Journal des Goncourt (Deuxième volume) Mémoires de la vie littéraire

Chapter 12

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_1er mai_--Dans le ménage, la femme est presque toujours le dissolvant de l'honneur du mari, j'entends l'honneur dans son sens le plus élevé, le plus pur, le plus idéalement imbécile.

Elle est, au nom des intérêts matériels, la conseillère qui pousse aux abaissements, aux platitudes, aux lâchetés, à toutes les petites misérables transactions de la conscience.

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--On ne trouve pas un homme qui voudrait revivre sa vie. A peine trouve-t-on une femme qui voudrait revivre ses dix-huit ans. Cela juge la vie.

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_4 mai_--Les gens de bourse, en s'enrichissant, deviennent olivâtres. Ils prennent un ton de métal. Il semble qu'ils aient, sous une peau de bilieux, le reflet de l'or.

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--Les langues gazouillent, en s'approchant du soleil.

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_8 mai_--Barrière de Clignancourt, à la recherche d'un paysage pour GERMINIE LACERTEUX.

Près des fortifications, au milieu de cahutes, de taudis sauvages de chiffonniers, je vois tout à coup une ruée de populace. Ce monde va à un jeune efflanqué, que trois femmes en haillons tiennent et battent avec des gifles qui cassent, sur sa tête, son chapeau de haute forme. Toute cette foule, semblable à un grouillement d'êtres sortis de terre, amassée en un clin d'oeil. Et des enfants loqueteux qui courent, avec de petits rires féroces, pour voir. Et sur le seuil de ces antres de terre et de débris de démolition, des vieillardes si vieilles qu'elles ont comme du blanc de champignon, comme du moisi sur la figure.

Puis tout à coup au milieu de cela, un homme athlétique en blouse, arrivant sur le jeune homme blond, frêle, échigné, se plaçant froidement en face de lui, et lui donnant, de toute la volée de ses poings terribles, des coups en pleine figure, sans que l'autre riposte, et jusqu'à ce qu'il tombe à terre. Toute la plèbe autour, comme à un spectacle, se repaissant de cette tuerie, sans une révolte d'entrailles contre ce lâche égorgement de la faiblesse par la force.

Puis cela disparu, comme cela était venu, ainsi qu'un cauchemar qui a traversé un rêve.

Une heure après, au delà des fortifications, je rencontre le battu, l'assommé, trébuchant dans les ornières de plâtre, allant au hasard en faisant de grands gestes, sans chapeau, sans redingote, des lambeaux de chemise déchirée, voletant autour de lui, et hébété, et semblant ivre, et s'essuyant machinalement, de temps en temps, du revers de sa manche, un oeil sanglant, à moitié sorti de l'orbite.

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_9 mai_--Chez Magny.

On ne veut pas que Mirabeau se soit vendu, qu'on l'ait acheté comme le premier venu qui se vend.

Nous renvoyons nos contradicteurs à la correspondance de M. de Bacourt. Sainte-Beuve, très animé, s'écrie que Louis XVI est un cochon, qu'il a mérité la guillotine, pour avoir marchandé un homme de génie comme Mirabeau. Presque toute la société se rallie à cette théorie, en déclarant qu'un Mirabeau échappe aux règles de la petite probité bourgeoise: «Alors, Messieurs, nous écrions-nous, il n'y a plus de morale, de justice chez les historiens en histoire, si vous avez deux mesures, deux balances, l'une pour les hommes de génie, l'autre pour les pauvres diables. Nous croyons que la postérité sera plus démocrate que vous!...»

--«La postérité, fait Sainte-Beuve, c'est cinquante ans! la postérité, ce sont les gens qui ont connu un homme, qui en parlent, qui le racontent...

--Oui, quand il est mort et encore tout chaud,» dis-je au critique qui vient de proclamer que la postérité, c'est lui!

