Journal Des Goncourt Deuxieme Serie Troisieme Volume Memoires D
Chapter 16
Je parle, par exemple, du japonisme, et ils ne croient exister de cet art, que quelques bibelots ridicules, qu'on leur a dit être le comble du mauvais goût et du manque de dessin. Les malheureux, ils ne se sont pas aperçus à l'heure qu'il est que tout _l'impressionnisme_ est né de la contemplation et de l'imitation des _impressions claires_ du Japon. Ils n'ont pas davantage observé que la cervelle d'un artiste occidental, dans l'ornementation de n'importe quoi, ne conçoit qu'un décor placé au milieu de la chose, un décor unique ou un décor composé de deux, trois, quatre, cinq détails se faisant toujours pendant et contrepoids, et que l'imitation par la céramique actuelle, du décor jeté de côté sur les choses, du décor non symétrique, entamait la religion de l'art grec, au moins dans l'ornementation.
Enfin, j'ai là un bouton de fer, le bouton attachant la blague à tabac d'un Japonais à sa ceinture, un bouton, où en dessous de la patte d'une grue absente, d'une grue volant en dehors du médaillon niellé, se voit seulement le reflet de cette grue dans l'eau d'une rivière, éclairée par un clair de lune. Le peuple chez lequel l'ouvrier, un ouvrier-poète a des imaginations pareilles à celle-ci, ne croyez-vous pas, que ce peuple puisse être proposé comme professeur d'art aux autres peuples?
Et quand je disais que le japonisme était en train de révolutionner l'optique des peuples occidentaux, j'affirmais que le japonisme apportait une _coloration_ nouvelle, un _système décoratoire_ nouveau. enfin si l'on veut une _fantaisie poétique_ dans la création de l'objet d'art, qui n'exista jamais dans les bibelots les plus parfaits du moyen âge et de la renaissance.
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_Mercredi 23 avril_.--Du bruit, beaucoup de bruit. Cela fait entrer en vous des espérances déraisonnables, et la griserie de vos espérances s'évanouit devant la décevante réalité. «Vous savez, on a retiré... oui, à 4 000!» me dit le secrétaire de Charpentier, gonflé par le succès du livre. Eh bien, tout cela fait une douzaine de mille! C'est très honorable, mais ce n'est pas l'_inattendu_, cet inattendu que je n'ai jamais rencontré dans ma vie.
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_Jeudi 24 avril_.--La pensée taquinante d'un temps d'arrêt dans le succès, le sentiment que la vente s'arrête.
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_Samedi 26 avril_.--Tristesse ce matin. Les attaques littéraires n'agissent pas sur le coup. Elles empoisonnent l'individu attaqué, au bout d'un certain nombre d'heures, d'un certain nombre de jours, et je commence à en sentir l'effet.
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_Mardi 29 avril_.--À dîner, avenue de l'Observatoire, Mistral définissant assez joliment Daudet, il le proclamait l'homme de la désillusion et de l'illusion, du scepticisme de vieillard et de la crédulité enfantine.
Et là-dessus, il se mettait à nous parler de son procédé de travail, de ce facile labeur de poète méridional, qui consiste dans la confection de quelques vers, fabriqués aux heures crépusculaires, à l'heure de l'endormement de la nature: le matin, dans les champs, selon Mistral, étant trop plein du bruyant éveil de l'animalité.
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_Vendredi 2 mai_.--Maintenant que le _Figaro_ a dit à mon propos: «Tue!» tous les autres journaux, grands et petits, crient: «Assomme!» et c'est sur toute la ligne un éreintement général.
Je crois avoir raconté quelque part, que tout enfant, mon père m'emmenait dans un cabinet de lecture du passage de l'Opéra, puis après avoir parcouru les journaux, me laissait presque toujours, sur ma demande, enfoncé dans la lecture d'un roman, où, en ce temps, il était éternellement question de palicares héroïques. Et au bout d'une heure ou deux, de marche et de contremarche sur le boulevard des Italiens, en politiquant avec d'anciens compagnons d'armes bonapartistes, mon père venait me rechercher pour une grande promenade avant dîner.
