Journal des Goncourt (Deuxième série, premier volume) Mémoires de la vie littéraire

Part 6

Chapter 63,705 wordsPublic domain

En même temps la devanture des marchands et des fournisseurs de victuailles prend quelque chose de sinistre, par le néant de l'exposition. Les serviettes sales des habitués: c'est toute celle des gargotes; deux aucubas malades, au milieu de terrines vides: c'est toute celle des charcutiers. En revanche, des voitures à bras promènent sur le pavé de petites fabriques roulantes de crêpes.

La Halle est curieuse. Là, où se vendait la marée, tous les étaux vendent de la viande de cheval, et au lieu de beurre, l'on débite de la graisse d'animaux inconnus, en forme de grands carrés de savon blanc.

Mais l'animation, le mouvement sont au marché aux légumes, que le maraudage fait encore abondants; et il y a foule autour de ces petites tables, chargées de choux, de céleris, de choux-fleurs, qu'on se dispute, et que des bourgeoises emportent dans des serviettes. Dans ce bruit d'offres, de paroles, de plaisanteries, d'injures, soudain de gros: «Hélas, mon Dieu!» bruyamment soupirés par les vendeuses, devant la bière d'un franc-tireur, qu'on entrevoit entre les rideaux entr'ouverts d'une civière, le transportant à son domicile.

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_Vendredi 2 octobre_.--De ma fenêtre, voici ce que je vois,--la couleur d'une canonnade.

Au-dessus de Meudon, un haut de ciel, auréolé de grands rayons blancs, semblable à ces effets de lumière électrique, avec lesquels Gudin aime à éclairer l'orage de ses mers. Au-dessous, le coteau et son fourré vert apparaissant, un moment, à travers la déchirure des vapeurs, presque aussitôt refermée, et vous mettant dans les yeux le paysage, avec les intermittences de vision brouillée et de claire vision, données par une lunette, dont on cherche le point.

Par ici, par là, des scintillements de vitres de villas, toutes lointaines, pareils à des scintillements de lustres de cristal. Plus proche, les maisons du Parc des Princes, de Billancourt, toute la bâtisse jusqu'à la Seine, détachée en violet sur des bouquets d'arbres pâles, et qu'on dirait sillonnée, là où le soleil frappe les ardoises, de petits cours d'eau brillantée. A partir de là, un second plan de brume azurée, que, depuis le Point-du-Jour jusqu'à Auteuil, raye sans interruption une perspective de coups de canon, crachant de gros nuages concrétionnés, ressemblant à des déroulements d'entrailles. Partout la fumée emplissant le creux des terrains, et faisant comme une assise de brouillard à la pierre des maisons.

Sur le boulevard Montmorency, des gens regardant debout dans des voitures. Voitures et gens, en la transparence froide d'un coin de jour, sans soleil; et en le reflètement gris du pavé, n'ont pas de couleur: ils font presque les taches, au noir neutralisé d'une photographie de la _high life_, mangée par la lumière.

Un peu à droite est la pièce de marine du rempart. A chaque coup de canon, les artilleurs disparaissent au milieu d'un tourbillon de fumées ardentes, que le vent emporte vers le Point-du-Jour dans un grand nuage montant de travers par le ciel blanc, puis les artilleurs reparaissent tout enguirlandés d'écharpes de fumée, longues à se détacher de leurs vêtements, et reparaissent encore dans une espèce de lumière d'apothéose--la lumière du jour, transpercée et reflétée de la pourpre des feuilles d'automne.

Sur les coteaux d'en face, des apparences presque consistantes de constructions, comme pourrait en bâtir un caprice de l'imagination, et des nuages qui se lignent et s'architecturent presque solidement, à chaque envoi d'obus. Je vois longtemps, détachée, sur la verdure d'un petit bois, une blanche grotte de stalactites, et sur le peu de bleu qu'il y a dans le haut du ciel, demeurent, de longs moments, de petits morceaux de fumée résistants à se dissiper, et qu'on prendrait pour des aérostats.

Le plein air sent la poudre, ainsi que la vieille salle du théâtre du Cirque Franconi, les lointains s'effacent, et il monte, peu à peu, dans le paysage qui sombre lentement, un ensevelissement blanc, semblable à un gigantesque blutage de farine, que rosoient de petits incendies, allumés dans le bois.

