Journal des Goncourt (Deuxième série, troisième volume) Mémoires de la vie littéraire
Part 13
_Mardi 20 février_.--Ce soir, après dîner, au pied du lit en bois sculpté, où on sert les liqueurs, Zola se met à parler de la mort, dont l'idée fixe est encore plus en lui, depuis le décès de sa mère.
Après un silence, il ajoute que cette mort a fait un trou dans le nihilisme de ses convictions religieuses, tant il lui est affreux de penser à une séparation éternelle. Et il dit, que cette hantise de la mort, et peut-être une évolution des idées philosophiques, amenée par le décès d'un être cher, il songe à l'introduire dans un roman, auquel il donnerait un titre, comme «La Douleur».
Ce roman, il le cherche, dans ce moment, mais en se promenant dans les rues de Paris, sans en avoir encore trouvé l'action, car à lui, il faut une action, n'étant pas du tout, dit-il, un homme d'analyse.
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_Dimanche 25 février_.--Dîner chez Mme Charpentier mère, avec les Sandeau, que je rencontre pour la première fois. Chez Sandeau, chez le romancier aux petits yeux noirs, dans des carnations grises, délavées, comme passées à la lessive, il y a de la chair dépassionnée, recouverte de l'impassibilité de l'homme revenu de tout et d'ailleurs.
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À ce qu'il paraît, Liverpool est la ville, où l'on trouve au meilleur marché, les plus excellentes montres. Cela tient à ceci. Aussitôt qu'une montre est volée à Londres, le voleur sait qu'il y a deux ou trois maisons, où il y a un four, toujours chauffé... Et la montre achetée, est aussitôt convertie en lingot, et le mouvement envoyé à Liverpool. Et l'on peut avoir pour rien là, un mouvement Bréguet, remis dans une cuvette d'argent.
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_Samedi 3 mars_.--Il a vraiment un comique charmant qui vous extirpe le rire, mais ce comique, quand on veut le retrouver, le fixer sur le papier, en donner un mot, une saillie, une plaisanterie, ce n'est plus rien. C'était fait d'un je ne sais quoi de cocasse dans le moment, qui s'est évaporé. L'esprit de X..., on pourrait dire qu'il ressemble à d'amusantes caricatures, tracées par la badine d'un peintre humoristique, sur le sable, à la margelle de la marée montante.
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_Dimanche 4 mars_.--Je cherche dans la «Petite fille du maréchal» (CHÉRIE) quelque chose ne ressemblant plus à un roman. Le manque d'intrigue ne me suffit plus. Je voudrais que la contexture fût différente, que ce livre eût le caractère de Mémoires d'une personne, écrits par une autre... Décidément le nom roman ne nomme plus les livres que nous faisons. Je voudrais un titre nouveau, que je cherche sans le trouver, où il y aurait peut-être à introduire le mot: HISTOIRES au pluriel, avec une épithète _ad hoc_, mais voilà le _chiendent_: c'est l'épithète... Non il faudrait pour dénommer le nouveau roman, un vocable unique.
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_Jeudi 22 mars_.--Je vais aujourd'hui, pour mon roman, chez Pingat, le fameux couturier.
Au premier, les magasins: des pièces basses au plafond noirci par la lumière du gaz; aux portes et aux plinthes peintes en noir, dans des encadrements dorés, aux murs tendus de verdures du vert le plus triste, et comme choisi exprès, à l'effet de faire ressortir la fraîcheur et la gaieté des soies et des satins pour robes. Entre ces lugubres verdures, des femmes promenant sur elles des robes, des femmes, qui, à ce métier de porte-manteaux, ont perdu quelque chose de vivant, et ont gagné un certain automatisme. La plupart sont jeunes, et toutefois paraissent vieillottes. C'est amusant, le moment, où on leur prend sur le dos, le vêtement qu'elles étalent et font valoir, de les apercevoir défiler devant vous, sautillantes, à la façon de femmes dévêtues, et qui courraient avec des babouches sans talon.
Arrive Pingat. Il porte un veston à large collet de velours ouvrant en coeur sur la poitrine, un collet, où sont toujours piquées deux ou trois épingles pour les besoins de son métier.
