Journal des Goncourt (Deuxième série, premier volume) Mémoires de la vie littéraire
Part 2
Soudain, une main se lève au-dessus de toutes les têtes, et écrit sur une colonne, en grandes lettres rouges, la liste des membres du gouvernement provisoire, pendant qu'en même temps apparaît, charbonné sur une autre colonne: _La République est proclamée_. Alors des acclamations, des cris, des chapeaux en l'air, des gens escaladant les piédestaux des statues, un homme en blouse se mettant tranquillement à fumer sa pipe, sur les genoux de pierre du chancelier de L'Hôpital, et des grappes de femmes se tenant appendues à la grille, qui fait face au pont de la Concorde.
Partout on entend, autour de soi, des gens s'abordant avec cette parole: «Ça y est!» et au haut du fronton, un homme enlève au drapeau tricolore son bleu et son blanc, et ne laisse flotter que le rouge.
A la terrasse donnant sur le quai d'Orsay, les lignards offrent, par-dessus le parapet, aux femmes qui se les arrachent, des rameaux verts.
A la grille des Tuileries, près du grand bassin, les N dorés, sont dissimulés sous de vieux journaux, et des couronnes d'immortelles pendent à la place des aigles absentes.
A la grande porte du palais, je vois écrit, à la craie, sur les deux tablettes de marbre noir: _A la garde des citoyens_. D'un côté est grimpé un mobile, son mouchoir encadrant sa tête à l'arabe sous son képi, de l'autre côté un jeune soldat de ligne tend son shako à la foule: _Pour les blessés de l'armée française_. Et des hommes en blouse blanche, d'un bras entourant les colonnes du péristyle, et une main appuyée sur un fusil, vocifèrent: _Entrée libre du bazar_, pendant que la foule fait irruption, et qu'une immense clameur s'engouffre dans l'escalier du palais envahi.
Sur les bancs, contre les cuisines, des femmes sont assises, une cocarde piquée dans les cheveux, et une jeune mère allaite tranquillement un tout petit enfant, dans ses langes blancs.
Le long de la rue de Rivoli, on lit sur la vieillesse noirâtre de la pierre: _Logement à louer_, et des affiches écrites à la main portent: _Mort aux voleurs. Respect à la propriété_.
Trottoirs, chaussées, tout est plein, tout est couvert d'hommes et de femmes, semblant s'être répandus de leur _chez soi_, sur le pavé; un jour de fête de la grande ville, oui, un million d'êtres qui paraissent avoir oublié que les Prussiens sont à trois ou quatre marches de Paris, et qui, dans la journée chaude et grisante, vont à l'aventure, poussés par la curiosité fiévreuse du grand drame historique qui se joue.
Et c'est, tout le long de la rue de Rivoli, des passages de troupes chantant la Marseillaise. Rien ne manque à la journée, pas même les chienlits des révolutions, et une voiture découverte charrie, porteurs de grands drapeaux, des hommes à barbiches et à œillets rouges, au milieu desquels un turco saoûl embrasse une femme ivre.
Il est cinq heures à l'Hôtel de Ville. Le monument de la cité libre, les pieds dans l'ombre, rayonne en haut d'un soleil qui fait aveuglant l'horloge. Aux fenêtres du premier étage, des blouses et des redingotes s'étagent jusqu'aux meneaux supérieurs: le premier rang, assis les jambes pendantes en dehors de l'édifice, et semblable à un gigantesque paradis de titis, dans un décor de la Renaissance.
La place fourmille de monde. Des voitures, où se hissent des curieux, stationnent arrêtées, des gamins sont accrochés à des candélabres, et de toute cette agglomération de créatures enfiévrées, monte une sourde rumeur.
De temps en temps, tombent des fenêtres de petits papiers, que la foule ramasse et rejette, en l'air, et qui font au-dessus des têtes, comme une giboulée de flocons de neige. «Les chiffonniers vont faire leur beurre!» dit un homme du peuple, de ces papiers: les bulletins du plébiscite du 8 mai, portant les _oui_, imprimés d'avance.