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_Samedi 22 octobre_.--Ce soir Chennevières me parlait d'efforts, tentés sans succès près de Simon, pour révolutionner le gouvernement de l'art. Nieuwerkerke, Maurice Richard, Jules Simon sont des conservateurs absolument identiques.

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_Dimanche 23 octobre_.--Un dimanche de pluie et de vent qui se lamente. Pourquoi cet engourdissement qui m'empêche d'agir, de sortir, qui me retient à _coupailler_ stupidement, à nettoyer avec un sécateur les arbustes de mon jardin: cela quand le dehors est si grandement curieux.

Ce soir, je vais au Luxembourg. Dans l'obscurité de sa noire grandeur, avec l'unique réverbère qui éclaire sa cour d'honneur, je ne sais quel air de vétusté prend le palais de Rouher: il semble le domicile non de choses d'hier, mais de très vieilles choses mortes. Il n'y a pas jusqu'aux rangées de baquets, déposés contre ses murs, qui ne lui donne le pittoresque ruineux d'un _casino_ romain, dessiné par Hubert Robert.

En la rue de Tournon, toute obscurée, un trou de lumière sous un auvent, où pendent des choux-fleurs et des paquets d'aulx. Un rassemblement d'affamés devant... C'est une fruitière dont l'étal, à moitié répandu sur le trottoir, montre, dans une mare de sang, deux grands cerfs, le cou entaillé, et les entrailles jetées dehors, comme pour une curée. Dans une petite baignoire d'enfant, à la surface de l'eau vagueuse, d'énormes carpes pressent leurs museaux bleuâtres. Et à la lueur d'une chandelle mourante, dans un vieux chandelier de cuivre, se voit le fauve du cou d'un jeune ours, percé d'un trou rond, et ses larges pattes recourbées par la mort--des pensionnaires du Jardin d'Acclimatation, que la faim de Paris va se disputer demain.

Sous le ciel sans lune et sans gaz, la Seine roule une eau sombre, une eau de Phlégéton.

Le noir de cette ville, dont je retrouvais, à plus de dix lieues, l'emplacement par la réverbération qu'elle mettait dans la partie du ciel qui lui servait de plafond, de cette ville qui gardait presque le jour, dans la nuit, avec le flamboiement de ses boutiques, de ses cafés, de ses cent milliers de becs de lumière: ce noir, ces ténèbres toutes nouvelles, changent Paris, impriment à ses quartiers les plus neufs un caractère de vieillesse, les reculent, les enfoncent dans le passé. On vague à travers des pierres obscures, sans les reconnaître, étonné, même un peu inquiet de sa direction.

Ainsi déambulant, un peu de lumière me fait tomber en arrêt sur une affiche rose, où le moi sempiternel de Legouvé se promet au public dans une matinée littéraire. Les empires peuvent succéder aux gouvernements constitutionnels, les républiques aux empires, nous aurons toujours M. Ernest Legouvé,--qui parlera, dimanche, de l'_Alimentation morale_.

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_Lundi 24 octobre_.--Je sors aujourd'hui par la porte Maillot, dont le pont-levis et la partie garnie de meurtrières ont été peintes en vert, pour figurer la continuation du talus gazonné. Cela me semble assez chinois.

Le restaurateur Gillet est devenu un état-major, à la porte duquel on a improvisé deux guérites avec des planches de la démolition. Une foule fait queue, demandant des _laisser-passer_.

Toute l'avenue de Neuilly semble avoir été abandonnée de sa population civile; seul Gamache, le maître d'armes à la triomphante enseigne, possède encore des rideaux à son rez-de-chaussée. Partout l'envahissement des soldats, et les nombreux pensionnats de demoiselles et les établissements pour les _young ladies_, ont des mobiles roux en faction à leurs portes.

Un passage incessant, une allée, une venue, un croisement continu de lignards, de mobiles, de francs-tireurs, à tout moment, traversant les trois barricades, de retour de reconnaissances dont ils reviennent, pliant sous la charge de la verdure et des légumes ramassés. Un défilé sans cesse recommençant, où la fatigue est pleine d'entrain, de gaieté.

