Journal des Goncourt (Deuxième volume) Mémoires de la vie littéraire
Chapter 13
Renan est très monté, très parleur ce soir. Il se déchaîne contre la poésie vide des Chinois, des Orientaux... A son appui vient Berthelot, un fort chimiste, un monsieur qui décompose et recompose les corps simples, une espèce de bon Dieu en chambre, quoi!... Mais déjà il n'est plus question de Hugo, c'est Henri Heine qui est sur le tapis. On le voit bien à la figure de Sainte-Beuve. Gautier chante l'éloge physique du poète allemand, et dit que, tout jeune, il était beau comme la beauté même, avec un nez un peu juif: «C'était, voyez-vous, Apollon, mélangé de Méphistophélès!--Vraiment, dit avec colère Sainte-Beuve, je m'étonne de vous entendre parler de cet homme-là. Un misérable qui prenait tout ce qu'il savait de vous, pour le mettre dans les gazettes... qui a déchiré tous ses amis.
--Pardon, lui dit tranquillement Gautier, moi j'ai été son ami intime, et j'ai toujours eu à m'en louer. Il n'a jamais dit de mal que des gens dont il n'estimait pas le talent...»
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_Juin_--Notre oncle de Courmont nous raconte aujourd'hui son enfance. C'est d'abord dans le lointain, le lointain, le souvenir de l'hôtel de la rue d'Artois, où lors de la guillotinade de son père, il y eut une visite de deux commissaires, pendant laquelle il resta, une demi-journée, emprisonné avec son frère et sa mère, entre les feuilles d'un grand paravent, posé dans l'antichambre.
Il avait à peu près cinq ans. Alors, croit-il se rappeler, on le mettait en pension chez M. Hix, rue Meslay, vers la fin de l'année 1794. C'était le temps de la disette, et on coupait aux pauvres enfants des lichettes de pain insuffisantes. Le petit affamé se faufilait sous la table de la cuisine, et les mains lui démangeant, il restait, des quarts d'heure, à regarder les pommes de terre montant à la surface, dans le bouillonnement d'une grande marmite.
Il souffrait là, et c'était là sa double plainte à sa mère, quand, par hasard, elle venait le voir; il souffrait de mourir de faim et de coucher à la cave: la rue étant en contre-bas.
Dans cette pension, il était blessé par un petit démocrate en sabots, et on le rapportait à la maison dans une couverture.
On le remettait en pension à Lagny, tout près de leur propriété de Pomponne, alors sous le séquestre. Et le fermier de la propriété apportait, tous les mois, à la pension, le blé, pour le pain des deux enfants, encore très parcimonieusement nourris.
La pension, vendue à une ancienne religieuse et devenue un pensionnat de demoiselles, il était placé avec son jeune frère, rue Popincourt, chez Planche. Toujours la faim, et les grands volant les pains, la nuit, au moyen de fausses clefs.
Et pour toutes visites, les visites de la vieille Reine, la nourrice de sa mère, venant tous les quinze jours et leur apportant à chacun, une brioche de deux sous, un décime de la République à partager entre eux deux,--et leur coupant les ongles.
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--M. André, le banquier, avait calculé qu'une rose poussée chez lui, revenait à six francs, un radis à vingt sous.
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_5 juillet_--Rue Saint-Guillaume, au fond de l'île Saint-Louis, ce quartier demeuré du vieux Paris, nous montons les trois étages d'une antique maison, à rampe de bois, quelque logis d'ancien parlementaire.
Dans une grande chambre, qui a deux fenêtres au midi, nous trouvons un vieillard à la tête spirituelle, rappelant le fin et bienveillant profil de Condorcet, gravé par Saint-Aubin. C'est M. Valferdin. Il est là, au milieu de tous les accessoires de sa vie, entre ses baromètres et ses Fragonard, souffrant, malade, asthmatique, sur le bord de la mort, et retrouvant un peu de force et un souffle de voix, pour aller aux tableaux où il nous mène, et les saluer d'un avant-dernier adieu d'admiration.
