Journal des Goncourt (Deuxième série, premier volume) Mémoires de la vie littéraire

Part 4

Chapter 43,774 wordsPublic domain

C'est terrible pour le détraquage de la machine, ces hauts et ces bas de l'espérance; c'est mortel, ces illusions que les plus sceptiques acceptent au contact de la foule, à toutes les fausses bonnes nouvelles volant sur toutes les bouches, à la contagion du _gobage_ des multitudes crédules:--illusions que détruit tout d'un coup la rédaction sèche du rapport officiel.

Et toujours la porte des cafés que l'on pousse, et toujours le tapage des conversations rieuses, et toujours la vie insouciante de la capitale, subsistant avec toute l'horreur de la guerre à la cantonade.

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_Samedi 24 septembre_.--Dans la capitale du manger frais et des primeurs, il est vraiment ironique de voir les Parisiens se consulter devant les boîtes de fer-blanc des marchands de comestible et des épiciers cosmopolites. Enfin ils se décident à entrer, et sortent, emportant sous le bras, le BOILLED MUTTON ou le BOILLED BEEF, etc., toutes les conserves possibles et impossibles de viandes, de légumes, de choses qu'on n'aurait jamais pensé devoir devenir la nourriture du Paris riche.

Les industries sont toutes transformées; des vareuses et des tuniques de gardes nationaux remplissent la devanture des magasins de blanc; des plastrons Disderi sont étalés au milieu des fleurs exotiques; et par les soupiraux des sous-sols, l'on entend le martèlement du fer, et à travers les barreaux s'aperçoivent des ouvriers qui forgent des cuirasses.

La carte des restaurants se reserre. On a mangé les dernières huîtres hier, et il n'y a plus en fait de poisson que de l'anguille et des goujons.

En sortant du PIED DE MOUTON, je traverse les Halles, toutes retentissantes du bruit tonnant du déchargement des provisions, mêlé au bruit grêle des baguettes tombant dans les fusils à pistons des gardes nationaux, et je rencontre Charles Blanc en compagnie de Chenavard, qui me rappelle Rome, et me fait revoir le dos mélancolique, qu'il promenait parmi ses ruines.

Charles Blanc, s'étant présenté à la mairie pour se faire inscrire avec son frère, est très animé contre le maire, qui, dans l'ignorance du nom des illustres enrôlés, lui a demandé bêtement s'ils étaient armés.

Partout sont appliquées aux murs de grandes bandes de toile blanche, aux croix rouges des ambulances, que quelquefois surmonte à une fenêtre une tête de militaire, enveloppée d'un linge taché de sang.

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_Dimanche 25 septembre_.--Les deux berges de la Seine pleines de chevaux de cavalerie, et de jambes nues de mobiles se lavant dans les remous, faits par le passage incessant des _mouches_.--Toujours de placides pêcheurs à la ligne, mais aujourd'hui coiffés d'un képi de garde national.--Les fenêtres des galeries du Louvre sont blindées avec des sacs de sable.--Dans la rue Saint-Jacques, les femmes, par groupes de deux ou trois, causent, avec des voix plaintives, du renchérissement des denrées.--Le Collège de France, tout couvert d'affiches blanches superposées, d'affiches du PAPIER PAGLIARI pour les blessures, d'affiches du PHÉNOL BOBŒUF, d'affiches annonçant la mise en vente des PAPIERS ET CORRESPONDANCE DE L'EMPEREUR.--Une affiche sur papier violet, tout fraîchement posée, annonce la formation de la Commune, demande la suppression de la Préfecture de Police, demande la levée en masse.--Passe sur une civière un blessé ou un mort, escorté par un peloton de mobiles.--Un fond de cour de revendeur montre, à vendre, des tas de comptoirs de marchands de vin: tous les comptoirs de la banlieue _extra muros_.--Au Luxembourg, des milliers de moutons, serrés et remuants, ont, dans leur étroit grillage, quelque chose du grouillement des asticots dans une boîte.--Place du Panthéon, des endroits dépavés, où de petites filles qui commencent à marcher, s'exercent, trébuchantes, à des exercices acrobatiques.--Dans la cour de la bibliothèque Sainte-Geneviève, une montagne de sable.--Aux colonnes de l'École de Droit, placardée la formation d'un Comité de femmes, portant en tête, le nom de Louise Collet.--Chez un marchand de vin, qui a pour enseigne: AU GRAND ARAGO, des femmes à soldats, accrochant le regard avec le rouge sang de bœuf des bandelettes, entremêlées dans leurs cheveux noirs, tandis que plus loin, assis par terre, dans un grand enclos, au milieu de ses bêtes, un berger lit le PETIT JOURNAL.

