Journal Des Goncourt Deuxieme Serie Troisieme Volume Memoires D
Chapter 7
* * * * *
Jeune fille couchant, avec sous son oreiller, un chapelet de reliques, un petit Saint-Joseph, et une mèche de cheveux de son amoureux.
* * * * *
Je rencontre à une exposition du Palais de l'Industrie, une jeune et jolie brune qui a profité des vingt jours de réserviste de son mari, pour devenir complètement blonde.
* * * * *
On parlait aujourd'hui d'une grande dame de la société romaine, qui faisait essayer ses confesseurs par sa femme de chambre.
* * * * *
Quelqu'un m'entretenait du goût d'art de Richard Wallace, achetant le cor de chasse de Saint-Hubert, non pour l'intérêt de l'objet, mais pour l'histoire qui s'y rapporte, et qu'il pourra raconter au prince de Galles, la première fois qu'il le lui montrera.
* * * * *
Le vieux peintre Adolphe Leleux fume des cigarettes, qu'il allume encore avec des pierres à fusil, provenant d'un baril de ces pierres qu'il a reçu pour une prise d'armes, quand il faisait partie de la société des _Droits de l'Homme_.
* * * * *
M. Alphonse Rothschild a un beau mot pour se défendre, dans le premier instant, contre un objet qu'on lui fait trop cher: «Non, non, dit-il, c'est immoral à ce prix!».
* * * * *
_Vendredi 19 novembre_.--Je dîne ce soir chez Charpentier avec Rochefort.
Un toupet en escalade, fait comme de cheveux en fil d'archal, un oeil sans couleur, triangulairement voilé par l'ombre d'une profonde arcade sourcilière, et dans cet oeil un regard d'aveugle. Des traits--autrefois c'étaient des traits mièvres et tourmentés d'un nerveux duelliste de la cour des Valois,--aujourd'hui la ciselure de ces traits s'est avachie dans de grands plans, solides, carrés, britanniques.
On se met à table, et presque aussitôt, Rochefort me parle, poliment et gentiment, de mon livre sur la du Barry, contant qu'on a longtemps conservé dans sa famille le bonnet de la maîtresse de Louis XV, et qu'une grand'mère à lui, enfermée avec elle, avait ramassé, un jour que la pauvre femme l'avait jeté, pour prendre le bonnet d'une co-détenue, qui venait d'être acquittée par le tribunal révolutionnaire. Et, de l'anecdote concernant Mme du Barry, il passe à l'histoire de ses papiers de famille, qu'on lui a volés, pendant la Commune, et qu'on vient de lui offrir à vendre. Qu'il le veuille ou qu'il ne le veuille pas l'_aristo_ perce dans chaque parole du démocrate, et parle-t-il de Gambetta, qu'il dénomme le _prince de la goujaterie_, on sent tout le dédain de l'homme bien né pour le fils de l'épicier de Cahors, et pour tous les côtés roturiers du parvenu.
Il a, ce Rochefort, je dois l'avouer, un charme fabriqué d'une certaine délicatesse d'esprit, d'une qualité de gaîté gamine, et surtout d'une câlinerie presque féminine.
Dans la conversation, un moment, il a laissé tomber, et cela sans jactance, et comme l'affirmation d'un fait: «Oui, je suis l'homme qui peut faire descendre 100 000 hommes dans la rue!».
* * * * *
Un mot de physiologiste psychologue, un mot de Charcot sur Gambetta: «Certainement, c'est là, un homme doué, mais il lui manque... il lui manque la mélancolie!»
* * * * *
_Jeudi 2 décembre_.--LA COMÉDIE HUMAINE: ça pourrait être aussi bien le titre de la Comédie au crayon de Gavarni, que la Comédie à la plume de Balzac.
* * * * *
X à Y...
--Mon livre est paru, vous le savez?
--Non.
--Achetez-le, je monterai chez vous, ces jours-ci, y mettre une dédicace.
* * * * *
Les pays de l'Europe, où ne se trouvent pas d'objets d'art français, on y découvre des éventails:--l'éventail des émigrées, cet objet, que dans sa fuite la plus précipitée, la femme française emportait toujours.