Le pont de Neuilly a sa mine toute prête sous la seconde arche. Et les jolies îles feuillues de la Seine, coupées à blanc, laissent voir, entre les troncs de peupliers, des capotes grises, manœuvrant sous la pluie.

Bientôt la pluie devient une trombe, à travers laquelle s'emportent des cavaliers dans des couvertures, qui en font des espèces de spectres équestres, trottent des chariots pittoresques, à la grosse toile bleue voletant dans le ciel, galopent des fourgons d'artillerie, où, bravant l'ondée, une svelte cantinière, la jupe à la bordure tricolore, un petit tablier blanc aux pochés festonnées de rouge, et coiffée de plumes de coq, apparaît une seconde, toute claquante de couleur, dans le paysage haché par la pluie, en même temps qu'ensoleillé du coup de soleil d'une giboulée de mars.

... On a enfermé les bas-reliefs de la barrière de l'Étoile dans de grandes boîtes de bois.

Je regarde, en descendant les Champs-Elysées, cet hôtel fermé de la Païva, et je me demande si ce n'a pas été le grand bureau de l'espionnage prussien, à Paris.

Ce soir, au-dessus de la rue Saint-Lazare, au-dessus de la blanche bâtisse de la gare du chemin de fer, un ciel de sang, une lueur cerise teignant jusqu'au bleu noir de la nuit, un spectacle étrange de la nature, un de ces prodiges qui troublaient l'antiquité. L'un dit: «C'est la forêt de Bondy qui brûle!» Un autre: «C'est une expérience de lumière à Montmartre!» Un troisième: «C'est une aurore boréale!»

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_Mardi 25 octobre_.--Du phénomène d'hier soir, je ne sais quelle magie le ciel avait gardée aujourd'hui, quelle coloration électrique! C'était dans les tons mordorés de l'arbre et dans les tons gorge-de-pigeon de la pierre, je ne sais quoi de théâtral, et l'infini du détail des constructions lointaines, de la bâtisse reculée, apparaissait dessiné, ligné, découpé comme dans la clarté lucide d'un ciel d'Italie. La construction, la stratification des nuages était aussi surprenante, et toute pleine de mirages singuliers. C'est ainsi qu'au delà de Grenelle, Paris se terminait par une chaîne de montagnes avec l'apparence d'un vrai lac à ses pieds: montagnes et eaux faites d'une grande nuée violette aux crêtes d'argent.

L'œil du Parisien, aujourd'hui, n'est plus qu'aux étalages des choses susceptibles d'être mangées, aux étalages des produits avec lesquels on triche avec l'alimentation des jours ordinaires. Et devant l'annonce d'un de ces produits, c'est un curieux spectacle que l'étude d'un passant, en son indécision, en ses combats intérieurs, qui se témoignent par le déplacement d'un parapluie d'un bras sous l'autre, ses en allées et ses retours. J'étudiais au passage Choiseul ce manège d'un assiégé devant un tout nouveau produit, dont l'usage connu, et peut-être des souvenirs personnels, l'arrêtaient dans son désir de le faire servir à sa cuisine. Un moment le préjugé l'avait emporté, il était parti, il avait vingt pas... puis tout à coup, une volte, et revenant sur ses pas, il est entré fiévreusement dans la boutique de pâtisserie acheter du _beurre de cacao_.

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_Mercredi 26 octobre_.--Je vais, voir à l'_Officiel_ Théophile Gautier, qu'on me dit revenu de Suisse.

--«Pourquoi diable, ô Théo! êtes-vous rentré dans cette sinistre pétaudière?»

--«Je vais vous expliquer cela, me répondit-il, en descendant l'escalier du journal «Le manque de monnaie, mon cher Goncourt... oui, cette chose bête qu'on appelle _faulte d'argent_... Vous savez comment file un billet de douze cents... c'était tout ce que j'avais... puis mes sœurs étaient à Paris, au bout de leur rouleau... et voilà pourquoi je suis revenu.