Tout le long des boulevards, et des deux côtés, des bestiaux inquiets et menaçants; bousculant les pissotières renfermées dans l'enceinte du parquage, s'acculant dans un coin, puis se précipitant en une masse brouillée et confuse, que surmonte un grand bœuf cavalant une vache, par laquelle il se fait porter presque debout.

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_Lundi 26 septembre_.--Toute la route du Point-du-Jour jusqu'au Rempart: ça semble les fortifications du corps de génie des barricades. Il y a la barricade classique en pavés, la barricade en sacs de terre; il en est de pittoresques formées de troncs d'arbres--de vraies lisières de forêts poussées dans un mur ruiné. C'est comme un immense Clos Saint-Lazare, élevé par les descendants de 48, contre les Prussiens. Tous les murs sont crénelés et percés de meurtrières, et le terrain creusé de trous ronds qui se touchent, ressemble assez bien à ces plats de fer-blanc, où l'on fait cuire des escargots en Bourgogne.

Dans le jardin de Gavarni, des ouvriers s'apprêtent à jeter à bas le quinconce.

Les arches du Pont-Viaduc, barricadées et fermées de grosses traverses de bois, sont remplies d'une foule d'hommes et de femmes regardant, à travers les fentes, le fleuve rayonnant, et les coteaux verts, où les lunettes cherchent des Prussiens.

Les gâcheurs de plâtre qui travaillent aux barricades, causent du coup de carabine qu'ils viennent de tirer au tir, dont on entend les coups stridents sur la plaque, contre laquelle des femmes d'une certaine élégance mangent bravement des pommes de terre frites, dans un restaurant improvisé sous une tente.

La nature semble se complaire dans le contraste qu'affectionnent les romanciers pour leurs catastrophes intimes. Jamais le décor de septembre ne fut si riant, jamais bleu du ciel ne fut si pur, jamais beau temps ne fut aussi beau.

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_Mardi 27 septembre_.--Hier, grande animation dans les groupes du boulevard des Italiens, contre les bouchers. On demande que le gouvernement vende lui-même ses bestiaux, sans l'intermédiaire de ces spéculateurs sur la misère générale. Devant la mairie de la rue Drouot, une femme pérore sur le manque et la cherté des choses les plus nécessaires à la vie, et elle accuse les épiciers de dissimuler une partie de leurs approvisionnements, pour doubler le prix dans huit jours. Elle termine en disant, avec raison et d'une voix colère, que le peuple n'a pas d'argent pour faire des provisions, qu'il a besoin d'acheter, au jour le jour, et que toujours, toujours, les choses sont arrangées pour que le pauvre pâtisse, et que le riche soit épargné.

Au bout du Point-du-Jour, sur le quai de Javelle, au-dessus d'une palissade à meurtrières, au delà du barrage, le paysage, ciel et fleuve, tout à la fois lumineux et gris. A gauche, un grand peuplier, faisant un cône noir de cyprès; en face et à droite, des cheminées de fabriques, des coteaux, comme lavés d'une blanche eau de gouache. Des ombres aux tons violets de plombagine, des lumières d'argent. Un morceau de nature qui se détache sur les couleurs crues du drapeau tricolore, flottant sur la barrière de bois, ainsi qu'un paysage, dessiné dans un métal en fusion, et me rappelant ce que je voyais dans une pelle rouge, quand tout gamin, j'y faisais fondre un morceau de plomb.

Je regagne Paris sur l'impériale de l'omnibus américain, obligé de s'arrêter et de longtemps stationner devant la manutention, tant le quai est encombré de camions, chargés de caisses de biscuits, d'omnibus bondés de pains jusqu'au toit et qu'on voit par les vitres fermés, de chariots de toutes sortes écrasés de tonneaux de farine, se pressant à l'entrée de la gigantesque _usine du manger_ de nos soldats.