Ce cabinet de lecture où j'ai été _imaginativement_ si heureux, tout enfant, ce cabinet de lecture, qui est resté à peu près ce qu'il était, en ces vieilles années, c'est là où je lis tous les jours les attaques et les férocités contre l'auteur de CHÉRIE.
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_Samedi 3 mai_.--Je relis aujourd'hui les LIBRES PENSEURS de Veuillot. C'est sublime, comme dédain du nombre, comme révolte d'un seul contre toute une société et tout un temps.
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J'ai reçu, ces jours-ci, une lettre de faire-part m'annonçant la mort d'une cousine, complètement perdue de vue, depuis nombre d'années.
C'est drolatique, le souvenir que réveille chez moi, cette lettre bordée de noir. J'étais encore un enfant, mais un enfant à la pensée déjà préoccupée du mystère des sexes et de l'inconnu de l'amour. Je passais quelques jours de vacances chez cette cousine nouvellement mariée, et qui était jeune et jolie et blanche comme une Flamande. Le ménage me traitait sans conséquence, et à toute heure, qu'il fût couché ou non, je pénétrais dans leur appartement. Un matin que j'allais demander au mari de m'attacher des hameçons à une ligne, j'entrais dans leur chambre à coucher sans frapper. Et j'entrais, au moment où ma cousine se trouvait la tête renversée, les jambes relevées et écartées, le derrière soulevé sur un oreiller--et son mari tout prêt à faire acte de mari. Une bousculade des deux corps, dans laquelle le rose derrière de ma cousine disparut si vite, que j'aurais pu croire à une hallucination... mais la vision cependant me resta. Et ce rose derrière, sur un oreiller à grandes dents festonnées, fut jusqu'au jour, où je connus Mme Charles, le doux et excitant spectacle que j'avais le soir, avant de m'endormir, sous mes paupières fermées.
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_Lundi 5 mai_.--De quelque _aes triplex_ qu'on soit muré, l'attaque journalière creuse en l'homme de lettres, le petit trou noir que fait la goutte d'eau dans le rocher. Mais voilà qu'au milieu de mon navrement m'arrive une lettre réconfortante. Elle contient cette phrase sortie, dit le correspondant, d'une des plus jolies bouches de Paris: «Nous devons empêcher nos maris de lire CHÉRIE, ça leur en apprend trop sur notre passé!»
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_Mardi 6 mai_.--L'éreintement devient international. La _Fanfulla_ de Rome déclare, dans un article colère, que ma sénilité me fait voir des fantasmagories dans le vrai.
Au fond, c'est un _tolle_ européen contre mon roman. On ne veut pas que la jeune fille des livres appartienne à l'humanité. Il la faut _insexuelle_, comme je l'ai dit dans ma préface. Eh bien! non, on ne donnera pas l'image de la jeune fille, si on n'indique pas les troubles physiques qui la traversent, un instant.
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_Mercredi 7 mai_.--Un enragement intérieur, qu'apaisent les douceurs du jardin et des marches violentes... qui se mettent au pas, dans le sentier des roses entr'ouvertes. Oui, l'amertume de la vie de ces jours, les petits tressaillements nerveux de la bouche, les filtrées de bile dans l'estomac, les envies de brutalités, les appétits de duels: tout cela s'adoucit et s'endort au milieu des arbres et des fleurs, comme sous un liniment.
Longuement, j'analyse le crucifiement de l'homme qui fait un livre, qui n'est pas le livre de tout le monde, parce qu'il est bon, je crois, qu'on sache le menu et le détail des souffrances qu'il a eu à endurer, et combien peut-être un peu de gloire posthume est payé du vivant de l'auteur.
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_Samedi 10 mai_.--Dialogue d'hier à la porte de chez moi.
--Monsieur de Concourt y est-il?
--Il vient de sortir à l'instant même! répond Pélagie à l'inconnu.
--Ah! fait l'inconnu qui ajoute: Est-on sûr de le trouver demain matin? Et il laisse sa carte.
