Journal des Goncourt (Deuxième série, premier volume) Mémoires de la vie littéraire

Part 8

Chapter 83,680 wordsPublic domain

_Mercredi 9 novembre_.--Ce soir, je me cogne contre Nefftzer, qui m'emmène boire un verre d'_aff-aff_ chez Frontin. Nous descendons dans la cave, hantée par les démocrates. Nefftzer a déjà l'animation, l'expansion de quelques chopes, et son rire de la Souabe est formidable.

Sur un mot que je dis de Victor Hugo, le voici à se débonder sur l'homme, qu'il a beaucoup pratiqué à la Conciergerie, du temps qu'Hugo venait, tous les jours, dîner avec ses fils et Vacquerie. Il me parle de sa complète inconscience en fait de nourriture: «Proudhon, dit-il, et un autre de mes amis, s'étaient rationnés à des dîners qui coûtaient dix sous. Notez que pour ces dix sous, on avait trois plats; mais quels plats! On avait du vin, mais quel vin! Moi je fais la distinction des bonnes et des mauvaises choses, mais je me résigne aux mauvaises. Lui, Hugo, rien! Je me rappelle, un jour, où il était en retard, et où nous ne l'attendions plus. Nos restes avaient été jetés dans un coin: un infâme _arlequin_, un mélange de choses, comme de la blanquette de veau et de la raie au beurre noir... Eh bien, Hugo s'est jeté là-dessus. Nous le regardions avec stupéfaction... et vous savez qu'il mange comme Polyphème.»

«Très amusant, alors Hugo, c'était au moment de l'élection du Président, j'occupais la meilleure chambre, la chambre arrangée pour Beauvallon. On se tenait chez moi. Hugo venait y caresser de paroles Proudhon, mais au fond, Proudhon avait pour lui le mépris qu'il aurait eu pour un musicien.»

«Ma chambre là, ça servait à tout. Un jour il y eut un fort dîner. Crémieux avait apporté du vin de Constance, qu'il tenait de Rothschild, en qualité de juif. Mme Hugo se mit à parler, à parler un peu trop, je n'oublierai jamais le regard impossible à rendre, par lequel Hugo l'a tout à coup foudroyée, l'a réduite au silence.»

«Autrefois, quand Hugo venait à LA PRESSE, je ne le reconnaissais jamais à première vue: l'idée que j'avais du grand poète ne concordait pas, dans le premier moment, avec le monsieur que j'avais sous les yeux!... Oui, figurez-vous l'aspect d'un _fricoteur_, d'un étudiant de trentième année... il n'était pas soigné... et puis sa manie de porter des sous-de-pied étroits, et des pantalons gris-perle, remplis de taches, avec toujours un habit noir.»

«Quand je l'ai revu en Belgique, c'était un autre homme, on aurait dit un vieux capitaine de cavalerie... Mais, il faut le reconnaître, qu'il s'agisse de l'ancien ou du nouvel Hugo, il a toujours eu une séduction dans l'accueil, une grâce de politesse charmante... Je me rappelle que quand nous allions chez lui, avec nos femmes, il n'en laissait pas partir une, sans lui mettre sur le dos son châle ou sa capeline. Chez un autre, c'eût été ridicule: chez lui, c'était si bien fait!»

Il est dix heures et demie, et selon l'ordonnance de la Défense nationale, un garçon éteint le gaz, et apporte une chandelle sur la table. Le sous-sol a pris la physionomie d'un de ces cafés souterrains, où j'ai soupé à Berlin.

Alors la pensée et la parole de Nefftzer montant et s'élevant, il reprend: «Moi je suis germain, complètement germain, je défends seulement la France par devoir, mais je ne m'abuse pas... Le jour n'est peut-être pas loin, où vous reverrez une République phocéenne, un grand-duché d'Aquitaine, un grand-duché de Bretagne... C'est la Saint-Barthélemy, soyez-en persuadés, qui amène, en ce moment, la fin de la France... si la France était devenue protestante, c'eût été à tout jamais la grande nation de l'Europe... Voyez-vous, dans les pays protestants, il y a une gradation entre la philosophie des classes supérieures et le libre examen des classes inférieures... en France, entre le scepticisme du haut et l'idolâtrie du bas, il y a un trou, un abîme... croyez que c'est cela qui tue la France.»