* * * * *
La gravité de la vie présente a fait à l'homme une jeunesse sérieuse, réfléchie, mélancolique. Pourquoi la jeune fille du jour est-elle ironique, _blagueuse_?
* * * * *
Un joli détail de coquetterie, confié par une femme du premier Empire à une de mes vieilles amies. Devant sa psyché, à l'effet de gracieuser sa bouche pour les bals du soir, elle se livrait à une véritable répétition tous les matins, disant cent fois, quand elle voulait la faire toute petite: _Un pruneau de Tours_, disant quand elle voulait la montrer dans sa largeur et son épanouissement: _J'avale une poire_.
* * * * *
Un terrible mot pour peindre la marche des gens, attaqués d'une maladie de la moelle épinière: «Oui il commence à _stepper_!»
* * * * *
_Mercredi 14 décembre_.--Zola vient aujourd'hui me voir. Il entre avec cet air lugubre et hagard qui particularise ses entrées. Il s'échoue dans un fauteuil, en se plaignant geignardement, et un peu à la manière d'un enfant, de maux de reins, de gravelle, de palpitations de coeur, puis il parle de la mort de sa mère, du trou que cela fait dans leur intérieur, et il en parle avec un attendrissement concentré. Et quand il vient à causer littérature, à causer de ce qu'il veut faire, il laisse échapper la crainte de n'en avoir pas le temps.
La vie est vraiment bien habilement arrangée, pour que personne ne soit heureux. Voici un homme qui remplit le monde de son nom, dont les livres se vendent à cent mille, qui a peut-être de tous les auteurs fait le plus gros bruit de son vivant, eh bien, par cet état maladif, par la tendance hypocondriaque de son esprit, il est plus malheureux, il est plus désolé, il est plus noir, que le plus deshérité des fruits secs.
* * * * *
_Dimanche 26 décembre_.--Ce soir, au milieu d'un lied chanté par la soeur de Berendsen, le traducteur danois de RENÉE MAUPERIN, Nittis me dit tout à coup: «Les dimanches de Naples, les dimanches de mon enfance... c'est par des bruits, des sonorités qu'ils me reviennent... Voyez-vous, le bleu du ciel et le plein soleil entrant par toutes les fenêtres... là dedans montant les fumées de tout ce qui frit dans la rue... là-dessus le branle des cloches sonnant midi, et dominant les cloches, le chant d'un marchand de vin de l'extrémité de la rue, chantant, _donnant de la voix_, ainsi qu'on dit chez nous, avec une voix telle, que les cloches, je ne me les rappelle plus que... comme du paysage!»
* * * * *
_Mardi 28 décembre_.--Au dîner des Spartiates de ce soir, le général Turr rappelait cette parole du juif Mirès, parole à lui dite en 1860: «Si dans cinquante ans, vous ne nous avez pendus, vous les catholiques... il ne vous restera pas de quoi acheter la corde pour le faire!»
* * * * *
_Jeudi 30 décembre_.--Aujourd'hui, au sujet de mon livre (LA FAUSTIN), et pour avoir l'aspect vrai d'une répétition, j'ai passé toute la journée à prendre des notes à la répétition de JACK de Daudet.
Les notes jetées, j'ai été empoigné par l'intérêt de la chose représentée, et surtout par le travail à l'effet de la mettre au point. Il y a au troisième acte une déclaration de Jack dont pas une parole n'est à changer, déclaration qui ne portait pas cependant. Alors Lafontaine a eu l'idée de montrer à Chelles, comment elle devait être jouée, cette déclaration _marchée_,--et rien qu'avec une hésitation, un faux départ de la marche, et pour ainsi dire, des balbutiements de pieds, accompagnant le balbutiement amoureux des paroles, cette déclaration a pris tout à coup un très grand effet.
ANNÉE 1881
_Samedi 1er Janvier 1881_.--À mon âge, le réveil dans la nouvelle année est anxieux. On se demande: La vivrai-je jusqu'au bout?
* * * * *
Une femme du monde disait d'un amoureux ridicule: «Je ne supposais pas que ce monsieur eût un coeur!»
