Journal des Goncourt (Deuxième volume) Mémoires de la vie littéraire
Chapter 10
Cet intérieur, c'est l'homme, ses goûts, son talent. Un intérieur tout plein d'un gros Orient, et où perce un fonds de barbare dans une nature artiste.
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_30 octobre_.--... Flaubert vit ici avec une nièce, la fille de la femme, dont le buste a été sculpté par Pradier. Sa mère, née en 1794, et qui garde la vitalité des gens de ce temps, sous ses traits de vieille femme, montre les restes d'une beauté passée, alliée à une sévère dignité. Un intérieur provincial austère, et la jeune fille vivant entre la studiosité de son oncle et la gravité de sa grand'mère, a pour les hôtes d'aimables paroles, de gais regards bleus, et aussi une jolie moue de regret, quand, sur les huit heures, après le bonsoir de _ma vieille_, adressé par le fils à sa mère, la grand'maman emmène sa petite-fille dans sa chambre, pour bientôt se coucher.
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_1er novembre_.--Nous sommes restés enfermés toute la journée. Cela plaît à Flaubert qui a horreur de l'exercice, et que sa mère est obligée de tourmenter, pour qu'il descende dans le jardin. Elle nous disait que souvent, à ses retours d'une demi-journée passée à Rouen, elle retrouvait son fils à la même place, dans la même pose, effrayée presque de son immobilité. Jamais de sortie au dehors, il vit dans sa copie et son cabinet de travail. Point de cheval, point de canot... Toute la journée, d'une voix tonitruante, et avec des coups de gueule de théâtre de boulevard, il nous a lu son premier roman, écrit en 1842, et qui n'a d'autre titre sur la couverture que: FRAGMENTS DE STYLE QUELCONQUE.
Le sujet est la perte du pucelage d'un jeune homme avec une _garce idéale_. Il y a dans le jeune homme beaucoup de Flaubert, et de ses désespérances, et de ses aspirations impossibles, et de sa mélancolie, et de sa misanthropie, et de sa haine des masses... Toute la composition, sauf le dialogue très enfantin, est d'une puissance étonnante pour l'âge où Flaubert l'a écrite. Il y a déjà là, dans le petit détail du paysage, l'observation artiste et amoureuse de la nature de MADAME BOVARY. Le commencement du roman: «Une tristesse d'automne», est un morceau qu'il pourrait signer, à l'heure qu'il est.
Comme repos, avant le dîner, il a été fouiller dans des costumes: défroques et souvenirs, rapportés de voyages. Il remue avec joie tout son vestiaire de mascarade orientale, et le voilà se costumant, et montrant, sous le tarbouch, une tête de Turc magnifique, avec ses traits énergiques, son teint sanguin, ses longues moustaches tombantes... et du fond de ses loques colorées, il finit par retirer, en soupirant, la vieille culotte de peau de ses longues chevauchées, une culotte de peau toute ratatinée,--et qu'il considère avec l'attendrissement d'un serpent qui contemplerait sa vieille peau.
En cherchant son roman, il a découvert un pêle-mêle de papiers, curieusement documentaires, et dont il a commencé une collection!
C'est la confession autographe du pédéraste Chollet, qui tua son amant par jalousie, et fut guillotiné au Havre: une confession pleine de détails intimes et furibonds de passion.
C'est la lettre d'une fille d'une maison de prostitution, offrant toutes les ordures de ses tendresses à un souteneur.
C'est l'autobiographie d'un malheureux qui, à trois ans, devient bossu par devant et par derrière, puis dartreux à vif, et que des charlatans brûlent avec de l'eau-forte, puis boiteux, puis cul-de-jatte, le récit sans récrimination, et terrible par cela même, d'un martyr de la fatalité, --morceau de papier, qui est encore la plus grande objection, que j'ai rencontrée dans ma vie contre la Providence et la bonté de Dieu.
Et nous plongeant dans les abîmes de ces cruelles vérités, nous nous disons la belle publication à faire pour des philosophes et des moralistes, d'un choix de documents pareils, avec pour titre: ARCHIVES SECRÈTES DE L'HUMANITÉ.
