Journal des Goncourt (Deuxième série, premier volume) Mémoires de la vie littéraire
Part 7
Là, c'est un encombrement, une mêlée, une confusion de gens de toutes sortes, que trouent, à tout moment, des gardes nationaux, la crosse en l'air, et criant: «Vive la Commune!» L'édifice tout noir, avec l'heure, qui marche insouciante sur son cadran déjà allumé, à ses fenêtres grandes ouvertes, avec au dehors les jambes ballantes des blousiers, qui y figuraient le 4 septembre. La place: une forêt de crosses de fusils relevées, aux plaques brillantes sous la pluie!
Sur les visages, on sent la douleur de la capitulation de Bazaine, une espèce de fureur de l'échec d'hier au Bourget, en même temps qu'une volonté colère et héroïquement irréfléchie de ne pas faire la paix.
Des ouvriers, en chapeau rond, écrivent, au crayon, sur des portefeuilles crasseux, une liste que leur dicte un monsieur. J'entends parmi les noms, ceux de Blanqui, de Flourens, de Ledru-Rollin, de Mottu. «Ça va aller maintenant,» s'écrie un blousier, au milieu du silence consterné de mes voisins, et je tombe dans un groupe de femmes, parlant déjà peureusement du partage des biens.
A ce qu'il paraît, ainsi que me l'indiquaient les jambes sortant par les fenêtres de l'Hôtel de Ville, le gouvernement est renversé, la Commune établie, et la liste du monsieur de la place va être confirmée par le suffrage universel.
C'en est fait. On peut écrire à cette date: _Finis Franciae_... Les cris: «Vive la Commune!» éclatent sur toute la place, et de nouveaux bataillons se précipitent par la rue de Rivoli, suivis d'une voyoucratie vociférante et gesticulante... Dans ce moment une vieille dame qui me voit achever le journal du soir, me demande, ô ironie, si le cours des fonds publics est dans mon journal.
Après dîner, j'entends un homme du peuple dire à une marchande de tabac, chez laquelle je m'allume: «Est-il possible de se laisser rouler comme ça? Vous allez voir un 93, qu'on va se pendre les uns les autres!»
Le boulevard est tout noir. Les boutiques sont fermées. Le passant n'existe plus. Quelques rares groupes de gens, le doigt coupé par une ficelle au bout de laquelle il y a quelque mangeaille empaquetée, se tiennent dans la projection du gaz des kiosques, des cafés, dont les maîtres vont et viennent sur la porte, incertains s'ils doivent fermer. Le rappel bat, la générale bat, un vieux garde national apoplectique passe son képi à la main, criant: «Les canailles!» un officier de garde nationale appelle à la porte du Café Riche les hommes de son bataillon. Il circule le bruit que le général Tamisier est prisonnier de la Commune.
Le rappel continue avec fureur; pendant qu'un jeune garde national prend sa course au milieu de la chaussée du boulevard, criant à tue-tête: «Aux armes, nom de Dieu!»
La guerre civile, avec la famine et le bombardement; est-ce notre lot de demain?
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_Mardi 1er novembre_.--De la place de la Concorde, des pelotons de garde nationale s'avancent au petit pas vers l'Hôtel de Ville, regardés, derrière les fenêtres des Tuileries, par les bonnets de coton des blessés, mêlés aux voiles des sœurs. C'est la contre-manifestation de la journée d'hier, au milieu d'une foule, comme les journées de fête en jettent sur le pavé de Paris.
Par extraordinaire, on est très nombreux ce soir, chez Brébant. Il y a Théophile Gautier, Bertrand, Saint-Victor, Berthelot, etc., etc. Louis Blanc y fait sa première apparition avec son physique ecclésiastique, et dans une redingote qui joue la lévite.
Nécessairement la révolution d'hier est le sujet de la conversation. Hébrard, qui y a assisté dans l'intérieur de l'Hôtel de Ville, déclare qu'on ne peut avoir une idée de la crapuleuse imbécillité dont il a été témoin. Il a vu un groupe voulant porter Barbès: les bonnes gens ignoraient encore qu'il fût mort. «Pour moi, dit Berthelot, de très bonne heure, voulant savoir où nous en étions, j'ai été demander à une sentinelle de l'Hôtel de Ville:--Qui est là? qui gardez-vous?--Parbleu, m'a-t-il répondu, je garde le gouvernement de Flourens! Elle ne savait pas, cette sentinelle, que le gouvernement qu'elle gardait, avait été changé. Que voulez-vous, si la France en est là!...»