C'était Banville. Commentaires de Pélagie sur l'air sérieux du visiteur. Je suis très bien avec lui, mais dans la disposition de mon esprit, et avec les méchants potins de Paris, on ne sait jamais. Et toute la nuit, imaginations extravagantes et tragiques, fabrication de la tenue composite d'un monsieur, qui ne sait pas s'il doit s'attendre à une gifle, ou à une amicale poignée de main.
On sonne, Banville s'avance vers moi, avec le sérieux d'un notaire d'une pantomime des Funambules, et me dit solennellement: «Mon cher, je viens vous demander, le rôle d'HENRIETTE MARÉCHAL pour Mlle Hadamard.»
Ah zut alors! Est-ce bête, ai-je envie de lui dire, de m'avoir fait travailler l'imagination comme ça, à propos d'une chose aussi bête.
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_Lundi 11 mai_.--L'on ne peut se rendre compte de l'anxiété douloureuse, où vous met l'appréhension continuelle de vous trouver mal, la menace incessante de syncopes. Ça arrête toute activité, toute recherche, toute note. On a peur de sortir de chez soi... l'on tremble de déranger quelqu'un, en mourant chez lui.
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_Mardi 13 mai_.--Dans une société, on reconnaît les gens bien élevés à une chose assez simple; ils vous parlent de ce qui vous intéresse.
Aujourd'hui c'est M. de Rémusat qui m'en a fait faire la remarque. Il me connaît très peu, et c'est le seul homme du dîner de Brébant, qui me cause de mon livre, récemment publié. Il est vrai qu'à sa suite, Spuller se met à m'en parler... aimablement, mais comme d'un livre, dont l'auteur lui échappe, lui est fermé, lui est peu intelligible. Seulement un chapitre l'a frappé, il est tout étonné, qu'un romancier ait réussi un récit historique de trois générations de militaires. Cet étonnement, je l'avais déjà remarqué chez un vieil universitaire.
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_Mercredi 14 mai_.--Je lisais, ce matin, dans un grand journal: «Des _maniaques_ collectionnent des porcelaines de Chine et de Saxe, mais ils se rendent parfaitement compte qu'il n'y a pas de plus belle porcelaine au monde, que celle que fait actuellement Sèvres.» Ah! c'est un fameux âne en céramique, celui qui a écrit ces lignes!
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_Jeudi 15 mai_.--Dans ma tête, quand il n'y a pas l'effort de la rédaction ou l'excitation de la causerie, c'est maintenant comme un _embruinement_. La cervelle est bien parfois traversée par une pensée lumineuse, mais si rapide que je ne puis la fixer: cette pensée, on pourrait la comparer à la phosphorescence qui court sur la crête d'une vague.
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_Vendredi 16 mai_.--Un membre de la Chambre des députés de Belgique a dernièrement accusé la littérature française, et moi en particulier, d'avoir corrompu sa patrie. Elle est bonne! corrompre la Belgique, ce pays, où après dîner chez des bourgeois, vos honnêtes amphitryons ne trouvent rien de plus moral, que de vous emmener passer la soirée au b...
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_Dimanche 18 mai_.--Je suis dans un tel état de nervosité, que les articles, qui parlent--en bien ou en mal de moi, il m'est impossible d'y apporter l'attention tranquille, l'épellement reposé, qu'il faut pour lire, j'en perçois en gros l'éloge ou l'injure, mais je ne les ai pas vraiment lus.
Pierre Gavarni me parle, ce soir, de dédicaces laudatives de Champfleury, mises en tête des livres envoyés à son père, et même de tentatives d'abouchement qui n'ont pas réussi... ça expliquerait un peu le jugement sévère du critique sur les dessins du peintre, dont le _chic fait rire_.
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_Jeudi 22 mai_.--Il y aurait à dénoncer une série de bonnes blagues, inventées par de prétendus émetteurs d'idées, et dans lesquelles, au bout de quelque temps, coupent les gens d'esprit; ainsi la théorie que les eaux-fortes, pour l'illustration des livres, ne doivent pas avoir le caractère d'art qu'on leur demande, quand elles ne font pas partie d'un volume.
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_Vendredi 23 mai_.--Après une soirée, passée chez Daudet avec Mistral, je m'endors dans la voiture découverte, qui me mène au chemin de fer.