A peine nous sommes-nous promenés cette nuit, avant de nous coucher, un petit moment, dans le jardin: le paysage avait l'air d'un paysage en cheveux.
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_2 novembre_.--... Nous demandons à Flaubert de nous lire quelques-unes de ses notes de voyages.
Il nous déroule ses fatigues, ses étapes forcées, ses dix-huit heures de cheval, ses jours sans eau, ses nuits dévorées d'insectes, les duretés incessantes de cette vie plus dures encore que le péril journalier... et brochant sur le tout une terrible dyssenterie. Toute la journée, il nous en lit de ces notes, et à la fin de cette journée, entièrement chambrée, nous avons la fatigue de tous les pays parcourus et de tous les paysages dépeints.
Comme repos, c'est coupé de pipettes, que Flaubert brûle vite, et de dissertations littéraires, et de thèses tout à fait en opposition avec la nature de son talent, et d'opinions de parade et de _chic_, et de théories assez compliquées et assez obscures, sur un beau, non local, non spécial, un _beau pur_, un beau de toute éternité, un beau, dans la définition duquel il se perd et s'embrouille, mais dont il s'esquive assez spirituellement par cette phrase: «Le beau, le beau... c'est ce par quoi je suis vaguement exalté!»
Il est minuit sonné. Flaubert, qui vient de nous lire la fin de son voyage et son retour par la Grèce, veut encore lire, veut encore causer, et nous dit qu'à cette heure, il commence seulement à s'éveiller, et qu'il ne se coucherait qu'à six heures du matin, si nous n'avions pas envie de dormir.
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_8 novembre_.--... Voici quelques hautes courtisanes qu'il m'est donné de voir. Toutes me font l'effet de simples prostituées. Dans la familiarité et l'intimité de la vie, elles ne vous apportent pas d'autres sensations que celles que vous donne le commerce de la femme de maison. Qu'elles en sortent ou qu'elles n'en sortent pas, il me semble que, par leurs paroles, leur tenue, leur amabilité, elles vous y ramènent toujours. Aucune dans le vice, jusqu'ici, ne m'a paru d'une race supérieure. Au fond, je crois qu'à l'heure présente il n'y a plus de courtisanes, et que tout ce qui porte ce nom, n'est que des filles.
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_Lundi 9 novembre_.--Dîner Magny.
Théophile Gautier développe la théorie qu'un homme ne doit se montrer affecté de rien, que cela est honteux et dégradant, qu'il ne doit jamais laisser passer de la sensibilité dans ses oeuvres, que la sensibilité est un côté inférieur en art et en littérature.
«Cette force, dit-il, que j'ai, et qui m'a fait supprimer le coeur dans mes livres, c'est par le stoïcisme des muscles que j'y suis arrivé.
Il y a une chose qui m'a servi de leçon. A Montfaucon, on me montra un jour des chiens. Il fallait passer bien au milieu du chemin, et tenir contre soi les pans de sa redingote. C'étaient des chiens très vigilants, élevés pour la garde des châteaux et des fermes. Quand on leur mettait un âne dans le chemin, et qu'on les lâchait, en cinq minutes, l'âne était nettoyé, il n'en restait qu'une carcasse... Après on me fit passer dans un autre compartiment de chiens: ces derniers tout peureux, rampant à terre autour de vous, léchant vos bottes. «--C'est une autre espèce? demandai-je à «l'homme.--Non, Monsieur, ce sont absolument les mêmes... Mais les autres, on leur donne de la viande et ceux-ci on ne les nourrit qu'à la panade.»
Cela m'a éclairé... j'ai mangé, par jour, six livres de mouton, et j'allais à la barrière, le lundi, attendre la descente des ouvriers plâtriers, pour me battre avec eux.»
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_19 novembre_.--Gaiffe nous accroche sur le boulevard... Je le mets sur ses souvenirs de la guerre d'Italie, où il y a été envoyé comme journaliste. Il me parle, en délicat observateur et en peintre coloriste, des blessés, de ce qu'il a surtout remarqué en eux: l'oeil avec dedans ce regard doux, triste, enfantin, _attrapé_ comme celui d'une petite fille, à laquelle on aurait abîmé sa poupée.