* * * * *
Tous ces jours-ci, je suis heureux à la façon d'un enfant, qu'on a légèrement grisé. Je ne me sens pas de corps, et ma cervelle me semble à l'état de gaz. C'est un envolement dans le monde de LA FAUSTIN qui me réjouit, en me prouvant que la mécanique imaginative va encore.
* * * * *
_Mardi 4 janvier_.--Cette nuit, en revenant chez moi en chemin de fer, je me suis aperçu tout à coup, que je ne roulais plus sur la terre... et qu'il y avait la Seine, sous moi. J'avais avec LA FAUSTIN dépassé la station d'Auteuil. Il a fallu revenir à pied du Point-du-Jour.
* * * * *
_Jeudi 6 janvier_.--Mme Barbé-Marbois, accourue à Blois pour délivrer son mari, le trouva parti pour Sinnamary, et devint folle. Barbé-Marbois, de retour en France, fit bâtir à la pauvre folle, qui ne pouvait plus voir un homme, sans avoir une attaque de nerfs, une petite maison au bout de sa propriété, et de temps en temps, il allait voir sa femme par-dessus le mur, monté sur une échelle.
* * * * *
_Mardi 12 janvier_.--Aujourd'hui la première de JACK.
A huit heures, je suis chez Mme Daudet, que je prends, et que je conduis à sa baignoire. Nous voilà dans l'obscurité de la petite loge, avec la salle encore vide, où émergent, çà et là, quelques têtes ayant sur la figure de l'implacabilité de juge, qui va juger des criminels. «J'ai comme le bout des doigts aimantés!» dit tout à coup la femme, dont l'émotion se traduit par cette originale sensation.
Premier acte, froid. Au second le succès se dessine, la salle est prise par le jeu de Chelles..... La Céline Montaland joue très bien son rôle de grue, mais un incident: elle a perdu les faux cils, que seule sa mère sait lui poser. Enfin on retrouve la mère, et derrière un paravent de femmes, on refait le regard velouté d'Ida de Barancy, dans un petit coin.
* * * * *
Une expression caractéristique d'un brocanteur, sur les bras duquel était resté un objet, assez difficile à placer: «Oh! dit-il, il trouvera son _malade!_» Malade pour amateur, c'est assez bien!
* * * * *
_Dimanche 16 janvier_.--Aujourd'hui, au milieu d'une bronchite tournant à la fluxion de poitrine, de Nittis est soudainement entré avec mon immense portrait à l'esquisse un peu spectrale, et aussitôt s'établissant dans mon cabinet, il s'est mis à peindre, comme fond, la neige qui tombait dans mon jardin. Un autre jour ça ne m'aurait pas frappé, mais aujourd'hui ce portrait de l'autre monde avec son jardin de cimetière, m'a parlé comme un vilain présage.
* * * * *
_Samedi 29-janvier_.--C'est la première de NANA.
Le public de l'Ambigu est bonhomme, mais en veine d'égayement. Je fais une visite, après le troisième tableau à Mme Zola, qui a des larmes dans les yeux--ce que je ne vois pas tout d'abord, en l'obscurité de la baignoire--et comme je me permets de lui dire, que je ne trouve pas le public si méchant, elle me jette, dans une phrase sifflante: «de Goncourt, vous trouvez ce public bon, vous! Eh bien, vous n'êtes pas difficile!» Ah! la monographie des nerfs d'un ménage d'auteur, pendant une première, ce serait une curieuse étude à faire.
Au dernier acte, un très saisissant effet: ce lit de la chambre du Grand-Hôtel, entouré de la musique sautillante d'un bal, et d'où, en la solitude de la chambre, sort d'un corps qu'on ne voit pas, la demande agonisante: _À boire_!
La toile tombe dans les applaudissements.
Nous sommes dans l'escalier, où tout à l'heure, l'on entendait Massin crier à Delessart: «_Viens me poser une pustule!_» Nous sommes dans le cabinet du directeur, où l'on s'embrasse, au milieu des reproches de Mme Zola à son mari, qui s'est refusé à commander d'avance le souper. Et Zola répète dans un grand affaissement de corps: «Tu sais, moi je suis superstitieux, si je l'avais commandé, je crois que la pièce serait tombée!»
