Journal des Goncourt (Deuxième volume) Mémoires de la vie littéraire

Chapter 14

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«Auprès de la cheminée, deux jeunes élèves sages-femmes causaient à demi-voix. Germinie écouta, et avec l'acuité des sens des malades, entendit tout. L'une des élèves disait à l'autre:

«Cette malheureuse naine! Sais-tu de qui elle était grosse? de l'hercule de la baraque, où on la montrait!

Juge... Nous étions là toutes dans l'amphithéâtre... Il y avait un monde fou... des étudiants en masse... On avait bouché le jour des fenêtres... C'était éclairé par un réflecteur pour mieux voir... Des matelas avaient été posés en largeur sur la table de l'amphithéâtre... On faisait une grande place sur laquelle le réflecteur donnait... Auprès une table, et tous les instruments de chirurgie... Et puis à côté, de grandes terrines avec des éponges, grosses comme la tête...

M. Dubois est entré, suivi de tout son état-major. Il était tout chose, M. Dubois... Alors, voici un paquet qu'on apporte comme un paquet de linge, et qu'on pose sur les matelas: c'était la naine... Ah! l'affreuse créature... Figure-toi une vilaine tête d'homme brun sur un énorme corps tout blanc: ça avait l'air de ces grosses araignées, tu sais d'automne...

M. Dubois l'a un peu exhortée.... Elle n'avait pas l'air de comprendre... Et puis il a tiré de sa poche, deux ou trois morceaux de sucre, qu'il a posés, à côté d'elle, sur le matelas.

Alors on a jeté une serviette sur sa tête, pour qu'elle ne se voie pas, pendant que deux internes lui tenaient les bras, et lui parlaient... M. Dubois a pris un scalpel, il lui a fait, comme ça, une raie sur tout le ventre, du nombril en bas... la peau tendue s'est divisée...On a vu les aponévroses bleues comme chez les lapins, qu'on dépiaute. Il a donné un second coup qui a coupé les chairs... le ventre est devenu tout rouge... un troisième... A ce moment, ma chère, ont disparu les mains à M. Dubois... Il farfouillait là dedans... Il a retiré l'enfant... Alors... Ah! tiens, ça c'était plus horrible que tout... j'ai fermé les yeux... on lui a mis les grosses éponges... elles entraient toutes, toutes... On ne les voyait plus!.. Et puis, quand on les retirait, c'était comme un poisson qu'on vide... un trou, ma chère.

Enfin on l'a recousue, on a noué tout cela avec du fil et des épingles... Ça ne fait rien, je t'assure que je vivrais cent ans, je n'oublierai pas ce que c'est qu'une opération césarienne.

--Et comment va-t-elle, cette pauvre diablesse, ce soir? demanda l'autre.

--Pas mal... Mais tu verras, elle n'aura pas plus de chance que les autres... Dans deux ou trois jours, le tétanos va la prendre... On lui desserrera les dents, pour commencer, avec une lame de couteau... et puis il faudra les lui casser, pour la faire boire.»

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--Mon Dieu, que cette figure de Mme Récamier m'ennuie! Elle m'apparaît comme la Madone de la conversation.

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--En ce siècle, on a fait de tout, un moyen d'arriver, un moyen d'arriver de la philanthropie, un moyen d'arriver de l'horticulture, un moyen d'arriver du canotage, etc., etc.

Aujourd'hui je lis dans un journal, la fondation d'un jury pour la dégustation des huîtres. Croyez-vous que le candidat sollicite cette fonction simplement pour l'honneur d'un diplôme de gourmet ou de fine-gueule? Non, c'est pour, dans un temps donné, se caser en quelque coin de l'État, ou tout au moins être décoré.

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_23 octobre_--Nous avons eu, ce soir, la curiosité d'entrer dans cette cave, que notre oncle de Courmont loue 8,000 francs: le CAFÉ DES AVEUGLES, un des derniers débris du Palais-Royal et du vieux Plaisir de Paris.

