Journal des Goncourt (Deuxième série, troisième volume) Mémoires de la vie littéraire
Part 14
Puis le piocheur qu'il était devenu, se préparait à l'École normale, quand quelqu'un le menait aux Italiens: soirée, depuis laquelle Virgile, l'École normale, tout était à vau-l'eau: il était enveloppé de musique et ne pensait qu'à cela.
«Et voyez la providence des apparents malheurs de la vie, ajoutait Lavoix, si je n'avait pas échoué à l'École normale, M. Hippolyte Passy ne m'aurait pas fait entrer chez Sampayo... je n'aurais pas... je n'aurais pas... je n'aurais pas... et à l'heure qu'il est, si je n'étais déjà mort d'ennui, je serais professeur dans quelque localité, loin de tout.»
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_Samedi 16 juin_.--Le peu de réussite des innombrables projets de l'homme, a quelque chose de commun avec le frai du poisson: sur des millions d'oeufs quelques douzaines seulement réussissent.
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_Jeudi 21 juin_.--Après-midi passé chez Zola, à Médan, avec le ménage Daudet et le ménage Frantz Jourdain. Partie de canot, où Daudet, crânement, renversé sur les avirons, et jetant à la rive des chansons de marin, fait plaisir à voir parmi la jolie ivresse, que lui verse la nature.
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_Mardi 26 juin_.--Transfusion de nouveaux dans notre vieux dîner de Magny, en train de mourir. Tous hommes politiques, et rien que des hommes politiques. Ce sont Jules Roche, le comte de Rémusat, Ribot, l'orateur à la tête sympathique et distinguée. On s'amuse un moment du beau mot prêté à Hugo, auquel on a fait dire ces jours-ci: «Il est, je crois, temps que je désemplisse le monde.» Puis quelqu'un fait une monographie plaisante des Raspail, où il y aurait un membre préposé au parlementarisme, un autre à la pharmacie, un autre à la prison et aux condamnations de presse.
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Le bruit court que le comte de Chambord est mort. C'est le coup de hache qui coupe la dernière amarre retenant le temps présent au passé.
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_Jeudi 5 juillet_.--Aujourd'hui, de retour d'une demi-semaine de travail à Champrosay, Daudet s'ouvre, se répand, et conte le roman qu'il fait actuellement. C'est un _collage_: l'histoire de l'attachement et de la rupture d'un homme avec le _monstre vert_, la femme aimée par la bohème.
Dans ce qu'il conte, en marchant, et en jetant des bouffées de sa petite pipe culottée, ça me paraît très bien arrangé, très bien architecturé... En cette improvisation parlée et jouée de son oeuvre future, je suis frappé d'une chose qui me fait plaisir: son observation est en train de monter à la grande, à la sévère, à la brutale observation. Il y aura dans ce livre une scène de rupture de la plus féroce beauté.
Oui, en ce moment-ci, mon petit Daudet, est comme un poulpe aux tentacules, cherchant à pomper tout ce qu'il y a de vivant en tout et partout dans Paris, et il grandit, grandit, grandit.
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_Samedi 7 juillet_.--C'est chez moi une occupation perpétuelle à me continuer après ma mort, à me survivre, à laisser des images de ma personne, de ma maison. À quoi sert?
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_Mardi 10 juillet_.--Exposition des cent chefs d'oeuvre. Le premier peintre de ce temps est un paysagiste: c'est Théodore Rousseau. Il est presque incontestable, n'est-ce pas; que Raphaël est supérieur à M. Ingres, et hors de doute que Titien et Rubens, sont plus forts que M. Delacroix. Mais il n'est pas prouvé du tout que Hobbema, ait mieux peint la nature, que Théodore Rousseau.
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_Jeudi 12 juillet_.--Les Daudet viennent déjeuner chez moi, avec les enfants. Je leur lis quelques notes de mes Mémoires: ils ont l'air sincèrement étonnés de la vie de ces pages parlant du passé mort.
