Journal des Goncourt (Deuxième série, troisième volume) Mémoires de la vie littéraire
Part 10
Et cette conversation et cette succulente nourriture, sont, de temps en temps, coupées par des geignements, des plaintes sur notre _chien de métier_, sur le peu de contentement que nous apporte la bonne fortune, sur la profonde indifférence qui nous vient pour tout ce qui nous réussit, et sur la tracasserie que nous apportent les moindres riens hostiles de la vie.
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_Mardi 14 mars_.--«Skobeleff... un sauvage, élève d'état-major!» C'est Gambetta qui parle.
Car cet ancien dîner littéraire de Magny, est devenu un dîner tout politique, et un dîner que les ministres, qu'on n'y voit presque jamais, honorent de leur présence, quand ils sont sous la remise.
Alors Gambetta a développé éloquemment, très éloquemment l'idée que Skobeleff a de jeter sur l'Allemagne toutes les peuplades guerrières de l'Asie, de l'écraser, cette Allemagne, sous le nombre et le galop de ces hordes errantes, toujours prêtes à faire la guerre pour le pillage.
Puis la conversation passe de la Russie à l'Italie, et Gambetta dit, je crois, bien prophétiquement, que la papauté seule fait encore régner la maison de Savoie, mais que le jour où le pape quittera Rome, il est plus que probable, que la monarchie sera remplacée par la République.
Le dictateur revient alors à la France, proclame, que quoique nous soyons un peuple rebelle au gouvernement, nous demandons à être gouvernés, et déclarant que nous ne le sommes pas du tout, jette soudainement cette phrase: «Savez-vous qu'on commence à prononcer le mot anarchie?»
Gambetta reprend: «Et cependant, ç'a été comme une réunion de constellations favorables... D'abord un homme de mérite (Thiers), venant à nous, apportant son autorité pour fonder notre chose... puis les malheurs de la Patrie amenant la discipline entre les anciens et les nouveaux républicains... enfin la concurrence de trois prétendants se détruisant l'un par l'autre».
Là, il s'arrête réfléchissant, et ayant mis dans l'intonation de ses dernières paroles, comme une appréhension voilée de l'avenir, comme un doute sur la fondation définitive de la République.
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_Jeudi 16 mars_.--Hier Doré est venu s'asseoir à côté de moi, dans le salon de la princesse, et m'a dit sans préambule: «Vous verrez, nous finirons par épouser deux vieilles Anglaises!»
Et comme je lui disais: «Le célibat vous pèse donc à vous?» il m'a avoué qu'il y avait chez lui le désir de la continuation et de la survie par l'enfant. Et presque aussitôt il m'a entretenu, avec une certaine terreur sur le visage, de la _captation_, qu'il sentait se glisser autour de lui, --et de la captation caressante avec la voix italienne, et de la captation brutale de l'homme qui affiche son amitié pour vous par des contradictions violentes, et en un mot, de toutes les captations, menées avec les diplomaties et les ruses de la cupidité.
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Je voudrais trouver des touches de phrases, semblables à des touches de peintre dans une esquisse: des effleurements et des caresses, et pour ainsi dire, des glacis de la chose écrite, qui échapperaient à la lourde, massive, bêtasse syntaxe des corrects grammairiens.
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_Samedi 25 mars_.--Ce Forain a une langue toute parisienne, faite de ces expressions intraduisibles dans un idiome quelconque, et qui renferment le sublimé d'une ironie infiniment délicate.
Comme je lui disais: «Eh bien! Forain, on dit que D*** vous a acheté des tableaux?
--Oh! fait-il avec une pantomime raillarde: «Ça n'a été qu'un _pâle_ échange avec Durand-Ruel!»
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Il y a dans Paris, un étranger bizarre, à la moralité entamée, dont la profession est de prêter de l'argent aux gens très en vue, et qui leur impose, pour leur prêter cet argent, de venir lui faire une visite dans sa loge, aux Italiens, le jour du grand monde de ce théâtre.
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_Mardi 28 mars_.--Un médecin disait brutalement à une mère, en examinant ses enfants:
«Trois générations de Parisiens, dites-vous?... vous n'élèverez pas vos enfants!»