Dans le café devenu obscur, envahi par les ténèbres, de cette grosse face jordanesque, rougeoyante sous la lumière crue de la chandelle, qui en fait saillir la chair épaisse et verruqueuse, de ce baragouin, par moments, incompréhensible, de cette parole rétive, qui sort comme d'éructations, s'échappent des pensées pleines de profondeur, des ironies, des paradoxes, presque de génie.

Il finit, en déclarant tout haut, que M. de Bismark est le premier des hommes d'État de tous les temps, se demandant toutefois, s'il eût fait de si grandes choses, ayant rencontré les difficultés et les circonstances contraires, que trouva Pitt.

Et il se fait rapporter de l'ale et du porter, disant que c'est à la bière qu'il doit son sommeil de toutes les nuits.

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_Jeudi 10 novembre.--C'est général, comme dans ces temps-ci, tout le monde que je vois, a un besoin instant de tranquillité d'âme, de repos d'esprit, de fuite de Paris. Tous disent: «Aussitôt ce que ça va être fini, je pars» et l'on désigne un coin de France, un morceau de campagne vague, où loin de Paris et de tout ce qui le rappelle, l'on pourra, de longues heures, ne plus penser, ne plus réfléchir, ne plus se souvenir.

Il se pourrait bien que ce grand 89, que personne, même parmi ses adversaires, n'aborde dans un livre, qu'avec toutes sortes de salamalecs, ait été moins providentiel pour les destinées de la France qu'on ne l'a supposé jusqu'ici. Peut-être va-t-on s'apercevoir que, depuis cette date, notre existence n'a été qu'une suite de hauts et de bas, une suite de raccommodages de l'ordre social, forcé de demander à chaque génération un nouveau _sauveur_. Au fond, la Révolution française a tué la discipline de la nation, a tué l'abnégation de l'individu, entretenues par la religion et quelques autres sentiments idéaux. Et ce qui avait survécu de ces sentiments idéaux, notre premier sauveur, Louis-Philippe l'a achevé avec la phrase de son premier ministre: «Enrichissez-vous»; et notre second sauveur, Napoléon III, avec son exemple et celui de sa cour, qui disait: «Jouissez.» Puis, quand toutes les religions désintéressées des âmes étaient mortes, on faisait, par le suffrage universel, du vote destructif et désorganisateur du bas de notre société, la véritable souveraineté française.

89 eût pu inaugurer le gouvernement d'un autre peuple, d'un peuple aimant sérieusement la liberté et l'égalité, d'un peuple instruit, _jugeur_, de libre examen, mais pour le tempérament sceptique, blagueur et _gogo_ de la France, 89 me semble destiné à devenir le régime mortel.

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_Vendredi 11 novembre_.--Le blessé est en faveur. Je vois, passant le long du boulevard Montmorency, une dame promener, dans sa voiture découverte, un blessé en capote grise, en bonnet de police. Elle est tout yeux pour lui, elle remonte à chaque instant la fourrure sur ses jambes; des mains de mère et d'épouse se promènent, le temps entier de la promenade, sur sa personne.

Le blessé est devenu un objet de mode. Il est pour d'autres un objet d'utilité, un paratonnerre. Il défend votre immeuble de l'invasion des populations suburbaines; il vous sauve, dans l'avenir, de l'incendie, du pillage, de la réquisition prussienne. Quelqu'un me racontait qu'une personne de sa connaissance avait monté une ambulance--huit lits, deux sœurs, et charpie, et bandes, et tout l'et caetera pour les pansements--rien n'y manquait. Malgré cela, aucun blessé ne pointait à l'horizon. L'homme de l'ambulance restait plein d'inquiétude pour son immeuble. Que fit-il, il alla à une ambulance, favorisée de blessés, et versa 3000 francs, oui 3000 francs, pour qu'on lui en cédât un.