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_Dimanche 15 juillet_.--Une élégante, chez laquelle je me trouvais, après avoir pendant un quart d'heure blagué la maladie du comte de Chambord, et sa mort future, termine par cette phrase: «J'ai commandé une robe noire, que je porterai, si je ne suis pas en province... vous concevez, à Paris, n'être pas en noir... moi, ce serait ridicule.»
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_Mardi 17 juillet_.--Pendant que j'attendais des livres, dans la salle de lecture de la bibliothèque, je regardais un bossu: tout le haut de la tête d'un bossu, est dans le bas de sa mâchoire.
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_Vendredi 27 juillet_.--Type de jeune fille contemporaine du grand monde.
Une jeune femme qui vient de faire un mariage très riche, disait à une cousine à moi: «Oui, oui, c'était l'ancien _jeu_... du temps que les parents mariaient leurs enfants... Maintenant nous nous marions nous-mêmes.» Et nommant son mari, un voisin de campagne, elle ajoute: «Voilà deux ans que je le _roulais_... Je m'étais dit qu'il serait mon mari... ah! autrefois on avait déjà la théorie... maintenant on a les deux: la théorie et la pratique.»
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_Samedi 11 août_.--Dans Saint-Simon à la peinture, à l'admirable peinture des gens, manque malheureusement la peinture des choses.
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_Vendredi 24 août_.--Pendant le Siège, j'ai passé bien des heures, des heures absentes de Paris, dans ce rêve me revenant tous les jours. J'avais inventé un produit qui faisait évaporer l'hydrogène de l'air, et rendait cet air qui brûlait, irrespirable à des poumons humains. J'avais aussi, avec l'invention de ce produit chimique, trouvé le mécanisme d'une petite chaise volante, qu'on montait comme une montre pour vingt-quatre heures. L'on pense les hécatombes de Prussiens, que je faisais du haut du ciel, et dans des circonstances toujours nouvelles. Ce qu'il y a de curieux, c'est que cette imagination avait le côté hallucinatoire de ces petits romans, que les enfants inventent, et jouent tout seuls, dans des coins noirs de chambre.
Ces jours-ci, à propos de l'article menaçant du journal allemand, j'étais repris par cette rêvasserie homicide.
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_Dimanche 26 août_.--J'ai des lâchetés de vouloir, quand les choses me demandent de la locomotion, des lâchetés, comme on en a dans le mal de mer.
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_Lundi 27 août_.--Je monte hier, en voiture, avec un vieux monsieur à favoris blancs, le chapeau posé en arrière de la tête, avec, diable m'emporte! l'accent anglais, et que je prends pour un Anglais.
À Sannois, il descend avec moi, et le voilà dans l'omnibus de la princesse. C'est Minghetti, le ministre des finances italien. À l'heure présente, c'est chez les Italiens de la société, une rage d'imitation britannique, dans la tenue, l'habillement, la coupe des favoris, et le reste.
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Si l'on était jeune, il y aurait un livre brave à faire, sous ce titre: _Les choses que personne n'a encore imprimées_.
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_Vendredi 31 août_.--Asnières: l'eau dans la nuit: de l'obscurité fluide et remuante.
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_Vendredi 7 septembre_.--Aujourd'hui, la cérémonie religieuse autour du cercueil de Tourguéneff, avait fait sortir des maisons de Paris tout un monde à la taille de géant, aux traits écrasés, à barbe de Père Éternel: toute une petite Russie, qu'on ne soupçonnerait pas habiter la Capitale.
Il y avait aussi beaucoup de femmes russes, de femmes allemandes, de femmes anglaises, de pieuses et fidèles lectrices venant rendre hommage au grand et délicat romancier.
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--Un enfant qu'on ne voit jamais lire, est destiné par avance à une carrière seulement de mouvement et d'action. Il sera, quoi... un soldat.
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L'optique des boulevardiers est de voir des grands hommes, dans des Siraudin et des Lambert-Thiboust.
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_Mardi 11 septembre_.--Un moment aujourd'hui, la conversation s'arrête sur la beauté de la princesse dans sa jeunesse. À ce propos, elle dit: «Oui, j'ai eu un teint particulier, extraordinaire: Je me rappelle qu'en Suisse, à quatorze ans, on me mettait sur la joue une feuille de rose de Bengale, et qu'il était impossible d'en voir la différence».