La conversation est maintenant sur Port-Royal. Saint-Victor s'emporte contre ces _crétins_ qu'il hait. «Fribourg dépose tes haines!» lui jette, avec un sourire, Sainte-Beuve faisant allusion à son éducation jésuite. Et Renan se met à prendre la défense de Port-Royal, émet le paradoxe que peut-être les grands hommes sont ceux qu'on ne connaît pas, et avoue qu'il admire profondément dans Port-Royal l' «Invocation aux Inconnus». Il finit par déclarer que _se produire_, vient de notre bassesse littéraire, et qu'il n'y a qu'une chose de vraie et d'estimable en ce monde: la sainteté.

Sur cette déclaration il y a une mêlée générale, où tout le monde parle et crie, et l'on entend, sur cet orage de paroles, se détacher le chantonnement de la voix de Gautier, répétant dans son indifférence de la discussion: «Moi je suis fort, j'amène 357 sur la tête de Turc et je fais des métaphores qui se suivent. Tout est là!»

Puis Soulié raconte que, lors de la révolution de 1848, quelqu'un ayant vu en passant, sur le pont des Arts, un caniche mordre son aveugle, vendit ses rentes, en disant: «C'est la fin du monde!»

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_14 mai_--A une soirée de bienfaisance chez M. de Morny. Croquis de femmes pris par une porte de salon, entre les épaules de deux habits noirs.

L'une (la duchesse de M...),--une petite nymphe de Fragonard, une figurine, un saxe émacié, une vraie petite porcelaine, à la chair toute claire, toute blanche, toute nacrée, avec des traits d'oiseau dans la plus aristocratique des maigreurs, avec de petites oreilles détachées, du rose d'un coquillage, avec des yeux scintillants, avec une poussière d'or pâle pour cheveux, sur une tête, où des marguerites de diamants sont piquées partout.

L'autre, un chignon de cheveux mordu par un peigne fait de _grecques_ d'or, une nuque ronde comme un fût de colonne; et de là s'abattant dans une rondeur polie de marbre, les épaules, les omoplates, qui, par la pose un peu renversée de la femme, fuient et s'enfoncent dans la robe, avec des repliements pareils à des courbes d'ailes, des épaules qui donnent vraiment à l'oeil la caresse d'une sculpture. Un dos antique du Directoire, et un bout de profil long. Une femme qu'on voit dans une fête de Barras et dans un portrait de Pagnest... Boitelle m'apprend que c'est le dos de Mme de P----

Une autre. Des traits si délicatement découpés, d'un dessin si caressé et si net, qu'ils semblent comme ciselés aux paupières; une tête qui a la finesse et la gravure de traits des sculptures de poirier du XVIe siècle, en même temps que des modelages menus de têtes de poupées chinoises.

Une autre. Un médaillon de Syracuse, une mignonne tête, le front étroit, l'arc des sourcils remontant, le petit nez droit, les yeux noirs comme des diamants noirs, la bouche vaguement entr'ouverte dans un sourire de statue. Elle respire, je ne sais quelle grâce grecque, quelle coquetterie antique, distraite, presque lointaine, qu'on se rappelle d'un marbre d'un Musée, et dont sa robe au repos, dessine les plis et la simplicité tombante.

Une autre. De légères boucles de cheveux blonds, semées sur le haut du front, des yeux aux ombres profondes, au blanc bleuâtre, à la prunelle veloutée; des yeux enfoncés et doucement lumineux entre la paupière du haut, vaguement éclairée comme d'une lueur de veilleuse, d'un reflet d'alcôve, et le dessous de l'oeil tout enveloppé de nuit: des yeux qui semblent les yeux du Soir.

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_18 mai_--Henri Monnier tombe chez nous. Il reste jusqu'au dîner, feuilletant nos cartons, regardant nos dessins, et entremêlant son inspection de causeries sur Gavarni, dont il parle comme d'un ami qu'il n'aimerait pas, appuyant sur sa dureté avec ses anciennes maîtresses, et laissant percer le dépit jaloux, qu'il éprouve à les voir encore attachées au souvenir de cet homme.

Sur le seuil de la porte, il nous fait son admirable personnage de Boireau en société: c'est vraiment la photographie de la fange.