Rue de Rivoli, un joli détail: dans le bruit fracassant du passage d'une batterie d'artillerie, un artilleur caressant le bronze d'un canon, d'une main amoureuse, qui semble peloter de la chair aimée.

Paris est agité, Paris est inquiet de sa pitance ordinaire. Çà et là des petits groupes féminins très gesticulants, et je tombe rue Saint-Honoré, au coin de la rue Jean-Jacques-Rousseau, dans un rassemblement furieux qui heurte les volets d'un épicier. Une femme me conte que c'est un épicier ayant vendu un hareng saur, 50 centimes, à un mobile, qui l'a fiché au bout d'un bâton, avec cette inscription: «_Vendu 50 centimes par un officier de garde national à un pauvre mobile_.»

J'entends deux femmes se disant derrière moi, dans un double soupir: «Il n'y a déjà plus rien à manger!» En effet, je remarque la pauvreté des devantures de charcuterie, où ne se voient plus que quelques saucissons à l'enveloppe d'argent, et des bocaux de conserves de truffes.

Je reviens de la Halle par la rue Montmartre: les planches de marbre blanc de la maison Lambert, à cette époque si chargées de quartiers de chevreuil, de faisans, de gibier, sont nues, les bassins aux poissons sont vides, et dans ce petit temple de la gueule, se promène mélancoliquement un homme très maigre; en revanche, à quelques pas de là, dans l'éclat du gaz, faisant étinceler un mur de boîtes de fer-blanc, une grosse fille joviale débite du Liebig.

Il vient du sérieux sur le visage des promeneurs, qui s'approchent d'affiches blanches luisant au gaz; je les vois les lire lentement, puis s'en aller, à petits pas, pensifs et recueillis. Ces affiches, ce sont les statuts des cours martiales, établies à Vincennes et à Saint-Denis. On s'arrête à cette phrase: «La condamnation sera exécutée, séance tenante, par le piquet commandé pour garder le lieu de la séance.» Et on songe avec un petit frisson qu'on entre dans le dramatique et le sommaire du siège.

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_Mercredi 28 septembre_.--Les vifs et colorés tableaux, composés, à tout coin de Paris, par le siège: tableaux que la peinture oubliera de peindre, ou qui seront sentimentalisés par quelque Millevoye du pinceau, comme Protais. Les éclatantes taches et les piquants réveillons, que font sous les arbres des Champs-Élysées, les pantalons rouges, les chemises bises, les croupes luisantes des chevaux, les casques de cuivre aux crins épandus, les faisceaux de sabres accrochés dans les arbres, et, au milieu de cela, un officier habillé de pourpre, flottant dans une grande flanelle rouge, assis sur une chaise, dans une pose à la fois crâne et indolente.

Aux Tuileries, tout le long de la terrasse de l'Orangerie, au bout de ficelles, la montée et la descente de gourdes de fer-blanc, que remplissent, sur le quai, des garçons de marchand de vin, attelés à des haquets, et, dans les arbres poudreux et grillés, des chemises séchant sur les plus hautes branches, avec les apparences, dans ces ramures superbes, d'épouvantails à oiseaux.

... Par toute la longue et infinie rue de Vaugirard, par toute cette rue à la fois champêtre et industrieuse; rien du caractère guerrier des autres quartiers, devenus tout militaires. Les poules picorent en pleine rue, les chèvres se promènent sur le trottoir, et l'on se croirait dans le Paris d'hier, si un futur prix de Rome n'esquissait pas dans un faux œil-de-bœuf une grande tête de la République, coiffée du bonnet phrygien, et si, de temps en temps, un tape-cul rapide ne montrait, à côté du garçon boucher qui le mène, un mobile regagnant son poste.

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_Jeudi 29 septembre_.--Je cherche dans la journée une boutique vide à louer, pour y emménager mes bibelots.