Il parle lentement, avec une voix étoupée, et cela pendant qu'il pelote et manie et chiffonne, de ses doigts caressants, des satins, dans lesquels il fait courir des moires et des cassures luisantes. Il dit, tout en laissant traîner, comme voluptueusement, la main dans ces étoffes, il dit que c'est l'été, devant les fleurs, qu'il cherche la gamme des tons de ses toilettes, et il se plaint qu'il trouve chez ses clientes une certaine résistance à accepter le jaune: que c'est la plus belle couleur.
Et comme je lui réponds, que le jaune n'a fait son entrée dans la toilette de la femme occidentale, que depuis le rideau de la Salomé de Regnault, il se tourne vers son commis, un petit brun, en lui disant: «Justement nous en parlions, ce matin, avec M. Auguste.»
Là-dessus entre, se balançant dans un dandinement mélancolieux, Léonide Leblanc. Elle donne des poignées de main à l'anglaise à tous les commis, et laisse tomber de sa bouche, appuyée sur le manche de son parapluie: «J'ai besoin d'un costume... pour danser... c'est forcé... il faut quelque chose de tout à fait bien.» Et s'affalant sur le canapé à côté d'elle, elle ajoute: «Au fait je suis fichue!... vous allez bientôt être obligé, monsieur Pingat, d'apporter des fleurs sur ma tombe!»
Un mot spirituel, un mot à la Sophie Arnould, de la charmante actrice, qu'on me citait justement, avant-hier: «Comme on lui disait qu'elle devait être riche, que le prince avait dû bien faire les choses, elle répondait: «Non, non, les d'Orléans en sont encore aux prix de 48!»
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Un auteur dramatique disait de son collaborateur: «Mon collaborateur passe dans le public, pour connaître les femmes... voici qui est vraiment amusant... j'aurais dépensé mon argent et ma santé avec elles, et ce serait lui qui les connaîtrait, merci... c'est moi, c'est moi qui les connais, bougres d'imbéciles!»
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_Lundi 2 avril_.--Un jour, où je devais travailler, donné tout entier, à la _première_ du printemps, à la gaieté riante du premier beau jour de l'année.
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_Mardi 3 avril_.--Ce matin en me levant, près de m'évanouir, j'ai été obligé de m'accrocher aux meubles pour ne pas tomber. Je serais cependant bien heureux de finir mon roman commencé... Après que la mort me prenne, quand elle voudra, j'en ai assez de la vie.
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Rue Godot-Mauroy, parmi la paille étendue sur le pavé pour le repos et la tranquillité d'une agonie, des enfants se roulent joyeusement, avec quelque chose du bonheur, qu'on a dans la campagne sur l'herbe. Ça peut donner une image tristement jolie.
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La communication que j'ai eue, ces temps-ci, du journal de Mlle ***, du journal des amourettes d'une cervelle de seize ans, me donne la certitude absolue, que la pensée de la jeune fille, la plus chaste, la plus pure, appartient à l'amour, et qu'elle a tout le temps un amant cérébral.
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_Samedi 7 avril_.--Aujourd'hui, en me promenant avec de Nittis, je lui parlais de l'acuité que prenait chez moi le sens de l'odorat dans la migraine, si bien qu'alors que je fumais encore, il m'arrivait de me relever, pour jeter dans l'escalier un paquet de tabac qui était dans la pièce voisine.
De Nittis, lui me dit que chez lui, le vin développe singulièrement l'acuité du sens de la vue, et que déjeunant à Londres, dans un cercle, où il buvait deux ou trois verres de vin, en revenant chez lui, dans ces voitures, complètement ouvertes devant, il voyait la rue «_toute peinte_»--et lorsqu'il n'avait pas bu de vin, son oeil avait besoin de la chercher longtemps la rue, pour la peindre.