Ce soir nous dînons chez la princesse avec Méry, que nous n'avions jamais vu... C'est maintenant un vieillard horriblement laid, avec de gros traits d'ouvrier, des yeux glaireux d'aveugle, une barbe inculte. De ce physique sort une ironie flûtée, des malices paradoxales, des mots de singe de la Cannebière, un feu de paille mouillé, où il y a, des lueurs et des éclairs.

En revenant à pied, il nous entretient spirituellement des choses et des gens de son temps, nous raconte la vente qu'il conclut, au prix de 600 francs, d'un roman du général Hugo, le père de Victor Hugo, qui s'appelait la VIERGE DU MONASTÈRE... Il nous dit ensuite le brusque saut de fortune qu'il fit, presque du matin au soir, lors de son succès de la VILLELIADE, passant d'un déjeuner de trois sous, et d'une chambre qui n'avait de lumière que par la porte, à une richesse de près de 40.000 francs, à un appartement de 500 francs par mois, à une toilette en argent, achetée au Palais-Royal chez Barbichon Walter...

Puis soudain, il nous exalte la beauté merveilleuse, la beauté _divinement ingénue_ de la princesse Mathilde à quatorze ans, lorsqu'il la rencontra, pour la première fois, chevauchant en amazone, à Florence.

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_Vendredi 20 mai_--Type de danseuse entrevue au CHATEAU DES FLEURS.

Grande femme échevelée, l'air poitrinaire et fou, valsant la taille presque entièrement ployée, la tête renversée, les cheveux balayant l'air, pâmée et défaillante, et qui faisait tournoyer indéfiniment sous vos regards, ainsi que sur un oreiller, le visage d'une convalescente, aux yeux demi-fermés, ne laissant voir que le petit point noir de sa pupille, à la bouche ouverte comme un coeur de fleur, où il y aurait de l'ombre.

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--On pourrait définir le provincial: l'homme qui n'a ni la mesure ni l'à-propos.

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_23 mai_--Chez Magny.

Sainte-Beuve reproche à Taine d'avoir soumis son HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE ANGLAISE à l'examen d'ennemis, d'inférieurs, enchantés de le faire passer sous leur férule et de l'admonester... Et la parole des uns et des autres de monter... et Taine de déclarer que les quatre grands grands hommes, sont: Shakespeare, Dante, Michel-Ange, Beethoven, qu'il dénomme «les quatre cariatides de l'humanité».--Mais tout cela c'est de la force, et la grâce? fait Sainte-Beuve.--Et Raphaël, donc? dit quelqu'un de la société, qui ne saurait pas distinguer une peinture de Raphaël d'une peinture de Rembrandt.

Puis, on cause de la santé des anciens, de l'équilibre du physique antique, de l'hygiène morale des temps modernes, des conditions physiologiques de l'existence dans une cinquantaine d'années. C'est l'occasion pour Taine d'affirmer que la diminution de la sensibilité et la progression de l'activité: voilà ce que doit rapporter l'avenir.

A quoi je réponds: «Vous croyez, vous croyez, Taine, seulement il y a une terrible objection à votre thèse. Depuis que l'humanité marche, son progrès, ses acquisitions sont toutes de sensibilité. Elle se nervosifîe, s'hystérise, pour ainsi dire, chaque jour; et quant à cette activité dont vous souhaitez le développement, savez-vous si ce n'est pas de là que découle la mélancolie moderne. Savez-vous si la tristesse anémique de ce siècle-ci ne vient pas de l'excès de son action, de son prodigieux effort, de son travail furieux, de ses forces cérébrales tendues à se rompre,--de la débauche de sa production et de sa pensée dans tous les ordres?»

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_27 mai_--C'est après le dîner que l'homme a le plus d'idées. L'estomac semble dégager la pensée, comme ces plantes qui suent instantanément par les feuilles, l'eau dont on a arrosé leur terreau.

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--Une des cent amusantes distractions du fils Cormenin: «Vous n'avez pas d'enfants?» demande-t-il à une jeune femme, et il ajoute: «Pourquoi?»

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_28 mai_--Pour nous faire accepter la vie, la Providence a été forcée de nous en retirer la moitié. Sans le sommeil, qui est la mort temporaire du chagrin et de la souffrance, l'homme ne patienterait pas jusqu'à la mort.