Au fond d'une alcôve est son lit, tout entouré, tout tapissé de bistres de _Frago_, qui ont le premier regard du collectionneur s'éveillant, et même souvent, pendant la fièvre des nuits, les longues contemplations de ses insomnies, à la vague lueur d'une veilleuse.
Dans l'amateur, de temps en temps, le savant passe, et à propos de l'équilibre du mouvement chez Fragonard, revient, sur ses lèvres, cette définition de son peintre adoré: «C'est le peintre dynamique!»
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--Le commerce est l'art d'abuser du besoin ou du désir, que quelqu'un a de quelque chose.
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_10 juillet_--Au bord de la mer. Si on me donnait à choisir entre devenir dresseur de chiens savants, mari d'une danseuse ou père d'enfants pianistes, je demanderais à réfléchir.
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_19 juillet_--Ce soir, le soleil ressemble à un pain à cacheter cerise, sur un ciel, sur une mer gris perle. Dans leurs impressions en couleur, les Japonais seuls, ont osé ces étranges effets de nature.
--L'existence au bord de la mer pour les maris, est ce qu'est un jour de garde pour les boutiquiers de Paris. Le casino leur permet la vie de café, les cartes, le petit verre. Le soir dans le grand salon, dont les baies vitrées donnent sur les parties d'écarté, on voit les épouses de ces messieurs, le visage collé à la vitre, les regarder et les attendre, à la fois nerveuses et résignées.
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_27 juillet_--Au-dessous d'un petit chapeau rond, un diadème de plumes de paon, où le vert bleu se mélange avec l'or vert-de-grisé, au-dessous de cet arc-en-ciel de plumage, une tête de jolie blonde cruelle à la diaphanéité rosée; avec une cravate de dentelle lâchement attachée au cou et sur les épaules, un vestinquin blanc aux soutaches bleues. C'est Mlle D---- la fille du peintre...
Toutes les têtes de femmes sont à demi masquées par un petit voile de dentelle noire, étroit comme un loup, et finissant au sourire qu'il semble chatouiller, en laissant le haut du visage dans une pénombre mystérieuse.
Et partout des robes troussées et relevées en plis rocaille, qui font les jupes courtes, et laissent voir les fines attaches des jambes... Et ce sont encore de longues cannes blanches à la Tronchin, de lourds colliers d'ambre, de grosses boucles d'oreilles, comme en portent les femmes de la Halle, de petits chapeaux d'hommes, des manteaux rouges, des bottines jaunes à grelots, et toute la bigarrure et toute la fantaisie des étoffes écossaises et pyrénéennes, et sur ce carnaval de costumes du matin, la dominante du rouge et du blanc, tachant si joliment la plage blonde, la mer verte, le ciel bleu.
Quel merveilleux tableau pour un vrai peintre de la vie élégante, si le XIXe siècle en avait un!
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--En littérature on ne fait bien que ce qu'on a vu ou souffert.
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_Juillet_--Le cidre une boisson qui fait rentrer en soi, qui rend sérieux, ferme et solide, qui fait la tête froide et le raisonnement sec, une boisson qui ne grise que la dialectique des intérêts. Après de la bière, on écrirait un traité sur Hegel; après du champagne, on dirait des sottises; après du bourgogne, on en ferait;--après du cidre, on rédigerait un bail.
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--Un livre n'est jamais un chef-d'oeuvre, il le devient. Le génie est le talent d'un homme mort.
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_7 août_--Ce soir il y avait bal au Casino. Elle avait mis un corsage décolleté, au décolletage qui montre le tendre entre-deux des seins.
Nous sommes sortis ensemble. Elle était moitié heureuse de sa toilette, comme un enfant, moitié confuse, comme une personne qui se sentirait à peu près nue. Elle cherchait, de sa main libre, à fermer une petite veste qu'elle portait par-dessus, à empêcher de trop voir dessous, sans toutefois la fermer tout à fait. En passant dans la rue, elle a hélé une de ses amies, assise à une fenêtre du rez-de-chaussée, et lui a demandé une épingle, en disant, tout bas: «C'est gênant de montrer sa peau dans la rue!»