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_Mardi 10 avril_.--Le nez de Zola est un nez très particulier, c'est un nez qui interroge, qui approuve, qui condamne, un nez qui est gai, un nez qui est triste, un nez dans lequel réside la physionomie de son maître; un vrai nez de chien de chasse, dont les impressions, les sensations, les appétences divisent le bout, en deux petits lobes, qu'on dirait, par moments, frétillants. Aujourd'hui, il ne frétille pas ce bout de nez, et répète ce que la voix morne du romancier formule sur le ton de: «Frère, il faut mourir», à propos de la vente de nos livres futurs: «Les grandes ventes... nos grandes ventes sont finies!»
Le dîner se termine dans une causerie sur ce pauvre Tourguéneff, que Charcot déclare perdu. On parle de cet original conteur, de ses histoires dont le commencement semblait sortir d'un brouillard, ne promettait dès d'abord pas d'intérêt, et qui devenaient, à la longue, si prenantes, si attachantes, si empoignantes. On aurait dit de jolies et délicates choses, passant lentement de l'ombre dans la lumière, avec un éveil graduel et successif de leurs plus petits détails.
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_Mercredi 18 avril_.--Ce soir, chez la princesse, le vieux Franck se plaint que tout soit à la philologie, que le monde scientifique ne veuille plus que des noms, qu'il y ait une convention pour rejeter les idées, ces _vieilles aristocrates_, selon son expression.
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_Vendredi 20 avril_.--Dîner chez Charpentier.
On cause des jeunes. On déplore leur manque d'entrain, de gaieté, de jeunesse, et cela amène à constater la tristesse de toute la jeune génération contemporaine, et je dis que c'est tout simple: que la jeunesse ne peut être que triste, dans un pays sans gloire, et où la vie est très chère.
Là-dessus Zola enfourche son dada: «C'est la faute à la science!» Il y a de cela, mais ce n'est pas tout.
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_Samedi 21 avril_.--Le poète anglais Wilde me disait, ce soir, que le seul Anglais qui avait lu Balzac, à l'heure actuelle, était Swinburne.
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Un véritable homme de lettres, que notre vieux Tourguéneff. On vient de lui enlever un kyste dans le ventre, et il disait à Daudet, qui est allé le voir ces jours-ci: «Pendant l'opération, je pensais à nos dîners, et je cherchais les mots, avec lesquels je pourrais vous donner l'impression juste de l'acier, entamant ma peau et entrant dans ma chair... ainsi qu'un couteau qui couperait une banane.»
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_Jeudi 26 avril_.--À la suite d'un cas de folie érotique, raconté par Charcot, Alphonse Daudet de s'écrier: «Ah! le beau livre qu'il y aurait à écrire sous le titre: HISTOIRE DU VICE. Pardieu, oui!»
En revenant ce soir à Auteuil, dans mon compartiment où je suis seul, montent deux jeunes hommes que je sais être bientôt des officiers en bourgeois. Et les voici, tout le temps sans me connaître, à parler de mes livres, de ma maison. C'est pas mal gênant sur un chemin de fer, où à chaque station peut monter quelqu'un qui vous apostrophe par: «Ah! c'est vous, mon cher Goncourt!»
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Fabriquer de la vertu, je ne dis pas que cela n'arrive pas quelquefois à des écrivains propres, mais j'affirme que tous les écrivains qui ont fait des chaussons de lisières à Clairvaux, ou de vilaines choses, pour lesquelles il n'y a pas de gendarmes, n'inventent dans leurs livres, que des gens honnêtes. C'est en quelque sorte une façon de réhabilitation.
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À voir ce qui commence, le régime de la liberté sera le plus effroyable despotisme qui ait jamais existé: le despotisme d'un gouvernement, un jour, maître et possesseur de tout.
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_Mardi 1er mai_.--Déjeuner chez Ledoyen à l'ouverture du salon. Daudet nous tâte Zola et moi pour savoir s'il doit se présenter à l'Académie. Nous l'y engageons.
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Ce soir, au dîner de quinzaine, chez Brébant, Berthelot parle de l'acuité de l'ouïe, que développent étonnamment chez lui, les excès de travail.
Il se rappelle une époque, où il ne pouvait plus dormir la nuit, empêché par le bruit d'un marteau, bruit qu'on croyait imaginaire. Des recherches étaient faites, et le marteau existait vraiment, mais à sept ou huit maisons de là, et à une distance, où il paraissait impossible qu'on pût l'entendre.
