Journal Des Goncourt Deuxieme Serie Troisieme Volume Memoires D

Chapter 17

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Dina portait le mourant sur son lit, où il ne parlait plus, n'ouvrait plus les yeux, avait seulement des contractions nerveuses des bras et des mains. Et le médecin n'arrivant pas, un interne mandé de l'hôpital, déclarait à Mme de Nittis, que mon ami avait tout le côté gauche paralysé. C'était une congestion cérébrale.

J'arrive à cette triste habitation, à cette maison qui m'a toujours semblé une maison de malheur. Mme de Nittis, dépeignée, un caraco mal boutonné sur une camisole, une jupe attachée de travers, de l'égarement dans les yeux, va incessamment d'un bout à l'autre du long salon, tombant un moment sur un fauteuil ou sur un canapé, qu'elle trouve en son chemin, se relevant aussitôt, et reprenant son éternelle promenade, avec des pieds qui traînent et qu'on sent las, et qui marchent toujours. Elle va donc ainsi, sans trêve et sans repos, poussant des: «Oh, mon Dieu!» qui ont l'air de lui déchirer la poitrine; prononçant des paroles douloureuses, avec, au dessus de sa tête, ses deux bras relevés dans un geste désespéré; disant des choses, de la voix étrange et un peu de l'autre monde, qu'ont les femmes parlant dans un rêve.

Et soudain, et à tout moment, la femme disparaissant dans la pièce voisine, où l'on entend un bruit sec, le bruit de ses genoux qui cognent le plancher, suivi du bruissement de baisers.

Elle me fait entrer dans cette pièce, une petite chambre blanche, décorée d'éventails japonais, et que les deux bougies allumées éclairent d'une lueur rose, parmi le jour crépusculaire. Alors, je l'ai vu, le pauvre cher ami, et jamais je n'ai vu la mort jouer le sommeil et un sommeil aussi souriant: un sommeil auquel il ne manquait pour vous tromper, que le soulèvement et l'abaissement de la poitrine sous le drap.

«Ça c'est vraiment par trop féroce!» s'écrie la malheureuse femme, se plantant devant vous, avec une interrogation folle des yeux et de la bouche, et sur votre silence, reprenant sa course, le dos baissé. Et ce sont, sortant d'elle, espacées par de longs silences, des phrases comme celles-ci: «L'amour des autres, non, non, ça ne ressemblait pas au nôtre... le monde ne peut pas savoir... c'est cependant bien simple... moi je n'ai pas de famille... lui était comme moi... nous étions tout l'un pour l'autre.» Et quelques moments après: «Oui, toute ma vie, toutes mes pensées, toutes mes actions, tout... ça allait toujours à lui... ça cherchait toujours à lui être agréable... à lui plaire même, quand j'achetais un bout de ruban... et ce sera chez moi, ainsi jusqu'à l'agonie, jusqu'à l'agonie!»

Et des phrases amenées par on ne sait quoi: «Il disait qu'il avait la bouche si amère!» Puis encore des ressouvenirs anciens, des détails d'une ascension au Vésuve, qui reviennent dans des paroles n'ayant plus de suite, n'ayant plus de sens. Et là dedans une phrase recommençant ainsi qu'une litanie: «Ah, nous sommes bien malheureux!»--une phrase qu'elle répète plusieurs fois de suite, et que la dernière fois on n'entend plus, que comme si elle la soupirait.

Enfin nous persuadons à la malheureuse femme de se coucher auprès de son enfant, resté toute la journée dans ces tristes choses, afin qu'il n'ait pas peur, s'il venait à se réveiller.

Et je me jette sur un canapé, pour veiller le mort, en compagnie de Mme Techener, la femme du libraire, une parente de Mme de Nittis.

* * * * *

_Vendredi 22 août_.--À une heure du matin, tombe dans la maison, un commis de Borniol, l'homme des pompes funèbres.

Au matin, l'impression est navrante dans la sereine indifférence de la nature, et le joyeux éveil de toutes les bêtes de la maison, qu'il aimait tant: les oies, les canards, les poules, la chèvre, et quand je descends prendre une tasse de café dans la salle à manger, son joli petit chat blanc vient prendre position sur le collet de ma jaquette, ainsi qu'il avait l'habitude de le faire, pendant le déjeuner de son maître.