Louis Blanc reprend avec une parole douceâtre, lente à sortir, et qu'il retient, un moment, dans sa bouche, comme si c'était un bonbon délicieux: «Tous ces hommes d'hier se nommaient eux-mêmes, et à leurs noms, pour les faire passer, ils ajoutaient quelque nom connu, quelque nom illustre, ainsi qu'on met une plume à un chapeau.» Il dit cela, de son ton mi-pincé, mi-sucré, avec au fond l'amertume secrète du peu que son nom, si populaire en 1848, pèse sur les masses, et, il faut bien le reconnaître, du peu que les illustrations et les célébrités pèsent, aujourd'hui, sur une populace amoureuse du néant chez ses maîtres.
Et le petit Louis Blanc, à l'appui de son dire, tire de la petite poche de sa petite culotte une liste imprimée de vingt noms, soumise au suffrage des citoyens du cinquième arrondissement, pour la formation d'une Commune, qui est bien la réunion des inconnus les plus célèbres, avec lesquels aurait été jamais fabriqué un gouvernement, en aucun pays du monde.
A ce moment, Saint-Victor affirme tenir d'un ami de Trochu que le général se vante d'obtenir le débloquement de Paris dans quatorze jours.
Tout le monde de rire, et ceux qui connaissent la personne du gouverneur de Paris, de le peindre, comme une petite intelligence, appartenant aux idées étroites du militarisme, fermée à toute invention qui vient à se produire, à toute idée nouvelle, apportant aussi bien son _veto_ à une chose sérieuse qu'à une chose chimérique. Car le chimérique abonde, et il se trouve des gens qui veulent défendre Paris au moyen de chiens, auxquels on donnerait la rage, et qu'on lâcherait sur les Prussiens.
Alors Louis Blanc parle de l'idée d'un homme dont il s'est fait le promoteur, et qui voulait priver les Prussiens d'eau à Versailles, par la destruction de la machine de Marly et le dessèchement des étangs. Trochu a coupé la proposition par le mot: «Absurde.» Dorian, lui, était émerveillé de la conception.
Puis, entre un fabricant d'engins militaires, qui se trouve là, un officier d'artillerie, et Berthelot, c'est l'exposé d'une kyrielle d'inventions ou de produits, refusés par une raison, par une autre, le plus souvent sans aucune raison, de premier coup, par légèreté, par incompréhension. Il est question de fusées au carbone, d'un ballon devant rapporter par une _Correspondance-Journal_ avec la province, 600 000 fr. et dont le lancement attend encore l'autorisation. Louis Blanc dit: «A propos de l'absence de nouvelles, comme je m'en étonnais, Trochu m'a dit: Mais le gouvernement fait tout son possible, savez-vous qu'il dépense, par mois, 10 000 francs. Cela m'a stupéfait, 10 000 francs, pour une chose d'une si capitale importance, quand il faudrait en dépenser 100 000, 200 000, que sais-je, un million!»
De Trochu on passe au général Guiod, que Berthelot rend responsable de nos désastres, cet homme qui, non content de s'être opposé à la fabrication des chassepots, a refusé le canon du commandant Potier: «C'est bien simple, ajoute-t-il, depuis le commencement de la guerre, c'est une bataille d'artillerie, les canons prussiens portent à six ou huit cents mètres plus loin que les nôtres, ils se mettent à cent, deux cents mètres de notre portée, et nous démolissent tout à leur aise: les canons Potier rendaient la partie égale...» «Vous savez, dit le fabricateur d'engins, que pendant les huit jours d'arrêts, que le général Guiod a infligés au capitaine Potier, les deux mille hommes, dont il a la direction, n'ont pas travaillé, et, dans ce moment-ci...» Le fabricateur d'engins est interrompu par l'officier d'artillerie: «C'est comme pour les artilleurs, on dit qu'il n'y en a pas, dites donc qu'on n'en veut pas. Un de mes amis a présenté au général Guiod un ancien officier très capable. Savez-vous comment le général l'a reçu: «Monsieur, je n'aime pas le zèle intempestif!»