Puis il me peint un champ de bataille, en l'étonnante symétrie, en l'espèce d'arrangement ordonné des morts, couchés avec d'étroites petites ombres portées derrière eux... et la terre, sur tout ce champ de bataille, sans une motte en relief, mais aplatie, durcie, battue comme une aire de grange... et toutes ces têtes, même celles aux traits boursouflés, augustes de paix.
Il me dessine aussi la silhouette de l'aumônier, pareil à un semeur de blé, semant les absolutions sur les champs des blessés, en train de le suivre de l'oeil, ainsi que des affamés suivent un gigot à une table d'hôte.
Un jour, Gaiffe dînait à l'état-major. Assez près de lui, il y avait un tout jeune officier autrichien blessé, qu'un vieillard, sans doute un domestique, une larme dans l'oeil, cherchait à faire boire. Le jeune homme ne voulait pas, repoussait la boisson avec une main, à un doigt de laquelle se voyait une bague armoriée. Dans le mouvement de son refus, un peu de l'eau de la tasse, choquée par lui, tomba sur sa tunique. Alors, avec une grâce charmante, il donna sur la joue du vieux, une petite tape de gronderie amicale--et passa dans l'effort de ce geste.
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_23 novembre_.--Nous allons remercier Michelet, que nous n'avons jamais vu, de la phrase flatteuse, qu'il a mise pour nous, dans la préface de son volume: LA RÉGENCE[1].
[Note 1: «D'éminents écrivains, savants, ingénieux (je pense à MM. de Goncourt).»]
C'est rue de l'Ouest, au bout du jardin du Luxembourg, une grande maison bourgeoise, presque ouvrière. Au troisième, une porte à un seul battant, ressemblant à la porte d'un commerçant en chambre. Une bonne ouvre, nous annonce, et nous entrons dans un petit cabinet.
Le jour est tombé. Une lampe, à l'abat-jour baissé, laisse vaguement apercevoir un mobilier, où l'acajou se mêle à des objets d'art, à des glaces sculptées, et qui, enseveli dans la pénombre, a l'apparence du mobilier d'un bourgeois, habitué des Commissaires-priseurs. La femme de l'historien, une femme au visage à la fois sérieux et jeune, se tient sur une chaise, à côté du bureau, où est placée la lampe, le dos à la fenêtre, dans la pose un peu rigide d'une teneuse de livres dans une librairie protestante. Michelet est assis au milieu d'un canapé de velours vert, calé par des coussins en tapisserie.
Il est comme son histoire même, toutes les parties basses dans la lumière, le haut dans une demi-nuit; le visage rien qu'une ombre, avec autour la neige de longs cheveux blancs, une ombre d'où sort une voix professorale, sonore, roulante, chantante, et se rengorgeant, pour ainsi dire, et qui monte et descend, et fait comme un continuel roucoulement grave.
Il nous parle avec une haute estime de notre étude sur Watteau, et passe à l'histoire si intéressante qui manque, à l'histoire du mobilier français. Alors, il nous esquisse, comme en des devis de poète, le logis à l'italienne du XVIe siècle, et les immenses escaliers au milieu du palais; puis les grands plain-pieds amenés par la disparition des escaliers, et introduits à l'hôtel Rambouillet; puis le Louis XIV incommode et sauvage; puis ces merveilles d'appartements des fermiers généraux, à propos desquels il se demande si c'est l'argent de ces financiers, ou le goût particulier des ouvriers d'alors, qui les ont fait naître... puis enfin notre appartement moderne, même le plus riche... sérieux, démeublé, désert.
«Vous, Messieurs, qui êtes des observateurs,--s'écrie Michelet, abandonnant soudain le mobilier français:--il y a une histoire que vous écrirez, l'histoire des femmes de chambre... Je ne vous parle pas de Mme de Maintenon, mais vous avez Mlle de Launai... Et vous avez encore la Julie de la duchesse de Grammont, qui a eu une si grande influence sur elle... dans l'affaire de Corse, surtout. Mme Du Deffand dit quelque part, qu'il n'y a que deux personnes qui lui soient attachées: d'Alembert et sa femme de chambre... Oh! c'est une chose curieuse et importante que la part de la domesticité dans l'histoire... Les domestiques mâles ont eu moins de pesée sur elle...
