diminuant chez eux considérablement le plaisir, diminuait beaucoup la jouissance et l'occupation de la femme.

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--... Banville fait aujourd'hui le croquis de Rouvière et de son intérieur.

La phtisie l'a diaphanéisé. Et il est devenu, pour ainsi dire, l'ombre transparente du petit et maigrelet homme qu'il était autrefois: une ombre avec quelques rares bouquets de poils blancs épars sur une figure spectrale. Il n'a gardé que ses yeux et sa voix.

Et cette ombre de comédien, ce revenant de Shakespeare, est moribond dans une chambre, meublée d'un petit lit à bateau, et d'un fauteuil auquel il manque les deux bras, entre des murs tout couverts de ses tableaux invendus, encadrés dans des boudins dorés au cuivre, avec, au milieu de la pièce, une montagne de bois de chauffage, amenée par les annonces de sa misère.

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--A une table d'un café, sur le boulevard de Sébastopol. Quand je regarde les passants, ce qui me frappe le plus, c'est le nombre des lâches qu'il doit y avoir dans le monde. Tant de gens passent devant vous avec de mauvaises têtes, et qui ne commettent pas de crimes, n'élèvent pas même des barricades.

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--Le coeur est une chose qui ne naît pas avec l'homme. L'enfant ne sait pas ce que c'est. C'est un organe que l'homme doit à la vie. L'enfant n'est que lui, ne voit que lui, n'aime que lui, et ne souffre que de lui: c'est le plus énorme, le plus innocent et le plus angélique des égoïstes.

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_27 mars_.--En sortant de cette salle à manger, à l'aspect antique, aux colonnes cannelées, enguirlandées de lierre, la vraie salle à manger d'une cousine d'Auguste, la conversation va à l'amour, et sur ce qu'il est dit, qu'à un certain âge on doit en faire son deuil; les deux vieux de la bande, Sainte-Beuve, et Giraud de l'École de droit, s'insurgent.

Et voilà Sainte-Beuve exposant sa théorie, qui est de ne point demander l'amour d'une femme jeune, mais la charité de cet amour, et de faire en sorte que cette femme vous tolère, ne vous prenne point en haine... «C'est là, oui, tout ce qu'on peut demander, finit-il par dire dans un soupir.

--Mais avez-vous jamais aimé réellement, monsieur Sainte-Beuve? lui jette la princesse.

--Moi, princesse, écoutez-moi, j'ai dans la tête, je ne sais où, là ou là--il se tâte le crâne--une loge, une case, que j'ai toujours peur de laisser trop ouvrir. Et mes travaux, et tout ce que je fais, et mes excès d'articles, c'est pour la comprimer... Je l'ai bouchée, écrasée avec des livres, de façon à ne pas avoir le loisir de réfléchir, de n'être pas libre d'aller et de venir... Vous ne savez pas ce que c'est, reprend-il, en s'animant, et sur le ton d'une noire mélancolie, et avec des mots qui sortent d'un coeur gros, vous ne savez pas ce que c'est de sentir qu'on ne sera pas aimé, que c'est impossible, parce que c'est inavouable, comme vous l'avez dit tout à l'heure... parce qu'on est vieux et qu'on serait ridicule... parce qu'on est laid.

--Et l'autre, dit la princesse, en s'adressant à Giraud.

--Oh! moi, princesse, jamais un seul amour. Toujours deux ou trois au moins: c'est le moyen d'être tranquille, et de ne pas trembler sur la perte de l'un d'eux.

--Oh! alors, quelles femmes?

--Mais des femmes possibles, princesse!

--Princesse, interrompt Sainte-Beuve, vous ne savez pas cela, demandez à ces messieurs de Goncourt, il y avait au XVIIIe siècle des sociétés particulières qui fournissaient ces femmes-là, des _sociétés du moment_.

--Oui, reprend Giraud, supposez des personnes qui descendraient de ces sociétés-là, et qui, à première vue, dans le monde se reconnaîtraient en s'abordant, et se comprendraient d'un clin d'oeil.

--Tenez, fait la princesse, vous me dégoûtez. Ah! le saligot!»

Le vieux Giraud s'agenouille devant la princesse avec les yeux d'un satyre qui s'humilie, et les cheveux de ces caricatures du PUNCH qui ont trois fils d'archal sur la tête. Et il embrasse une main que la princesse retire aussitôt, et fait mine d'essuyer contre sa robe.

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--La maladie sensibilise l'homme pour l'observation, comme une plaque de photographie.