Berthelot reprend: «Oui, tout est comme cela, Nefftzer ne comprend pas mon exaspération, quand je vais le trouver, il ne voit pas ça dans le détail, comme moi, il ne touche pas, toute la journée, leur stupide entêtement. Et puis, qu'est-ce que ce décret qui rappelle les vieux retraités, quand on a besoin de jeunes, de capacités qui se développent, d'un général qui se révèle? Il fallait faire de petites sorties, des sorties commandées par des capitaines. Celui qui aurait fait le mieux, aurait été nommé colonel; et s'il s'était distingué plusieurs fois, général. Comme cela nous reformions nos cadres, nous établissions une pépinière d'officiers... Mais l'on garde l'avancement pour l'armée de Sedan, oui ce n'est pas une plaisanterie, pour l'armée de Sedan!»
Bah! lance un sceptique, on aura beau changer les officiers, ce seront toujours les mêmes... et l'on parle du prochain décès de la France, de son épuisement en cerveaux de valeur, de son état convulsif par lequel elle va, soubresautante, à la mort.
Pendant ce, Renan affaissé, les mains canoniquement croisées sur l'estomac, jette de temps en temps dans l'oreille de Saint-Victor, jubilant d'entendre du latin, des versets de la Bible.
Puis, au milieu du rabâchage à nouveau sur les causes de notre ruine, Nefftzer crie:
--«Ce qui a perdu la France, c'est la routine et la rhétorique!»
--«Oui, c'est le classicisme!»--soupire Théophile Gautier,--interrompant l'analyse, qu'il fait dans un coin, des QUATRAINS de Khèyam, au bon Chennevières.
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_Mercredi 2 novembre_.--Toute la journée j'ai été poursuivi par la mémoire obstinée d'un autre Jour des Morts.
Nous étions à la Comerie. De Behaine nous avait emmenés nous promener sur les hauteurs qui dominent le cours de l'Oise. Nous marchions sous la bise, par le paysage désolé, entourés du vol circulaire des corbeaux. Jules souffrait du foie, et nous étions tristes, comme ce triste jour.
Il y a aujourd'hui au cimetière, pour entrer, pour sortir, la queue qui se fait à la porte d'un endroit de plaisir. Je ne sais, pour moi, je suis reconnaissant à toute cette foule qui se presse là. J'ai du bonheur à voir bien peu de tombes, sans une couronne fraîche, et je me penche à regarder les formes noires et les mains pieuses, penchées sur les pierres funéraires. Les morts, si oubliés le restant de l'année, ont autour d'eux un murmure de prières, de paroles... Pauvre tombe! elle n'a que les couronnes que j'y apporte. Quand je n'y serai plus, personne n'y viendra, personne n'y apportera un brin d'immortelle. Cette tombe deviendra la pierre abandonnée des morts sans famille. Cette idée m'est douloureuse non pour moi, mais pour lui.
A l'entrée du cimetière, des bières de petits enfants se succèdent, faisant dire aux femmes: «Encore un petit!» A ce qu'il paraît, le siège est meurtrier à ces innocents, privés de lait.
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_Jeudi 3 novembre_.--On vit dans la permanence du rappel.
Quel est l'inconnu destiné à sortir de ces jours-ci! Quel est l'imprévu que nous garde l'avenir! L'appoint courageux apporté par l'Ouest avec sa mobile, avec ses marins, au milieu de la mollesse du reste de la France, ne doit-il pas entrer pour quelque chose dans la formation du gouvernement, ne doit-il pas amener la restauration du principe monarchique et religieux? D'un autre côté, la prétention de Belleville de vouloir despotiser la France, ne pourrait-elle pas amener une résurrection des anciennes provinces, déjà blessées de la centralisation des derniers règnes, amener un démembrement de la France, dont la pensée existe ce matin dans l'affiche de la Bretagne?