Un caveau bas et étouffant à deux arceaux, où il me semble voir, en bonnets et en casquettes, une population plus vieille de cinquante ans, que celle qui marche sur notre tête. C'est du peuple qui semble avoir appris, tout à l'heure, la victoire d'Austerlitz... Il y a là, le dernier sauvage, sous son diadème de plume, un tapeur de grosse caisse nostalgique, aux paupières lourdes et lassées, exécutant sa musique avec une sorte de suprême indifférence mélancolique. Les aveugles jeunes et vieux, sous le gaz qui leur frappe en plein le crâne, de grandes ombres noires emplissant le creux de leurs yeux, jouent automatiquement quelque chose de criard et de plaintif, comme s'ils pleuraient le soleil.

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_24 octobre_--Le roman depuis Balzac n'a plus rien de commun avec ce que nos pères entendaient par roman. Le roman actuel se fait avec des _documents_ racontés, ou relevés d'après nature, comme l'histoire se fait avec des documents écrits.

Les historiens sont des raconteurs du passé, les romanciers des raconteurs du présent.

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_25 octobre_--Tous ces jours-ci de l'ennui, du gris dans l'âme, un dégoût des choses et des gens, un découragement de la volonté, un malaise de la vie. Après un livre, il y a comme un retrait, un reflux de l'activité de penser et d'agir. On est, comme si on avait jeté en avant de soi, de son âme et de sa cervelle. C'est un peu l'affaissement, la déperdition,--qui doit suivre l'accomplissement d'un crime.

Et puis, plus nous allons, plus nous trouvons insupportable et désespérante la platitude de la vie. Les embêtements bêtes s'y succèdent régulièrement, niaisement, bourgeoisement; les chagrins, les blessures même de l'existence n'ont pas de surprise. Le matin vous mène au soir sans de l'imprévu. On se demande pourquoi on continue à être et à quoi sert le lendemain.

Tout nous blesse, tout nous taquine les nerfs: ce que nous voyons, ce que nous lisons, ce que nous entendons. Il y a eu le monde des _sots_ au moyen âge, il nous semble vivre dans le monde des gogos et des abonnés... Il nous faudrait, pour nous distraire, je ne sais quel grand sens dessus dessous... que le monde dansât quelques jours sur la tête...

Avec cela une vue nette de cette carrière ingrate, abominable et adorée, les lettres: cette carrière qui vous fait souffrir, comme une maîtresse, qui se donnerait à des domestiques.

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--La misère ne fait pas les amers désolés. Elle casse un ressort; elle brise l'indépendance; elle domestique au lieu de rébellionner.

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--Ni la vertu, ni l'honneur, ni la pureté, ne peuvent empêcher une femme d'être femme, d'avoir, renfermées en elle, les fantaisies et les tentations de son sexe.

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Une jeune personne disait devant moi: «On n'est heureux que quand on dort ou que lorsqu'on danse.»

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_29 octobre_--La Comerie... Aujourd'hui, l'horizon à midi, un brouillard crépusculaire et un incessant croassement de corbeaux, enfermant le paysage dans le noir d'un deuil.

On cause des soeurs qui soignent les malades, de celle qui vient de quitter la maison, après avoir fermé les yeux de M. Lefebvre... Cette soeur donnait de féroces détails sur l'ensevelissement à Paris, où se montrent tous les cynismes et toutes les avarices de la richesse, racontant qu'elle avait vu, de ses yeux, ensevelir un fils de grande famille, dans un vieux costume de pierrot.

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_5 novembre_--Le charme des livres de Michelet, c'est qu'ils ont l'air de livres écrits à la main. Ils n'ont pas la banalité, l'impersonnalité de l'imprimé; ils sont comme l'autographe d'une pensée.

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_12 novembre_--Nous avons hâte d'en finir avec les épreuves de GERMINIE LACERTEUX.

Revivre ce roman nous met dans un état de nervosité et de tristesse. C'est comme si nous _réenterrions_ cette morte... Oh! c'est bien un douloureux livre sorti de nos entrailles... Même matériellement nous ne pouvons plus le corriger, nous ne voyons plus ce que nous avons écrit: les choses du bouquin et leur horreur, nous cachent les fautes et les coquilles.