Mme de Nittis qui a passé cinq ou six fois, cette nuit, devant nos yeux, comme un fantôme, fait sa rentrée dans le salon, et reprend son va-et-vient inlassable. Après deux ou trois tours, elle s'arrête soudain, et dit lentement avec des yeux, où l'espérance a l'air de sourire au milieu des larmes: «Ce matin... j'ai cru pourtant que ça allait n'être pas vrai!» Et allant et venant, elle murmure: «Ce matin, c'est singulier... je ne pouvais pas rassembler mes idées... mais ça revient... oui, oui, elles rentrent en place.» Puis soudainement, et comme si elle trouvait sous ses pieds un trou, un précipice, elle se met à crier: «Ah! je suis perdue... Qu'est-ce que je vais devenir?» Et comme on lui dit qu'il faut songer à son enfant, vivre pour lui: «Ah! sans lui, fait-elle, on se coucherait par terre comme un chien galeux... et que la maladie... que la mort vienne... elle serait la bienvenue!»

À neuf heures et demie, Alexandre Dumas arrive et le prix du convoi et de l'enterrement arrêté, nous allons signer l'acte de décès à la mairie de Saint-Germain.

En sortant de la mairie, Dumas me demande, avec une certaine gentillesse, de manger un morceau avec lui, et nous déjeunons dans un café quelconque, où, tout le temps du déjeuner, Dumas me parle curieusement de Girardin, et me conte une réponse qu'il lui a faite.

Un jour Girardin, exaspéré de la nullité de son fils, lui aurait dit: «Il m'aurait fallu un fils comme vous!--Les fils comme ça... voyez-vous, répondait Dumas, il faut les faire soi-même!» Et là-dessus, Dumas part pour jeter un coup d'oeil à la propriété, dont il vient d'hériter de Leuven.

Mais de retour à la maison, voici l'embaumeur et son aide, et de l'endroit où je suis dans le salon, tout en ne voyant pas ce qui se passe dans la pièce voisine, je commence à pâlir si visiblement, qu'on me renvoie dans le jardin.

Et je vais m'asseoir dans un coin, que le mort aimait, là où il y a une guérite en toile, une chaise longue en sparterie, un hamac: dans ce coin, dont il avait fait une espèce d'atelier, en plein air.

À son arrivée à Saint-Germain, il y peignait son dernier tableau ou plutôt sa dernière esquisse, et qui devait faire le pendant à son «Déjeuner dans le jardin» de l'année dernière. Cette esquisse qu'il avait abandonnée, lorsque sa vue avait commencé à se brouiller, il me la montrait, mardi dernier, au milieu des pots de confitures et des bocaux de _pickles_, confectionnés, ces jours derniers, par sa femme, et dont, un moment, dans une enfantine gaîté, il me faisait voir les jolies colorations, sentir les arômes piquants.

Cette nuageuse esquisse représente sa femme en robe blanche, couchée dans un hamac, mais presque perpendiculairement, et comme debout. Dans cette originale pose, elle conte au petit Jacques, assis à côté d'elle, dans un fauteuil de paille, elle conte une de ces histoires merveilleuses, qu'elle imagine si joliment.

Ce soir retour à Paris, et visite de bureaux de journaux, où je sollicite un peu de bruit autour de ce mort illustre.

* * * * *

_Samedi 23 août_.--Dans un des bureaux de rédaction, où j'avais été hier, et où à peine remis de l'émotion de l'embaumement, j'avais dit qu'il m'était impossible de rédiger une note, on m'avait demandé: «Était-il grand ou petit?--Brun ou blond?--Était-il gai ou triste?» J'avais eu l'ingénuité de répondre au rédacteur qui me posait ces questions: «C'était une nature gaie, et la gaieté du pauvre garçon avait quelque chose de charmant, quelque chose de la gaieté enjouée et spirituelle d'un personnage de la comédie italienne.» Ce matin, j'ouvre le journal, et je lis que M. de Goncourt regardait de Nittis comme un personnage de la comédie italienne. Ah! ce que j'ai souffert de cette inconcevable interprétation de mes paroles!