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_Jeudi 30 mars_.--Il y des moments, où sous l'action, goutte à goutte, des potins, des cancans, des réticences, de toutes les perfidies ambiantes, dont vous entoure l'envie parisienne, la confiance dans vos plus intimes est ébranlée: telle de vos amies que vous regardez comme la personnification de la sincérité, vous vous demandez vraiment, si elle n'est pas un peu fausse; telle autre personne à laquelle vous croyez des qualités d'attachement sérieux, vous ne la voyez plus que comme une aimable et banale créature. Et dans ces heures, il vous prend un désir de vous retirer de tous et de toutes, et de vous réfugier dans une sauvage solitude.
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Je sens avec mes nerfs, un excellent ami, faisant son Yago, dans les sociétés qui nous sont communes, et animant contre moi les gens, avec tout ce qu'il sait apporter de démolissage à rencontre de quelqu'un, sans, pour ainsi dire, se compromettre par des paroles,--et cela toujours au nom de la sainte amitié.
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En littérature, il n'y a plus que les choses et les drames de l'âme qui m'intéressent: les faits divers les plus curieux de l'existence des gens, me semblent du domaine des romans des cabinets de lecture.
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_Jeudi 6 avril_.--J'entre un moment à la librairie Charpentier, où des tirages de POT-BOUILLE, qui va être mis en vente, la semaine prochaine, on élève des pyramides montant jusqu'au plafond.
Le soir, chez Zola, que je trouve triste, morose, agité du désir de quitter Paris, «dont il a plein le dos».
Céard et Huysmans arrivent bientôt, et c'est, ce soir-là, une contestation entre le maître et les disciples.
«De la vie vécue, s'écrie Zola, croyez-vous cela si nécessaire..., je sais bien que c'est l'exigence du moment, et dont nous sommes un peu cause... mais les livres des autres temps s'en sont bien passé... non, non, ce n'est pas si indispensable qu'on veut bien le dire».
Sur la fréquentation de l'humanité, qu'on lui conseille avec toutes sortes de formes révérencieuses, il se met en colère: «Le monde... je vous demande un peu, ce qu'un salon révèle de la vie... ça ne fait rien voir du tout... j'ai 25 ouvriers à Médan, qui m'en apprennent cent fois plus».
Il est question du livre des LIAISONS DANGEREUSES, qu'il n'a pas lu, et que je le pousse à lire: «Lire, répète-t-il, mais on n'a pas le temps... moi je n'en ai pas le temps!»,
Et dans sa vareuse déboutonnée et ouverte au col, le bas de la figure entre ses mains, et les coudes sur la petite table aux grands verres de bière, au milieu desquels il est obligé de reserrer ses gestes, il passe toute la soirée, grognonnant, avec quelque chose de la mauvaise humeur boudeuse d'un gros enfant, grondé dans sa petite blouse d'école.
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_Mardi 11 avril_.--Dîner chez Daudet, à l'effet d'entendre la lecture de la pièce LES ROIS EN EXIL, tirée du roman, et fabriquée par Delair, sous l'aile de Coquelin aîné.
A dîner, il y a Coquelin, le ménage Charcot, Gambetta, toujours en retard, et dont le retard fait sabrer la fin du dîner, dans l'impatience des invités pour la soirée. Coquelin est tout à fait amusant par son enfantine admiration pour l'oeuvre qu'il a couvée: «Vous verrez comme c'est fait... c'est ça du théâtre!» Et il commence la lecture de la chose, comme s'il avait un morceau de sucre dans la bouche.
Gambetta s'est calé dans l'entre-deux d'une porte et entend toute la pièce debout, en la pose d'une cariatide. Il est gai, bon enfant, aimable, et vraiment, il faut l'avouer, parmi les hommes politiques, il est le seul qui soit doué d'un charme social, charme dans lequel disparaît, par moments, le commun de sa personne.
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Dans toute les sociétés, qui se s'ont succédé depuis le commencement du monde, il y a un athéisme des classes supérieures, mais je ne connais pas encore de société, ayant subsisté avec l'athéisme des gens d'en bas, des besoigneux, des nécessiteux.