Il est parlé ensuite de Pasteur, et du mystère de ses procédés, qui lui donne quelque chose du côté secret d'un hermétique du XVe siècle.
Là-dessus le nom de Rouher est prononcé par Hébrard, et Spuller de soutenir, avec une certaine animation, que Rouher n'a jamais été qu'un habile causeur d'affaires, tandis que le véritable orateur de l'Empire a été Billault, que lui a supporté le poids des affaires les plus importantes, comme la question romaine. Et il avait ce talent, dit Spuller, de faire avaler cette politique à la fois papaline et _libre penseuse_ de l'Empereur, et son discours faisait dire à des _malandrins_ comme moi: «Non, il n'est pas changé, il est toujours avec nous», et faisait dire en même temps au parti impérialiste catholique: «Billault, il défend les grands principes moraux!»
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Tous des timides ou des lâches--même les gens d'église... est-ce que le président Grévy, le chef de ce gouvernement qui a _déchristianisé_ la France, aurait dû trouver un prêtre pour baptiser sa petite-fille?
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--Au passage de l'Opéra, dans la galerie de l'Horloge, au dessous de ALBANEL MAILLARD. _Achat de garde-robes en tout genre_, on lit: _Location d'habits_.
Cette annonce rend rêveur. L'on songe aux circonstances romanesquement parisiennes, pouvant faire louer un habit à un homme, qui en est dépourvu. Et la tentation de cet habit, est donnée aux gens qui en ont besoin, par un mannequin de la plus jolie figure qui soit, en carton rose, avec des yeux bleus, des cheveux blonds frisés, des moustaches noires: un mannequin à cravate blanche et à gants jaunes.
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_Samedi 5 mai_.--Dîner avec le poète Oscar Wilde.
Ce poète, aux récits invraisemblables, nous fait un tableau amusant d'une ville du Texas, avec sa population de _convicts_, ses moeurs au revolver, ses lieux de plaisir, où on lit sur une pancarte: _Prière de ne pas tirer sur le pianiste qui fait de son mieux_. Il nous parle de la salle de spectacle, qui comme le plus grand local, sert aux assises, et où l'on pend sur la scène, après le théâtre,--et où il a vu, dit-il, un pendu qui se raccrochait aux montants des coulisses, et sur lequel les spectateurs tiraient de leur place.
Dans ces pays, il paraîtrait aussi, que pour les rôles de criminel, les directeurs de théâtre sont en quête d'un vrai criminel, et quand il s'agit de jouer Macbeth, on fait des propositions d'engagement à une empoisonneuse, au moment de sortir de prison: et l'on voit des affiches ainsi conçues: _Le rôle sera rempli par Mme X***_, et entre parenthèses (_10 ans de travaux forcés_).
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Tous des vaniteux, les collectionneurs d'à présent. Acheter un objet dans l'ignorance de tout le monde, à une vente complètement inconnue, et emporter cet objet, chez soi, où personne ne venait le voir: c'est ce que moi et les amateurs de mon temps faisaient. À ces conditions, aucun des amateurs du moment présent, ne dépenserait 50 francs pour un objet d'art, fût-il le plus parfait des objets d'art.
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Le silence du printemps est pour ainsi dire sonore. Il y a comme un éveil de bonheur bruyant à la cantonade, que l'air charrie dans les premiers plans.
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_Jeudi 24 mai_.--Invité à dîner chez Daudet au moment où je pénètre ce soir dans son cabinet, je trouve Ebner, son secrétaire, assis en face de lui, et mettant à une lettre, une adresse que Daudet lui dicte: «Là, ou au café de Madrid,» ajoute-t-il. Et quand Ebner sort: «N'est-ce pas, c'est bien entendu, les deux lettres seront portées ce soir?» dit-il encore.