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_Fin novembre_--On me parle aujourd'hui d'un homme sortant de Mazas, après une longue incarcération, et qui ne voulut pas se coucher, lorsque la nuit fut venue, ayant la peur de son petit appartement qui lui rappelait sa cellule, et emmenant avec lui, en plein air, en plein champ, des femmes qu'il fit promener avec lui, une partie de la nuit;--puis soudain, sans raison, l'homme se mit à fondre en larmes, et demanda qu'on le laissât... pour pleurer à son aise.

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_8 décembre_--Deux soeurs, deux créoles, me racontaient qu'en mer, aux oiseaux lassés se reposant un moment sur le navire, elles s'amusaient à attacher des lettres, une sorte de journal intime, adressé aux amis inconnus, et qu'elles écrivaient sur la toile cirée de leurs broderies.

La fraîche imagination que ces pensées de jeunes filles courant le ciel et l'espace, à la patte d'un oiseau!

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_12 décembre_--Pendant que j'étais en train de regarder les tableaux de Tournemine, dans son atelier du Luxembourg, il nous disait que la couleur de l'Orient, de l'Asie Mineure surtout, n'est pas un pétard comme l'a fait Decamps, qu'il a été emporté par son tempérament, par sa _nature rageuse_. Il a ajouté que dans l'Asie Mineure, pays de hautes montagnes et de plaines inondées une partie de l'année, il existe un brouillard opalisé, dans lequel les couleurs baignent et scintillent comme dans une évaporation d'eau de perle, leur donnant l'harmonie la plus chatoyante... Bref, une poétique palette des MILLE ET UN JOURS.

Il nous disait encore que, lorsque le fils du ministre de Turquie est pris de nostalgie, il vient s'enfermer une journée chez lui, regarde ses tableaux, prend une tasse de café fait à la mode des siens, dans une tasse de son pays, et s'en va plein de son soleil et de sa patrie pour huit jours.

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_Mercredi 14 décembre_--Dîner chez la princesse Mathilde.

A ce dîner assiste un capitaine d'état-major partant pour le Mexique, demain matin. Ses effets sont emballés. Il dîne dans un uniforme qui a fait campagne, un uniforme au glorieux ton d'or bruni par le plein air et la poudre.

Il parle de l'armée mexicaine et conte spirituellement la manière dont elle se recrute: «Avez-vous arrêté un assassin, dit-il, le juge vous demande, si pour punition, vous ne donneriez pas votre agrément à ce qu'il fût condamné à être soldat?» Il y a encore d'autres moyens d'avoir des soldats au Mexique: celui qui réussit le mieux, c'est de faire de la musique sur une place, puis fermer toutes les issues, et organiser une _presse au lasso_. Ces moyens ne font pas des soldats bien attachés au drapeau; loin de là, ils sont toujours prêts à passer pour le plus petit avantage de l'autre côté, si bien que là-bas l'expression _déserter_ n'existe pas ou ne s'emploie jamais... et la peur du _passage_ à l'ennemi est telle, qu'un moment Juarez était forcé de faire surveiller son infanterie par sa cavalerie.

«Puis, ajoute-t-il, là-bas tout grade supérieur dans l'armée est regardé comme une position à exploiter,» et il nous assure qu'au siège de Puebla, «Ortéga vendait de la farine à notre armée...»

Au milieu de la causerie, Girardin entre dans le salon, tout rajeuni. Il vient de faire recevoir aujourd'hui le SUPPLICE D'UNE FEMME à la Comédie-Française, et le publiciste a des yeux de velours pour qui lui parle de sa pièce, de la distribution des rôles.

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_14 décembre_--Une fable me rappelle toujours ces scènes d'animaux empaillés: un duel de grenouilles, une guenon à sa toilette,--qui sont chez les naturalistes.

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_25 décembre_--Au château de d'Osmoy...

A l'affût dans le parc. Les arbres roux, dans un ciel qui semble coloré de la chaude fumée d'un incendie, et la lisière du bois regardant le couchant, comme déchiquetée sur du feu, et toute gazouillante et toute rossignolante du sautillant bonsoir des oiseaux au soleil.