Un moment, il parle de Louis XV et des temps modernes. Louis XV, un homme d'esprit, mais un néant, un néant... Les grandes choses de ce temps-ci saisissent moins, elles échappent... On ne voit pas l'isthme de Suez, on ne voit pas le percement des Alpes... Un chemin de fer, on n'aperçoit qu'une locomotive qui passe, un peu de fumée... et ce chemin de cent lieues?... Oui, les choses de ce temps, on n'en voit pas la longueur!»
Un moment de rêverie, au bout de laquelle Michelet reprend «: Je traversais un jour l'Angleterre dans sa partie la plus large, de York à ... J'étais à Halifax... Il y avait des trottoirs dans la campagne, une herbe aussi bien tenue que le trottoir, et le long, des moutons qui paissaient... tout cela éclairé au gaz. Oh! une chose bien singulière!»
Là, un silence, et la causerie repart:
«Avez-vous remarqué qu'aujourd'hui, les hommes célèbres n'ont pas la signification de leur physionomie... Voyez leurs portraits, leurs photographies... Il n'y a plus de beaux portraits... Les gens remarquables ne se distinguent plus... Balzac n'avait pas de caractéristique... Est-ce que vous reconnaîtriez, sur la vue, M. de Lamartine? Rien dans la tête, les yeux éteints... seulement une élégance de tournure que l'âge n'a pas cassée... C'est qu'en ce temps, il y a chez nous trop d'accumulation... Oui, bien certainement, il y a plus d'accumulation qu'autrefois. Nous contenons tous plus des autres, et alors contenant plus des autres, notre physionomie nous est moins propre... Nous sommes plutôt des portraits d'une collectivité que de nous-mêmes...»
Michelet a remué, comme cela, de hautes idées, pendant près d'une demi-heure.
Nous nous sommes levés; il nous a reconduits jusqu'à sa porte. Alors, dans la lumière de la lampe, qu'il portait contre lui, nous est apparu, une seconde, ce prodigieux historien de rêve, ce grand somnambule du passé, cet original causeur; et nous avons vu, croisant sa redingote sur son ventre, dans un geste étroit, et souriant avec de grandes dents de mort et deux yeux clairs, un vieillard criquet, ayant l'air d'un petit rentier rageur, la joue balayée de longs cheveux blancs.
... Au sortir du dîner de Magny, et en pérégrinant, au pas lent et balancé d'un éléphant qui, après une traversée, se souvient du roulis,--c'est le pas de Gautier d'aujourd'hui,--le cher homme, tout en étant heureux et flatté, à la façon d'un débutant, des articles que vient de lui consacrer Sainte-Beuve, se plaint un peu de ce que dans l'examen de ses poésies, il n'a pas parlé de celles où il a mis le plus de lui-même, des ÉMAUX ET CAMÉES.
Il ne comprend pas cette application du critique, à trouver chez lui un côté amoureux, sentimental, élégiaque, dont il a horreur. Il dit que, bien certainement, dans les trente volumes qu'il a été obligé de pondre, il s'est vu forcé de donner aux bourgeois par-ci par-là, la satisfaction d'un épisode d'amour, mais que les deux cordes de son oeuvre, les deux vraies grandes notes de son talent, sont la bouffonnerie et la mélancolie noire.
«Enfin chez moi, s'écrie-t-il, ç'a été l'emmer...... de mon temps, qui m'a fait chercher une espèce de dépaysement.
--Oui, oui, vous avez la nostalgie de l'obélisque! lui disions-nous.
--C'est cela, et c'est cela que Sainte-Beuve ne saisit pas. Il ne se rend pas compte que nous sommes tous quatre des malades... ce qui nous distingue: c'est l'exotisme. Il y a deux sens de l'exotique: le premier vous donne le goût de l'exotique dans l'espace, le goût de l'Amérique, le goût des femmes jaunes, vertes, etc. Le goût plus raffiné, une corruption plus suprême; c'est ce goût de l'exotique à travers les temps: par exemple, Flaubert serait ambitieux de _forniquer_ à Carthage, vous voudriez la Parabère; moi, rien ne m'exciterait comme une momie!