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Mardi 18 avril.--Ce matin Zola est venu déjeuner avec sa femme. Il a toujours l'entrée un peu lugubre et comme désemparée. Il parle des ennuis, que lui a donnés la publicité du _Gaulois_, d'un complot de l'Académie, qui avait obtenu de Jules Simon l'engagement de faire arrêter, du jour au lendemain, la publication de POT-BOUILLE, dans le journal.
Puis s'animant et s'égayant, il nous entretient du BONHEUR DES DAMES, son nouveau roman.
Il aurait été en train de faire un roman à deux ou trois personnages, mais il dit qu'il faut faire ce qui a été décidé... que c'est une habitude de son esprit... Et cependant, il aurait été bien tenté d'écrire un roman sur la maternité, ou plutôt autour de l'exploitation sur la maternité, sur laquelle vivent tant de gens à l'heure actuelle... ces maisons de pensionnaires... ces trous sombres où grouillent des femmes enceintes... des Callot, quoi... ce serait d'un comique noir... par là-dessus, si on trouvait une mère prise dans la modernité... une mère qui ne serait pas _dessus de pendule_... une mère bien en chair... il y aurait là, un beau livre à faire.
Il s'interrompt: «Savez-vous un rêve que je fais... s'il m'arrivait, d'ici à dix ans, de gagner 500 000 fr.... ce serait de me fourrer dans un livre, que je ne terminerais jamais... quelque chose, comme une histoire de la littérature française... oui, ce serait pour moi un prétexte de cesser d'être en communication avec le public, de me retirer de la littérature sans le dire... je voudrais être tranquille... oui, je voudrais être tranquille.»
«Allons, dit-il, en s'en allant avec une espèce d'air d'effroi, en voilà là-bas pour huit mois! Oui, huit mois pendant lesquels il faut soulever tout un monde... puis au bout de cela, ne pas savoir, si ça y est ou si ça n'y est pas... Ne pas le savoir pendant bien longtemps... car il faut cinq ou six ans, pour avoir la certitude que le volume sorti de vous, prend décidément sa place dans votre oeuvre.»
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_Mercredi 19 avril_.--Ce soir, au fumoir de la princesse, Augier raconte ceci: Il se trouvait à l'Académie, à côté de Villemain, son ennemi personnel. Et celui-ci le persécutait d'un continuel: «Je vais mourir!» À la fin, impatienté, Augier ne put se tenir de lui dire: «Je ne vous le conseille pas!» Il faisait allusion au discours, qu'il était appelé à prononcer sur lui.
Cette parole impressionnait si vivement Villemain, qu'à la fin de la séance, lui prenant les mains, il lui disait: «Soyez bon pour moi!»
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_Mardi 25 avril_.--Aujourd'hui, à la vente de Mme de Balzac, j'ai poussé le manuscrit d'EUGÉNIE GRANDET, à onze cents francs. Un moment j'ai cru le manuscrit mien, j'en ai été le possesseur pendant cinq minutes.
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_Lundi 1er mai_.--Aujourd'hui ouverture du Salon, et déjeuner chez Ledoyen avec les ménages Daudet, Zola, Charpentier. Tout un monde de peintres et de femmes de peintres en représentation, et faisant des effets avec des arrivées en retard, comme l'arrivée diplomatique d'Heilbuth, comme l'arrivée tapageuse de Carolus Duran. Dans un coin, un vieil artiste que j'ignore, en train de se pocharder, en se livrant à une mimique à la Frédérick Lemaître.
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Ah! si j'étais plus jeune, le beau roman à recommencer sur le monde de l'art, et à faire tout dissemblable de MANETTE SALOMON, avec un peintre de l'avenue de Villiers, un peintre-bohème, vivant dans le grand monde et la _high life_, comme Forain, un raisonneur d'art, à la façon de Degas, et toutes les variétés de l'artiste impressionniste.
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_Mercredi 10 mai_.--Pris un parti héroïque, j'ai renoncé à fumer. Il y a de cela deux jours.