Je désire vivement la paix, je désire bien égoïstement qu'il ne tombe pas d'obus dans ma maison et mes bibelots, et cependant je marchais triste, comme la mort, le long des fortifications. Je regardais tous ces travaux qui ne devaient pas protester contre la victoire allemande, je sentais à l'attitude des ouvriers, des gardes nationaux, des soldats, à ce que l'âme des gens confesse d'eux, autour d'eux, je sentais que la paix était signée d'avance, et telle que l'exigerait M. de Bismarck, et je souffrais bêtement comme d'une déception, d'une désillusion sur le compte d'un être aimé! Quelqu'un me disait, ce soir: «Les gardes nationaux, nous n'en parlons pas, n'est-ce pas? La ligne lèvera la crosse en l'air. La mobile tiendra un petit peu. Les marins tireront sans conviction. Voilà comme on se battra si on se bat.»

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_Samedi 12 novembre_.--Que la postérité ne s'avise pas d'en conter aux générations futures, sur l'héroïsme du Parisien en 1870. Tout son héroïsme aura consisté à manger du beurre fort dans ses haricots, et du rosbif de cheval au lieu de bœuf, et cela sans trop s'en apercevoir: le Parisien n'ayant guère le discernement de ce qu'il mange.

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_Dimanche 13 novembre_.--Au milieu de tout ce qui resserre et menace la vie, dans ce moment, il y a une chose qui la soutient, la fouette, la fait presque aimer: c'est l'émotion. Passer sous ces coups de canon, se risquer au bout du bois de Boulogne, voir comme aujourd'hui la flamme sortir des maisons de Saint-Cloud, vivre dans ce continuel émoi d'une guerre vous entourant, vous touchant presque, frôler le danger, être toujours le cœur un peu battant vite: cela a sa douceur, et je sens, lorsque ce sera fini, qu'il succédera, à cette jouissance fiévreuse, de l'ennui bien plat, bien plat, bien plat.

... Ce soir, dans la sonorité d'une nuit de gelée, s'entend sur tout le rempart, à chaque instant répété, en sa mélopée saisissante: «Sentinelles, prenez garde à vous!» dans le bruit continu de coups de canon, pareils à des fracas et des écroulements de foudre en des montagnes lointaines.

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_Lundi 14 novembre_.--Me promenant dans la ruine du bois de Boulogne, j'ai la curiosité de voir les maisons du Parc des Princes.

Toutes ont été abandonnées par les propriétaires, et les jolis jardins sont émaillés de pioupious, et dans la verdure des arbres verts, le rouge garance contraste avec la blancheur des marbres de l'habitation de la Tourbey, que j'ai dû acheter... Je pousse devant moi, et vais à l'aventure, à travers les terrains vagues qui commencent la campagne de la banlieue. Ce ne sont que maisons, à la grille laissée grande ouverte par la visite d'un franc-tireur; maisons aux carreaux cassés, d'où volettent, au dehors, des lambeaux de petits rideaux, tout grippés par la pluie. Ici, pendent sur le trou d'une porte absente, les brindilles d'une plante grimpante; là, le vide de la niche d'un chien garde le vide d'une vacherie délaissée.

Mais parmi ces bâtisses, il en est une qui me parle, je ne sais pourquoi. Une bâtisse fabriquée avec des démolitions de toutes les sortes et de toutes les époques, une bâtisse où l'on sent qu'un étrange et cocasse Parisien, après en avoir été l'architecte, y a pris ses invalides. Je pénètre dans la cour, toute encombrée de choses hétéroclites, parmi lesquelles je distingue une baignoire d'enfant, et un immense chapeau de paille: un chapeau de philosophe champêtre, un chapeau d'inventeur. Une moitié de vieille porte Louis XV m'introduit dans l'unique pièce du rez-de-chaussée. Les meubles sont en marmelade, un buffet, éventré, n'a plus des panneaux qui le fermaient que des filandres de bois, pendant comme des ficelles.

Chose surprenante! au milieu de la dévastation qui a fait rage en ce pauvre logis, dans un coin, sur une chaise, la seule restée intacte, est posé à plat, entr'ouvert, un vieux livre à tranche rouge, le livre tel qu'il a été laissé par le propriétaire, après sa dernière lecture.