* * * * *
_Jeudi 3 février_.--A Paris, dans ce moment, il existe des femmes du monde, jouant à la Bourse, et qui, tous les matins, reçoivent la visite de quatre remisiers, venant prendre leurs ordres.
* * * * *
_Vendredi 11 février_.--A dîner chez Charpentier, Rochefort disait, ce soir, qu'il gagnait 100 000 francs par an, et qu'il n'était ni coureur de femmes, ni buveur, ni joueur, et qu'il dépensait à peine une dizaine de mille francs en tableaux, qu'il ne savait pas où cet argent passait, et qu'il n'avait pas de quoi se mettre sur le dos... avouant un gigantesque _coulage_ dans sa maison.
* * * * *
_Vendredi 11 février_.--Je vis tellement calfeutré dans mon cabinet de travail, que lorsque j'en sors, l'air de Paris me fatigue comme un air de campagne, et me rend incapable de travailler le soir.
* * * * *
_Samedi 12 février_.--Reprise de notre ancien dîner des Cinq. On dit beaucoup de bien de Huysmans, de son roman EN MÉNAGE. A propos de la colique du mari trompé, l'un de nous dit assez plaisamment: «Oui, une colique là, c'est bien... mais il ne fallait pas une colique bourgeoise... il fallait une foire... une foire homérique!»
* * * * *
_Dimanche 13 février_.--Une coincidence curieuse. J'avais construit, dans mon roman (LA FAUSTIN) un homme de bourse, auquel j'avais donné le nom de Jacqmin, un nom pris dans un catalogue de vente du XVIIIe siècle, le nom d'un joaillier du roi Louis XV. Aujourd'hui, M. Poisson, un aimable agent de change, prié par moi d'entendre la lecture de ce morceau, pour y relever les bourdes qu'y pouvait commettre un homme, aussi peu familier avec les choses de Bourse que moi, me dit quand j'ai fini:
--Et vous lui donnez son vrai nom!
--Comment?
--Mais il n'y a pas que son nom... il y est tout entier... Sa brutalité, sa crânerie dans les affaires, son tempérament _haussier_...
Il se trouvait que j'avais fait le vrai portrait, et avec son nom encore, d'un boursier mort, il y a dix-huit mois.
* * * * *
C'est étonnant, comment tout à coup dans le livre que je suis en train de faire, un chapitre, qui n'est pas arrivé à son tour d'exécution, prend despotiquement possession de ma pensée, et je dois le faire immédiatement, sinon il ne sera jamais bien fait.
* * * * *
_Vendredi 18 février_.--Vallès n'est pas un homme de dialogue! Il ne cause pas dans un dîner, dans une soirée. C'est un monologueur de bureau de journal, de café, de brasserie. Du reste, il est revenu d'Angleterre peu plaisant, et avec le ton rogue du populaire de là-bas.
* * * * *
_Mardi 1er mars_.--Ce matin, je suis entré chercher quelque chose à la cuisine, et j'entendais la petite, qui disait au cantonnier, en lui donnant une tasse de café par la fenêtre:
--Eh bien, vous faites le mardi gras, ce soir?
--Oui, oui, répondait-il, maman--il a une vieille mère infirme--m'a dit ce matin en s'éveillant: «Qu'est-ce que nous mangerons, ce soir, c'est fête?
--Nous mangerons la soupe comme tous les jours, puis nous ferons des pommes de terre frites.
--Des pommes de terre frites! a repris la mère, les autres années, il y avait un peu plus que cela... Ton père, lui, il gagnait moins d'argent que toi--le cantonnier gagne 3 fr. 75 par jour--et cependant de son temps, à nos dîners du mardi-gras, il y avait bien plus.
--Mais, maman, c'était en Bretagne cela... puis tu n'étais pas malade... Songe donc que, l'autre jour, il a fallu donner 50 sous, chez le pharmacien, pour une _portion_.
J'étais monté prendre une pièce de cinq francs, pour que la bonne vieille femme fit un joyeux mardi-gras, puis j'ai réfléchi, que si je donnais à son fils ces cent sous, il les garderait pour quelque chose de sérieux, et j'ai fait acheter des choses à boire et à manger.