C'est douloureux cette renonciation soudaine et entière à une habitude de quarante ans, et chez un fumeur qui fumait un paquet de maryland par jour. Par moments, mes doigts se mettent à rouler mécaniquement le bout de papier, qu'ils rencontrent au fond d'une poche, et cette nuit j'ai rêvé, que je la passais à la recherche, chez tous les marchands de Paris, d'un paquet de tabac frais, sentant ce bon goût si agréable. Enfin voilà quarante-huit heures, que je bats l'habitude. Triompherai-je?
Mais dès aujourd'hui, mon inquiétude est celle-ci: je me demande si l'espèce d'excitation _spirituelle_, que donne l'abus du tabac, ne manquera pas à mon inspiration; puis j'ai même peur, que le mécanisme de mon travail, scandé par ces repos de rêverie, durant une seconde, ne soit plus aussi nerveux. Si je m'en aperçois, quoi qu'il advienne des vertiges, je reviens au tabac.
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_Jeudi 11 mai_.--C'est curieux, depuis que je ne fume plus, la notion de l'appétit, une notion complètement perdue me revient.
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L'amputation brusque, féroce, d'une ancienne habitude, met en vous quelque chose de la tristesse hébétée d'un chagrin.
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_Mercredi 17 mai_.--On m'apporte de chez Bing, deux flacons de porcelaine de Chine, deux merveilles. Je n'ai jamais senti plus vivement la privation du tabac. La première vue et le premier examen d'un bibelot, dans la fumée d'un cigare ou d'une cigarette, est la sensation par excellence d'un passionné d'art. Aujourd'hui à la table de la princesse, une curieuse conversation, sur les morphinomanes entre Magitot et Dieulafoy. Ils citent des faits comme ceux-ci: un monsieur qui a une certaine paresse à monter un escalier, à faire une visite au quatrième, et qui, pour s'y décider, se pique à la cuisse, par dessus son pantalon.
Beaucoup de femmes demandent à la morphine un montant de l'esprit, un coup de fouet de la causerie. On voit des maîtresses de maison disparaître, une minute, avant leur dîner, et reparaître, ayant dans les yeux de l'ivresse spirituelle. On cite comme la plus extraordinaire des morphinomanes la comtesse de Lichtenberg, qui se fait vingt ou trente piqûres par jour.
Un joli détail: ces femmes, à l'exemple des hommes qui possèdent une semaine de rasoirs, ont une semaine d'aiguilles, avec lesquelles on ne se pique qu'une fois, et qu'on envoie repasser.
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_Mardi 23 mai_.--«Hugo a des idées sur tout,» dit quelqu'un à notre table.
--«Des idées, non, des images seulement,» reprend un autre.
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J'interroge aujourd'hui un grand médecin sur les phénomènes psychiques accompagnant la formation de la femme. Il me parle d'une rêvasserie particulière à cette époque, et à ce sujet il me conte cette petite histoire.
Il était le correspondant d'un étudiant en médecine de sa province, qui venait passer le dimanche avec lui, et amenait, tous les mois, une soeur qu'il faisait sortir d'un couvent de Paris. Au bout de quelque temps, sous prétexte de petites courses, l'étudiant restait des demi-journées à _gueuser_, laissant sa soeur au médecin.
Et la fillette passait des demi-journées dans un coin de la chambre à rêvasser, se refusant de sortir, quand il lui proposait. Enfin un beau jour il l'embrassait... «La première fois, tu me diras tout ce qu'une femme peut faire, pour rendre un homme heureux,» lui disait la jeune fille au moment de la rentrée de son frère.
Le médecin avait la conviction, que toute la rêvasserie de ces longs dimanches, était un travail d'imagination érotique, à la recherche de tout le possible et l'impossible dans la caresse, que peut rêver une ignorante des choses d'amour.
Voici, du moins--ce médecin le croyait--tout le thème des pensées de la jeune fille, devenue femme, et qui ne voit pas d'homme.