Il y a un certain sérieux dans les paroles de Daudet, qui me fait lui demander, s'il y aurait quelque chose? «Non rien du tout! fait il.» Mais son fils sorti, après Ebner, il me dit: «Oui, j'envoie deux témoins à Delpit, qui dans un article à propos de l'Académie... vous savez, c'est toujours la même chose... la continuation de la légende qui s'est faite sur moi... j'ai trahi tous mes amis... et personne n'est plus habile que moi, pour envelopper une perfidie dans de belles phrases... enfin ce mot _carthaginois_ commence à m'agacer... je lui demande une rétractation, en lui adressant des amis, de vieux amis, qui, je crois, peuvent témoigner que je ne les ai pas trahis.»
Entre Mme Daudet. On change de conversation et l'on passe à table, et Daudet se met à parler de l'article biographique, qu'il est en train d'écrire sur Tourguéneff, pour l'Amérique, me disant: «Vous savez, c'est vrai, il est parfaitement fou... Charcot m'a raconté que la dernière fois qu'il a été le voir à la campagne, où il a été transporté, il lui a confié qu'il était à tout moment attaqué par des soldats assyriens... et même il a voulu lui jeter, dans les jambes, un bloc de pierre des murailles de Ninive.»
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_Dimanche 27 mai_--Daudet m'avait dit, en me quittant jeudi, qu'il m'écrirait le lendemain. Je n'avais rien reçu, et je croyais l'affaire avec Delpit arrangée, quand hier soir, je trouve cette lettre:
«Mon Goncourt, je vous écris de la gare de l'Ouest, les épées prêtes, le médecin attendu. On part pour le Vésinet.»
Et il me charge «s'il y avait accident», de porter à sa chère femme un petit mot, enfermé dans sa lettre, qu'il termine par cette tendre phrase:
«Après son mari, ses enfants, papa et maman, vous êtes ce qu'elle aime le plus.»
Cette lettre m'émotionne. Je dors mal. L'on me réveille le matin avec ce télégramme:
«Je rentre du Vésinet, j'ai fiché un coup d'épée à Delpit.»
Aussitôt je me jette en bas du lit pour aller l'embrasser. Et pendant que la porte de son cabinet, est poussée par des amis qui viennent lui serrer la main, et s'en vont: le voici, qui me raconte son duel, avec cette jolie blague méridionale, me peignant l'emballeur cocasse, qui a fourni, à la fois la caisse des épées et le jardin de sa maison de campagne, l'embarquement solennel pour le Vésinet et l'entrée du jardin de l'emballeur, entre deux arbres verts, qu'il compare joliment à une entrée de cimetière, et l'attache de formidables lunettes qu'il demande qu'on lui retire, aussitôt qu'il sera blessé.
Un charmant détail familial. Le fils aîné de Daudet avait entendu jeudi, à travers la porte, son père me dire qu'il avait envoyé des témoins à Delpit. Il n'avait rien laissé percer de son inquiétude, auprès de sa mère, mais, samedi, comme son père était en retard pour le dîner, et qu'on dînait sans lui, tout à coup, il se mettait à fondre en larmes, et comme sa mère se moquait de ses larmes imbéciles de petit garçon, sur le retard de son père, il continuait à pleurer, mais ne disait rien de ce qu'il devinait, se passer dans le moment.
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_Jeudi 31 mai_.--Chez les Sichel, quelqu'un ayant habité longtemps le Japon, disait que le baiser n'existait pas, pour ainsi dire, dans l'amour japonais, et que l'amour était tout animal, sans la tendresse de la caresse humaine. Il ajoutait que dans les sentiments de pure affection, le baiser était une chose rare. Il avait assisté à la séparation d'une mère et de son enfant, et chez cette mère, la douleur s'était témoignée par un affaissement sur elle-même, coupée par un _hi hi_, sans qu'elle serrât dans ses bras, sans qu'elle embrassât son enfant.
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_Samedi 2 juin_.--De Nittis, c'est le vrai et le _talenteux_ paysagiste de la rue parisienne. Le soir, dans son atelier, je regardais «La place des Pyramides», qu'il vient de racheter à Goupil, pour la donner au Luxembourg. Le ciel de Paris avec ses bleus délavés, la pierre grise des maisons, l'affiche en ses coloriages, tirant l'oeil dans le camaïeu général, c'est merveilleux; et dans ce tableau encore les figures ont le format qu'il faut au talent du peintre napolitain, le format de grandes taches spirituelles.
