Journal des Goncourt (Deuxième série, troisième volume) Mémoires de la vie littéraire

Part 5

Chapter 53,703 wordsPublic domain

A huit heures moins le quart, apparaît Gavarni, avec son doux et tranquille air de somnambule. Il déroule lentement un long rouleau de papier, dont il tire, avec toutes sortes de précautions, trois flèches japonaises, et il me confesse qu'il tire de l'arc, et commence une dissertation sur la différence de l'arc du nord et l'arc japonais, dont le lancement se fait tout en bas, pour obtenir, suppose-t-il, une hausse.

Après dîner, je tombe sur un petit album de Gavarni, où il a cherché à rendre les penchements de côté et en avant des jockeys, dans la rapidité d'une course: «Tiens, dit-il, regarde ça, c'est curieux, j'ai relevé, un matin, dans une allée de course à Chantilly, une piste,--et il me fait voir un petit losange se resserrant et obliquant jusqu'à une ligne, formée de points qui ferait croire, qu'à la fin le cheval ne court plus que sur un pied: «C'est drôle, n'est-ce pas? et je n'y comprends rien, mais c'était comme ça... Il y a un moment dans le galop, où le pied gauche ne laissait plus de trace, ne laissait que cette petite marque presque invisible.»

Et voilà l'original garçon, qui se met à parler du galop du cheval, avec une grande science, des aperçus nouveaux, des divagations amusantes, tout en me faisant passer sous les yeux des croquetons, où il s'est essayé à saisir la réalité du galop: «C'est le diable, vois-tu, cette jambe est vraie, et elle paraît bête, c'est juste et ça semble faux. Au fond dans les tableaux hippiques, il y a une convention pour le galop... On fait tous les chevaux galopants maintenant, à l'image de Pégase, les quatre pieds dans l'air, et le dévorant... et jamais le galop, à moins d'un éloignement infini, ne se présente ainsi... Enfin c'est la mode moderne... Le curieux, tu connais les bas-reliefs du Parthénon, eh bien, je les ai étudiés à fond, c'est extraordinairement juste... bien plus juste que tous les Horace Vernet du monde... Il y a là dedans une volte d'un cheval sur ses pieds de derrière... c'est d'une rouerie... Oui, dans ces bas-reliefs, c'est tout le contraire, du galop contemporain... toujours les deux jambes de derrière sont ramassées sous l'arrière-train... pourquoi cela?... pourquoi cela?... Je me creuse la tête... est-ce que cela tiendrait simplement à l'étroitesse du compartiment, au peu de place, donnée à la composition de l'artiste?»

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Le vin de Bar est un vin curieux: on dirait un vin de Bourgogne, dans lequel commence à prendre naissance le vin du Rhin.

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On parlait à Jean-d'Heurs, du maître d'un château voisin, qui, avant de donner une chambre à un invité, l'habitait un mois, afin de la faire toute bonne, toute habitable.

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_Dimanche 31 août_.--Un temps d'inactivité intellectuelle, où le livre dort, où la critique sommeille, et où je suis comme non vivant.

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_Dimanche 14 septembre_.--Pendant que tout le monde du château de Saint-Gratien est à la messe, et que nous sommes, tous deux, assis dans un rayon de soleil, Anastasi me conte ses maux, son désespoir. Il me dit n'avoir plus au monde qu'un seul plaisir, la causerie. «Et encore, ajoute-t-il, je n'ai pas le charme humain de cette si bonne chose, je n'ai pas le sourire de ceux avec lesquels je m'entretiens, et dans la nuit où je vis, la causerie avec des vivants a quelque chose d'une conversation avec de purs esprits.

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_Mardi 16 septembre_.--Une anecdote qui renferme comme un pronostic de ce qui allait arriver.

On sait que l'Empereur avait fait faire, par Frémiet, une série de petites figurines, coloriées et habillées de poudre de drap, représentant tous les corps d'armée. On permettait au prince impérial, de les voir sans y toucher, et l'enfant avait un désir fou de les tenir entre ses mains. Un jour, que la clef avait été laissée sur l'armoire, le prince les retira toutes, et les posant sur le plancher, se mit à jouer avec les petits soldats, couché à plat ventre par terre.