Au salon, nous avons pris une tasse de café, et pendant ce, je ne sais comment, l'épingle s'est défaite. Elle avait un corsage blanc avec des agréments bleus. Une gorgerette en batiste, sous laquelle passait le rosé de sa peau, resserrait encore le peu de chair vivante, montrée aux yeux. Un collier en filigrane d'or, la coupait deux ou trois fois, cette chair, --suspendu sur le sinus de sa gorge... Entre ses deux seins, elle avait placé un oeillet rose, à filets pourpre, qui faisait ressortir la blancheur lactée de sa peau, et donnait à l'oeillet, l'apparence d'une fleur artificielle.
Et elle sentait l'odeur de l'oeillet, en baissant la tête, et en faisant plus creux, le creux de sa gorge. Puis, de temps en temps, elle avait de ces lents errements de main, qui, tour à tour, montraient et cachaient, sous le carmin du bout de ses doigts, le blanc mat de sa peau.
Un moment elle a tiré l'oeillet de sa poitrine, l'a longuement senti de ses narines ouvertes, puis me l'a passé, comme une chose qu'elle aurait presque baisée, et m'a dit: «Sentez, j'adore cette odeur. Dans le temps où je faisais des fleurs artificielles, vous savez, pour les églises, je mettais toujours un clou de girofle dans mes oeillets!»
C'est étonnant comme nous, les hommes, même quand nous ne voulons, ne désirons rien d'une femme, nous sommes heureux cependant que l'amitié de cette femme ressemble parfois à de l'amour.
Le soir, elle a été très tendre pour son mari, elle a eu pour lui des caresses, de petits tapotements, que je ne lui avais jamais vu faire en public.
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_26 juillet_--Le ciel, cette nuit, est d'un bleu sourd, qui se perd à l'horizon dans une bande orangée, se dégradant en une pâleur verdissante. Sur cette pâleur s'étale déchiquetée, une frise de petits nuages noirs, qui ressemblent à des découpures de chimères chinoises dans de l'ébène.
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_21 août_--Une singulière figure que cet abbé Migne, ce manufacturier de bouquins catholiques. Il a monté, à Vaugirard, une imprimerie toute pleine de prêtres interdits, de sacripants défroqués, de Trompe-la-mort, en rupture de grâce, qui, à la vue d'un commissaire de police, s'effarouchent vers la porte. Il est forcé de leur crier: «Que personne ne bouge! Cela ne vous regarde pas, c'est pour une affaire de contrefaçon.»
Il sort de cet imprimerie des encyclopédies orthodoxes, des collections de Pères de l'Église, en cent volumes. Et le commerce de l'abbé se double d'un autre. Il se fait payer par les curés une partie de ses livres en bons de messe, contresignés par l'évêque, bons qui lui reviennent, l'un dans l'autre, à huit sous, et il les revend quarante en Belgique, où le clergé ne peut suffire à toutes les fondations de messe, laissées par la domination espagnole.
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_22 août_--Bizarres créatures que ces femmes russes. Tout est caprice et folie en elles, jusqu'à l'estomac. Des citrons, des tomates, de l'absinthe, du laudanum, c'était l'alimentation de la princesse Narichine, et la duchesse de M---- ne se nourrit que de salade et de bonbons, éprouve des maux de coeur devant le bouillon et la viande, et à ses dernières couches, on n'a pu la faire revenir d'une syncope qu'au moyen d'une bouteille de rhum.
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--Peindre dans un roman la blessure que fait à un homme amoureux, la danse de la femme qu'il aime, et plus que la danse et son enlacement, la transfiguration presque _courtisanesque_, que la sauterie apporte à cette femme, soudainement sortie de son humeur raisonnable, de son caractère tranquille, du sage apaisement de son honnête personne.
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_1er septembre_--On me racontait ceci: Eugène Sue, vieux, fini, usé, faisait en Savoie la cour à Mme de Solms. C'était le soir. La lune le frappa tout à coup en pleine figure, et cette lumière décomposant toute la chimie des teintures de son masque de beau, fit apparaître le dessous effrayant, pour ainsi dire, le cadavre, de son visage.
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--Il est peu de douleurs, si grandes qu'elles soient, qui ne soient que douleur; et j'ai vu peu de larmes derrière les morts, qui ne fussent salies d'un intérêt ou d'une vanité.