«Au fond, cette révolution c'est ma fin, c'est mon _coup du lapin_... du reste je suis une victime des révolutions... sans blague. Lors des glorieuses de Juillet, mon père était très légitimiste, et il a joué à la hausse sur les Ordonnances!... Vous pensez comme ça a réussi... nous avons tout perdu: quinze mille livres de rente... J'étais destiné à entrer dans la vie en homme heureux, en homme de loisir; il a fallu gagner sa vie... Enfin, après des années, j'avais assez bien arrangé mon affaire, j'avais une petite maison, j'avais une petite voiture, j'avais même deux petits chevaux... Février met tout à bas... A la suite de beaucoup d'autres années, je retrouve l'équilibre, j'allais être nommé à l'Académie... au Sénat. Sainte-Beuve mort, Mérimée crevard, il n'était pas tout à fait improbable que l'Empereur voulût y mettre un homme de lettres, n'est-ce pas?... Je finissais par me caser... Paf! tout fout le camp avec la République... Vous pensez bien que maintenant je ne puis recommencer à faire ma vie... Je redeviens un manœuvre à mon âge... Un mur pour fumer ma pipe au soleil, et deux fois, la soupe par semaine, c'est tout ce que je demande... Ce qu'il y a de plus horrible, c'est l'espèce d'hypocrisie qu'il faut maintenant que je mette dans les choses que je fabrique... vous comprenez, il faut que mes descriptions soient _tricolores_!»

«Pas mal tragique toute cette ferblanterie!» fait-il, en passant devant la devanture de Chevet, n'ayant plus sur les marbres, hier garnis de toutes les succulences solides de la gueule, que le zinc de rares conserves de légumes. Puis après quelques secondes de silence, où sa méditation s'appuie lourdement sur mon bras, il dit soudain: «Est-ce bien un désastre? Est-il concret! D'abord la capitulation, aujourd'hui la famine, demain le bombardement... Hein! est-il composé d'une manière artistique, ce désastre?»

Il reprend: «Mais est-ce curieux que le courage, la valeur, cette chose qui semblait un produit si français, n'est-ce pas?--c'était la conviction de tout le monde que nous étions héroïques de naissance,--eh bien, ça n'existerait plus?... N'avez-vous pas vu ces matassins auxquels on a retourné leurs habits... et à la figure desquels, on a convié la population de cracher?...»

«Mon cher Théo, lui dis-je, en le quittant, mon avis est que la blague a tué toutes les imbécillités héroïques, et les nations qui n'ont plus de ça... sont des nations condamnées à mourir.»

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_Jeudi 27 octobre_.--Au viaduc du Point-du-Jour, des accumulations de sable, de chaux, des montagnes de moellons. Un sol défoncé par les charrois, et où les pieds butent dans la boue, contre les rails du nouveau chemin de fer, destiné à doubler l'ancien. Partout des maçons sur des échafaudages, des seaux d'eau montant de la Seine, au bout d'une poulie pittoresque, du mortier qu'on gâche, des pierres volant de main en main, des contreforts qui s'arc-boutent aux murs, de pleines assises qui montent soutenir et étayer l'arcature légère, des machines à vapeur toutes sifflantes. Une presse, une hâte, un travail enfiévré, tel que je n'en ai pas vu encore, et dans lequel semble haleter le patriotisme:--le tableau de l'activité nationale en action, au bruit du canon tonnant sur toute la ligne.

Et à travers les jours et les manques du travail non fini, dans la trajectoire des obus français, un admirable coucher de soleil. On dirait un léger lavis de nuages violets sur une feuille de papier d'or rouge, au milieu de laquelle s'ouvrirait, en éventail, un grand rayon d'or vert, mettant un ton d'aurore pâle sur Saint-Cloud, et parmi les coteaux, déjà endormis et éteints dans le neutralteinte du crépuscule.

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_Vendredi 28 octobre_.--L'étonnant, le merveilleux, l'invraisemblable: c'est l'absence de toute communication avec le dehors. Pas un habitant qui, depuis quarante jours, vous dise avoir reçu quelques nouvelles des siens. Entre-t-il par le plus grand des hasards un journal de Rouen, on le donne, en fac-similé, ainsi que la plus inestimable des raretés. Jamais deux millions d'hommes n'ont été enfermés dans un si parfait Mazas. Pas une invention, pas une trouvaille, pas une audace heureuse. Il n'y a plus d'imagination en France.