En ce moment la porte s'ouvre, un gros homme entre, et butant, tombe en plein sur l'armée française, qu'il écrase et démolit presque entièrement. Les soldats à peu près rafistolés, et remis dans l'armoire, l'Empereur est averti par un domestique, le lendemain. Il fait venir _Loulou_, qui seul pouvait être le coupable. L'enfant avoue. «Mais, lui dit l'Empereur, tu l'as donc fait exprès, car il est impossible qu'il y en ait autant de brisés ... voyons, dis-moi comment c'est arrivé?» Silence de l'enfant. On le prive des honneurs militaires. Persistance de l'enfant dans son mutisme. L'Empereur s'en ouvre à la princesse Mathilde, s'étonnant de cet entêtement. L'enfant, pris à part, confie à la princesse, que c'est le général Leboeuf, mais il lui fait bien promettre qu'elle ne le dira pas à son père.

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_Samedi 20 septembre_.--Flaubert, en train de fermer sa malle à Saint-Gratien, me parle de ses projets littéraires.

«Oui, j'ai encore deux chapitres à écrire... le premier sera fini en janvier, le second je l'aurai terminé à la fin de mars ou d'avril. Alors les notes du supplément... et mon volume paraîtra au commencement de 1881... Je me mets aussitôt à un volume de contes... le genre n'a pas un grand succès... mais je suis tourmenté par deux ou trois idées à formes courtes. Après cela, je veux essayer d'une tentative originale... je veux prendre deux ou trois familles rouennaises avant la révolution, et les mener à ces temps-ci... montrer--hein! vous trouvez ça, bien, n'est-ce pas?--la filiation d'un Pouyer-Quertier, descendant d'un ouvrier tisseur... Cela m'amusera, de l'écrire en dialogues, avec des mises en scène très détaillées... Puis mon grand roman sur l'Empire... Mais avant tout, mon vieux, j'ai besoin de me débarrasser d'une chose qui m'obsède, oui, nom de Dieu, qui m'obsède!... C'est ma bataille des Thermopyles... Je ferai un voyage en Grèce... Je veux écrire cela sans me servir de vocables techniques, sans employer par exemple le mot _cnémides_... Je vois dans ces guerriers, une troupe de _dévoués à la mort_, y allant d'une manière gaie et ironique... Ce livre, il faut que ce soit, pour les peuples, une MARSEILLAISE d'un ordre plus élevé.

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_Dimanche 21 septembre_.--Toujours un état vague au bord de l'évanouissement, et où l'équilibre de votre corps demande à être surveillé: un état plein de trouble et de la pensée continuelle d'un coup de foudre dans la cervelle.

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Je lis une traduction nouvelle de la Bible. C'est vraiment curieux la parenté du récit de Judith, allant trouver Holopherne, avec le récit de Salammbô, se rendant au camp de Mathô.

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_Jeudi 2 octobre_,--Pendant que je pose pour mon portrait, Bracquemond, tout en crayonnant, me raconte un peu de sa vie.

Il a été élevé dans un manège et destiné à devenir un écuyer. Mais il s'est trouvé habiter la même maison qu'un élève d'Ingres, M. Guichard, avec les enfants duquel il jouait. M. Guichard l'a fait dessiner d'après la bosse, et le voyant surtout dessiner à la plume, l'a engagé à graver à l'eau-forte, et lui a donné un âne de Boissieu, pour le copier.

Or, il ne savait rien du métier. Il demeurait alors à Passy dans une maison, qu'habitait un descendant de Louis XV, possesseur d'une vieille Encyclopédie. Bracquemond cherchait là dedans le procédé, et gravait très bien «l'âne de Boissieu». Puis après quelques autres planches, il gravait sa Chouette, ses Perdrix, ses Sarcelles, dont il vendait quelques épreuves.