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_29 mai_--Il y a de certains épais maris matériels de délicates femmes, qu'on pourrait comparer à ces grossiers auvergnats des Commissaires-priseurs, maniant et montrant, sans les casser, les plus belles et les plus fragiles choses.

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--Un petit-cousin vient me voir ce matin, à sa sortie du collège. Il a rendez-vous avec une cocotte qui doit l'emmener, dans sa voiture à elle, à Saint-Germain. Il y a dans ce moment-ci un curieux type de filles de la haute volée, se faisant une clientèle de petits hommes, encore au collège, se préparant ainsi, chez les enfants de parents riches, de futurs entreteneurs.

Le petit-cousin parti, nous avons songé à la marche de l'amour dans nos trois générations. L'aîné de nous avait à l'âge du petit-cousin une piqueuse de bottines, moi une petite lorette à laquelle il arrivait d'avoir trois sous dans sa commode de palissandre; lui, il a une femme à équipage. C'est bien les trois époques: Louis-Philippe, 1848, l'Empire.

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_30 mai_--Il est bien étrange que ce soit nous, nous entourés de tout le joli du XVIIIe siècle, qui nous livrions aux plus sévères, aux plus dures, aux plus répugnantes études du peuple, et que ce soit encore nous, chez qui la femme a si peu d'entrée, qui fassions de la femme moderne, la psychologie la plus sérieuse, la plus creusée.

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_2 juin_--En chemin de fer pour Gretz, près de Fontainebleau... Il a plu, il fait du soleil. Le ciel, les arbres, les prairies, tout est enveloppé au loin d'une vapeur laiteuse, semblable à un léger blanc de gouache, répandu sur une aquarelle.

Hier j'ai mangé dans de la vaisselle plate, aujourd'hui dans de la terre de pipe; j'aime ces contrastes.

--A la campagne il semble que le matin, il y ait de l'air neuf.

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_4 juin_--Sur l'eau, à l'ombre, un jardin fermé par une haie de roseaux à la Fragonard, levant leurs lances, d'où retombent si élégamment des tiges brisées, et tout au bord les larges feuilles des nénuphars, offrant et présentant, ainsi que des tasses sur des soucoupes, leurs fleurs étincelantes de blanc frais à coeur jaune, reflétées dans la rivière lucide.

J'adore ces plantes, ces fleurs aquatiques. L'eau me semble rouler la flore de l'Orient et l'Orient même. Le roseau, le nénuphar me font penser au décor de la porcelaine de Chine, et il y a de l'Asie pour moi au bord de toute rivière.

Ce soir, au bord de l'eau, la crécelle lointaine des _rainettes_; par instants, le cri guttural du _tire-arache_ dans les roseaux; un poisson qui saute; des arbres qui font dans le ciel une ombre mouillée comme dans l'eau, et dans toute cette nature, la paix de la nuit, de la mort. Je reste là jusqu'à onze heures... Le goût de la campagne chez l'homme, à certains moments, est le besoin de mourir un peu.

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--Quelqu'un disait ici que ce qu'on peut appeler le _vernis moral_ de l'ouvrier, dépend de la propreté de son état. Point d'ouvrier plus dégrossi que le charpentier qui peut travailler en chemise blanche. Point d'ouvrier plus brut que le teinturier.

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_9 juin_--A cent pas de moi, bruit vaguement la vanne du moulin; dans le bois dont les feuilles trempent dans l'eau, des oiseaux chantent, et sur l'autre bord, ainsi que des musiciens se répondant des deux rives, d'autres oiseaux crient parmi les roseaux, croisant leurs hampes frissonnantes.

Et les joncs piqués d'iris jaune, et la feuillée verte, et le ciel bleu, et les nuages blancs, semblables à des ventres de cygnes nageurs dans le ciel, tout se mire et tremble, en reflets remuant dans une moire de lumière, et l'eau qui va, roule la gaieté des choses, la splendeur claire du beau temps,--traversée à tout moment, de la tache faite par le vol rapide d'un oiseau, heureux de vivre.