Le ciel est gris de gros nuages qui semblent des tourbillons de cendre, les coteaux de Saint-Cloud sont d'un bleu noirâtre, et la ruine du château paraît déjà une ruine de cent ans. Cela, au milieu des fumées rousses de quatre ou cinq incendies autour de l'église, je le regarde, par dessus les blancheurs des tombes d'un cimetière, dont le mur, déchaperonné, a été converti en barricade et garni de sacs de terre, tandis que les rafales de vent font claquer les persiennes de fenêtres ouvertes des maisons désertes. J'ai un âpre, presque un cruel plaisir, à me promener dans cette désolation, dans cette mort des choses, à travers une bise qui vous remplit les yeux de larmes.

... Il y a je ne sais quoi de réconfortant à battre le pavé, dans cet aboiement, faisant retentir le boulevard, sous les voix de crieurs: «La Reprise d'Orléans par l'Armée de la Loire», oui, je ne sais quoi de réconfortant, à marcher comme dans une résurrection de Paris.

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_Mercredi 16 novembre_.--Le plaisir chez les femmes maigres se traduit par un spasme nerveux; chez les femmes grasses, par une espèce de convulsion. Chez les premières c'est plutôt un allongement, un étirement, chez les secondes un resserrement, une contraction.

La _petite mort_ met sur la figure des unes de l'extatisme, sur celle des autres de l'apoplexie.

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_Vendredi 18 novembre_.--Une nuit de cauchemar passée avec les absents, avec ceux que la mort ou l'exil a retranchés de ma vie. Mon frère était condamné à mort, pour une cause dont je n'avais pas la conscience bien exacte dans mon rêve. J'allais trouver Sainte-Beuve, pour qu'il me donnât une lettre de recommandation. Je l'attendais longtemps dans une immense pièce, remplie de porcelaines de Saxe. Cela m'intriguait de trouver une si grande pièce dans sa petite maison, et encore de découvrir au critique un goût que je ne lui connaissais pas. Enfin je le voyais arriver avec ce petit pas _trotte-menu_, ce sourire finement spirituel, avec lesquels il faisait son entrée dans un salon, et il passait près de moi, en me jetant un regard, où je ne voyais pas d'yeux, et il ressortait par une autre porte. Alors je songeais à m'adresser à la princesse Mathilde, que je ne rencontrais pas chez elle, mais dans un bâtiment ressemblant à un Hôtel de ville de l'étranger. C'était sans doute le ressouvenir dans mon sommeil, qu'elle était à Mons. Elle m'accueillait avec ce doux sourire triste du regard, que sa figure, un peu rude, prend à certaines heures... C'est étonnant, comme parfois la vision spirituelle du rêve vous donne le délicat portrait de la physionomie des gens! La princesse me disait que l'Empereur n'était plus empereur, qu'il ne pouvait rien pour mon frère... et mon rêve finissait dans l'incohérence bête des rêves, et une anxiété que le réveil ne dissipait pas tout de suite.

... Les canons ont chacun leur son, leur timbre, leur résonnement, leur _boum_ ronflant, ou strident, ou sec, ou fracassant. Je suis arrivé à reconnaître avec certitude le canon du Mont-Valérien, d'Issy, de la canonnière du Point-du-Jour, de la batterie Mortemart. Je ne parle pas de la pièce marine de mon rempart, parce que, le jour, elle remue toutes les portes, comme si un coup de vent s'engouffrait dans la maison, parce que, la nuit, elle me secoue dans mon lit, comme un léger tremblement de terre.

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_Samedi 19 novembre_.--Ici on gonfle un ballon captif, et j'aperçois Nadar, se remuant, se démenant, sous une casquette d'officier de marine, dans un raglan à l'enveloppement militaire.

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_Dimanche 20 novembre_.--Du haut de la butte Mortemart, j'entendais une fillette dire à ses petites amies, en montrant Saint-Cloud: «Elle y est toujours, notre maison... la dernière près de ces arbres... la voyez-vous?»