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--_Et moriens, reminiscitur Argos_. On voit par cette citation comme, dans la littérature ancienne, le regret de la patrie, chez un mourant, est pris dans ce que la patrie a de plus général, de moins défini. Or, à l'heure présente, il n'y a pas un homme de génie ou de talent, depuis Hugo jusqu'au dernier de nous, qui ne remplacerait cette généralité par un détail.

Donc ce qui différencie le plus radicalement la littérature moderne de la littérature ancienne: c'est le remplacement de la généralité par la particularité.

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--... Dans cette soirée, je me trouve à côté de quelqu'un qui a un grand cordon dans son gilet, et un crachat sur son habit. Cet homme, que je ne connaissais pas, m'entend quand je parle, me regarde et me sourit, enfin s'aperçoit qu'il a quelqu'un à côté de lui... Mais c'est M. de Nesselrode, c'est un Russe, chez lequel subsiste la tradition des aristocraties. Dans les salons actuels la conversation s'est désorganisée, débandée, perdue en _a parte_, pourquoi? Parce que l'égalité a disparu des salons. Un gros personnage ne s'abaisse pas à parler avec un petit, un ministre avec un monsieur qui n'est pas décoré, un illustre avec un anonyme.

Chacun autrefois, une fois admis dans un salon, se livrait familièrement à son voisin; aujourd'hui, chacun semble se trier dans une cohue.

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_7 avril_.--Lecture par Lockroy de notre pièce d'HENRIETTE MARÉCHAL chez la princesse.

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_Samedi 8 avril_.--Je vais demander à Roqueplan d'annoncer la lecture de ma pièce chez la princesse. Il demeure au second dans une maison qui n'a que deux étages. Une jolie bonne m'introduit. Un petit appartement décoré de médiocres objets d'art du XVIIIe siècle et de quelques tableaux et esquisses de son frère. Cela ressemble au nid d'une fille qui aurait hérité d'un peintre.

Je trouve assis à une petite table, jetant sur du papier les phrases de son feuilleton, un homme qui me paraît avoir l'âge des hommes qui se teignent, et de gros traits, et le teint d'un viveur sanguin, avec un tic qui lui démantibule, toutes les cinq minutes, la moitié du visage. Il a une calotte noire sur la tête, un ruban de la Légion d'honneur à la boutonnière de sa robe de chambre, une pipe d'écume de mer à la bouche.

Il cause, il blague aimablement, comme si nous soupions depuis des années ensemble, me parle de tout comme un homme revenu de tout, affirme qu'il faut à Paris mille francs d'argent de poche par jour, émet le paradoxe que le plus intelligent moyen de se loger est de louer une boutique, soutient que tout ce qu'il y a de bon dans une pièce est justement ce qui la fait tomber, déclare qu'il a donné des mots à des pièces de ses amis qui n'étaient pas plus mauvais que d'autres,--et qu'on les a toujours sifflés.

Il est bien nommé de son petit nom: Nestor. Il m'est apparu comme le patriarche du petit journalisme.

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_9 avril_.--Chez Gavarni. Notre ami tourne à l'ours. Il ne veut plus s'habiller, mettre des bottines neuves, porter des chemises amidonnées, qui, dit-il, lui font mal au cou. Impossible de le faire sortir de sa solitude et de sa sauvagerie. Et toujours cependant dans sa parole, la rédaction de ces formules sur les gens et les choses, les définissant et les résumant en une phrase courte et rapide, ainsi que dans les légendes de ses lithographies. Aujourd'hui il dit que ce qu'il y a de remarquable chez Proudhon, «c'est la netteté du dire et l'obscurité de la pensée».

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_11 avril_.--J'ai écrit ces jours-ci au directeur du Vaudeville, lui demandant un rendez-vous pour lui lire notre pièce: HENRIETTE MARÉCHAL. Je reçois ce matin une lettre de Banville m'écrivant que Thierry, que nous ne connaissons pas, que nous n'avons vu qu'une fois dans notre vie, a une très grande curiosité de lire notre pièce, non comme directeur, mais comme homme de lettres, comme confrère... A quoi bon, vraiment? La pièce est impossible pour son théâtre, avec un premier acte qui a l'inconvenance de se passer au bal de l'Opéra, et un coup de pistolet de dénouement qui a la monstruosité de se tirer sur le théâtre!

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_18 avril_.--C'est aujourd'hui le mariage civil d'un cousin... J'arrive à la mairie dans une de ces voitures de noces, banal carrosse de gala, où l'on cherche par terre, machinalement, un bouton de chemise du marié et des pétales de fleurs d'oranger d'un bouquet de mariée. Ces voitures: ça sent la fête, le compliment, les jours endimanchés.