Des moments difficiles, des moments durs, des moments de misère, pendant lesquels Delâtre, qui tirait ses eaux-fortes, et auquel, un jour, il demandait à emprunter cent sous, lui disait qu'il allait lui faire vendre ses planches. Et il le menait chez une marchande de gravures, Mme Avenin, qui demeurait rue des Gravilliers. Mme Avenin lui donnait des cuivres de la Chouette (le Battant de porte)[1], des Perdrix, des Sarcelles, 45 francs--argent avec lequel il allait tout de suite manger des tripes chez le marchand de vin à côté,--il n'avait pas encore mangé de la journée.

[Note 1: Une épreuve du «Haut d'un battant de porte», épreuve du premier état, avec le fond blanc, a été, sous le n° 30, de la vente Burty, poussée par moi à 350 francs, et achetée 400 francs par M. Beraldi.]

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Ce soir, chez Burty, le directeur de la _Revue d'Architecture_, César Daly, un monsieur d'origine anglaise, dont la vie, passée sous toutes les latitudes du globe, ferait un roman d'une forte couleur.

Il a été élevé dans un pensionnat, situé sur la frontière de l'Écosse, où il neige depuis le mois d'octobre. Là, les élèves n'avaient, les uns, qu'un pantalon, les autres, qu'une veste; là, tous les samedis, l'on faisait la chasse à la vermine, et chaque élève qui n'apportait pas plein un tuyau de plume de vermine, était puni... Enfin là, la moitié des élèves était couchée, quand il y avait une visite ou une inspection. Un pensionnat, où il mourut de faim et de froid, une seule année, soixante élèves, et dont le maître et la maîtresse de pension faillirent être pendus.

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_Dimanche 5 octobre_.--Beaucoup de gens meurent très bien, mais bien peu de personnes ont la belle résignation de la mort, tant que la condamnation définitive n'est pas prononcée.

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Sait-on quel était, le mercredi 24 mai, le mot d'ordre des communards, c'était: _Vengeance_. Et Bracquemond l'a su, en voyant, dans la nuit, le factionnaire qui était au bas de sa porte, enfoncer sa baïonnette dans le ventre d'un insurgé, qui se trompant, s'était avancé à l'ordre du versaillais.

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Comment ce cabaret, où a passé la bohème, n'a-t-il pas été l'objet d'une description, n'a-t-il pas été célébré dans un livre? Un cabaret dans un terrain vague de Vaugirard, à l'entrée des carrières, devenues des champignonnières, et tout étincelant de beaux cuivres, de reflets de bouteilles aux formes trapues, d'un tas de vieilleries bien luisantes, qui semblaient le mobilier retrouvé d'une auberge de l'ancienne France...

Là dedans, un cuisinier, qui faisait un poulet sauté, une matelote, un certain plat de champignons, comme nul cuisinier au monde, et qui, vous apportait à voir des aquarelles de gazons émaillés de fleurettes, naïves et précieuses, comme ces tapis de fleurs que les Primitifs étalent sous les pieds de leurs martyres, et puis qui, tirant un orgue d'un vieux bahut, servait aux gens appréciant sa cuisine, des airs séraphiques.

Oui, c'était ce cabaret, le cabaret du frère de Bonvin, qui demeurait cuisinier, et attaché à la maison paternelle, tout en étant peintre et musicien. Pauvre naïf artiste, pauvre grand enfant, qui, un jour, perdant la tête, se pendit à propos d'une dette de 300 francs.

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_Vendredi 10 octobre_.--Auguste Comte un singulier original, au dire d'une personne qui l'a connu.

Il pesait tout ce qu'il buvait et mangeait. Il avait épousé par principe une femme quelconque, mais comme exutoire de la _papillonne_, nourrissait une passion platonique pour une Mme D... Or cette Mme D... mourut, et tous les jours Auguste Comte portait des fleurs sur sa tombe. Cette visite journalière amena même une scène assez drolatique. Sa femme, de laquelle il était séparé, et à laquelle il ne payait pas sa pension, se cacha un jour, derrière le tombeau, et imitant la voix de Mme D..., lui ordonna de mettre de l'exactitude dans ses payements. Auguste Comte eut une peur de tous les diables et ne revint jamais au cimetière.