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_Dimanche 23 septembre_.--Saint-Gratien. Ici la blague aimable des jeunes femmes, m'a donné le surnom de _Délicat_. Ce surnom, hélas! hélas! peut-être je le mérite un peu.
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_Samedi 13 octobre_.--Mon portrait de Nittis, il faut le voir, aux heures crépusculaires, éclairé par les braises de la cheminée et reflété dans la glace: comme cela, il prend une vie fantastique tout à fait extraordinaire.
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_Samedi 27 octobre_.--Les attentes, dans les petites gares de chemins de fer, aux heures entre chien et loup, après une journée de courses au grand air: ce sont des heures de la vie, comme passées dans un morne rêve, où s'entendrait un monotone tic tac d'horloge, et où derrière un grillage rougeoyant apparaîtrait une silhouette fantastique de buraliste, à l'état d'ombre chinoise.
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_Vendredi 2 novembre_.--Dans le _Cri du Peuple_, Vallès demande aujourd'hui, que la culotte du grand Empereur habille les cuisses d'un _bonneteur_, et que les souliers de Marie-Antoinette chaussent une _pierreuse_. Bien, très bien, les reliques de la société future, ce sera le suspensoir de Gugusse.
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_Mardi 20 novembre_.--Ce soir, au dîner de Brébant, existe le sentiment d'une conflagration générale au printemps, au milieu de laquelle la Prusse nous tombera sur les reins. C'est la pensée d'officiers autrichiens et d'officiers russes, que Berthelot a vus, ces temps derniers.
Puis l'on se demande, dans mon coin de table: Est-ce qu'il y aurait des animaux, créés pour toujours vivre, et qui, sans la mort accidentelle, seraient éternels; et en des endroits cachés, en des fonds de mer, n'existerait-il pas des animaux, aussi vieux que le monde? Oui, c'est aujourd'hui la question soulevée à dîner par Pouchet et Robin. Ils soutiennent qu'il y a des animaux, comme les serpents, les tortues, les langoustes, dans les tissus desquels, les microscopes ne perçoivent aucune fatigue, aucune dégénérescence, aucuns signes de vieillesse enfin,--signes si perceptibles dans les tissus des humains et des animaux d'un ordre supérieur.
Et l'on parle du serpent de Regulus, cité par Tite-Live.
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_Vendredi 23 novembre_.--Des statues placées à la hauteur du père Dumas, on voit la semelle des bottes et l'intérieur des narines, et le reste en raccourci.
On causait de _sensiblerie_, très souvent cachée au fond des sceptiques, et à ce propos un de mes amis racontait, que demandant à X... pourquoi il était si triste: «Eh bien! vous qui êtes un vieux cochon, je puis vous le dire, répondait-il. Je suis fâché avec une p... que j'adore, et je viens de la chasse avec des amis. Eh bien, quand un lapin partait, au lieu de tirer dessus, je me foutais à pleurer!»
De là, on passe à la question du Tonkin, et quelqu'un dit ceci: «Du moment qu'on laisse pénétrer près du Gouvernement un membre de la Société de géographie, on a la guerre. La consigne était donnée autrefois au ministère des Affaires étrangères de ne jamais en recevoir un... Mais Freycinet s'est abouché avec Garnier, et fatalement...»
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Dans la pénombre des soirées, le teint des femmes est couleur de perle rose, avec, dans les étroites touches de pleine lumière sur le bord des contours, des luminosités de la peau, qui semblent produites par un éclairage intérieur.
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_Lundi 26 novembre_.--Déjeuner, avec Daudet et sa femme, au café de Paris, et de là au Vaudeville, à la répétition des ROIS EN EXIL, qui commence à midi.
La nuit dans la salle, et sur la scène des ombres chinoises, le chapeau sur la tête, avec tout d'abord des mouvements rêches, et une apparence de mauvaise humeur, existant toujours au commencement des répétitions. Cela s'adoucit, puis ça s'échauffe.