--Mais comment voulez-vous, lui disons-nous, que le père Beuve, malgré son touchant désir de tout comprendre, comprenne à fond un talent comme le vôtre? Oui, c'est très gentil ces articles, c'est d'une littérature aimable et parfaitement ingénieuse, et puis voilà tout. Jamais avec son petit parlage écrit, il n'a baptisé un homme, ou donné la signification définitive d'une oeuvre en un mot ou en une phrase; jamais enfin il n'a coulé dans du bronze, la médaille d'une gloire... Et vous, en dépit de son envie de vous être agréable, comment pourrait-il entrer dans votre peau? Tout votre côté plastique lui échappe. Quand vous décrivez du nu, ça lui paraît en quelque sorte de l'onanisme littéraire sous le prétexte de la ligne... Vous venez de le proclamer tout à l'heure, vous ne cherchez pas à mettre de la sensualité là dedans. Eh bien, pour lui, la description d'un sein, d'une jambe de femme, le nu, enfin, est inséparable de l'idée cochonne, de l'excitation physique... en un mot, à ses yeux, il y a du Devéria dans la Vénus de Milo.»
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_2 décembre_.--Ce soir à dîner chez la princesse, Saint-Victor et Flaubert nous portent insupportablement sur les nerfs, avec ce redoublement de _grécomanie_ qui les a repris ces jours-ci. Enfin, ils en arrivent à admirer, dans le Parthénon, ce merveilleux blanc du marbre, qui est, s'écrie Flaubert enthousiasmé, «noir comme de l'ébène».
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_4 décembre_.--Voilà trois jours, que notre roman de RENÉE MAUPERIN, a commencé à paraître dans l'OPINION NATIONALE. Voilà trois jours que nos amis s'abstiennent rigoureusement de nous en parler, et que nous n'avons nulle nouvelle de l'effet produit auprès de l'allant et du venant, que nous rencontrons. Nous étions un peu désespérés de ce livre, tombant dans le silence, quand ce matin nous avons reçu une aimable lettre de Paul Féval qui témoigne que l'enfant remue.
Là dessus, je pose des sangsues, derrière les oreilles à Edmond, qui a mal aux yeux, depuis quelque temps, et dont la dilatation des pupilles est aussi forte, que s'il avait été empoisonné avec de la belladone. Et notre médecin et ami, Edmond Simon, a la croyance que cette dilatation est produite par des excès de tabac, par l'abus de cigares très forts.
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_16 décembre_--La princesse, arrivée à cinq heures de Compiègne, parle de l'Empereur: ... «Qu'est-ce que vous voulez... cet homme, il n'est ni vif ni impressionnable! Rien ne l'émeut... L'autre jour, un domestique lui a lâché un siphon d'eau de seltz dans le cou, il s'est contenté de passer son verre de l'autre côté, sans rien dire, sans donner aucun signe d'impatience... Un homme qui ne se met jamais en colère, et dont la plus grande parole de fureur est: «C'est absurde!» Il n'en dit jamais plus. Moi, moi, si je l'avais épousé, il me semble que je lui aurais cassé la tête, pour savoir ce qu'il y avait dedans!»
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_17 décembre_--En regardant ces yeux, où les pupilles contractées sont dans une clarté verte comme des têtes d'épingles noires, ces yeux étranges et profonds et aigus et fascinants, ces yeux qu'on pourrait comparer avec leur cernure à des émeraudes montées dans de la fièvre, je pensais au danger qu'il y aurait à rencontrer trop souvent cette femme: danger, fait tout entier de l'immatérialité de la personne, du caractère surnaturel de ses yeux, de cet émaciement de ses traits d'une finesse presque psychique, de ce quelque chose de supra-humain qu'aurait une femme de Poé, qui serait une Parisienne.
De toutes les femmes que j'ai vues, c'est celle que je serais le plus orgueilleux d'occuper, près de laquelle je serais le plus humilié de ne pas paraître un être distingué, enfin par laquelle il me serait le plus dur de n'être pas estimé à ma valeur littéraire. Et cependant, si je venais à l'aimer tout à fait, je comprends, à la rigueur avec elle, un amour sans la possession corporelle, mais avec la possession absolue de tout ce qui me charme en elle, de tout ce qu'elle a d'immatériel,--une possession de son coeur, de sa tête, de son imagination.