* * * * *
L'amer, que Vallès a en lui, il le soigne, il le caresse, il le dorlote, il le chauffe, il le porte en ville, pour le tenir toujours en haleine, comprenant fort bien, que s'il venait à le perdre, il serait un ténor dépossédé de son _ut_.
* * * * *
Là, devant la feuille blanche, quand on arrive avec son idée, indécise, vague, flottante, et qu'il faut couvrir cette feuille de papier, de pattes de mouches noires, donnant une solidification exacte, logique, rigoureuse, au brouillard de votre cervelle, les premières heures sont vraiment dures, sont vraiment douloureuses.
* * * * *
_Mercredi 9 mars_.--Mlle X... me disait, ce soir, que les jeunes filles sont très souvent préservées d'une chute, par l'espèce de culte qu'elles rendent à leur personne, par une sorte d'ascension de leur être, dont elles font, à leurs yeux, une petite sainte Vierge de chapelle.
* * * * *
_Samedi 12 mars_.--Qui me délivrera des hommes du monde _dilettante_ d'art et de littérature, acheteurs au rabais des tableaux cotés à l'hôtel Drouot, et _leveurs_ de volumes, dont on parle. La sottise prétentieuse de ceux-ci est plus agaçante que le néant bonhomme des autres.
Depuis quelque temps, je suis exposé aux compliments d'un de ces individus. Quand il me dit quelque chose d'aimable, je ne sais comment cela se fait, mais je lui réponds avec une voix montée pour la dispute.
Il faut avouer que ses compliments sont à peu près dans ce goût: «Autrefois, je ne vous connaissais pas, je ne vous lisais pas, je ne rencontrais que des gens qui me disaient du mal de vos romans... Maintenant tout est changé... alors je vous lis, je vous lis avec un grand plaisir... et vous trouve vraiment beaucoup de talent... Mais au fait, on dit que vous avez aussi publié des livres d'histoire très curieux... moi je n'y croyais pas, quand j'ai commencé à lire vos romans... je les ai trouvés si bien, que ça me mettait en défiance contre vos autres livres... Je me disais: ils sont trop romanciers pour être des historiens...»
* * * * *
Voltaire n'a que l'esprit, tout l'esprit d'une vieille femme du XVIIIe siècle; mais jamais de son esprit ne jaillit une pensée, ayant la moindre parenté avec une pensée de Pascal, avec une pensée de Bacon, avec n'importe quelle pensée d'une grande cervelle philosophique.
* * * * *
_Samedi 26 mars_.--Chez Mme ***, deux femmes, une brune et une blonde, se surplombant, appuyées et mêlées l'une à l'autre au-dessus d'un piano, et mariant leurs musiques et la jouissance de leurs physionomies amoureuses: cela ressemble à de la tribaderie céleste.
* * * * *
BOUVARD ET PÉCUCHET. La singulière conception, chez un homme de talent, de très grand talent! Chercher laborieusement, pendant cinq ou six ans, ce qu'il y a de bête dans les livres, pour en faire le sien.
* * * * *
Une esthétique de lampiste de théâtre: c'est l'esthétique de Sarcey.
* * * * *
_Mercredi 6 avril_.--Je lis le commencement de LA FAUSTIN, devant les ménages Zola, Daudet, Hérédia, Charpentier, et les jeunes de Médan. J'ai un étonnement. Les chapitres documentés de l'humanité la plus saisie sur le vif, n'ont pas l'air de porter. En revanche les chapitres que je méprise un peu, les chapitres de pure imagination, empoignent le petit public. Et le Grec Athanasiadis est pris par Zola, pour un personnage crayonné d'après nature.
* * * * *
_Samedi 9 avril_.--Aujourd'hui, à la sortie de la séance pour l'érection d'un monument à Flaubert, je vais dîner avec Tourguéneff et Maupassant, chez une vieille amie de Flaubert, la belle Mme Brainne.
Après dîner, on cause de l'amour, et du goût singulier des femmes en amour.