C'est la consolation du moment. Petits et grands viennent, de temps en temps, donner un coup d'œil à leur immeuble aimé. L'autre jour, un monsieur, que je ne connaissais pas, me demandait la permission de voir, d'une de mes fenêtres, la baie de son atelier, situé à Sèvres.

Ce soir, je rencontre le jeune Frédéric Masson, enterré dans sa capote de mobile. Lui, qui datait les lettres qu'il m'écrivait du collège, des brumaire et des messidor du calendrier républicain, je le trouve fort dégrisé de la république, des républicains, des soldats démocrates. Il se plaint que, lorsqu'il marchait avec Goubie en avant, ses frères n'emboîtaient point le pas. Et de sa mauvaise humeur contre le présent, un peu remonte à 89, et amène une baisse sensible de son lyrique enthousiasme d'autrefois pour la première république. Il est un symptôme. Je suis persuadé que beaucoup de jeunes gens ayant en eux-mêmes semblablement à Masson un grain d'exaltation révolutionnaire, sont en train de devenir des réactionnaires.

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_Mardi 22 novembre_.--Dans le grand bois, où les tristesses de l'automne se mêlent aujourd'hui aux tristesses de la guerre: pas un promeneur, pas un errant, pas même un volètement de petit oiseau, seulement la plainte des vents, dans laquelle résonnent les répercussions des chassepots de la rive droite.

Je suis seul, et j'ai dans la mémoire et dans les yeux, la pâleur des nombreux soldats malades, que je viens de voir passer sur des cacolets. Je vais, à travers le triste abatis, à des arbres, sous lesquels je me suis assis avec mon frère, sous lesquels je l'ai vu si triste. Ils sont morts aussi, les arbres... Des coupes de bouleaux s'étendent devant moi, et font, avec leurs troncs blancs, comme des coins de cimetière... Sur la route abandonnée, les semelles de vieux souliers se mêlent, dans la boue, aux branchages desséchés.

Près de la cascade, je côtoie un campement sous bois, une agglomération de masures, de cabanes, de huttes, fabriquées pittoresquement de fragments de planches, de morceaux de zinc, de terre battue, avec leurs portes de branches tournant sur des gonds de lianes, et avec leurs fenêtres faites d'un morceau de vitre trouvé par aventure. Le café de la Cascade, le café des noces parisiennes, est une ambulance. Le lac supérieur a été mis à sec, et mon pas fait envoler des nuées d'oiseaux, cherchant des vers dans la vase. Plus d'eau cascadante, et dans l'espèce de boue restée dans le bassin, des soldats, encastrés dans les anfractuosités du rocher, lavent leurs chemises sales.

La pluie a cessé, un jour net, clair, cristallin, nettoyé de toute vapeur, dessine d'une manière presque aiguë les petites villas étagées sur les collines, et la masse rectiligne du Mont-Valérien, derrière lequel se couche le soleil dans un admirable effet. Le ciel pâlement bleu et pâlement jaune semble le lit d'un grand fleuve desséché, dont les langues bleues sont de l'eau, les langues jaunes du sable, ayant, à la marge, de gros et lourds nuages blancs, crêtés d'or en fusion.

Spectacle militaire de la fermeture:--sonneries de clairons,--essoufflement des attardés,--gros souliers des soldats flaquant dans la boue,--chevaux que les conducteurs des voitures prennent par la bride,--bousculades d'entrants et de sortants, déjà vagues dans la nuit qui commence.

Et bientôt le noir des deux portes fermées, sur un morceau de ciel roux, zébré de nuages violets, et dans l'air les quatre grands bras détachés du pont-levis remonté sur le bleu nocturne du crépuscule.

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_Mercredi 23 novembre_.--En ce siège, on éprouve de l'ennui, comme dans du tragique qui n'aboutirait pas.

Veuillot, il a ce que peu d'écrivains possèdent! La lecture de ses articles donne à ses lecteurs une espèce d'alacrité. Du reste, l'ironie de son talent n'a jamais étalé un plus grandiose, un plus dédaigneux mépris pour les hommes et les choses du présent.