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_Samedi 1er novembre_.--Vierge un dessinateur du plus grand talent, l'unique illustrateur de l'heure présente, mais en ce moment sur la pente de l'ombre chinoise.

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Un journaliste donne une conversation d'Hugo, dans laquelle, je le trouve bien sévère pour le laid et le malpropre. Au fond c'est lui qui a introduit dans le livre l'amant bossu, les pieuvres, et le mot «merde».

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_Mardi 11 novembre_.--Sur deux philosophes.

Un dîneur de Brébant racontait, ce soir, que déjeunant, un jour, avec Taine, Pierre Leroux, et Bertrand, qui était l'amphitryon, au moment, où le garçon rapportait la monnaie d'un billet de cent francs, Pierre Leroux disait à Bertrand, en faisant sauter l'argent de l'assiette dans sa main:

«Est-ce que tu fais quelque chose de cette monnaie?»--et sans attendre la réponse, la faisait passer du creux de sa main dans son gousset.

Maspero, lui, raconte la fin de Jacques, qui tombé malade, comme mineur, et recueilli par des naturels du pays, avait épousé une fille très belle, mais une vraie _guanche_, qui ne savait que monter à cheval. Les tribulations maritales que le philosophe eut avec sa centauresse, le jetèrent dans le vin du cru, un vin qui contient trois quarts d'eau-de-vie, et qui lui donna une attaque de _delirium tremens_. A la suite de cette attaque, il se sauva d'auprès de sa femme, se réfugia dans une petite ville, où on créait exprès pour lui un collège. Mais là, un beau jour, il fut rattrapé par sa femme, se remit à boire, et finalement mourut d'une seconde attaque de _delirium tremens_.

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_Vendredi 14 novembre_.--On m'apporte aujourd'hui mon lit, le fameux lit de campagne de la princesse de Lamballe, provenant du château de Rambouillet, et quand ma chambre complètement finie, m'apparaît dans sa coquette élégance, la première pensée qui me vient, c'est où les croque-morts placeront la bière, quand ils viendront me chercher sur ce lit.

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La douce sensation d'avoir, le matin, en entrant dans son cabinet de travail, la perspective de douze heures de travail, sans sortie, sans visites, sans dérangement, dans la jouissance parfaite et l'exaltation intérieure de la solitude.

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_Jeudi 20 novembre_.--Vierge, ce merveilleux dessinateur: un grand être chevelu, qui a quelque chose d'un Saint-Christophe dans un tableau du quinzième siècle, avec un rire de figure de cire, dans un visage inexpressif.

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_Lundi 24 novembre._--Dans l'intimité, les Américains se laissent aller quelquefois à dire: «Nous sommes la nation qui a la peau la plus blanche du globe!» Et cette conviction les amène à traiter les hommes de toutes les autres nationalités blanches, comme des nègres.

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_Mardi 2 décembre_.--Le mois de décembre a été toujours un mois néfaste pour moi; il se solde, cette année, par une session aux assises, pendant le temps le plus froid de l'hiver le plus glacial.

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_Jeudi 4 décembre_.--Aujourd'hui j'avais à déjeuner M. Frandin, attaché à la légation de Pékin, et détaché d'auprès du marquis de Tseng, ambassadeur de Chine.

Il me donne de curieux détails sur les courtisanes chinoises. Arrivé dans la ville de Tcheou-Sou, avec des lettres de recommandation pour le mandarin qui lui faisait les honneurs des curiosités de la ville, il lui demandait d'être mis en rapport avec quelque femme galante de la localité, étant venu, lui disait-il, pour étudier les moeurs du pays.

Hésitation du mandarin, persistance du Français, menaçant de se plaindre au gouvernement chinois.

Là-dessus, envoi par le mandarin d'une lettre de son plus beau pinceau sur papier rouge, et le lendemain, le Français était introduit dans une petite maison, meublée de jolies choses, et toute remplie de fleurs. Là, il trouvait une jeune femme, qu'il invitait à une collation, dans une villa de la campagne. Et le repas lui coûtait 400 francs, parce que la jeune femme emmenait ses amies et les amis de ses amies, qui, les jours suivants, rendaient la collation au voyageur. Il y avait déjà plusieurs jours de festoieries de la sorte, quand le Français demandait au mandarin de le faire arriver à une conclusion.