Quand je me réveille sur la place de la Concorde, sous un ciel d'un bleu noir, sans étoiles, et ou mortuairement brillent six ou huit flammes électriques, dans de hauts lampadaires, j'ai, une seconde, le sentiment de n'être plus vivant, et de suivre une _Voie des Âmes_, dont j'aurais lu la description dans Poe. Mais aussitôt, c'est l'avenue de l'Opéra, ce sont les boulevards, avec les enchevêtrements de milliers de voitures, la bousculade des trottoirs, les populations tassées au haut des tramways et des omnibus, le défilé à pied ou en voiture de cette innombrable humanité d'ombres chinoises, sur les lettres d'or des industries des façades; avec dans la nuit l'éveil agité et pressé, le mouvement, la vie d'une Babylone.
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_Samedi 24 mai_.--Dans ce moment-ci, c'est curieux, comme par tous les journaux, court et se reproduit, avec amour, la thèse contre l'originalité en littérature. On déclare péremptoirement, que tout en littérature a été déjà fait par un autre, que rien n'est neuf, qu'il n'y a pas de _trouveurs_. Ils ne veulent pas, ces bons critiques,--et cela avec une colère enfantine, ils ne veulent pas de génies, d'esprits originaux. Ils sont tout prêts à déclarer que la Comédie de Balzac est un plagiat de l'Odyssée, et que tous les mots de Chamfort ont dû être dits par Adam, dans le Paradis terrestre.
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Mme Sichel racontait, ce soir, que sa famille, après la Révolution, avait vécu du brûlement d'un meuble, en bois doré, que dans le petit appartement occupé par elle, on brûlait par petits morceaux, dans un petit poêle en fonte. Le meuble avait donné 1 500 francs d'or. Ils étaient vraiment dorés, les meubles de ce temps!
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_Mardi 27 mai_.--La SAPHO de Daudet est le livre le plus complet, le plus humain, le plus beau qu'il ait fait... le livre méritant le nom de chef-d'oeuvre.
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_Dimanche 8 juin_.--Pour rendre la nature, Théophile Gautier faisait seulement appel à ses yeux. Depuis, tous les sens des auteurs ont été mis à contribution pour le rendu en prose d'un paysage. Fromentin a apporté l'oreille, et fait son beau morceau sur le silence dans le désert. Maintenant c'est le nez qui entre en scène: les senteurs, l'odeur d'un pays, que ce soit le carreau de la Halle ou un coin de l'Afrique, nous les avons avec Zola, avec Loti. Et vraiment tous deux ont de curieux appareils olfactifs, Loti avec son nez sensuel, Zola, avec son nez de chien de chasse, et ses petits frémissements, qui ont quelque chose du chatouillement d'une muqueuse sous le passage d'une mouche.
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_Jeudi 12 juin_.--Je lisais, ces jours-ci, dans un article de Bonnetain sur le Tonkin, un portrait de fumeur d'opium, dont la pupille extrêmement dilatée, et la pâleur _ivorine_, me font penser que je ressemble ou du moins que je ressemblais, ces années, tout à fait au fumeur d'opium de Bonnetain. N'ayant jamais fumé d'opium, ce serait donc l'intoxication des très forts cigares que j'ai fumés, toute ma jeunesse.
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Ce soir au dîner des _Spartiates_, Raoul Duval qui avait fait sa rentrée à la Chambre, dans la journée, disait qu'il en était sorti tout triste, trouvant la droite plus inintelligente, la gauche plus commune que jamais. Au milieu du dîner, quelqu'un s'écrie: «La nuance! oh, la nuance... elle est morte à l'heure qu'il est en France... Et la nuance, c'était toute la France, toute sa distinction... le don rare, en un mot, qu'elle seule avait parmi toutes les nations.»
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_Jeudi 19 juin_.--Je trouve, ce soir, Daudet en ses contractions de visage et ses remuements de jambes, disant qu'il a en plein ses douleurs.
--Vous souffrez, mon ami?