En arrivant à Saint-Germain, je trouve aujourd'hui la malheureuse femme, comme calmée, apaisée, pacifiée. Les yeux presque secs, et soigneusement peignée, elle marche toujours dans le long salon, mais lentement, régulièrement, presque processionnellement, ainsi que marchent dans le choeur d'une église, les chantres, auxquels elle ressemble par derrière, avec son fichu noir, apparaissant comme un capuchon sur le dos d'un moinillon.

Elle marche les bras croisés, ses mains soutenant ses bras, dont elles se délient par des mouvements d'abandon. Elle continue aussi, en allant et venant, à parler, mais d'une voix éteinte, et avec des intermittences, et ressemblant de plus en plus à une voix d'une personne qui rêve tout haut: «Il ne faut pas que je pleure...» Et presque aussitôt: «Non, voyez-vous... quand je m'assieds... je pense à des choses auxquelles il ne faut pas penser... et quand je marche, quand je parle... je ne pense pas.»

Elle se tait longtemps, puis regardant alors du côté de la bière, qui doit partir demain matin, elle répète avec un accent impossible: «Mais quand il ne sera plus là... quand il ne sera plus là!»

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_Dimanche 24 août_.--Dans le petit salon, où elle tenait ses jours, le mardi, Mme de Nittis est assise, les yeux vitrifiés, les lèvres blanches, dans une immobilité automatique, avec des gestes, quand il faut en faire, semblant un effort, avec des paroles, quand elle veut en dire, si basses, qu'il est besoin d'approcher l'oreille d'elle.

Et cependant, elle veut assister à tout, à tout.

La mort de cet homme de trente-huit ans, de ce garçon si aimable et si ingénieux à vous faire du plaisir et de la joie chez lui, de ce peintre, si _peintre_, a rencontré une sympathie bien naturelle, et c'est merveilleux et touchant, le luxe des fleurs déposées sur son cercueil.

La voici à l'église, où elle a demandé qu'il n'y eût pas de chant, et où, je crois, une galanterie de l'ambassadeur d'Italie a fait envoyer des chanteurs. Et bientôt c'est une admirable voix chevrotante de vieillard--est-ce Tamberlick--que je sens mettre en elle, une inquiétude, une anxiété, la crainte de se trouver mal, de ne pouvoir aller jusqu'au bout. Je fais ouvrir par le sacristain la porte d'une balustrade, et aussitôt qu'elle a jeté son eau bénite, elle peut sortir et gagner, avec Mme Claretie, sa voiture de deuil, où elle fait monter Jacques près d'elle.

Nous sommes à la porte du caveau provisoire, devant lequel, elle se tient la tête renversée en arrière, les yeux fermés, les lèvres murmurantes de paroles d'adoration, dans une pose d'aveugle, ayant étendues devant elle, et agitées de mouvements convulsifs, ses mains gantées de laine noire: des mains tragiques.

Aux dernières paroles du prêtre, elle craint de s'évanouir, et sans se retourner, retirant derrière elle le petit Jacques, et appuyée sur ses épaules, de ses bras croisés autour de son cou, la veuve avec l'orphelin, dessine soudain le plus gracieux et le plus attendrissant groupe sculptural.

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_Lundi 8 septembre_.--Morel, le cocher de la princesse, bataillant avec elle, pour qu'on ne vende pas un vieux cheval, s'écrie: «Comment la princesse peut-elle avoir l'idée de se défaire du dernier cheval, que nous ayons... auquel on a présenté les armes!»

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_Mercredi 10 septembre_.--Il vient aujourd'hui une école de petites filles de Saint-Denis, jouer dans le parc de la princesse. C'est curieux, le côté laidement vieux de ces petites filles, elles semblent avoir été conçues dans l'ivresse du vin, les batteries de l'amour, la folie bestiale d'un rut alcoolisé. Ce ne sont plus les gentilles petites filles du peuple d'autrefois: elles ont l'air d'enfants de la Salpêtrière.

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_Dimanche 14 septembre_.--Parcouru hier les MALHEURS DE JUSTINE, de De Sade. L'originalité de l'abominable livre, elle n'est pas pour moi dans l'ordure, la cochonnerie féroce, je la trouve dans la punition céleste de la vertu, c'est-à-dire dans le contrepied diabolique des dénouements de tous les romans et de toutes les pièces de théâtre.