Puis une série de changements mourants de nuances, une succession de pâlissantes agonies de couleurs, parmi lesquelles les arbres passent du ton cannelle au ton d'un dessin à la sanguine brûlée, pendant que dans l'ombre de la nuit tombante, de rouge, le ciel devient peu à peu pâlement et froidement blanc.

Une dernière fois, les oiseaux se mettent à chanter: une traînée de piailleries qui s'allume, part, court tout le bord du bois, puis s'éteint. Un dernier petit cri encore, et tout se tait.

Alors dans l'obscur brouillard de la brume c'est l'inconnu, le mystérieux, le doute inquiétant des formes qui sombrent dans les ténèbres... Le silence s'amasse. Des oiseaux de proie tombent avec leur vol étoupé sur les branches des grands arbres, faisant le bruit de gros flocons de neige... Le ciel n'a plus de jour ni de teinte, et sur cette plaque neutre, les arbres dessinés, en leurs infinies ramures, se lèvent comme d'immenses feuilles de Gorgone.

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ANNÉE 1865

_5 janvier_--Sainte-Beuve a vu une fois le premier Empereur. C'était à Boulogne: il était en train de pisser. N'est-ce pas un peu dans cette posture-là qu'il a vu et jugé depuis tous les grands hommes?

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--J'ai gardé pour cette femme, à peine entrevue, je ne sais quel désir vague, et qui parfois me revient sur une note douce, et tendre. Des femmes vous laissent, on ne sait pourquoi, comme une petite fleur dans les pensées. Et je la regarde.

Peut-être est-ce ce qu'il y a de meilleur et de plus suave dans l'amour, que ces yeux qui se cherchent et se trouvent, et s'isolent et se mêlent, au milieu de tant de monde, seuls au monde, un moment... Et ce jeu est surtout charmant, quand la femme est obligée de vous regarder, sans en avoir l'air, vous jette un sourire sous sa lorgnette, met son manteau et ses fourrures lentement, sur le bord de sa loge, et vous jette un regard, gai, triste et doux.

Il y a des regards de femme, n'est-il pas vrai, qu'on ne changerait pas contre toute la femme?

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_12 janvier_--Je pense que la meilleure éducation littéraire d'un écrivain, serait, depuis sa sortie du collège jusqu'à 25 ou 30 ans, la rédaction sans convention de ce qu'il verrait, de ce qu'il sentirait... rédaction dans laquelle il s'efforcerait d'oublier le plus possible ses lectures.

En sortant du Ministère de la Guerre, où je viens de parcourir les correspondances du maréchal de Noailles et de Louis XV, je fais cette réflexion que la dignité humaine disparaît des monarchies avec les aristocraties. Ça a l'air d'un paradoxe et ce n'en est pas un.

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--Il est bien rare qu'on se dévoue gratuitement à spiritualiser ses semblables. On démêle presque toujours, au fond des théories du beau, du bien, de l'idéal, l'aspiration à une place, à une chaire, à un bon logement,--pour le théoricien.

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_13 janvier_--Chez Peters, j'entends mon voisin de table dire: «Il y a trois choses supérieures au Mexique: le tabac, le café, la vérole.»

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--A l'ELDORADO... Une grande salle circulaire, aux deux rangs de loges, salle plaquée d'or et de faux marbre, des lustres aveuglants de lumière, un café noir de chapeaux d'hommes, entremêlés de quelques bonnets de femmes de la barrière et de quelques képis d'enfants, et au fond un théâtre.

Là-dessus un comique, en habit noir, a mimé quelque chose ressemblant à la danse de Saint-Guy de l'idiotisme. La salle était enthousiasmée, délirante...

Je ne sais, mais il me semble que nous approchons d'une révolution. Le rire est si malsain, qu'il faudra un grand bouleversement, du sang pour assainir jusqu'au comique.