Enfin il se pourrait que je ne fusse pas jaloux que son mari couchât avec elle, mais je serais peut-être jaloux de ses tendresses pour ses enfants.
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ANNÉE 1864
_1er janvier 1864_--Nous commençons par aller où se trouvent nos vrais parents: au Louvre. C'est fermé... Et ce soir, nous sommes heureux de dîner en famille, dans un cénacle de cabotins, et de recevoir les voeux de bonne année d'un traître du boulevard!
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_2 janvier_--Il me revenait, l'autre nuit, ne dormant pas, une impression de panorama de bataille, impression profonde, étrange, effrayante, pareille à celle que feraient un orage suspendu, un tumulte glacé, un chaos muet et mort. Les bombes éclatant en l'air, ne tombaient pas et demeuraient éternellement éclatantes. Sous le jour tamisé et froid et clair et filtré, les cavaliers se précipitaient, les fantassins s'élançaient, les bras se levaient, les gestes se convulsionnaient, les masses se heurtaient et la Victoire volait sans un bruit, sans un cri, dans une farouche et sinistre immobilité de violence.
On aurait cru voir, en même temps, l'apothéose lumineuse de l'Action et le cadavre glacé de la Gloire sur cette toile tendue, dans ce champ de bataille éteint, où il semblait qu'on finissait par entendre germer le bruit d'une armée d'âmes, et par apercevoir comme un pâle chevauchement d'ombres, à l'horizon du trompe-l'oeil.
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_3 janvier_--Dans le petit salon d'Edouard Fournier, tout plein de monde à ne pas respirer, je m'assieds sur une chaise, près d'une table, en face d'un couple étrange. C'est un homme à longs cheveux gris, d'une jolie figure fatiguée, l'oeil vif, souriant et pénétrant et caressant; une tête d'artiste et de médecin. A ses côtés, le coude sur la table, se tient une femme d'un certain âge, aux beaux traits un peu sauvages, une sorte de médaille de gitana. Elle est coiffée d'un filet couleur feu, elle porte une robe agrémentée de dessins légèrement cabalistiques, et est couverte de bijoux pareils à des amulettes: un costume de nécromancienne vivant dans le monde des peintres. On reconnaît le ménage de la chiromancie, le ménage Desbarolles...
Tous deux vous prennent la main, la tripotent, la retournent, vous plongent le regard dans les yeux. Quelque chose de particulier se passe en vous: on se sent de la gêne comme devant l'inconnu dans lequel on va entrer, et si peu que l'on croie à la bonne aventure, il y a une sorte d'appréhension de se trouver sur la sellette de son avenir.
Et puis la mise en scène est bien faite. Rien de trop théâtral. L'homme en habit noir, et seulement, pour accessoires, deux grandes loupes carrées, que le mari et la femme tiennent en main, et qui semblent, par moments, avoir les lueurs fantastiques des loupes fabriquées par des lunetiers d'Hoffmann.
Desbarolles s'est mis à me conter, ce que ma main lui disait.
Il parle doucement, lentement, par petites phrases qui font entrer, à petits coups, la chose dite. Et cela, il le fait en consultant sa femme qui lui souffle par-ci par-là: un peu de _Saturne_, un peu de _Mercure_, des termes de chiromancie... Desbarolles m'a trouvé le sens de la musique! Diable! diable!... Il s'est rattrapé en me découvrant une nature de femme très nerveuse, sujette à de fréquentes névralgies, puis le sens de la forme et une assez belle ligne de vie.
En dernier lieu, sur une grosseur développée à la base interne de l'index, il a perçu chez moi, et très développé, le désir de me faire connaître. Ce à quoi je n'ai pu m'empêcher de dire: «C'est vrai!»
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--Souvent une impression d'enfance donne le pli, le caractère de toute une vie.--On me racontait que Mérimée est un être uniquement fabriqué de la crainte du ridicule, et que cela vient de ceci. Enfant, un jour on le gronda, et, sorti de la chambre, il entendit ses parents rire de la tête pleurarde qu'il avait faite à la semonce.
Il se jura qu'on ne rirait plus de lui, et il se tint parole, en se séchant à fond.
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