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_Dimanche 28 septembre_.--Je relisais aujourd'hui LUTÈCE, de Henri Heine, et j'y trouvais que le Français ne demandait pas l'égalité des droits, mais l'_égalité des jouissances_. Je crois que l'heure présente donne fièrement raison à cette pensée, écrite en 1830.

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_Mardi 7 octobre_.--Je retrouve, de retour de Néris, et d'autres lieux transalpins, je retrouve mon petit Daudet, toujours souffrant.

Ce soir éclate une amusante discussion entre le mari et la femme, à propos de Michel Montaigne.

La femme soutient que, lorsque son mari lit les ESSAIS, il n'est plus le Daudet qu'elle connaît, il n'est plus père, c'est un Daudet _racorni_. Et la voilà qui s'élève contre la bassesse de la philosophie du philosophe du Midi, le terre-à-terre égoïste de sa doctrine, le vilain pessimisme qui se dégage de sa prose. «Il est abominable, il est abominable avec ses appréciations sur la femme!» s'écrie-t-elle, et malgré les objections, la défense timide de son Alphonse, elle continue à tomber Michel, avec le doux entêtement et la parole placide, qu'elle apporte dans la contradiction.

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_Mardi 14 octobre_.--Je reçois aujourd'hui une lettre de l'Odéon, m'annonçant qu'on va prochainement y remonter HENRIETTE MARÉCHAL. Dieu le veuille! Car je suis un peu inquiet pour les années qui viennent. Si je tombais malade, si quelque grosse dépense relative à ma maison m'advenait. Mes dix mille livres de rente réduits à neuf par les impositions, avec le prix de la vie actuelle, et dans une grande installation comme la mienne, c'est vraiment bien peu d'argent. Ah! les gens raisonnables peuvent me dire: «Vous n'aviez qu'à placer les 200 000 que depuis dix ans vous avez mis en bibelots...» Mais si j'avais été raisonnable à leur image, est-ce bien sûr que j'aurais eu le talent, qui me les a fait gagner.

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_Jeudi 16 octobre_.--J'ai été longtemps, et je suis encore tourmenté par le désir de faire une collection d'objets à l'usage de la femme du XVIIIe siècle, une collection des _outils_ de son travail,--et une petite collection qui tiendrait dans le dessous d'une vitrine de la grandeur d'une servante. Il faudrait avoir la navette en porcelaine de Saxe la plus extraordinaire, la paire de ciseaux la plus précieusement orfévrée, le dé le plus divin, etc., etc. J'avais bien débuté par le petit nécessaire en or de la vente Demidoff, qui a l'air d'avoir été ciselé sur un dessin d'Eisen, mais j'en suis presque encore, dans ma collection, à ce nécessaire.

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_Vendredi 17 octobre_.--L'affreux et bourgeois ensemble d'art au Louvre que la collection Thiers, avec sa vaisselle de table d'hôte d'Allemagne, ses copies de Raphaël à l'aquarelle, le collier de perles de Madame. Et vraiment dans les objets chinois et japonais, rien de supérieur.

Pendant que dans la salle des dessins français, j'étais arrêté devant le «Couronnement de Voltaire», de Gabriel Saint-Aubin, qu'enfin, ils se sont décidés, je puis dire sur mes objurgations, à exposer, un monsieur qui le regardait admirativement, comme moi, et qui était Beurdeley fils, me dit que son père avait vendu 8 000 francs à M. Thiers, la plus belle pendule en marbre, qu'il avait jamais possédée. Il s'étonnait de ne l'avoir pas retrouvée, et moi il me semblait, aussi, que mon regard n'avait pas rencontré le petit cabinet en laque, de la vente Montebello, acheté pour son compte, par Mallinet, 2 700 francs.

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_Mercredi 29 octobre_.--Hier, à ce qu'il paraît, à la suite d'une paraphrase de son professeur sur Schopenhauer, le jeune Daudet a eu, le soir, une attaque de sensibilité, une crise de larmes, demandant à son père et a sa mère: «si vraiment, la vie était comme ça..., ça valait la peine de vivre!»