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_2 septembre_--Quand Sainte-Beuve est fatigué, et qu'il se dispose à dormir dans la journée, il donne cette consigne à Mme Dufour: «Si le pape venait, vous lui diriez que je n'y suis pas, et si ma pauvre mère revenait, vous lui diriez d'attendre!»
Sainte-Beuve nous raconte cette anecdote sur Musset. Véron demande à Musset un feuilleton pour le CONSTITUTIONNEL. Musset dit qu'il a en tête une fantaisie et qu'il voudrait 4,000 francs. Véron consent à les lui donner, et les lui remet un matin. Le soir il va dîner chez Véry. Il voit fleurir les escaliers des plus belles fleurs. Il demande qui donne cette fête. Le garçon lui répond: «C'est M. de Musset,» avec un visage tout émerillonné. Il monte voir.
C'était tout un lupanar, auquel le chantre de ROLLA payait une fête de 4, 000 francs. Et quand les femmes arrivèrent, le poète était si saoul, qu'il ne put pas même jouir de son orgie.
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--Ce soir, sur le coup de minuit, en passant sur le boulevard, j'attrape ce mot d'un homme à une femme: «Adieu, mon jus d'ananas!»
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--On s'étonne, en lisant l'HISTOIRE AUGUSTE, que les notions du bien, du mal, du juste et de l'injuste aient pu survivre aux Césars, et que les Empereurs romains n'aient pas tué la conscience humaine.
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_13 septembre_--Voir des hommes, des femmes, des salons, des rues. Toujours étudier la vie des êtres et des choses--loin de l'imprimé: c'est la lecture de l'écrivain moderne.
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_Septembre_.--Le défectueux de l'imagination, c'est que ses créations sont rigoureusement logiques. La vérité ne l'est pas. Ainsi, je viens de lire dans un roman, la description d'un salon religieux: tout s'y tient, tout s'y suit, depuis le portrait gravé du comte de Chambord jusqu'à la photographie du pape. Eh bien! je me rappelle avoir vu, dans le décor sacro-saint du salon du comte de Montalembert, un portrait de religieuse, qui était le costume de comédie d'une de ses parentes, jouant dans une pièce du XVIIIe siècle. Voici l'imprévu, le décousu, l'illogique du vrai.
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_Fin septembre_.--Au milieu de la préoccupation de notre GERMINIE LACERTEUX, du congestionnement du dernier travail, j'ai rêvé que j'allais faire une visite à Balzac, qui était vivant dans une vague banlieue, en une habitation ressemblant, moitié au chalet de Janin, moitié à une villa que j'ai vue, je ne sais plus où.
Il me semblait qu'il y avait eu une grande bataille aux environs, et la maison de Balzac était quelque chose comme le quartier général. Cela m'était dit non par la vue de soldats, mais par ces révélations qu'on tire du fond de soi-même dans les rêves. Toutefois, je me rappelle que j'avais aperçu des faisceaux d'armes dans la cour, et qu'il y avait, dans la pièce où j'attendais, étendues par terre, des cartes militaires.
Balzac arrivait avec la taille massive et la figure monacale de ses portraits. Il portait le costume d'un aumônier d'armée en campagne. Je savais ne l'avoir jamais vu, et il me recevait comme une connaissance. Je lui racontai mon roman, et remarquai chez lui un grand dégoût, quand je l'entretenais d'hystérie...
Puis tout à coup, brusquement, comme cela a lieu dans les songes, j'oubliai ce qui m'amenait, et je lui parlai de ses livres, l'interrogeant sur ce qu'il faisait alors. Dans mon rêve, il était sourd. J'étais obligé de lui crier aux oreilles, et comme les sourds, il parlait si bas, si bas, que je n'entendais qu'une partie de ses réponses. Je lui demandais, si ses romans militaires étaient terminés? Il me fit un signe de tête négatif, ajoutant: «Non, non... ah! mon gaillard, je sais à quoi vous faites allusion!» Et je compris qu'il parlait des maisons de prostitution de la route de Vincennes: «Eh bien! je les ai vues... mais je n'y ai pas vécu, je n'y ai pas vécu!» reprit-il tristement.