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_Vendredi 4 novembre_.--La place de l'Hôtel-de-Ville est calme, abandonnée de la multitude de ces jours derniers. Quelques curieux seulement. Tout à coup jambes en l'air, et le monde de courir sur le quai, où je vois passer, dans les acclamations de la foule et un cortège de gamins, le gouverneur de Paris. Une figure jeune, douce, plaisante avec une grande barbiche d'officier d'Afrique: le général distingué, tel que l'inventerait un roman sans talent ou une pièce du Gymnase.
Je traversais ce soir le passage des Panoramas, et dans ce passage autrefois aveuglant de clarté, je me demandais si je n'étais pas dans le tunnel qui passe sous la Tamise.
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_Samedi 5 novembre_.--A dîner, Clément de Rïs me conte qu'aux DÉBATS, en ce journal peu utopique, on a de l'inquiétude pour la cervelle d'un de nos amis, pris de la monomanie de sauver la France avec une combinaison qui ne me paraît pas si bête: le rétablissement d'Henri V, adoptant le comte de Paris.
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_Dimanche 6 novembre_.--L'armistice est repoussé par les Prussiens. Je crois qu'il n'existe pas, dans l'histoire diplomatique du monde, un document plus féroce que le Mémorandum de M. de Bismarck. Son apitoiement sur les centaines de milliers de Français qui vont mourir de faim: ça ressemble au jésuitisme d'un Attila.
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_Lundi 7 novembre_.--A déjeuner, ce matin, à la taverne de Lucas, sur l'addition je trouve ma serviette, marquée 15 centimes. La blanchisserie est, à ce qu'il paraît, en désarroi, par la rentrée dans Paris des blanchisseurs de Boulogne, de Neuilly, etc., et encore à la suite de la réquisition de la potasse et des autres matières par le gouvernement, pour la confection de la poudre.
Je vais faire visite à Victor Hugo, pour le remercier de la sympathique lettre, que l'illustre maître a bien voulu m'écrire, lors de la mort de mon frère.
C'est à l'avenue Frochot--chez Meurice, je crois. On me fait attendre dans une salle à manger, où sont les restes d'un déjeuner, servi dans un bric-à-brac de verreries et de porcelaines.
Je suis introduit dans un petit salon, au plafond et aux murs recouverts de vieilles tapisseries. Il y a deux femmes en noir, au coin de la cheminée, dont on voit vaguement les traits à contre-jour. Autour du poète, à demi couchés sur un divan, des amis, parmi lesquels je reconnais Vacquerie. Dans un coin, le gras fils de Victor Hugo, en costume de garde national, fait jouer sur un tabouret, avec des dames, un petit enfant, aux cheveux blonds, à la ceinture rouge.
Hugo, après m'avoir donné la main, est venu se replacer devant la cheminée. Dans la pénombre de l'antiquaillerie meublante, sous ce jour d'automne, assombri par la vétusté des couleurs des murs, et tout bleuissant de la fumée des cigares, au milieu de ce décor d'un autre temps, où tout est un peu effacé, incertain, les choses comme les figures, la tête d'Hugo, en pleine lumière, se trouve dans son cadre, et a grand air. Il est dans ses cheveux, de belles mèches blanches révoltées, comme il y en a sur la tête des prophètes de Michel-Ange, et sur sa figure une placidité singulière, une placidité presque extatique. Oui, de l'extatisme, mais où, de temps en temps, il y a des éveils, presque aussitôt éteints, d'un œil noir, noir, noir.
Comme je lui demande s'il se retrouve, à Paris, il me dit à peu près ceci: «Oui, j'aime le Paris actuel, je n'aurais pas voulu voir le bois de Boulogne, dans son temps de voitures, de calèches, de landaus, il me plaît maintenant qu'il est une fondrière, une ruine... c'est beau, c'est grand! Ne croyez pas cependant que je condamne tout ce qui a été fait à Paris. Je suis le premier à reconnaître l'intelligente restauration de Notre-Dame-de-Paris, de la Sainte-Chapelle, et incontestablement on a élevé de belles maisons neuves...» Et sur ce que je lui dis, que le Parisien se trouve dépaysé dans ce Paris qui n'est plus parisien, il me répond: «Oui, c'est vrai, c'est un Paris anglaisé, mais qui possède, Dieu merci, pour ne pas ressembler à Londres, deux choses: la beauté comparative de son climat, et l'absence du charbon de terre. Pour moi, quant à mon goût personnel, je suis comme vous, j'aime mieux nos vieilles rues...» Quelqu'un ayant prononcé le mot de «grandes artères». «C'est vrai, jette-t-il au divan, ce gouvernement n'avait rien fait pour la défense contre les étrangers, tout avait été fait pour la défense contre la population!»