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_Jeudi 25 mai_.--Je dîne avec un attaché, à l'ambassade de Russie. Il cause de la femme russe et de son curieux dédoublement dans les choses d'amour, où chez elle, un troisième personnage, tout cérébral, semble seulement comme témoin, prendre un extrême plaisir à la physiologie de la chose, et aux expériences ultra-libidineuses.
Une femme mariée de là-bas, à laquelle il faisait la cour avant son départ, lui disait:
--«Autrefois peut-être, mais maintenant, non.
--Pourquoi cela donc?
--C'est bien simple... Autrefois je risquais quelque chose... il y avait un peu de bravoure à me donner... tandis que maintenant je mets un enfant sur le dos d'un honnête homme, qui n'en est pas le père.»
Cette phrase est assez russe.
Puis, il nous entretenait du jeune Demidoff, en train de faire du _sport politique_, et qui, dans une de ses dernières missions secrètes à Paris, soit à propos de Skobeleff, soit à propos de la lettre de Hugo au czar, avait reçu son brevet de commandeur de la Légion d'honneur, des mains de Mme Adam, brevet que Chanzy n'avait pu emporter.
Et sur la jolie femme, devenue la puissance du moment, il parle curieusement de son échec diplomatique en Russie, et donne de cet échec l'originale raison que voici: elle n'a pas moralement parlant, et selon une expression du pays, la _chair froide_ des princesses Troubetzkoï, et autres femmes de la diplomatie russe.
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_Samedi 27 mai_.--Bourget nous traçait, ce soir, avec son talent de spirituel et délicat causeur, la silhouette d'un jésuite, d'un abbé M..., qui avait la monomanie de la confession, et le soir, battait les rues et confessait les cochers de voitures, un rien catholiques, stationnant aux portes des maisons,--les confessant monté sur le siège, à côté d'eux.
Un romancier, qui avait entendu parler de lui, songea à l'étonner, et lui demanda à se confesser. Mais au bout de sa confession, que dans son innocence, le romancier croyait effroyable, le confesseur des chenapans sortit de son confessionnal, l'embrassa, lui dit: «Je t'administrerai le _coup de torchon_ (l'absolution) samedi, et nous mangerons ensemble le bon Dieu, dimanche.»
On lui prête, à ce confesseur, une agonie épouvantable, une agonie délirante, où il confessait des criminels imaginaires, encore plus terribles que le romancier.
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_Dimanche 28 mai_.--Visite, ce matin, du peintre Tissot, qui vient me voir pour une illustration de RENÉE MAUPERIN.
Un causeur, où dans la divagation loquace de la parole, une expression de peintre ou d'observateur, vous repince l'attention, et vous _rengrène_ dans sa conversation.
Il me dit aimer l'Angleterre, Londres, l'odeur du charbon de terre, parce que ça sent la bataille de la vie. Oh! ajoute-t-il, ils ne sont pas sentimentaux, les insulaires... Je me rappelle, un jour de pluie, par une de ces pluies, comme il en fait à Londres, et où la chaussée, est un lac--c'était le soir--un lac répétant le flamboiement du gaz des boutiques... Dans cette eau, un malheureux épileptique, tombé en travers de la chaussée, la face contre terre, et qui se noyait au milieu des gens le regardant, sans lui porter de secours... J'allais quelque part, à un spectacle ou à un concert. Mon _cabman_, en passant comme le vent, jeta aux curieux deux mots anglais signifiant: «Retournez-le!» Oui, cela voulait dire: «Mettez-le sur le dos, sans cela il se noiera.» Ce «retournez-le», voyez-vous, c'est toute la miséricorde d'un Anglais pour son semblable.
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_Mercredi 31 mai_.--Aujourd'hui, une femme mariée disait à une de ses amies: «Je n'ai eu qu'un bon mois, cette année... celui du krach! La joie intérieure que cette ruine universelle de la plupart de ses connaissances a causée à Charles, ça l'a distrait, pour un moment, de la persécution, qu'il a besoin d'exercer sur ceux qui vivent, côte à côte, avec lui.»