Dieudonné vient causer un moment avec Mme Daudet. Il me semble rond, bon garçon.
Puis c'est la petite actrice qui fait le roi, qui vient essayer ses perruques sous nos yeux, et se refuse avec de gentilles mignardises à se laisser couper les talons de ses escarpins, qui la font trop grande.
Pour les gens qui veulent bien accepter la matérialité du théâtre, l'acte de la couronne démontée pour le Mont-de-Piété, est une émotionnante chose, un _clou_ puissant. Je crois à un très grand succès. Il y a pour moi, dans cette pièce, des vraies scènes d'un théâtre moderne, seulement, parfois abîmées par les expressions littéraires en retard, de Delair.
J'obtiens de faire remplacer: «Remettez le _cadavre_», lorsque la reine parle de la couronne aux faux diamants, par cette phrase: «Remettez ça, là.» Ce «cadavre» doit paraître du sublime à quelques-uns, qui ne se doutent pas, que dans les situations dramatiques, il faut que toujours l'expression soit simple, qui ne savent pas que la passion emploie toujours l'expression commune, et au grand jamais, l'image.
La pièce est bien jouée par tout le monde. Il y a un beau réveil du roi, en la pocharderie de Dieudonné, et Mlle Legault a des gestes de marionnette, qui vont à son rôle.
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_Mardi 27 novembre_.--Ce soir «le tout Paris illustre» est réuni aux Italiens, dans une représentation priée. Eh bien, la réflexion que cette réunion amène, est celle-ci: la grande société aristocratique est morte; il n'y a plus que des financiers et des cocottes ou des femmes à l'aspect de cocottes. Ce qu'il y a de suprêmement défunt, par exemple, c'est le type de l'ancienne femme du monde parisienne.
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_Samedi 1er décembre_.--Première représentation des ROIS EN EXIL.
Salle grinchue, disposée à égayer la représentation. Çà et là, des têtes de jeunes gens du ministère des Affaires étrangères, empreintes d'une ironie gandine, ou des têtes de vieux journalistes conservateurs; affectant une tristesse de commande, pour le froissement de leurs convictions monarchiques. La police a fait dire à Deslandes qu'il fallait s'attendre à du bruit.
Des rires accueillent le démontage des diamants de la couronne, opération du reste faite par Berton avec un appareil d'instruments, une lenteur, un effort, qui semblent la parodie, la charge de la chose. Dans le livre, on se le rappelle, c'était fait avec un sécateur de rencontre... À la fin, des sifflets très aigus partant d'une loge, se mêlent aux applaudissements.
On va tout de même souper chez Voisin, Mme Daudet très émue à mon bras. Je dis au ménage, ce que je crois, c'est qu'il n'y a pas au fond vraiment de question politique, mais que ça va être seulement une question de _chic_ pour les clubs, de venir chuter la pièce, et qu'on doit s'attendre à cinq ou six représentations cahotées, après quoi, la pièce marchera.
Zola, lui, proclame qu'il faut faire du théâtre, en s'en fichant... qu'il croit que sa pièce, à lui, n'ira pas jusqu'au bout.
On parle de l'admirable scène d'ivresse de Dieudonné. Daudet dit que c'est lui, qui lui a donné le _la_ de sa pocharderie royale, en le poussant à jouer la scène, sans flageoler, sans tituber, et seulement avec l'empâtement de la parole. Et il la joue ainsi en effet, avec un rien de fléchissement dans les jambes, et en se calant au commencement, par l'enfoncement de ses mains, dans les poches de côté de son pantalon.
Et, dans la préoccupation de ses pensées, tout le monde boit du champagne, et Daudet, comme tout le monde, et bientôt dans une légère excitation, le voilà laissant éclater une vraie joie de gamin, d'avoir fait entendre à Paris, sa tirade sur les antiques familles princières, et d'avoir montré un Bourbon courant après un omnibus--détail qui lui avait été donné par le duc Decazes.
Après quoi, comme il y a là un musicien, le musicien Pugno, il fait, sur un piano faux, du bruit prétendu illyrien dans nos pensées, demandant la paix et le recueillement.