De temps en temps, des figures de l'extrême gauche, qu'on nomme à côté de moi, viennent cueillir les vivats de la foule, et Rochefort montrant, une minute, sous sa tignasse révoltée, sa figure nerveuse, est acclamé comme le futur sauveur de la France.
En revenant par la rue Saint-Honoré, on marche, par les trottoirs, sur des morceaux de plâtre doré, qui étaient, il y a deux heures, les écussons aux armes impériales de fournisseurs de la ci-devant Majesté, et l'on rencontre des bandes où, tête nue, des hommes chauves, cherchent à exprimer, avec des gestes épileptiques, ce que ne peut plus crier leur voix enrouée, leur gosier aphone.
Je ne sais pas, mais je n'ai pas confiance, il ne me paraît pas retrouver dans cette plèbe braillarde les premiers bonshommes de l'ancienne Marseillaise: ça me semble simplement des voyous d'âge, en joie et en esbaudissement, des voyous sceptiques, faisant de la casse politique, et n'ayant rien, sous la mamelle gauche, pour les grands sacrifices à la patrie.
... Oui, la République! Dans ces circonstances, je crois qu'il n'y a que la République pour nous sauver, mais une République, où on aurait en haut un Gambetta pour la couleur, et où on appellerait les vraies et rares capacités du pays, et non une République, composée presque exclusivement de tous les médiocrates et de toutes les ganaches, vieilles et jeunes, de l'extrême gauche.
... Ce soir, les bouquetières ne vendent plus, sur toute la ligne des boulevards, que des œillets rouges.
* * * * *
_Mardi 6 septembre_.--Au dîner de Brébant, je trouve Renan, assis tout seul, à la grande table du salon rouge, et lisant un journal, avec des mouvements de bras désespérés.
Arrive Saint-Victor, qui se laisse tomber sur une chaise, et s'exclame, comme sous le coup d'une vision terrifiante: L'_Apocalypse... les chevaux pâles!_
Nefftzer, du Mesnil, Berthelot, etc., etc., se succèdent, et l'on dîne dans la désolation des paroles des uns et des autres. On parle de la grande défaite, de l'impossibilité de la résistance, de l'incapacité des hommes de la Défense nationale, de leur désolant manque d'influence près du corps diplomatique, près des gouvernements neutres. On stigmatise cette sauvagerie prussienne qui recommence Genseric.
Sur ce, Renan dit: «Les Allemands ont peu de jouissances, et la plus grande qu'ils peuvent se donner, ils la placent dans la haine, dans la pensée et la perpétration de la vengeance.» Et l'on remémore toute cette haine vivace, qui s'est accumulée depuis Davout, en Allemagne s'ajoutant à la haine léguée par la guerre du Palatinat, et dont la colère expression survivait dans la bouche de la vieille femme, me montrant, il y a quelques années, le château d'Heidelberg.
Et voici que l'un de nous dit qu'hier, pas plus tard qu'hier, un administrateur de chemin de fer lui contait ceci. Il se trouvait, il y a quelques années, à Carlsruhe, chez le ministre plénipotentiaire, et l'entendait dire à un de ses amis, très galantin, très friand de femmes: «Ici, mon cher, vous ne ferez rien, les femmes sont cependant très faciles, mais elles n'aiment pas les Français!»
Quelqu'un jette dans la conversation: «Les armes de précision, c'est contraire au tempérament français;--tirer vite, se jeter à la baïonnette, voilà ce qu'il faut à notre soldat; si cela ne lui est pas possible, il est paralysé.--La _mécanisation_ de l'individu n'est pas son fait. C'est la supériorité du Prussien dans ce moment.»
Renan, relevant la tête de son assiette: «Dans toutes les choses que j'ai étudiées, j'ai toujours été frappé de la supériorité de l'intelligence et du travail allemand. Il n'est pas étonnant que, dans l'art de la guerre, qui est après tout un art inférieur, mais compliqué, ils aient atteint à cette supériorité, que je constate dans toutes les choses, je vous le répète, que j'ai étudiées, que je sais... Oui, messieurs, les Allemands sont une race supérieure!»