En allant, ce soir, chez Burty, dans les endroits ombreux, mon regard est attiré par les caractères de feu, avec lesquels le gaz écrit dans la découpure du zinc des colonnes: SPECTACLES. Annonces flamboyantes, au-dessous desquelles volettent dans la nuit, pareils à des ailes grises de chauve-souris, les lambeaux de papier poudreux et pourri des affiches des dernières représentations, qui furent.

Burty est de la commission des PAPIERS ET DE LA CORRESPONDANCE DE L'EMPEREUR; il est heureux comme un pêcheur à la ligne, à qui l'on permettrait de pêcher dans la pièce d'eau de Fontainebleau. Il parle de mannes de papiers, de papiers à remplir une cour des comptes; mais dans tout ce qu'il dit, dans tout ce qu'il annonce, dans tout ce qu'il a découvert, je ne vois rien de bien curieux, de bien neuf. Des quittances de sommes payées par des hommes que tout le monde soupçonnait de les recevoir, des preuves de dilapidations qui ne sont un secret pour personne, des dépêches brèves comme des télégrammes qu'elles sont... J'espère que les mémoires, un jour, nous en diront plus.

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_Vendredi 30 septembre_.--Réveillé par le canon. Une aurore toute rouge. Au loin le grondement sourd du brutal.

J'arrive au bout de la rue d'Enfer, à cette église fraîchement bâtie à l'angle de cette rue et du boulevard Saint-Jacques.

Là, près de voitures vides, rangées des deux côtés de la chaussée, une populace d'attendants, une populace silencieuse d'hommes et de femmes. Les femmes, coiffées de madras ou de petits bonnets de linge, sont assises, au bord de la chaussée, ayant près d'elles leurs petites filles, qui ouvrent sur leurs têtes leurs mouchoirs contre le soleil, et fixent, sans jouer, la figure sérieuse de leurs mères. Les hommes, les mains dans leurs poches ou les bras croisés, regardent au loin devant eux, leurs pipes éteintes à la bouche. On ne boit pas dans les cabarets, on ne cause même pas. Un blousier seul, au milieu d'un groupe, raconte des choses qu'il a vues, en affirmant chacun de ses dires, d'un mouvement qui lui fait passer, à tout moment, un gros doigt devant le nez.

On dirait une population figée, et il y a une si sévère gravité en ces hommes, en ces femmes, qu'en dépit de ce perpétuel beau soleil et de cet éternel azur du ciel, le décor semble prendre quelque chose de la tristesse de cette silencieuse attente.

Tous les yeux, tous les regards sont tournés vers la rue de Châtillon. De temps en temps, de la poussière de la route, jaillissent au galop, des estafettes parmi lesquelles il y a des gamins, à la blouse enflée derrière eux; de temps en temps, jaillit la croix rouge d'un drapeau blanc. Alors, un grand murmure qui dit tout bas, qui dit à chaque oreille: «Des blessés!»--et aussitôt, des deux côtés de la voiture, la bousculade brutale de la foule qui veut voir.

A côté de moi, d'un remise descend un lignard, le visage terreux, le regard étonné, et que deux gardes nationaux portent sous les bras à l'église-ambulance, où se lit en lettres gothiques, tout fraîchement peintes: _Liberté, Égalité, Fraternité_. J'en vois passer un autre, son pauvre mouchoir noué sur la tête, un édredon vert sur les jambes. Et toutes sortes de voitures font défiler devant vos yeux de pâles figures, ou laissent entrevoir des pantalons rouges, où le sang fait de grandes taches noires.

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_Samedi 1er octobre_.--La viande de cheval se glisse sournoisement dans l'alimentation parisienne. Avant-hier, Pélagie avait rapporté un morceau de filet que, sur sa mine douteuse, je n'ai pas mangé. Hier, chez Péters, on m'apporte un rosbif, dont mes yeux de peintre suspectent le rouge noirâtre, si différent du rouge rose du bœuf. Le garçon ne m'affirme que bien mollement que ce cheval est du bœuf.

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_Dimanche 2 octobre_.--Aujourd'hui, rien de l'émoi douloureux, de la tristesse de ces deux derniers jours, rien du souvenir des blessés qu'on a vus passer. Le soleil d'un dimanche a tout emporté, et Paris, en gaieté et en joie, se presse à toutes ses portes, dans un Longchamps étourdi. Les toilettes d'été, les gros nœuds sur les reins et les chapeaux minuscules, toujours à la mode, trottinent sur les chemins de ronde, ou se faufilent entre les gros attelages de camions, par les ouvertures du chemin de ceinture.