Peu à peu, on commence à toucher le vilain de la guerre. Dans la grande rue d'Auteuil, précédés d'un soldat tenant le cheval par la bride, je vois passer, à cacolet, deux lignards, le teint terreux, et leurs pauvres reins fléchissant à chaque cahot, et leurs pieds débiles s'efforçant de s'arc-bouter à la petite planchette de l'étrier. Cela fait mal. Des blessés, c'est la guerre, mais des gens que tuent le froid, la pluie, le manque de nourriture, c'est plus horrible que les blessures de la bataille. «Ils sont de mon régiment, dit une cantinière,--voyageant avec moi dans l'omnibus,--de mon régiment, le 24e de marche; tous les jours, on en emmène comme ça.» Et dans son accent perce comme le découragement de ceux à qui elle verse à boire.

Sur la pierre grise du Panthéon, au-dessous de l'or de sa croix, se détache une immense tribune, aux draperies rouges des escaliers de marchands de vin. Une grande bande porte: _Citoyens, la Patrie est en danger. Enrôlements volontaires des gardes nationaux_. Au-dessus, un écusson représentant le navire d'argent de la ville de Paris, est surmonté d'un faisceau de drapeaux, que couronne un drapeau noir, où flottent dans ses plis funèbres, les noms de Strasbourg, Toul, Châteaudun. Les dates de 1792, 1870, sont inscrites aux deux extrémités, sous des oriflammes tricolores. Aux piliers sont accrochés des boucliers de carton sur lesquels se lisent les deux lettres: R.F.

La tribune immense est toute pleine de képis galonnés d'argent, d'épaules luisantes sous le caoutchouc des manteaux mouillés, entre lesquelles passe et se déverse la foule montant l'escalier, la foule qui fait des étages de dos, en blouse blanche, en blouse bleue; cela au milieu des roulements de tambour et des sonneries de clairon. Un spectacle, où il y a un rappel de la foire, et cependant qui remue, par les électricités qui se dégagent des grandes choses généreuses, et des multitudes qui se dévouent.

Un monde immense couvre la place, surplombée par des groupes pyramidaux de femmes et d'enfants, grimpés entre les colonnes de la mairie du cinquième arrondissement, de l'École de Droit.

Les faces sont hâves, elles ont le jaune qu'y met la nourriture du siège, et qu'y apporte encore l'émotion du spectacle, traversé du chantonnement grave de la Marseillaise.

Enfin a lieu le défilé interminable des gardes nationaux enrôlés, passant devant le bureau, placé au milieu de la tribune.

Et avec l'heure tardive, avec le ciel pluvieux, dans lequel s'éparpillent, comme des feuilles sèches, des nuées de sansonnets, avec le crépuscule qui fait plus blafardes les figures, ces milliers de pâles soldats traversant les grandes ombres de la tribune, où leurs visages apparaissent comme voilés de crêpe, font un peu l'effet de la revue fantastique d'une armée de fantômes, sortie d'une lithographie de minuit de Raffet.

Certes, il y a là un motif pour la peinture, mais, de bonne foi, c'est trop une répétition de 92, de 93. On est humilié de trouver une copie si plate du passé, si servile, qu'on a été jusqu'à inscrire au fronton de l'École de Droit: INDIVISIBILITÉ DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. _Liberté, Egalité, Fraternité ou la Mort_.

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_Samedi 29 octobre_.--Dans la salle d'attente du chemin de fer, au milieu des soldats, sur les bancs, des files de sœurs appuyées sur des parapluies, font, sous l'ondoiement de leurs voiles noirs, des perspectives de doux profils, embéguinés de blanc.

Je tombe à Belleville dans une sortie d'école de gamins, chantant la Marseillaise, en brandissant leurs paniers au-dessus de leurs têtes, et follement dansant, une jambe en l'air, ainsi que ce petit Japonais que je possède, sculpté dans un ivoire, laqué d'or de diverses couleurs.

Romainville! ses guinguettes, ses jeux de boules sont fermés, et sur cette route, aimée du Parisien, ne se rencontrent que des chiens errants de toute race, lamentablement maigres, et tournoyant comme affolés, à la queue les uns des autres.