--Oh! oh! crie-t-on de toutes parts.
«Oui, très supérieure à nous, reprend Renan en s'animant. Le catholicisme est une crétinisation de l'individu: l'éducation par les Jésuites ou les frères de l'école chrétienne arrête et comprime toute vertu _summative_, tandis que le protestantisme la développe.»
La douce et maladive voix de Berthelot rappelle les esprits des hauteurs sophistiques aux menaçantes réalités: «Messieurs, vous ne savez peut-être pas, que nous sommes entourés de quantités énormes de pétrole, déposées aux portes de Paris, et qui n'entrent pas à cause de l'octroi, que les Prussiens s'en emparent et les jettent dans la Seine, ils en feront un fleuve de feu qui brûlera les deux rives! C'est comme cela que les Grecs ont brûlé la flotte arabe...--Mais pourquoi ne pas avertir Trochu?--«Est-ce qu'il a le temps de s'occuper de n'importe quoi!» Berthelot continue: «Si l'on ne fait pas sauter les écluses du canal de la Marne, toute la grosse artillerie de siège des Prussiens arrivera, comme sur des roulettes, sous les murs de Paris, mais songera-t-on à les faire sauter... Je pourrais vous raconter des choses comme cela jusqu'à demain matin.»
Et comme je lui demande s'il espère faire sortir, du comité qu'il préside, quelque engin de destruction: «Non, non, on ne m'a donné ni argent, ni hommes, et je reçois 250 lettres, par jour, qui ne me donnent le temps de faire aucune expérience. Ce n'est pas qu'il n'y aurait pas quelque chose à tenter, à trouver peut-être, mais le temps manque, le temps manque pour faire l'expérience en grand... et la faire accepter donc! Il y a un gros bonnet de l'artillerie que j'entretenais du pétrole: Oui, m'a-t-il dit, on s'en servait au IXe siècle.--Mais les Américains, lui ai-je répondu, dans leur dernière guerre...--C'est vrai, a-t-il repris, mais c'est dangereux à manier, et nous ne voulons pas nous faire sauter. Voyez-vous, ajoute Berthelot, tout est comme cela!»
Et toute la conversation de la table va aux conditions présumables, que fait le roi de Prusse: à une cession d'une partie de la flotte cuirassée, à la délimitation nouvelle que l'on a vue, sur une carte appartenant à Hetzel, et qui enlèverait des départements à la France.
On interroge Nefftzer qui ne répond pas directement à la question, et avec son scepticisme finement blagueur sous son gros rire, et avec sa parole malignement mordante sous son épais accent alsacien, se moque de Gambetta venant d'envoyer, comme maire de Strasbourg, un maire, qui, d'après lui, se serait sauvé, et remplacerait un maire qui se battrait courageusement, et il accuse X... d'avoir fait sa fortune dans les travaux des fortifications, et encore des officiers du génie, de faire inscrire, sur les feuilles des entrepreneurs, trois cents ouvriers, là, où un atelier de cinquante travaille seulement.
Renan, obstinément attaché à sa thèse sur la supériorité du peuple allemand, continue à la développer entre ses deux voisins, lorsque du Mesnil l'interrompt par cette sortie: «Quant au sentiment d'indépendance de vos paysans allemands, je puis dire que moi, qui ai assisté à des chasses dans le pays de Bade, on les envoie ramasser le gibier, avec des coups de pied dans le cul!»
«Eh bien, dit Renan, dérayant complètement de sa thèse, j'aime mieux les paysans à qui l'on donne des coups de pied dans le cul, que des paysans, comme les nôtres, dont le suffrage universel a fait nos maîtres, des paysans, quoi, l'élément inférieur de la civilisation, qui nous ont imposé, nous ont fait subir, vingt ans, ce gouvernement.»