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_Jeudi 24 novembre_.--Mme Burty me disait, aujourd'hui, que sa blanchisseuse lui avait affirmé que la nourriture de son cheval lui coûtait 13 francs par jour.

Le chiffonnier de notre boulevard, qui, dans le moment, fait queue à la halle pour un gargotier, racontait à Pélagie qu'il achetait, pour son gargotier, les chats à raison de six francs, les rats à raison d'un franc, la chair de chien à raison d'un franc cinquante, la livre.

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_Vendredi 25 novembre_.--Jamais, il me semble, les effets de l'automne n'ont été aussi beaux que cette année: cela tient, peut-être, à ce que je les regarde plus qu'en aucun temps, et que j'ai toujours les yeux fixés sur l'horizon prussien.

Ce soir, je ne pouvais me lasser de regarder cette broussaille à perte de vue, teintée en ces tortils morts, de la couleur rose des bruyères, et les coteaux d'un âpre violet, et les maisons de Saint-Cloud, au blanc bleuâtre indescriptible, fait par les fumées de l'éternel incendie, qui couve depuis un mois. Et ce paysage de coloriste avait, pour ciel, un ciel de feu rouge cerise, enfermant dans des cernées, deux ou trois taches étranges de bleu pâle, du bleu que Lessore jette sur la faïence de ses assiettes.

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_Samedi 26 novembre_.--Aujourd'hui, c'est le dernier jour des portes ouvertes. Demain, Paris finit aux remparts, et le bois de Boulogne ne sera plus parisien.

Je veux, avant qu'il ne disparaisse, peut-être, m'y promener toute la journée, et me voici ce matin, dans le chemin tournant, surmonté de l'homme à la lunette, jetant aux passants: «Qui veut voir les Prussiens, on les voit très bien, messieurs, rendez-vous compte?» A tout moment il faut sauter des grands fossés, des remblais garnis de fascines... La porte du Pré Catelan est ouverte, des canons sont rangés sur sa pelouse, et les artilleurs font signe de passer au large. Du Pré Catelan, je pousse au Jardin d'Acclimatation, par ce joli chemin côtoyant un ruisseau sous des arbres verts. Là, une bande d'enfants, de femmes, brise, casse ces pauvres arbres, qui restent, après leur passage, avec des arrachis blancs, des branches pendantes à terre, des tortils de bois révolté: un saccagement qui dévoile l'amour de la destruction de la population parisienne. Un vieil homme de la campagne qui passe par là, et qui aime les arbres, comme la vieillesse, lève les yeux au ciel, douloureusement.

Dans la dévastation générale, la grande île seule, préservée par l'eau qui l'entoure, garde intacte et sans blessures, ses arbres, ses arbrisseaux, sa propreté anglaise. Au bord du lac, près de ce bord si couru, se promène seul, un long prêtre maigre, lisant son bréviaire.

Je me hâte pour l'heure de cinq heures, pour l'heure de la rentrée.

La pelouse, qui va de la butte Mortemart à la porte de Boulogne, est toute couverte de mobiles, qui vont y camper la nuit. C'est pittoresque, toute cette multitude bleuâtre, toutes ces petites tentes blanches, soldats et tentes se dégradant jusqu'en bas, en homuncules et en petits carrés microscopiques, au milieu de fumées de _popotes_, qui font un vrai nuage à l'horizon, et d'où se détachent les grands arbres des côtés, avec des tournures d'arbres de portants de coulisses, et où perce, tout au fond, un rien de l'architecture de Saint-Cloud, lumineusement diffuse, comme un édifice d'apothéose, au moment de la tombée de la toile.

Cinq heures sonnent. On se presse. On se bouscule. Il y a un encombrement de caissons d'artillerie. Un pauvre vieil homme prend peur, à côté de moi, sur le pont-levis, et tombe dans le fossé. Je le vois remonter sur les épaules de quatre hommes, inerte; la tête bringue-ballante. Il s'est cassé la colonne vertébrale.

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_Lundi 28 novembre_.--Cette nuit je suis réveillé par la canonnade. Je monte dans une chambre d'en haut.