Ici une lacune semblable au texte de Pétrone dans le SATYRICON.
Et Balzac disait encore: «Ah! c'est dommage, l'autre jour, Henri Heine, le fameux Heine, le puissant Heine, le grand Heine est venu. Il a voulu monter, sans se faire annoncer. Moi, vous savez, je ne suis pas au premier venu, mais quand j'ai su que c'était lui, toute ma journée, il l'a eue... Si j'avais su votre adresse, je vous aurais écrit, c'est bien malheureux que je n'aie pas su votre adresse!»
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--Ne dirait-on pas qu'en mangeant une banane, on mange mieux qu'un fruit? Comme tout, depuis l'attache du fruit jusqu'à l'enveloppe, charme l'oeil! Dieu ne me semble avoir fait à la main, et avec un caprice d'artiste, que les arbres d'Orient. Toute notre pauvre et régulière végétation d'Europe, me paraît fabriquée à la mécanique, dans une prison.
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_1er octobre_--Il y a toujours je ne sais quoi de bas et de faux dans les enfants, qui ne sont pas les fils de leurs pères. On dirait que le mensonge, dont leur mère a été obligée d'envelopper sa faute, leur est descendu dans l'âme.
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_2 octobre_--Au passage Mirès, je regarde un éventail en dentelle, qui représente, sur cette toile d'araignée, des colombes becquetant des tulipes: un éventail à la monture de nacre, légère comme la dentelle. Cet éventail m'a révélé tout à coup le procédé pour faire un roman qui me tracassait depuis longtemps: le roman d'amour distingué de la femme _comme il faut_.
J'ai pensé, en voyant cet éventail, à faire une collection de toutes les élégances matérielles, morales, sentimentales de la femme d'aujourd'hui, et la collection faite, de bâtir mon roman idéal avec le dessus du panier des réalités _chic_.
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--Maintenant que le haut du pavé appartient aux gniafs, aux pignoufs, à des canuts de Lyon devenus millionnaires, à des grands coulissiers de la coulisse, les choses n'ont plus besoin d'être fines, d'être délicates, d'être exquises, il ne leur faut plus que l'apparence de la richesse et de la cherté. Voilà l'explication de l'exécrable nourriture, à l'heure présente, des grands restaurants de ce temps.
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--Quelqu'un me racontait, qu'une de ses parentes ayant été nommée dame d'honneur d'une princesse, sous Louis XVI, le jour où elle entra en charge, la dame d'honneur qu'elle remplaçait, lui demanda si elle avait fait _sa toilette_, et sur son étonnement, lui révéla le secret du mot. Toute dame tenue à un service de cour, prenait, avant de le commencer, un, deux, trois lavements, tant qu'il en fallait enfin, pour n'être plus distraite de son service, de toute la journée.
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_12 octobre_--Nous lisons aujourd'hui, quelques chapitres de notre GERMINIE LACERTEUX à l'éditeur Charpentier.
A l'endroit où Germinie raconte qu'en arrivant à Paris, elle était couverte de poux, Charpentier nous dit qu'il faudra mettre «de vermine» pour le public... Au diable ce public, auquel il faut cacher le vrai et le cru de tout! Quelle petite-maîtresse est-il donc, et quel droit a-t-il à ce que le roman lui mente toujours... lui voile éternellement tout le laid de la vie?
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_13 octobre_--C'est maintenant la manie de Gavarni de visiter de grandes propriétés, qu'il rêve d'acheter avec la vente de son terrain d'Auteuil; oui, des châteaux avec des communs, des écuries, des grands salons, des petits salons, enfin des habitations avec plus de fenêtres à la façade, que n'en pourraient ouvrir et fermer les deux vieilles femmes qui le servent.
Donc ç'a été, pendant tout l'été, des courses de toute la journée, cahotées dans de mauvais fiacres sur les chemins de la banlieue, en compagnie de la dévouée Mlle Aimée, mourante de la poitrine, cette longue et maigre fille à l'éternelle robe noire: couple de moribonds s'appuyant l'un sur l'autre, et que les concierges voyaient, avec une curiosité étonnée, s'essouffler à monter des escaliers, pour visiter, haletants tous les deux, les maisons à vendre.