Berthelot continue ses révélations désolantes, au bout desquelles je m'écrie:
--«Alors tout est fini, il ne nous reste plus qu'à élever une génération pour la vengeance!»
--«Non, non, crie Renan qui s'est levé, la figure toute rouge, non pas la vengeance, périsse la France, périsse la Patrie, il y a au-dessus le royaume du Devoir, de la Raison...»
Non, non, hurle toute la table, il n'y a rien au-dessus de la Patrie. «Non, gueule encore plus fort Saint-Victor, tout à fait en colère: n'esthétisons pas, ne _byzantinons_ plus, f..., il n'y a pas de chose au-dessus de la Patrie!»
Renan s'est levé, et se promène autour de la table, la marche mal équilibrée, ses petits bras battant l'air, citant à haute voix des fragments d'Écriture sainte, en disant que tout est là.
Puis il se rapproche de la fenêtre, sous laquelle passe le va-et-vient insouciant de Paris, et me dit: «Voilà ce qui nous sauvera, c'est la mollesse de cette population!»
* * * * *
_7 septembre_.--De la barrière de l'Étoile à Neuilly. Il a plu toute la nuit. Les tentes ont des flaques d'eau dans leurs plis, et de la paille humide s'en échappe, de la paille laissant voir, dans l'intérieur des tentes, des morceaux de rouge, qui sont des soldats pelotonnés dormant. Au dehors sèchent, accrochés, çà et là, des chaussons, des caleçons, des clairons vertdegrisés, et, entre deux pavés, de pauvres petits feux grésillent sur du bois pourri de démolitions. Des sentinelles, semblables à des malades d'hôpital, montent la garde, empaquetées dans une couverture, et la tête serrée dans un mouchoir à carreaux bleus.
Tous ces soldats portent sur leurs visages, et dans l'engourdissement paresseux de leurs mouvements, le malaise de la nuit froide. Ils ne sont pas tristes, mais ils ont en eux une sorte de passivité, de résignation à la fois mélancolique, et un peu stupide. Ça semble des soldats pour mourir, non pour vaincre, des soldats prédestinés à la défaite par la désertion du moral, et dont le cerveau trouble, est hanté par le grand dissolvant des armées: la Trahison.
Dans le nombre, quelques belles insouciances ou quelques gaietés résistantes: un groupe mangeant gaillardement, sur une table, fabriquée d'une planche posée sur deux tronçons de poêle, et derrière la table, un troupier, au geste vainqueur, batifolant avec une cantinière du 93e, au petit tablier de soie bleue, envolé de sa jupe de drap.
Sur le mur des fortifications pèse un ciel bas, à travers lequel le vent chasse des nuées grises, au-dessus d'une ligne jaune: le ciel que Decamps met au-dessus de ses combats de Cimbres et de Teutons, et où, dans le moment, luit le bronze luisant de pluie, d'une pièce de 24, dont un gamin tourmente la manivelle.
Je monte sur le rempart. C'est comme l'écroulement de l'horizon, de ses arbres, de ses maisons, tombant à terre, dans un grand bruit étouffé, tandis que des pans de mur restent debout ainsi que des décors de dévastation, où se voient les poutres de toits à jour, enfermant du bleu du ciel, et des recoins rouges de marchands de vin effondrés. Dans la verdure seule, est encore debout la chapelle du duc d'Orléans.
Sur le pont-levis dans le chemin tournant, un désordre, une bousculade. Déjà le _moi_ des hommes et des femmes s'est fait brutal, presque féroce. On se pousse les uns les autres, sous tous ces déménagements, sous toutes ces fuites, on se pousse sous les roues de toutes ces charrettes, de tous ces omnibus, de tous ces transports militaires, de tous ces haquets, enchevêtrés l'un dans l'autre, embourbés dans le chemin défoncé. Et l'on ne gagne l'avenue de Neuilly qu'un peu frôlé par le moyeu des roues, qu'un peu souffleté par les planches et les morceaux de bois portés par les ouvriers.