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_Un mardi de juin_--La soeur de l'aubergiste s'est mariée, hier. Elle a mené les bêtes aux champs, le matin. Il semble qu'ici, pour les paysans, il y ait moins de solennité à se marier qu'à faire couvrir une vache.

A deux heures, j'ai vu arrivant de huit lieues de pays, en carrioles, une bande de parents mâles et femelles. Cela s'est éparpillé dans le jardin. C'était horrible dans la verdure: on aurait dit une noce de Labiche dans un tableau de genre de Courbet. L'une des femmes avait un goitre, de la grosseur de la tête, suspendu dans un mouchoir à carreaux.

A quatre heures, j'ai aperçu dans la cuisine, le marié, habillé de drap, qui se débattait désespérément, sans pouvoir y entrer, avec une paire de gants noisette, d'au moins dix trois quarts.

Puis sont venus d'autres parents en habits de 1814. J'ai cru à une bande de gorilles, grandis dans leurs habits de première communion. On est revenu des formalités. Ici il n'y a pas de messe... La mariée en blanc, avait l'apparence attendrie et hâlée, d'un macaron dans un endroit humide qui pleure.

Ce matin j'ai rencontré la mariée, dans la cour, portant à la main son vase de nuit, et ne paraissant pas plus gênée de sa nuit que de son pot de chambre.

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_16 juin_--S'il revenait, l'abbé Galiani ne manquerait pas de dire devant notre temps:

«Je cherche un homme qui ne fasse pas carrière et profession d'aimer ses semblables, qui ne fonde pas d'hôpitaux, qui ne s'intéresse pas aux classes pauvres, qui ne s'occupe pas de donner des cachets de bain au peuple, qui ne soit pas membre d'une société protectrice de n'importe quoi, des chevaux ou du bagne, un homme qui ne se sacrifie pas aux déshérités, un homme qui ne se dévoue pas au journalisme, à la députation, à la tirade parlée ou écrite en faveur des malheureux, des pauvres, des soufrants, des êtres marqués de misère ou d'infamie, un homme qui ne soit pas bon, un égoïste enfin:--oui, pour l'amour de Dieu, j'en demande un..., je voudrais en voir un, brutal, cynique, sincère.»

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_18 juin_--Cette nuit à deux heures du matin, nous sommes dans le LONG ROCHER, traversant des clairières, où la lune danse comme si elle allait à la cour de la reine Mab, marchant comme à travers un raccourci du Chaos, éclairé par une lumière électrique d'Opéra.

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_Juin_--Il y a ici la maîtresse d'un jeune gentilhomme de province qui fait de la peinture. Cette femme, je l'étudie, parce que pour moi, elle est physiquement et moralement le type de la fille de maison, qu'elle y ait été ou non.

Elle a le front petit, étroit, bombé, les sourcils forts, un peu plantés au hasard et se reliant à travers le haut du nez, le nez fin de ligne, mais canaille, mais ayant, au bout, le retroussement _faubourien_, la bouche petite, avec des fossettes aux coins, quand elle rit, les dents qui sont blanches, séparées comme si elles étaient limées, les pommettes pareilles à des pommettes fardées avec de la brique, d'un rouge qui annonce un mauvais estomac, se nourrissant de cochonneries, la peau épaisse et tiquetée sur un fond de hâle, une peau restée une peau de campagne, en dépit de toute la parfumerie parisienne. Elle porte rebroussés et relevés très haut, des cheveux bouffants et pommadés qu'on sent gros, et qui lui donnent l'air de ces femmes coloriées dans de petits cadres peints couleur d'or, et qu'on gagne aux macarons. Dans cette femme rien de laid, mais tout, bas de race et de troisième catégorie.

Elle est le matin, en jupe noire, en camisole blanche avec dessus un fichu jaune, le terrible fichu de la fille soumise,--souvent les pieds nus dans ses pantoufles.

Elle dit _agréiable_, se coucher _à bonne heure_, un homme _veuve_. Elle donne poliment et humblement du Monsieur à tout le monde. Elle appelle son amant: _petit homme_.

Elle n'a nul besoin d'impressionner, nul désir de toucher, nulle ambition d'occuper un homme. Aucune coquetterie chez elle. Elle a l'amabilité banale, et pour ainsi dire publique, de la femme qui ne s'appartient pas.