Et le lendemain matin, le petit frère, dans l'oreille duquel étaient restés des mots, qui étonnent la pensée enfantine, passait tout le déjeuner, à vouloir savoir ce qu'on devenait, quand on était mort. Ah! dans le monde, il se prépare, en ce moment, des _tristes_, et c'est fini de la rigolade de la jeunesse d'autrefois.

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_Jeudi 30 octobre_.--Aujourd'hui Mme Daudet a été à la _Belle-Jardinière_, avec l'intention d'acheter un paletot pour son grand fils. Là, elle y voit des capotes en gros drap bleu, aux palmes et aux boutons d'or, avec une patte et trois plis dans le dos. Elle demande à un commis, si elle ne pourrait pas en avoir une pour son fils?

--Oh!--fit, avec un sourire, le commis--c'est pour les lycées de jeunes filles!

«Des capotes de soldats!... de vraies capotes de soldats,--s'écrie Mme Daudet,--celles qui auront porté cela ne seront jamais des femmes!»

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--Une curieuse révélation qui m'est faite, ce soir, sur les cartons exposés dans les tirs. Les plus terrifiants seraient ceux de rastaquouères à épouses légères. Ils sont exposés comme épouvantails, non pour ceux qui auraient l'intention de les tromper, mais pour ceux qui seraient tentés de parler trop haut de leur cocuage.

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_Dimanche 2 novembre_.--_Jour des Trépassés_.

Comme chez la plupart des hommes et des femmes, que je vois s'aimer, il manque ce lien inexprimable de la liaison d'esprit, qu'il y avait entre mon frère et moi; et comme ces tendresses de la chair, toutes passionnées qu'elles soient, sont inférieures à ce qui nous unissait.

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Il y a des jours, où Barbey d'Aurevilly m'apparaît comme un personnage de Byron, un Lara joué à Montparnasse, par un de ces acteurs qui représentent les pairs de France, avec un mouchoir à carreaux bleus d'invalide.

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Le petit Zézé Daudet est vraiment doué picturalement, et a d'étonnants yeux de coloriste. J'ai vu d'autres enfants de son âge, dessiner, et dessiner aussi bien que lui, mais je n'en ai pas vu faire des ciels, des colorations d'orage, des feux d'artifice de soleil couchant, enfin se livrer à des barbouillages, ressemblant mieux à la marbrure brouillée d'une palette de peintre de talent.

Et sa mère me faisait lire deux ou trois lignes de lui, où il disait que la chose qu'il aimait surtout c'était la _couleur orangée_: des lignes tout à fait surprenantes, où l'enfant confessait son adoration de la couleur, dont Fromentin parlait avec une voix presque religieuse.

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_Lundi 8 novembre_.--Ces jours-ci, j'ai eu vraiment une jouissance d'esprit et de coeur, à me plonger dans un paquet de lettres de mon frère, retrouvé chez Louis Passy, un paquet de lettres de sa jeunesse, et qui me remontrent, en pleine lumière, des morceaux de notre vie, à demi effacés, et comme sortant tout à coup du brouillard, qu'apportent les années aux souvenirs d'un vieux passé.

Ces vieilles lettres ont même rejeté ma pensée, je ne sais comment, à des années plus anciennes, que celles qu'elles racontaient.

Elles ont évoqué chez moi, tout vivant et tout réel, le souvenir de ma blonde petite soeur Lili. Je l'ai revue, en cette année 1832, quand elle est venue avec la nourrice, me chercher à la pension Goubeaux, pour fuir le choléra. Je la vois la chère petite, aux yeux si bleus, aux cheveux si blonds, ne voulant pas s'asseoir à côté de moi, et se plaçant dans le fiacre, sur le rebord du bas de la portière, pour mieux me voir, pour mieux me manger des yeux, dans cette contemplation aimante, et comme agenouillée, qu'ont les enfants pour ceux qu'ils adorent. Pauvre enfant! la nuit suivante, dans la diligence qui nous emportait vers la Haute-Marne, elle était prise du choléra. Et pensez à ce voyage avec cette enfant mourante sur nos genoux, et mon père et ma mère n'osant s'arrêter dans un des villages ou une des petites villes, que nous traversions, dans la crainte de ne pas trouver un médecin qui sût la soigner. Nous arrivions seulement à Chaumont, quand elle était, pour ainsi dire, morte.