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_Mercredi 6 juin_.--Aujourd'hui j'ai la visite d'un collégien, d'un de ces grands collégiens à barbe, dont chaque poil est accompagné d'un bouton. Il vient m'apporter son admiration, en m'apprenant qu'à l'heure actuelle, les intelligents, les piocheurs, les lettrés du collège sont divisés sen deux camps: les futurs normaliens qui appartiennent à About et à Sarcey, et les autres sur lesquels Baudelaire et moi, serions les deux auteurs contemporains, qui ont le plus d'action.
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Au fond, chez moi, la plus sérieuse jouissance dans ce moment-ci, c'est l'étoilement de la verdure au fond de mon jardin, par toutes ces roses, ces roses feuillues et vigoureuses appelées _Coupe d'Hébé_; ces roses, nommées _Capitaine Christy_, ayant le crémeux coloriage du carmin, sur l'ivoire d'une miniature commencée; ces roses baptisées _Baronne de Sancy_, ayant dans une rose cultivée, les jolies mollesses et le demi-refermement floche des roses de l'églantier.
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_Mardi 12 juin_.--Aujourd'hui, je vais chez le docteur Molloy, pour prendre des notes sur un portrait de Sophie Arnould, par La Tour. Le portrait n'est pas de La Tour, mais au milieu d'un fouillis de choses, je découvre chez le docteur, un petit chef-d'oeuvre d'un des grands sculpteurs du XVIIIe siècle, dont le nom retrouvé par moi dans un catalogue, m'est sorti de la mémoire.
C'est un monument, élevé au serin chéri, par une grande dame du temps, et où le pauvre oiseau, dont le squelette se voit dans le soubassement, est admirablement modelé en terre cuite, et représenté mort, les pattes raidies. Non jamais on n'a dépensé un art aussi grand pour un petit ressouvenir de la vie intime et familière. Et c'est amusant aussi ce cénotaphe, comme le plus délicieux spécimen de la sentimentalité d'alors.
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_Jeudi 14 juin_.--Je n'avais jusqu'ici qu'un goût médiocre pour Rollinat. Je le trouvais, tantôt trop macabre, tantôt trop _bête à bon dieu_.
Aujourd'hui, il s'empare de moi, par de la musique, qu'il a faite sur quelques pièces de Baudelaire. Cette musique est vraiment d'une compréhension tout à fait supérieure. Je ne sais pas quelle est sa valeur près des musiciens, mais ce que je sais, c'est que c'est de la musique de poète, et de la musique, parlant aux hommes de lettres. Il est impossible de mieux faire valoir, de mieux monter en épingle la valeur des mots, et quand on entend cela, c'est comme un coup de fouet, donné à ce qu'il y a de littéraire en vous.
Il est étrange, ce Rollinat, avec son air de petit paysan maladif, sa délicate figure tiraillée, et le perpétuel secouement nerveux de ses cheveux noirs.
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_Vendredi 15 juin_.--Aujourd'hui, j'étais allé, pour mon roman, causer de la LUCIA avec Lavoix.
Cet homme est un charmant bavard, bavard littéraire, et je ne sais comment, au lieu de me faire une conférence musicale sur la LUCIA, il s'est mis à me parler de son enfance.
Il me raconte, très spirituellement, qu'il était le fils d'un petit employé, se saignant des quatre veines pour l'élever, et que malgré ses résolutions de bon fils, malgré un petit _memento_ des sacrifices de ses parents, qu'il écrivait, tous les soirs, pour se forcer à travailler, il était pris d'une paresse, dont il ne pouvait pas absolument s'arracher: une paresse singulière, dans laquelle il passait tout son temps, à suivre le vol des martinets sur le bleu du ciel.
Dans cette contemplation, tombait, un jour, un vers de Virgile, dit tout haut par un camarade: ce vers le touchait, le remuait. Et le voilà tout à coup travaillant, et étant le premier, jusqu'à la fin de ses classes.