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Un mot drôle de Baron, l'acteur. Je ne sais plus quel vieil auteur, tout près d'être centenaire, tenait des propos abominablement réactionnaires, dans le foyer des Variétés. Baron s'approche de lui, et avec la voix comique qu'on lui connaît, lui dit: «Toi, tu sais, nous t'avons oublié en 93, mais la prochaine fois, nous ne te manquerons pas!»
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_Mardi 6 juin_.--Ce soir, Mme Daudet me lit quelques notes d'un journal d'impressions, qu'elle rédige depuis trois ans. C'est de la littérature, délicate, aiguisée, raffinée. Au milieu de ces notes, il y a le récit de l'audition de mes trois derniers romans. LA FILLE ELISA, LES FRÈRES ZEMGANNO, LA FAUSTIN. Mme Daudet me lit ce récit, ou plutôt elle le commence, puis s'arrête et ne veut plus lire.
Un martyr que ce jeune Daudet, le martyr du rhumatisme. Toujours des souffrances, et des souffrances qu'il n'endort qu'avec la morphine. Et en dépit des souffrances, une volonté de travail entêtée qui triomphe de tout. Il disait: «Aujourd'hui, malgré tout, j'ai fait ma tâche, oui, mes cinq pages.» Et comme je lui demandais ce que ça fait de lignes, il me répond: «Deux cent cinquante.».
Au dîner un joli mot d'enfant gâté. Le beau, l'adorable Zezé, tout à coup se renversant dans sa petite chaise, jette avec des larmes dans la voix: «Je ne veux plus mâcher... je trouve ça ennuyeux!» Vouloir manger sans se donner de peine, est-ce d'un beau caprice souverain?
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_Samedi 10 juin_.--Aujourd'hui La Rounat m'a écrit au sujet d'HENRIETTE MARÉCHAL qu'il voudrait reprendre, et j'attends dans le cabinet du secrétaire de l'Odéon.
Une glace de cheminée, avec de chaque côté, fixée au mur, une lampe girandole en fer poli. Sur la cheminée, placés de travers et comme poussés l'un contre l'autre par un amoncellement de papiers, deux vases blancs à dessins bleus, d'un ancien modèle de Marly, et dans lesquels sont en train de mourir deux grandes herbes exotiques à feuilles poussiéreuses. Des meubles recouverts d'une imitation de velours, chargée de fleurs-rosaces, dont le relief pourpre se détache d'une trame d'or: une imitation très mal faite, et flétrie de cette flétrissure particulière au théâtre, et donnant à la laine, à la soie, au coton des ameublements, quelque chose de la pourriture que l'on voit dans les couronnes des cimetières. Le cartonnier de rigueur dans un coin, supportant un échafaudage branlant de boîtes de papier à lettres et d'enveloppes. Au plafond et sur les murs un affreux et triste papier imitant--tout est imitation ici--un cuir naturel, gaufré de petits trèfles, et sur le mur chocolat, dans un cadre une affiche jaune des ENFANTS D'ÉDOUARD, pour la quarante-et-unième soirée littéraire, et à côté une grande et mélancolique aquarelle, représentant Fleuret dans le rôle de _Marcasse_, offert par le peintre à l'acteur.
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_Mercredi 14 juin_.
... Il trouvait une triste immobilité aux dessins de son tapis. Il voulait dessus une coloration, un reflet errant. Il allait au Palais-Royal, où il achetait une tortue. Et il était heureux de la promenade sur son tapis, de cette chose vivante et éclairée. Mais au bout de quelques jours, il trouvait le lumineux du chélidonien, un rien triste. Il portait alors sa tortue chez un doreur, et la faisait dorer. Et l'animal--bibelot, à la fois doré et locomobile,--l'égayait beaucoup, jusqu'au moment, où, tout à coup, il lui venait l'idée de faire sertir la tortue par un bijoutier. Alors il faisait incruster sa carapace de topazes. Et il était dans la joie de son imagination, quand la tortue mourait de son incrustation.
L'original, très charmant, très intelligent, très distingué, qui a eu cette idée excentrique, m'est amené aujourd'hui par Hérédia, et s'est d'avance préparé, dans sa toilette, une âme _ad hoc_, pour la visite.
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