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--... Que d'heures, il y a une dizaine d'années, que d'heures aux UFFIZI, à regarder les Primitifs, à contempler ces femmes, ces longs cous, ces fronts bombés d'innocence, ces yeux cernés de bistre, longuement et étroitement fendus, ces regards d'ange et de serpent coulant sous les paupières baissées, ces petits traits de tourment et de maigreur, ces minceurs pointues du menton, ce roux ardent de cheveux où le pinceau effile des lumières d'or, ces pâles couleurs de teints fleuris à l'ombre, ces demi-teintes doucement ombrées de verdâtre et comme baignées d'une transparence d'eau, ces mains fluettes et douloureuses où jouent des lumières de cire: tout ce musée de virginales physionomies maladives, qui montrent sous la naïveté d'un art la Nativité d'une Grâce.

S'abreuver de ces sourires, de ces regards, de ces langueurs, de ces couleurs pieuses et faites pour peindre de l'idéal, c'était un charme qui nous prenait tous les jours, et tous les jours, nous ramenait vers ces robes bleues ou roses, ces robes de ciel.

Les grandes et parfaites peintures, les chefs-d'oeuvre mûrs n'enfoncent pas en vous un si parfait souvenir de figures: seules, ces femmes peintes des Primitifs s'attachent à vous comme la mémoire d'êtres rencontrés dans la vie.

Elles vous reviennent ainsi qu'une tête de morte que vous auriez vue, éclairée et dorée au matin, par la flamme mourante d'un cierge.

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_16 janvier_--Peu de gens connaissent ce grand bonheur de regarder des dessins anciens, en fumant des cigares opiacés: c'est mêler le nuage de la ligne au rêve de la fumée.

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_17 janvier_.--Notre GERMINIE LACERTEUX a paru hier.

Nous sommes honteux d'un certain état nerveux d'émotion. Se sentir l'outrance morale que nous avons, et être trahis par des nerfs, par une faiblesse maladive, une lâcheté du creux de l'estomac, une _chifferie_ du corps. Ah! c'est bien malheureux de n'avoir pas une force physique adéquate à sa force morale... Se dire qu'il est insensé d'avoir peur, qu'une poursuite, même non arrêtée, est une plaisanterie; se dire encore que le succès immédiat nous importe peu, que nous sommes sûrs d'avoir été agrégés et _jumellés_ pour un but et un résultat, et que ce que nous faisons, tôt ou tard sera reconnu... et pourtant passer par des découragements, avoir les entrailles inquiètes: c'est la misère de nos natures si fermes dans leurs audaces, dans leurs vouloirs, dans leur poussée vers le vrai, mais trahies par cette loque en mauvais état, qui est notre corps.

Après tout, ferions-nous sans cela ce que nous faisons? La maladie n'est-elle pas pour un peu dans la valeur de notre oeuvre?

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--Je me demandais comment était née la justice dans le monde?

Je passais aujourd'hui sur un quai. Des gamins jouaient. Le plus grand a dit:

«II faut faire un tribunal... c'est moi le tribunal!»

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--En peinture, il y a toujours une espèce de déconsidération pour le peintre de tempérament: soit en haut de l'échelle: Rubens, soit en bas: Boucher.

La solide estime est réservée aux peintres qui n'étaient pas nés pour l'être: exemple Flandrin, etc., etc.

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--Il y a des écrivains dont tout le talent ne fait jamais rêver au delà de ce qu'ils écrivent. Leur phrase emplit l'oreille d'une fanfare, et c'est tout.

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_Mercredi 18 janvier_.--Ce soir à dîner, chez la princesse, on parlait de la désolation, au temps jadis, du bonhomme Sauvageot, se lamentant sur la destinée de ses bibelots, de ses trésors de goût, à la pensée qu'ils pouvaient tomber entre les mains imbéciles d'un banquier.

Un grand éloge à faire de la princesse, c'est que la causerie avec les femmes bêtes, avec les sots, enfin que l'ennui l'ennuie--et, chose plus curieuse, lui plombe le teint à l'instar d'une peinture du Guerchin. Rien n'était plus drolatique, ce soir, que sa figure de crucifiement se tournant vers notre conversation avec le grand et le séduisant savant, qui s'appelle Claude Bernard, pendant qu'elle était obligée de répondre à deux diseuses de rien.