Puis l'on s'en va, Daudet disant: «Demain je laisserai lire les journaux à mon _compaing_, et n'en lirai aucun: ça me rendrait agité, nerveux, et ça m'empêcherait de travailler à mon livre, pendant dix jours.
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_Mercredi 5 décembre_.--Aujourd'hui Cladel dînant chez Daudet, est causeur, est anecdotier, avec une jolie et gaie dose de malice paysanesque.
Il nous parle de son intimité avec Gambetta, et des dîners, que la tante Massabie faisait, tous les dimanches, chez sa mère. C'est curieux cette figure de la _tata_, de cette vieille dévouée, qui avait douze cents francs de rente, et qui s'était faite domestique de son neveu, et ne voulait personne pour l'aider dans ce service, où elle mettait une adoration jalouse. Un de ces dimanches cependant, la Massabie arriva en pleurant. Des amis de Gambetta, trouvant que c'était indigne, et par trop démocratique pour le dictateur, d'avoir une tante qui voulait faire son marché. Et la pauvre _tata_ était renvoyée dans sa province, où elle mourait quelques mois après, dans un état d'enragement, et déchirant et mettant en pièces tout ce qui tombait sous ses vieilles mains.
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Dans un dîner chez Girardin, Gladstone laissait entendre, que le parti conservateur en France était le plus bête des partis conservateurs du monde entier.
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_Samedi 22 décembre_.--Ce soir, à dîner chez Pierre Gavarni, Rogier l'égyptien, l'ami de Gautier et de Gavarni père, Rogier, le bibeloteur de choses italiennes; parlait d'un admirable portrait de la femme de Jean-Baptiste Tiepolo, qu'il avait vu à Venise, et dont un vieil amateur du pays, qui, enfant avait connu le mari, disait: «Une méchante femme! Elle avait, une nuit, perdu une grosse somme d'argent. Son partner au jeu lui dit: «Je vous joue ce que vous avez perdu, contre les esquisses, que vous avez chez vous, de votre mari.» Elle joua et perdit. Alors le gagnant lui dit: «Je vous joue tout ce que vous avez perdu, contre votre maison de terre ferme et les fresques, qu'elle contient». Tiepolo avait couvert les murs de sa maison de campagne de spirituelles peintures, étalant un interminable triomphe de Polichinelle. La femme joua encore et perdit.
Cela se passait, pendant que le mari, appelé par la cour d'Espagne, était à Madrid.
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_Lundi 31 décembre_.--La patrie de mon esprit, toute cette fin d'année, a été la salle à manger et le petit cabinet de travail de Daudet. Là, je trouve chez le mari, une prompte et sympathique compréhension de ma pensée, chez la femme une tendre estime pour le vieil écrivain, et chez tous les deux une amitié, égale, continue, et qui n'a ni haut ni bas dans l'affection.
ANNÉE 1884
_Mardi 1er janvier 1884_.--Aujourd'hui 1er janvier 1884, les de Béhaine se trouvant à Rome, je me vois condamné à dîner en tête à tête avec moi-même, et me prépare assez tristement, pour être moins seul, à aller dîner au restaurant, quand les Daudet arrivent, et me prenant en pitié, m'emmènent chez leurs grands parents. Et là, je trouve un tas de gentilles petites filles, et des vieilles bonnes aux bonnets tourangeaux, et une odeur de pot-au-feu de curé mêlée à une vague senteur de pastilles du sérail: un intérieur à la fois bourgeois et romantique.
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_Mercredi 9 janvier_.--Bonvin, qui m'avait écrit, qu'il illustrait SOEUR PHILOMÈNE, vient aujourd'hui me voir. Il est désolé, et me dit qu'il était décidé à faire cette illustration, lorsque son médecin lui a déclaré, que s'il faisait de l'eau-forte, dans l'état où sont ses yeux, il perdrait la vue.
Et le voilà, qui se met à me conter qu'il avait été cependant à la Charité, et qu'il y avait rencontré une soeur Philomène, une Philomène, si aimée de ses malades, qu'elle trouvait tous les jours, un bouquet de violettes dans sa cellule.