--Combien restez-vous encore ici?

--Trois jours.

--C'est de toute impossibilité... Si vous étiez resté encore un mois, je ne dis pas non.

Il faut, là-bas, pour être accepté par une femme galante, qui n'est pas une simple prostituée, une cour de six semaines, de deux mois, avec correspondance, petits soins, cadeaux et galas de tous les jours.

Un autre détail curieux. Les examens coûtent cher, très cher, et quelquefois l'aspirant n'a pas de fortune. Dans ce cas, il va trouver une maison de banque, et dit au banquier qu'il a besoin de 10 000 taëls pour passer ses examens. La maison de banque prend des renseignements sur la capacité de l'aspirant, et lui prête les 10 000 taëls demandés, à condition qu'il en rendra 20 000, quand il aura passé ses examens. Et savez-vous ce qu'il a comme traitement, quand il est reçu comme mandarin, il a 600 taëls, et il lui faut payer sa dette. De là l'explication de l'administration voleuse d'un très grand nombre de mandarins.

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_Jeudi 18 décembre_.--Tous les jours, par 15 ou 16 degrés de froid, au Palais de justice, à dix heures du matin.

Les voleurs de la cour d'assises ne ressemblent pas du tout aux voleurs de notre imagination. Ils ont l'aspect de petits commis de nouveautés, avec une douce hypocrisie répandue sur les traits.

Un voleur a été sabré hier. Il avait ch.. dans une carafe de la maison, où il avait volé. A ce sujet un membre du jury me dit qu'en général dans tous les vols, et particulièrement dans les vols avec effraction, le voleur laisse presque toujours du caca dans la maison. Le vol a une action sur les entrailles du voleur.

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_Mardi 23 décembre_.--Aujourd'hui j'ai dit adieu pour toujours à la grande salle, éclairée par un jour des Limbes, à l'immense cheminée, où brûlent de gigantesques bûches du moyen âge, à la table verte aux petits tas de terribles bulletins; au panier de marchand de vin rempli de grossiers verres à boire, à l'horloge au timbre scandé et comme nerveux.

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_Dimanche 28 décembre_.--Près de trois semaines, où du matin, où depuis mon retour du Palais de Justice à midi, je m'enterre dans le travail jusqu'à minuit, sans voir âme qui vive, et je travaille dans un état de corps vague, bizarre, dans lequel il ne me semble pas avoir la conscience d'être réveillé.

ANNÉE 1880

_Jeudi 1er janvier 1880_.--Les derniers vieux de la famille sont en train de s'en aller. Aujourd'hui de Béhaine ne peut dîner chez Mme Masson, parce qu'il garde sa mère, qui est bien, bien malade.

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_Vendredi 2 janvier_.--Un triste coup d'oeil que mon jardin, ce matin. La moitié de la verdure persistante est de la couleur d'un artichaut à la barigoule, l'autre moitié de la couleur du papier brouillard, avec lequel nos mères faisaient leurs papillotes. Voilà un jardin tué deux fois, en dix ans. C'est excessif. La température française, se montre trop inclémente aux arbustes rares, pour que je recommence. Je vais planter des lilas.

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_Mardi 6 janvier_.--On causait de la pingrerie de Grévy. Là-dessus un académicien récemment nommé, de dire: «Moi, je ne sais qu'une chose, c'est lorsque j'ai été lui faire ma visite d'académicien, nous avons été reçus dans un salon si froid, si _gelant_, que Camille Doucet a pris une allumette se trouvant dans un coin, et a mis lui-même le feu au bois dans la cheminée.»

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_Vendredi 9 janvier_.--«Je vous présente mon élève,» dit un jour à Bracquemond un vieux collectionneur d'une originalité toute particulière. Or, l'élève était une belle, grande femme en chemise, ayant sur le dos la redingote du monsieur, et toute recouverte et voilée dans le bas de sa personne d'une vieille tapisserie qu'elle raccommodait pour la collection du bibeloteur sexagénaire.