A propos de ce goût, Tourguéneff raconte ceci. Il y avait en Russie une femme charmante, une femme dont le teint, sous des cheveux bouffants du blond le plus poussiéreux, était légèrement café au lait, et où les grains non fondus faisaient un tas de petits grains de beauté. Cette femme avait été très courtisée par les plus illustres, et les plus intelligents. Un jour Tourguéneff lui demandant, pourquoi parmi tous ses soupirants, elle avait fait un choix tout à fait inexplicable, la femme lui répondit: Oui, c'est peut-être vrai... mais vous ne l'avez jamais entendu prononcer cette phrase: «_Vous dites... pas possible!_»
* * * * *
Littré, à une demande de renseignements historiques, que lui adressait Renan, lui répondait par une lettre, où il le suppliait de le laisser tranquille, dans cette belle et désolée phrase: «J'ai le droit de passer pour mort!»
* * * * *
_Mardi 12 avril_.--Aujourd'hui la lettre de Blancheron, annonçant dans LA FAUSTIN son suicide, je l'ai écrite en pleurant comme un enfant;--aura-t-elle près du lecteur l'effort nerveux qu'elle a produit sur moi?
* * * * *
_Mercredi 13 avril_.--Un homme politique disait, ce soir, au fumoir de la princesse, que la principale cause de nos désastres en 1870, avait été un rapport de l'archiduc d'Autriche, affirmant à l'Empereur, que la mobilisation de l'armée prussienne ne pouvait être opérée que le 10 août,--et elle avait été faite le 31 juillet.
* * * * *
Une bien jolie ouverture de roman naturaliste, racontée ce soir par Manet. Un modèle qu'il fait poser, lui a confié qu'à treize ans, elle avait perdu sa grand'mère, qu'on l'avait fait monter dans l'unique voiture de deuil, avec un vieux parent, et que ce vieux parent l'avait _dévirginisée_, dans le trajet au cimetière.
* * * * *
_Mercredi 26 avril_.--Quand j'entre, on cause de la caricature faite par Pailleron dans sa pièce, de Caro, de Caro que je viens justement de pourtraire, mais d'une manière toute voilée dans le souper de LA FAUSTIN. Il arrive quelques instants après, la figure décomposée, la bouche en fer à cheval, et si troublé, qu'il me donne, ce qu'il ne faisait jamais, une poignée de main,--poignée de main qui me gêne.
* * * * *
Gérome parlait, ce soir, de Meissonier, peignant le grand Empereur, et s'assimilant tellement à son modèle, qu'il faisait des études d'après lui-même, revêtu de la redingote historique, et même à l'état de nature, persuadé qu'il était de la même taille, de la même conformation physique.
A ce propos un mot invraisemblable que rapporte Augier, un jour où celui-ci, trouvant le peintre, en Empereur tout nu, avec un suspensoir, lui disait:
--Est-ce que tu as quelque chose?
--Non... mais au fait, est-ce bien authentique que l'Empereur portât un suspensoir?
* * * * *
Je trouve que les honnêtes femmes de la société, qui sont vraiment vos amies, au lieu de s'acharner à vous chercher une épouse, feraient bien mieux de vous découvrir une aimable maîtresse.
* * * * *
_Samedi 30 avril_.--Anecdote racontée par Camille Rousset.
Le général Sébastiani, ayant fait échouer l'attaque des Anglais contre Constantinople, le sultan Sélim lui dit:
--Qu'est-ce que tu veux, je t'accorderai tout ce que tu demanderas.
--Alors je demanderai à Sa Hautesse de voir le Harem.
--C'est bien, tu le verras.
Quand la visite fut terminée, le sultan dit au général Sébastiani:
--As-tu remarqué une femme qui t'ait plu?
--Oui, répondit le général, et il lui en désigna une.
--C'est bien,--fit encore le sultan.
Et le soir le général Sébastiani recevait sur un plat d'orfèvrerie, la tête coupée de la femme, avec un message conçu à peu près en ces termes.
«En qualité de musulman, je ne pouvais t'offrir à toi, chrétien, une femme de ma religion, mais comme cela, cette femme sur laquelle tu as jeté le regard, tu es sûr qu'elle ne sera plus à personne.»
* * * * *