On voit des jeunes filles grimpées, comme des chèvres, sur le talus de sable, l'œil aux meurtrières. Des américaines emportent sous la conduite d'un garde national, galonné d'argent, des élégantes, qui, un pince-nez à la main, parlent _bastions, gabions, cavaliers_. Les industries à voitures se font voir, remplies de membres endimanchés de la famille, dont quelques-uns tressautent sur des chaises. Enfin les routes sont pleines d'enfants qui jouent et gaminent, encouragés par le sourire tranquille de leurs parents.

Je reviens à pied, le long des quais, dans le léger crépuscule de six heures. Le Paris, dans la vapeur chaude qu'il garde du jour brûlant, dans la poussière, soulevée toute la journée, par ces pieds d'hommes, de femmes, de chevaux, par toutes ces roues de voitures, est noyé dans un gris d'Afrique, ce gris qu'a si bien peint Fromentin, et dans lequel les maisons mettent des carrés blanchâtres, et les arbres quelques rondeurs violettes.

Je continue à marcher en ce gris, qui se fonce et se bleuit de la nuit qui vient, et dans lequel s'allume tout à coup la lanterne rouge d'un bateau-mouche, je continue à marcher, perdu dans les rêves bêtes que fait l'imagination, aux mots vagues des passants, quand j'entends un homme arrêté sur le quai dire, à un autre: «Alors, ceux-ci vont encore nous tomber sur le dos!» Cette phrase me réveille, et me donne immédiatement le soupçon que Strasbourg s'est rendu: pressentiment dont j'ai la confirmation, en achetant un journal sur le boulevard.

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_Mardi 3 octobre_.--A travers le grillage du fond de mon jardin, je vois, ce matin, les mobiles bretons, campés dans une allée de la villa, lire leurs prières, dans les petites Semaines saintes, qu'ils tirent de leurs sacs.

... Depuis deux jours, je ne sais, le souvenir de mon frère se réempare de mon esprit, un peu distrait de lui par l'horreur du moment, la menace de l'avenir,--et ce souvenir m'est présent et cruel comme aux premiers jours.

... Cette beauté particulière d'un bel automne, ces arbres carminés, cette gaze bleu du ciel, ces grandes ombres, molles et noyées, ce brouillard laiteux, épandu et flottant sur tous les lointains, ces vapeurs reflétées de soleil, ce chatoiement dans l'air de tons neutres, cette lumière même un peu violette, et assez semblable à la couleur de l'eau dans un verre de cabaret, tout ce doux milieu de nature, fait ressortir, dans une harmonie de coloriste blond, les choses luisantes de la guerre et les fourmillements multicolores des foules.

... Les hommes qui nous gouvernent sont médiocres, par cela même raisonnables. Ils n'ont pas assez le sentiment du _téméraire_, et ne se doutent pas de la _possibilité de l'impossible_, dans des temps comme ceux-ci. Qu'est-ce, au fond, que nos sauveurs, un général beau parleur, un littérateur distingué, un procureur onctueux, enfin une copie bourgeoise de Danton?

... Jamais Paris n'a eu un mois d'octobre pareil. La nuit claire, semée d'étoiles, est pareille à une nuit du Midi.

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_Mardi 4 octobre_.--Le bombardement s'annonce. Hier on est venu s'informer, chez moi, si j'avais de l'eau à tous les étages.

Contre le trottoir, les pieds dans le ruisseau, debout, immobile, ne voyant rien, n'entendant rien, inattentive aux voitures qui la frôlent, une vieille femme de la campagne, sous son bonnet de linge en forme de tuile, est enveloppée, en sa rigidité de pierre, de plis semblables aux dalles tumulaires de Bruges. Elle porte en elle une si grande douleur stupéfiée, que je m'approche d'elle, et lui parle. Alors, cette femme, lente à revenir de sa rêvasserie à la réalité, d'une voix, qui est comme une plainte de malade, me dit: «Je vous remercie de votre bon cœur; je n'ai pas besoin, je suis seulement chagrine!» Et ces douces et tristes paroles me font chercher l'inconnu tragique, qu'enferme silencieusement, en elle, cette vieille exilée des champs.