--Oui, toujours... c'est vraiment atroce la continuité de la douleur, et la perspective de cette continuité... autrefois, le lit c'était une espérance... maintenant c'est redoutable de surprises... j'ai besoin de me relever, il faut que je marche pour user ma douleur... Je souffre, voyez-vous, tout ce qu'il est possible de souffrir... tenez parfois, dans le pied, c'est comme si un train de chemin de fer me passait dessus... Ah! il me tarde d'être à Néris.
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Je suis revenu ce soir, de Saint-Gratien, avec Primoli, et nous causions en chemin de fer, des cruels moments qu'on passe avec les êtres, dont l'intelligence est entamée, nous parlions de ces désespoirs énervés, de ces colères intérieures, de ces fuites de la maison, à la suite desquelles on bat la campagne, en coupant les fleurs avec sa canne!... et nous confessions, en même temps, les tendresses maternelles qui vous viennent pour ces pauvres créatures, nous rendant si malheureux.
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Ces épouvantables chaleurs m'enlèvent toute activité, tout ressort, toute faculté d'accomplir n'importe quoi. Comme en un pays de la soif, je ne songe qu'à boire, et gonflé d'eau rougie, je passe la journée sur mon lit, dans une somnolence qui est comme un demi-évanouissement. Et tard, bien tard, très tard, quand je me lève pour aller manger, mal éveillé, quelque chose dans un restaurant quelconque de Paris, il me semble à moi-même, que je suis un somnambule qui dîne.
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_Vendredi 27 juin_.--Ce soir, un général étranger racontait, qu'avant 1866, Bismarck lui parlant de ses projets et faisant allusion au Roi, son maître, dans une langue bien irrespectueuse, lui disait: «Je conduirai la _charogne_ au fossé, il faudra bien qu'elle le saute!»
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_Mercredi 9 juillet_.--Où l'on retrouve l'amateur. En lisant ces jours-ci les journaux de toutes couleurs, indiquant les précautions qu'il y avait à prendre contre le choléra, je n'ai eu qu'une crainte, non la crainte de mourir, mais la crainte, si je mourais, que mes dessins, mes broderies, mes délicats bibelots, fussent perdus, abîmés, anéantis par la désinfection, faite d'autorité.
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_Dimanche 13 juillet_.--J'ai des idées particulières sur le choléra. Je crois qu'il vient maintenant en visite chez nous, tous les ans, mais qu'il se produit, seulement, lorsqu'il rencontre certaines conditions climatériques ou atmosphériques, que l'on ignore encore. Les années de choléra, j'ai été frappé par un certain bleu _neutralteinte_, bleu violacé, qu'il me semble retrouver dans le ciel, cet an. Maintenant je ne sais pas, si le développement du choléra ne correspond avec des malaises de certaines plantes, de certains arbres. Les platanes, cette année-ci, ont une maladie, ne l'avaient-ils pas les autres années de choléra?
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_Mercredi 23 juillet_.--Sur le perron de Jean-d'Heurs, dix heures du soir.
Un ciel tout zébré de noir, et au milieu duquel il éclaire, parmi les senteurs écoeurantes des orangers, parmi le bruit, comme brisé, de jets d'eau las. Il me semble vivre, un moment, dans les fonds fauves d'une de ces vieilles toiles, dont les maîtres vénitiens entourent un couple d'amoureux, pâlement enfiévrés, et aux lèvres, aux regards de sang.
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Il est des femmes qui, avec des formes menues et des apparences délicates, ont des santés de portefaix.
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_Lundi 28 juillet_.--À relire ces épreuves d'En 18... mon premier bouquin, j'ai parfois des colères, contre le _non vrai_ du livre, qui me font jeter les feuilles imprimées par terre, et les repousser du pied, loin de moi... Puis, je vais les rechercher.
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_Vendredi 8 août_.--Une cousine me parlait de la liberté de paroles des femmes du grand monde, de vingt ans, comparée à la liberté de paroles des femmes de trente ans. Son frère, qui se trouvait là, citait cette phrase, à lui dite par une de ces femmes, à brûle-pourpoint et sans invite à la chose: «Connaissez-vous le jeu de _frotte-nombril_?»