Hugo vient s'asseoir à côté de moi, et m'entretient de mes livres, qu'il veut bien me dire avoir été des distractions de son exil. Il ajoute: «Vous avez créé des types, c'est une puissance que n'ont pas toujours les gens de très grand talent!» Puis, me parlant de mon isolement sur cette terre, qu'il compare au sien, lorsqu'il était là-bas, il me prêche le travail pour y échapper, me berce d'une espèce de collaboration avec celui qui n'est plus, finissant par cette phrase: «Pour moi, je crois à la présence des morts, je les appelle _les invisibles_.»
Dans le salon, le découragement est complet. Même ceux qui envoient des articles de vaillance au RAPPEL, avouent tout haut leur peu de confiance dans la possibilité de la défense. Hugo dit: «Nous nous relèverons un jour. Nous ne devons pas périr. Le monde ne peut subir l'abominable germanisme. Il y aura une revanche dans quatre ou cinq ans!»
Victor Hugo, dans cette visite, se montre aimable, simple, bonhomme, pas le moins du monde grandiloque ou sibyllin. Sa grande personnalité ne se fait sentir que dans de délicats sous-entendus, comme lorsqu'il parle des embellissements de Paris, et qu'il cite Notre-Dame. On lui est reconnaissant de sa politesse, un peu froide, un peu hautaine, mais qu'on aime à rencontrer dans ce temps d'effusions banales, où les grandes célébrités vous reçoivent, à la première entrevue, avec un: «Tiens, c'est toi, ma vieille!»
La curieuse transformation des commerces du moment.... Les chapeliers tentent le collectionneur militaire, avec le casque classique prussien, dit paratonnerre, avec le casque chocolat d'un Bavarois _ramassé à Châtillon_. Les marchands de couleurs et de tableaux vendent des couvre-képis en toile cirée. Les officines de Paris pour les courses, actuellement sans ouvrage, sont devenues des bazars de siège: on y expose des revolvers, des lorgnettes de marine, des couteaux, des couverts pour bastions, des tire-douilles pour fusils à tabatière, des tasses à filtre, etc.
Une boucherie de la rue Neuve-des-Petits-Champs a changé son nom en HIPPOPHAGIE, et étale, dans le flamboiement du gaz, un écorché élégant, au péritoine découpé en festons et en dentelles, un écorché tout enguirlandé de feuillages et de roses: un écorché qui est un âne.
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_Mardi 8 novembre_.--Une foire aux légumes, le long de l'avenue de Clichy, depuis la statue du maréchal Moncey jusqu'à la porte du rempart, avec tout son petit monde de mioches vendeurs: de petits ébouriffés, dont le pan de chemise passe à travers la charpagne sur laquelle ils sont assis, de petites encapuchonnées qui ont trois navets devant elles. Dans ce gigantesque étalage de verdure, glissent, coulent, se répandent les étalages d'autres commerces: de vieux pantalons, des morceaux de tuyaux de poêle, des abat-jour, des peintures à l'huile de maisons de campagne par des propriétaires amateurs, des tableaux de mâchoires, qui s'ouvrent et se referment, achetés à la faillite d'un dentiste.
Je passe le pont-levis. Le soleil fondu dans le brouillard fait ressembler le ciel à une fumée d'incendie, et derrière moi, les grandes lignes des fortifications, dégagées de toute construction, apparaissent comme des falaises noyées dans la brume du matin, avec leurs silhouettes de douaniers.
Toutes les maisons abandonnées, gardent des écriteaux de location, ô ironie! Dans ces maisons fermées et vides, une fenêtre devenue un atelier de choumaques, de _rapetasseurs_ de chaussures humaines; une autre fenêtre, tout encombrée de viande de cheval, de boudin de cheval, de tripes de cheval, d'où se détache de la cheminée flambante une mégère horrible, qui vend par la baie ouverte, aux soldats de la ligne, quelque chose sans nom et qui pue.