Elle a voulu, pour boire à table, avoir un litre, et ne boit qu'au litre, parce que cela lui rappelle son enfance, où elle allait tirer le vin au tonneau.

Elle a par moments des absences, qui ressemblent à l'endormement d'un paysan conduisant une charrette, les yeux ouverts.

Elle dort beaucoup le jour et la nuit. Dans la soirée, à la première chandelle qu'elle voit allumée, il faut qu'elle se couche, disant: «Si j'étais riche, j'apprendrais à ne pas dormir le soir!» Elle fait des siestes de «bestiau», pendant les chauds midis. Par exemple, le petit jour l'éveille et la voit trôlant dans sa chambre ou cousant dans son lit.

Est-elle par hasard dehors, la nuit venue, elle vous dit de cligner des yeux, pour voir, dans la lune, «Judas avec son panier de choux».

Elle monte, en promenade, sur les cerisiers, pille les petits pois crus; sa seule passion est la salade.

En parlant, elle s'adresse de l'oeil à la domestique qui sert. Elle va toujours à l'inférieur, et glisse toute la journée à la cuisine, tout en étant très sensible à quelqu'un de noble, à du papier armorié, etc., etc. Au théâtre, elle croit que les grands acteurs sont ceux qui jouent les Rois.

Toujours de bonne humeur, sans nulle susceptibilité, elle a seulement, par les temps lourds et orageux, le grognement d'un enfant qui a envie de dormir.

L'homme ne lui tient pas compagnie, il lui faut, ainsi qu'à toute femme qui a passé par la communauté féminine, la société de créatures de son sexe.

Elle est insexuelle. Elle ne s'adresse par rien aux sens de l'homme. Autour d'elle pas la moindre molécule de volupté. Dans sa bouche hardie et libre, jamais aucune allusion aux choses d'amour. Rien du manège coquet, excitant de la femme. Il semble qu'en sortant de la chambre de son amant, elle y laisse son sexe comme un outil de travail.

Nulle pudeur. Elle urine debout à la façon les animaux, et devant vous.

Elle m'a conté son histoire. Elle est du Morvan, près de Château-Chinon.

Une enfance de petite paysanne pillarde et voleuse. Ses parents la croyaient possédée. Pour se punir elle-même, quand elle avait fait quelque chose de mal, elle allait embrasser les latrines... puis recommençait...

Vers les douze ans, elle tombe en puissance d'une tireuse de cartes du pays, une ci-devant vivandière, parcourant le Morvan, en quêtant avec une besace et un panier. Alors la petite dévalise ses parents pour se faire dire la bonne aventure. Lard, salé, farine, tout y passe. Elle se rappelle avoir donné une fois quinze livres de lard pour obtenir le grand jeu, et la sorcière lui prédit qu'elle aurait sept enfants, qu'elle irait sept fois à Paris, et qu'elle mourrait à trente ans. Mais le vol des quinze livres de lard se découvrait, et elle recevait pour tous ses vols une fessée aux orties, qui lui couvrait le derrière de _camboules_.

Puis à quelques années de là, la voilà dans une petite ville, au comptoir d'un café, où venaient tous les gens du Tribunal. Le procureur du roi l'enlève, l'amène à Autun dans un hôtel, et l'y enferme sous clef, avec un domestique à sa porte, pendant ses absences. Mais un beau jour, à ce qu'elle raconte, elle dévisse avec un couteau la serrure de sa chambre, et file avec 800 francs, à Paris, où elle arrive si neuve, que le cocher qui l'amène à l'hôtel, lui demandant un pourboire, elle le remercie en lui disant: «Merci, je n'ai pas soif!»

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_20 juin_--Nous faisons notre rentrée à Paris par le dîner Magny, ce dîner dont l'INDÉPENDANCE BELGE a parlé l'autre jour, ainsi qu'on parlerait des soupers du baron d'Holbach.

Taine proclamant qu'il y a dans About, du Marivaux et du Beaumarchais, quelqu'un lui crie: «About, non, il descend de Voltaire... par Gaudissart!»