Et les deux femmes parties, elle s'écrie: «Vraiment, ce serait assez de se _galvauder_ dans le monde jusqu'à trente ans, mais à cet âge-là on devrait avoir sa retraite, et n'être plus bonne aux choses assommantes de la société.»

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_19 janvier_.--Nous sommes assez bien caractérisés et résumés par les trois choses que nous donnons, ce mois-ci, au public: GERMINIE LACERTEUX, le fascicule d'HONORÉ FRAGONARD, l'eau-forte: LA LECTURE.

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--Comme le passé s'évapore! Il arrive un moment dans la vie, où comme dans les exhumations, on pourrait ramasser les restes de ses souvenirs et de ses amis, dans une toute petite bière, dans un bien petit coin de mémoire.

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--Les ballons, à force de monter, trouvent un ciel noir, où rien ne se voit plus... C'est à ce ciel que la science finira par arriver.

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_26 janvier_.--La main maigre de l'un de nous, entre les doigts de laquelle brûle un cigare tordu, roulé sur une cuisse de négresse, un cigare plein d'exotisme et d'opium me fait penser ceci:

Un peintre qui fait poser par un modèle les mains d'un portrait, ne sait pas son métier. Rien ne désigne plus un homme que sa main. C'est là qu'apparaît plus nettement l'individualité de l'organisme de chacun, cette personnalité de construction, qui empêche les monteurs de squelettes, de jamais confondre dans le tri de leurs matériaux, le plus petit os d'un corps avec celui d'un autre corps.

Il y a la signature du caractère et la griffe du talent dans cette main de l'homme. Nerveuse, vibrante, impressionnable, elle semble, au bout du bras, une extrémité palpitante, emmanchée, embranchée à la pensée et au coeur.

Comme elles vivent, comme elles parlent, comme elles sont des raccourcis de personnes qu'on devine, qu'on voit, qu'on aime, ces mains de race, cambrées, arquées, et colères, et languides, et voluptueuses; ces mains de malade et d'artiste, d'élégance capricieuse, tourmentée, presque diabolique; vraies mains de violoniste, pleines d'âme, fines, longuettes, spirituelles, frémissantes comme des cordes de guitare;--les mains que Watteau seul a pu peindre, sur le papier d'une feuille d'étude, avec de la sanguine et du crayon noir.

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_Mercredi 1er février_.--Ce soir, chez la princesse, une _tablée_ d'hommes de lettres, parmi lesquels est Dumas père.

Une sorte de géant, aux cheveux d'un nègre devenu _poivre et sel_, au petit oeil d'hippopotame, clair, finaud, et qui veille même voilé, et, dans une face énorme, des traits ressemblant aux traits vaguement hémisphériques que les caricaturistes prêtent à leurs figurations humaines de la Lune. Il y a, je ne sais quoi, chez lui, d'un montreur de prodiges et d'un commis voyageur des MILLE ET UNE NUITS.

La parole est abondante, toutefois sans grand brillant, et sans le mordant de l'esprit, et sans la couleur du verbe; ce ne sont que des faits, des faits curieux, des faits paradoxaux, des _faits épatants_, qu'il tire d'une voix enrouée du fond d'une immense mémoire. Et toujours, toujours, toujours il parle de lui, mais avec une vanité de gros enfant qui n'a rien d'agaçant. Il conte, par exemple, qu'un article de lui sur le Mont Carmel, a rapporté aux religieux 700,000 francs.

... Il ne boit pas de vin, ne prend pas de café, ne fume point: c'est le sobre athlète du feuilleton et de la copie...

Le perceur d'isthme, Lesseps, à l'oeil si noir sous ses cheveux argentés, et qui dîne aujourd'hui, au débotté de l'Egypte, fait la confidence--cet homme d'une implacable volonté--qu'il a été détourné de faire beaucoup de choses dans sa vie, par une tireuse de cartes de la rue de Tournon, qui a succédé à Mlle Lenormand.