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_Lundi 11 août_.--Aujourd'hui par une percée, dans la verdure de l'_Allée de ceinture_, on voyait la campagne dans un ensoleillement de la blancheur des choses chauffées à blanc, et sur les champs moissonnés, l'entre-croisement des javelles dorées, apparaissait comme un délicat travail, de paille tressée.
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Il y un certain nombre d'hommes à Paris qui doivent tout à leurs fournisseurs, et dont la valeur est uniquement faite du nom de leur tailleur, de leur bottier, de leur chapelier. Ne se plaignent-ils parfois, les malheureux, de payer cher!
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_Mardi 10 août_.--Comment va de Nittis?
--Bien pauvrement!
C'est Louise, la cuisinière qui me répond dans le vestibule de la maison de Saint-Germain.
Presque aussitôt j'entends, montant de l'escalier, une voix anhélante qui me dit: «Ah! c'est vous... c'est vous... je viens!»--et je vois mon pauvre de Nittis, avec la figure d'un vilain jaune, et une inquiétude hagarde des yeux, dont j'ai peur.
Nous nous asseyons sur un canapé du salon, et il me raconte ses troubles de la vue. «Oui, dit-il, avec la voix gémissante des personnes très faibles, oui, dans ce que je lisais, c'était comme s'il y avait des manques... tenez... ainsi que les trous que fait dans une feuille de papier, un coup de fusil chargé à plomb... J'ai averti le médecin... ça pouvait être, n'est-ce pas, l'effet de la digitale... il a changé le régime... ça a été mieux... mais un jour que j'avais été peindre une étude ici, tout près... il faisait un temps comme aujourd'hui... tout à coup il m'a semblé voir des nuages de mouches... mais vous avez été en Angleterre, vous avez vu un certain _brouillard noir_, qu'il fait là... Eh bien, c'était ça dans mes yeux... Ah! j'ai eu peur... c'est que vous savez, un moment le médecin d'ici ne savait pas, si je n'avais pas toutes les maladies... il croyait à une maladie de la moelle épinière, rapport à mes yeux... enfin ces jours-ci, il m'a rassuré, il pense qu'il n'y a que la chose du coeur.»
Comme je disais, quelques instants après, à de Nittis:
--Vous qui aviez une santé dont j'étais jaloux... c'est cette bronchite d'il y a deux ans?
--Cette bronchite, reprenait-il, non... c'est la fatigue de toute ma vie... c'est ma jeunesse passée dans la campagne à peindre sans manger... ce sont les demi-journées passées en Angleterre à peindre dans le brouillard... c'est, c'est...»
Quelques minutes avant de partir, affaissé à côté de moi, il laisse échapper à voix basse: «Voyez-vous, quand on est une fois détraqué, comme je le suis, on ne se remet pas.»
Je m'en vais navré, emportant de mon pauvre ami, l'impression d'un être frappé à mort.
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_Jeudi 21 août_.--Il y avait à peine quelques heures, que je venais d'écrire ces tristes impressions, quand j'ai reçu ce télégramme: _Venez vite, M. de Nittis mort subitement._
À la gare de Saint-Germain, je tombe sur Dina, qui part pour acheter à Paris des effets de deuil, tout faits pour sa maîtresse. La pauvre fille me raconte dans son baragouin, entrecoupé de sanglots, cette soudaine mort de Nittis. Il s'était réveillé à sept heures, elle lui avait posé derrière le cou, les quatre ventouses que lui faisait poser son médecin de là-bas; mais ce jour, les ventouses avaient mal pris, et le malade était un peu nerveux. Il s'endormait cependant, se réveillait à huit heures et demie, s'habillait complètement, quand il se plaignait d'avoir dans la tête, des choses qui lui faisaient mal. La femme de chambre le peignait au peigne fin, et pendant qu'elles le peignait, voyant sa tête ne plus se soutenir, s'affaisser, tomber, elle lui demandait ce qu'il avait, s'il souffrait toujours. De Nittis lui répondait d'abord par des geignements, des soupirs douloureux, en se touchant le front, puis tout à coup s'écriait: «Ah! ah!... j'ai un vide dans ma tête... je me meurs!»