Nous sommes seulement cinq chez Brébant. Il est question de l'intérieur aristophanesque du gouvernement de la Défense nationale, d'Arago que Saint-Victor appelle un vrai Pantalon de la Comédie italienne, de Mahias, de Gagneur, de... On parle de la publication de la CORRESPONDANCE DE L'EMPEREUR. On est froissé du peu de gravité, du peu de tenue, du peu comme il faut, qui préside à ce travail, et qu'on fait avec des titres spirituels, comme si on voulait faire de la copie pour le FIGARO... Nefftzer apporte toujours le même noir ironique, le même doute à l'endroit de ce qu'on pourra faire pour se sauver. Par moments, au rire méphistophélique par lequel il a l'habitude d'annoncer les plus rares désastres, on se demande quel diable d'homme c'est, tant il parle de ces choses avec une indifférence sceptique, gouailleuse.

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_Mercredi 5 octobre_.--Aux environs du boulevard Exelmans, en ces petits bouquets de bois, soudainement nés et sortis de l'abatage des palissades de séparation, brûlées par les mobiles, dans un vif coup de soleil, c'est charmant, ces restaurants en plein air, sous les noisetiers roux. Les détails sont d'un pittoresque à enchanter un Knaus, avec les tables et les bancs dans le bois à peine équarri, les barillets, mis en chantier, sur un tabouret renversé, les cafetières baroques bouillant sur de petits fourneaux de terre cuite, avec le désordre des bouteilles et des pots de grès aux dessins bleus, au-dessus desquels voltigent des têtes de femmes, au teint de brugnon, aux cheveux couleur de chanvre.

Un moment, ce soir, le soleil couchant remplit complètement la baie du pont-levis du Bois de Boulogne, et les êtres et les choses qui passent sur ce carré de feu, s'y détachent d'une manière un peu surnaturelle, comme sur la plaque d'or d'un émail.

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_Jeudi 6 octobre_.--Ce matin, le jour se lève, pour la première fois, dans la brume de l'automne. Il y a de l'hiver aujourd'hui dans le temps. L'on se sent pénétré de la rosée froide, qui mouille les feuilles des arbres. Le réveil des mobiles a lieu sans chansons. Ils font leur toilette sans gaieté, sans bruyance.

De petites voitures de bonneterie, comme on en rencontre parmi les bourgs sauvages de la France la plus reculée, leur offrent des tricots, des bonnets de coton, dans lesquels quelques-uns enfournent leurs oreilles. Ils sont campés tout le long du boulevard Exelmans; les uns sous les arcades du chemin de fer, les autres dans les déblais du nouveau chemin de fer en construction. Peu à peu, ils secouent leur engourdissement, et, assis sur les traverses du chemin de fer dont ils ont fait des bancs, ils plongent leurs cuillers dans la gamelle, posée sur une table improvisée avec une porte arrachée à une clôture. Avec la soupe et le ventre chaud, la gaieté vient, et le rire gamin de la première jeunesse court, de table en table.

Sous une arcade qui porte écrit sur un morceau de bois: _État-Major_, des officiers font, sur un coin de buffet, leur correspondance, pendant qu'au milieu d'eux, un long et maigre curé, en chapeau rond, fume une courte pipe de bois.

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_Vendredi 7 octobre_.--Au moment où je passe la Seine sur le viaduc, la canonnière s'enveloppe d'un nuage blanc et son terrible coup de canon retentit, répété par les échos des coteaux de Sèvres et de Meudon.

... Me voici dans l'avenue de Vincennes. L'avenue est fermée, en arrière du rempart, par une formidable barricade, bâtie de dalles de pierres cyclopéennes, et, en avant du rempart, se dresse une enceinte palissadée formée d'arbres tout entiers, avec l'artichaut menaçant de leurs branches épointées. La défense est ici sur une proportion gigantesque, et digne de ce faubourg d'émeute, de ce faubourg Saint-Antoine qui semble avoir mêlé le génie militaire au génie de la guerre des rues.