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_Mercredi 14 janvier_.--Aujourd'hui, je reste toute la journée triste de la visite d'un cousin dans le malheur, qui a le teint des gens qui ne mangent qu'incomplètement, et qui est par là-dessus entouré de je ne sais quoi de piteux des gens, sans chance--et cela avec une espèce de satisfaction de son sort, qui m'agace.

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_Vendredi 23 février_.--Des jours de souffrance, de faiblesse physique, de lâcheté morale, où peu à peu je perds l'énergie de sortir de chez moi, et où je m'habitue à une existence emprisonnée dans mon cabinet de travail, sans vouloir même descendre à la salle à manger pour y prendre mes repas.

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_Dimanche 1er février_.--Hier Tourguéneff donnait à Zola, à Daudet, à moi, un dîner d'adieu avant son départ pour la Russie.

Il part pour son pays, cette fois, travaillé par un sentiment assez étrange d'incertitude, sentiment, dit-il, qu'il a éprouvé dans sa première jeunesse, en une traversée de la Baltique, où le bâtiment était complètement entouré de brouillard, et où il n'eut pour compagnon, qu'une singesse, enchaînée sur le pont.

Puis, pendant que nous sommes encore seuls, il se met à parler de la vie qu'il va mener dans six semaines, de son habitation, de la _soupe à la poule_, l'unique plat que sait faire son cuisinier, et des conférences qu'il a sur un petit balcon, presque au ras de terre, avec les paysans, ses voisins.

En délicat observateur et fin comédien, il me donne la représentation des trois couches de la génération actuelle: les vieux paysans, dont il imite le parler sonore et vide, et composé de monosyllabes et d'adverbes qui ne concluent jamais; les fils de ces paysans à la parole avocassière et belle-diseuse; les petits-fils, la couche silencieuse, diplomatique, et souverainement destructive. Et comme je lui dis que ces colloques doivent l'ennuyer il me répond que non, et que c'est très curieux, ce que l'on tire parfois de ces gens sans instruction, et dont la tête sans cesse travaille dans la solitude et le recueillement.

Zola entre, appuyé sur une canne, se plaignant d'une douleur rhumatismale dans la cuisse. Il nous confesse, qu'à la publication de son roman dans le _Voltaire_, l'écriture de la chose lui a paru détestable, et que pris d'un accès de purisme, il s'est mis à le récrire complètement, en sorte, qu'après avoir travaillé, toute la matinée, à la composition de ce qui n'était pas fait, il passait toute la soirée, à reprendre et à retravailler son feuilleton. Et ce travail l'a tué, absolument tué.

Enfin Daudet arrive avec son succès de la veille, au Vaudeville, sur la figure, et l'on se met à table, au milieu de cette phrase de Zola, qui revient comme un refrain: «Décidément, je crois que je vais être obligé de changer mon procédé!... il me paraît usé... diantrement usé!...»

Le dîner a commencé gaiement, mais voici que Tourguéneff parle d'une constriction du coeur, survenue la nuit, il y a quelques jours, constriction mêlée à une grande tache brune, sur le mur en face de son lit, et qui dans un cauchemar, où il se trouvait moitié éveillé, moitié dormant, était la Mort.

Alors Zola d'énumérer les phénomènes morbides, qui lui donnent la peur de ne pouvoir jamais finir les onze volumes, lui restant à écrire. Et Daudet de s'écrier: «Moi, ça été huit jours une plénitude de la vie, pendant laquelle j'aurais embrassé les arbres... Puis, une nuit, sans avertissement, sans douleur, je me suis senti quelque chose de fade et de gluant dans la bouche--et il fait le geste d'en retirer une limace--et après ce caillot, trois fois des flots de sang qui ont rempli mon lit... Oui, c'était une déchirure du poumon... et depuis ce temps je ne puis cracher dans mon mouchoir, sans regarder s'il n'y a pas de ce sacré sang!»

Et chacun, tour à tour, conte les hantises de la mort près de son individu.

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