La Charité--c'est curieux qu'il soit tombé là, où j'ai justement fait mon étude--car la Charité pour lui, c'est l'hôpital, où est morte sa mère, et où, un moment employé, il a été un peu chassé par ce lit, qu'il rencontrait toujours. «Oui, dit-il, ma mère est morte là, un premier janvier; et quand j'ai été opéré de la pierre, chez les Frères Saint-Jean-de-Dieu, dans le même mois, la veille de mon opération j'ai fait demander au directeur de la Charité, de faire dire une messe pour elle à l'hôpital... Il s'étonnait, il ne comprenait pas, cet homme!»
«Ah, l'hôpital! s'écrie-t-il, je devais être donc toujours poursuivi par lui!» Et il me raconte les choses les plus curieuses et les plus humoristiquement observées, en les longs séjours, qu'il a faits dans les hôpitaux, pendant d'éternelles maladies, entre autres pour une hydarthrose du genou.
Il me donne d'amusants détails sur l'amour dans les hôpitaux, et sur la manière, dont il se faisait à Saint Louis, C'était à la messe. Là, les gens à tempérament amoureux, hommes et femmes, les femmes attifées de leur mieux dans leurs capotes grises, les hommes au bonnet de coton, posé sur la tête d'un air conquérant, prenaient leur place sur le premier rang de chaises du passage, où se promenait un infirmier, choisissant le côté, où ils ou elles pouvaient montrer un profil moins endommagé--car il y avait parmi eux beaucoup de scrofuleux, très avancés--et ainsi placés, chacun et chacune tenaient son livre de messe, de façon à faire voir le numéro de son lit, qui est inscrit dessus. Les places sur le passage, se payaient cinq sous.
Et c'est Joseph, le panseur, qui faisait très bien ses pansements, après l'absorption de deux ou trois bouteilles de vin, complètement ivre.
Puis ce sont les malades qui n'étaient pas _malades de coeur_, c'est-à-dire ceux qui avaient faim, et parmi lesquels il figurait au premier rang; et il raconte les séances diplomatiques, où il décousait les anneaux des rideaux pour la lessive, au moyen de quoi, il obtenait de la soeur une côtelette, et encore toutes sortes de détails précieux.
À la fin, il s'élève contre cette innovation, qui sous le prétexte des microbes, va enlever les rideaux aux malades, leur retirer ce pauvre _petit chez soi_, où ils pouvaient cacher aux autres le triste spectacle d'eux-mêmes.
De l'hôpital, il saute soudain au portrait d'un de ses amis, un vrai peintre, qu'il a rencontré, un jour, dans le jardin du Luxembourg, mangeant sur son pain, des pousses de tilleul du jardin, et si artiste, ajoute-t-il, que lorsque je l'aidais d'une pièce de quarante sous, il achetait trente sous d'eaux-fortes de Tiepolo.
Ce Bonvin, qui a l'aspect farouchement sanguin d'un Vallès, n'est pas seulement l'un des hommes les plus documentaires que j'aie rencontrés, il est tout plein de choses délicates, de sensations joliment distinguées. Me parlant de l'espèce d'induration, amenée, dans les sens par la vieillesse, il me dit: «Moi, qui étais si sensible à l'odeur des fleurs des champs... maintenant il faut que je la cherche... elle ne vient plus à moi, toute seule!»
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_Mercredi 16 janvier_.--Zola vient me voir... Il est embarrassé à propos du roman, qu'il doit faire maintenant: «Les Paysans.» (LA TERRE). Il aurait besoin de passer un mois dans une ferme, en Beauce... et dans ces conditions... avec une lettre de recommandation d'un riche propriétaire à son fermier... lettre, qui lui annoncerait l'arrivée avec son mari, d'une femme malade, ayant besoin de l'air de la campagne... «Vous concevez, deux lits dans une chambre blanchie à la chaux, c'est tout ce qu'il nous faut... et bien entendu, la nourriture à la table du fermier... autrement je ne saurais rien.»