Un moment il a été sur le point d'acquérir la magnifique propriété de Tamburini, au Bas-Meudon; aujourd'hui il nous emmène voir le Montalais, la propriété du maréchal Saint-Arnaud, qu'il a envie d'acheter.
Nous l'avons ce vieil ami devant nous, dans la voiture, et nous sommes péniblement remués et frappés au coeur, par sa faiblesse, l'abandon de son corps voûté, les quintes de sa petite toux de gorge qui ne cesse pas, la souffrance qui traverse visiblement l'expression de sa figure, l'absorption qui la fait muette, enfin tout cet aspect navrant d'un homme qui s'en va. Il nous apparaît, pour la première fois, comme quelqu'un vers lequel nous voyons s'approcher la mort, et nos yeux s'attachent involontairement à lui, comme à une personne aimée qu'on va perdre et dont on veut garder le souvenir.
Nous contemplons ce visage fouetté aux pommettes, la lumière fiévreuse du gris de son oeil, rayé de filets de sang, cette tête forte, fruste, puissante, pour ainsi dire taillée dans la chair à grands coups d'ébauchoir, s'éclairant, par instants, d'un sourire resté jeune,--d'un sourire qui a, à la fois, de la bonhomie du paysan et de la câlinerie d'une femme.
Arrivé au Montalais, il s'essaye à marcher un peu dans le parc, qui se trouve être une montée presque à pic, coupée par des allées pour les chèvres. Il gravit encore avec un effort infini le grand escalier, au milieu duquel, s'arrêtant las, il nous charge de parcourir les étages supérieurs, et de les lui _raconter_.
Remonté péniblement dans le fiacre, comme nous lui demandons ses impressions, il nous fait signe qu'il ne peut parler avec une main exsangue, aux ongles encore jaunes de ses habitudes passées de fumeur de cigarettes.
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_16 octobre_.--Croissy. Le parc à neuf heures du soir.
Une allée de haute futaie paraissant emplie d'une lumière électrique, vue à travers un globe dépoli, une lumière vaporeuse et diffuse, effaçant le vert des feuilles, et les baignant dans un fluide pâle et miroitant, semblable à l'eau d'un fleuve qui roule du gaz noyé.--Sur les grands arbres obscurs, çà et là, des bouquets de feuilles ayant, comme les frottis de rousse verdure, faits par le pinceau de Watteau, et dans les petits taillis, tout noirs, un rayon sautillant en maigres zigzagures, coulant sur le revers d'un fossé, s'enfouissant comme une luciole dans une touffe d'herbe.--Près de l'étang, des silhouettes d'arbres, qu'on semble entrevoir à travers la buée d'un carreau.--Comme bruit, rien que la course trotte-menue d'un lapin attardé dans la broussaille, et à toute minute, le bruit de la chute d'une feuille, détachée par l'automne, et qui touche la terre, avec quelque chose du frôlement du pas d'une ombre.--Un silence, mais un silence pourtant vivant par l'insensible _friselis_ des feuilles au haut des arbres, par la sorte de respiration à l'haleine humide, des fourrés endormis.--Des allées sous bois, aux grands espaliers ténébreux, avec d'étroites zébrures de jour sur le chemin, et fermées par une arcade d'ombre, ayant tout au fond, une petite porte de lumière.--Au loin les prairies apparaissant avec le vert incolore, qu'y met la nuit, et tachées des grandes ombres couchées et sommeillantes des chênes de la lisière du bois.--La lune dans le ciel: un diamant dans un lait d'opale.--Une nature couleur de rêve... Le paysage élyséen d'un promenoir d'âmes... Puis, par instants, le ciel se voilant, et le bois devenant d'ébène sous un ciel d'étain...
Assis sur un banc, nous avons passé une heure de pénétrante volupté, à jouir de cette nuitée du bois.
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_23 octobre_--Je retire ceci, comme trop vrai, de mon manuscrit de GERMINIE LACERTEUX, lors de ses couches à la Bourbe.