Il pleut, et au delà de la bande verte du champ que je traverse, j'aperçois ce qui est devant moi, dans les couleurs noyées et l'incertitude d'un paysage, vu à travers la buée d'un carreau.

Bientôt cependant, sortant de la brume lointaine, à travers les hachures de la pluie, se dessinent des silhouettes étranges d'hommes et de femmes, qui, en se rapprochant de moi, me semblent le défilé d'une cour des Miracles. C'est la rentrée des maraudeurs. Figurez-vous toutes les laideurs, habillées de toutes les fantaisies de la loque. On y voit des attelées d'hommes poussant de lourds chariots, chargés de pommes de terre, à côté de petits enfants traînant quelque chose de vert, dans une boîte à cigares, attachée au bout d'une ficelle. On y voit, marchant courbées, ployées en deux, des femmes aux robes luisantes de pluie, les bas jambardés de boue jusqu'au derrière. On y voit d'autres femmes, lesquelles, des retroussis de leurs cotillons, s'étant fait des poches tout autour d'elles, mettent au jour de grands morceaux impudiques de chair. On y voit encore des fillettes qui, dans l'effort de porter un petit sac sur leurs têtes, montrent tendu en avant, sous le placage de la robe mouillée, le dessin menu de leur petit ventre, de leurs cuisses grêles.

Et un voyou, qu'on dirait avoir posé pour Gavarni, dans une planche de Vireloque, ferme la marche, brandissant au bout de son bras, levé en l'air, un long chat noir fraîchement écorché.

Une voiture trouvée par hasard, me ramène le long de chemins inconnus, à la porte du rempart de la Chapelle.

Je passe entre des coins de champs bouleversés, des clôtures arrachées, des abatis de grands arbres, des amoncellements de pierres, entre des maisons sans portes ni fenêtres, où s'accroche encore le squelette d'un arbuste, à demi déraciné, entre les murs de rues entières, sans une lumière, sans un passant, sans un vivant. Et je vais toujours par le ciel qui fond, sur le chemin qui s'effondre, à travers toutes ces choses, ruinées, abandonnées et reflétées, avec la nuit noire, dans les flaques d'eau, si bien qu'à la fin il me vient l'impression d'être emporté, à bride abattue, dans un cataclysme.

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_Dimanche 30 octobre_.--Devant mon fiacre, une file de petites voitures d'ambulance de l'armée, aux rideaux gris, surmontées du volètement des petits drapeaux à croix rouge.

J'entre une minute au concert Pasdeloup. La salle est comble, mais la musique n'a pas, dans le moment, le pouvoir de me faire oublier, le pouvoir d'apporter à ma pensée la rêverie. Je ne me sens point transporté dans la pastorale de Mozart, et je vais jouir du spectacle de la rue.

Le boulevard entier est une foire. On vend de tout sur le bitume du trottoir: des tricots de laine, du chocolat, des tranches de coco, des pastilles du sultan, des piles de CHATIMENTS de Victor Hugo, des armes qui semblent provenir des accessoires d'un théâtre, des boîtes à surprise où l'on voit _celui ou celle qu'on aime_.

Sur le banc en face des Variétés, des pêcheurs improvisés débitent, à 2 francs pièce, des brochetons gros comme des goujons, péchés on ne sait où.

Là dedans, la foule insouciante d'un dimanche des temps ordinaires, qui marche à petits pas, musant et s'arrêtant à chaque étalage, au milieu des glapissements d'affreux marmousets, criant d'une voix déjà cassée par l'eau-de-vie: MADAME BADINGUET _ou la femme Bonaparte, ses amants, ses orgies_.

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_Lundi 31 octobre_.--Sur les visages, dans l'attitude des gens, on sent le contre-coup de grandes et terribles choses qui sont dans l'air. Derrière le dos de questionneurs, groupés autour d'un garde national, j'entends les mots: «coups de revolver... feu de peloton... blessés.» Sur le seuil du Théâtre-Français, Lafontaine m'apprend la nouvelle officielle de la capitulation de Metz.

La rue de Rivoli est tumultueuse, et la foule en parapluie grossit, à mesure qu'on approche de l'Hôtel de Ville.