On traverse, tous les cent pas, des barricades, et alors des rencontres sur la route d'hommes et de femmes, portant, tous à la main, quelque chose, ne fût-ce qu'un bout de planche arrachée; des rencontres d'affreux gamins, culottés de la mise bas d'un pioupiou, et coiffés jusqu'aux yeux du bonnet de police impérial; des rencontres de figures de misère qui donnent froid; des rencontres de vieilles haillonneuses, dont la clef rouillée de leur taudis, leur bat dans les jambes, avec un bruit de fer contre du bois.
Passé l'église de Clichy, me voici au milieu de jardins de maraîchers, n'ayant plus de palissades, d'appentis, où toutes les lattes à la hauteur de la main ont été arrachées, entre des pieux qui sont tout ce qui reste des toits de planches qu'ils soutenaient.
Cette dévastation a pour horizon des squelettes de grands peupliers détachés dans le ciel, sur une nuée rose autour d'un soleil cerise, au milieu de ramures ressemblant aux arborisations d'une agate.
La route continue, continue, continue, pour cesser tout à coup, comme si le paysage était coupé net, entre une usine lézardée, étayée par des poutrelles, et un restaurant en planches peintes couleur de brique, et où se lit: ÉCOLE DE NATATION DU PONT.
Là, la vue s'arrête devant un grand brouillard jaune, s'élevant de la Seine qu'on ne voit pas, et dont se détache une sentinelle, qui vous crie: «On ne passe pas!»
Je prends à droite un chemin noir de charbon de terre, et je flâne sous des arbres rabougris de vergers, où des hommes lèvent des carrés de gazon, qu'ils chargent sur des charrettes. Dans les terrains vagues, au delà, semblables à des bataillons de petits soldats de plomb, des gardes nationaux exécutent des marches et des contre-marches. De tous côtés, au-dessus des clôtures, des képis et des baïonnettes de sentinelles; de tous côtés, des murs percés de trous meurtriers, laissant passer de petits morceaux de ciel; et tout au loin, par un sentier qui chemine entre des pans de murailles, glissées à terre, se traîne lentement une vieille femme, accablée sous le poids du bois qu'elle porte, comme une fourmi sous un fétu.
A la recherche de la Seine, je prends un chemin contournant des usines, des fabriques silencieuses et noirâtres, de ce ton des choses éternellement enveloppées de fumée, et parmi lesquelles une seule a un grondement, avec jet de vapeur par un soupirail de cave. J'arrive enfin à une amidonnerie, dont je vois, par le battant de la grande porte, des hommes abattre des grands arbres, et j'ai devant moi une redoute qui a des embrasures pour trois canons, et la Seine, comme Corot pourrait la peindre, à la fin d'une journée d'hiver.
Toujours un ciel rose, et les maisons serrées de l'autre rive de la Seine, pareilles à des blancs de dominos, dans les masses violettes des arbres, et l'eau jaune avec un reflet du ciel qui la _saumone_, et l'île en face, complètement rasée, avec un peu de bleuâtre dans la forêt de rejets de ses broussailles.
D'un côté, le pont du chemin de fer d'Asnières, un fil noir dans l'air, de l'autre le pont de Clichy, le tablier d'une de ses arches tombé dans l'eau.
Sur la route dévastée, sous ce ciel fantastique, dans ce paysage aux couleurs, qui ne sont pas les couleurs d'un jour réel, mais des couleurs, qui semblent des colorations d'opale, vues au crépuscule, la prostitution se promène beaucoup.
Il y a de la fille à soldat de toutes les catégories, et je marche derrière une créature, à laquelle un jeune lignard donne le bras. Elle est en cheveux, les cheveux tignonnés en couronne ou plutôt en moule de pâtisserie, au haut de la tête. Elle porte une robe de laine noire à longue queue, dont la taille est sous les seins, avec une pèlerine à la ruche qui lui remonte sur les épaules. Elle a un foulard blanc au col, et un panier de paille noire à la main.
C'est la toilette distinguée de la fille de maison, à l'usage des militaires, en l'an de grâce 1870.
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