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_Mardi 18 novembre_.--Le haut de ma maison, je le bouscule, et jette à bas les cloisons, et cherche à faire des trois petites pièces du second sur le jardin, une espèce d'atelier sans baie, pour y installer, à la sollicitation de mes amis de la littérature, une _parlote_ littéraire, le dimanche.

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_Jeudi 20 novembre_.--Tout le monde des lettres est décidément malade. Belot arrive chez Daudet avec son teint de gros garçon bien portant, et le voilà qui, à table, tire, de la poche de son gilet, des gouttes amères de noix vomique. Car il sort de chez Hardy, qui lui a dit que ses maux d'estomac avaient amené chez lui un gonflement, lui ayant fait remonter le coeur, et lui donnaient le sentiment d'un asthme.

Il veut passer tout l'hiver en Italie... il partira aussitôt qu'il aura de l'argent... il laissera son roman et le reste... et il se décidera tout à coup, comme ça, dans l'heure du réveil... au moment où il fume son premier cigare, et où il se garderait bien de lire une lettre... Oui, le soir, il s'embarquera, à dix heures,--il est très bien avec le chef de gare, qui lui donnera un compartiment pour lui tout seul--et il prendra du chloral... et il dormira jusqu'au matin... et quand il se réveillera... il se réveillera dans du soleil, dans de la gaieté.

À cette perspective, l'homme des colonies se retrouve en Belot, et il y a vraiment en sa personne, un peu de la jouissance sensuelle d'un homme de l'équateur, soudainement jeté dans une contrée de bananiers.

Est-ce curieux? cet homme qui, dans la souffrance, a des sensations distinguées, assaisonnées de remarques et de réflexions presque littéraires, lorsqu'il écrit, est absolument dénué de littérature, et ne se doute pas du tout de ce qui fait la beauté d'un livre.

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À propos des curieux dessins de costumes, enlevés à la plume et lavés d'une rapide aquarelle par Boquet, pour la confection des costumes de l'ancienne Académie royale de Musique, Nuitter me racontait, que le plus grand nombre de ces dessins avaient autrefois été donnés aux enfants des employés des Menus-Plaisirs, qui s'amusaient à les découper.

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_Samedi 29 novembre_.--En feuilletant des lettres de ma mère, adressées à ma tante de Courmont, à Rome, et qui me sont communiquées, avec une lettre de mon frère, par la belle-fille de Mme de Courmont, je trouve cette lettre de ma mère, qui me reporte à un morceau ennuyeux et triste et douloureux de ma vie passée, qu'on voulait pousser à des choses, pour lesquelles j'étais bien peu fait.

«Edmond, chère Nephtalie, travaille toujours avec courage chez l'avoué, ce qui me fait un extrême plaisir. Puisse-t-il continuer et se mettre à même d'être, un jour, avocat à la Cour de cassation. Cette carrière est désirable sous tous les rapports, et d'ailleurs que faire, ne voulant pas entrer dans une administration, ce que je conçois bien.»

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_Dimanche 30 novembre_.--Mme Michelet est venue m'apporter, aujourd'hui,--pour la collection des livres contemporains avec autographes, que je m'amuse à faire,--est venue m'apporter un devoir de Michelet, corrigé par Villemain. C'est vraiment un curieux autographe.

Des cheveux tout blancs, une figure toute jeune, une voix légèrement voilée: c'est le portrait de l'aimable femme.

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--Dans la vie moderne actuelle, avec l'exiguïté des demeures, c'est bien difficile, de faire durer éternellement les chapelles des morts, les chambres d'agonie, qu'on veut toujours conserver, telles qu'elles étaient, lorsque a sonné la dernière heure d'une personne aimée;--et ces jours-ci, ç'a été pour moi une véritable tristesse, quand j'ai entendu les coups de pioche, jetant à bas les cloisons de la chambre de mon frère, et détruisant cette espèce de survie d'un être cher, parmi les objets et les choses de son entour, brutalement démolis.

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