Jusqu'au pont, des deux côtés, les effets militaires séchant aux portes, aux fenêtres, font comme un immense Temple du haillon, et l'on marche, tout le temps, dans le bruit sec des batteries de fusil, que les soldats nettoient.
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_8 septembre_.--De la porte de Point-du-Jour jusqu'à mi-chemin de Saint-Cloud, se disputant l'entrée de Paris, trois et quatre rangées de voitures de toutes sortes, de toutes espèces, de toutes dimensions, voitures citadines et rustiques, au milieu desquelles s'élèvent, comme des maisons, les grandes voitures de foin, traînées par des bœufs roux. Et fiacres et charrettes, tour à tour fouettés de coups de soleil et de giboulées de pluie, montrent des mobiliers ruisselants d'eau, les mobiliers misérables de la banlieue de Paris, en haut desquels sont juchées, toutes branlantes, de vieilles femmes tenant sur leurs genoux des cages, où volètent de pauvres oiseaux affolés.
Autour, tombent toujours les grands arbres avec le frôlement sourd des branchages, tombent toujours les maisons avec le bruit de casse strident des vitres, se brisant sur le pavé.
La Seine emporte, sur ses eaux, le bruit des sonneries de clairons et des batteries de tambours des deux rives, desquelles se détache, çà et là, le sabot grisâtre d'une canonnière, que surmonte son énorme canon.
Les pelouses du parc de Saint-Cloud disparaissent sous les pantalons rouges de la ligne qui s'exerce, et l'on peut se croire au milieu de la guerre, à se voir entouré de ces hommes répandus sous les grands arbres, courant au pas gymnastique, agenouillés sur l'herbe, et faisant _à blanc_ aujourd'hui, le simulacre de la fusillade qu'ils auront à faire demain.
Au petit café, où, il n'y a pas encore trois mois, j'étais assis à côté de celui qui est mort, je vois passer devant moi, sur des chevaux fourbus, des fantômes de dragons tout loqueteux, avec des casques bosselés, des tronçons de carabine, et des poules de la maraude, se débattant dans les filets, attachés à leurs selles.
Je monte au fort en terre, que l'on construit à Montretout. Au milieu de ceps, tout chargés de raisins noirs, j'aperçois la cravate blanche du vieux Blaisot, du doyen des marchands d'estampes, du descendant du libraire ayant son étalage, pendant le XVIIIe siècle, au bas du grand escalier de Versailles, du dénicheur de goût, auquel mon frère et moi, avons acheté de si beaux dessins de l'école française. Il est en train d'inspecter son petit carré de vigne, en regardant de travers le fort qui l'empêchera de bâtir la maison, où le vieillard qui a passé tant d'heures dans l'air vicié des salles de vente, espérait faire respirer à sa vieillesse l'air vivifiant de la haute colline.
Le fort, il est encore dans la tête de l'officier du génie chargé de le construire. On entend des manœuvriers gouailleurs dire: «Le fort, il sera fini dans trois mois!» Quant aux vingt mille ouvriers, qui, dans les journaux, sont censés y travailler, un curieux me dit qu'ils étaient à peine quelques centaines ces jours-ci, et qu'aujourd'hui ils sont en tout mille, et encore les trois quarts sont-ils des soldats de la ligne. Empire, République, c'est toujours la même chose.
... C'est agaçant tout de même d'entendre à tout, propos: C'est la faute de l'Empereur! et il y a de la générosité à moi d'écrire cela, à moi qui, pour la citation de quatre vers, cités dans le cours de littérature de Sainte-Beuve, couronné par l'Académie, ai été poursuivi en police correctionnelle par le gouvernement impérial,--et ce qui ne s'était jamais vu dans aucun procès de presse, placé entre des gendarmes,--oui, c'est agaçant. Car si les généraux ont été incapables, si les officiers n'ont pas été à la hauteur des circonstances, si... si..., ce n'est pas la faute de l'Empereur. Un homme n'a pas cette influence sur un peuple, et si le peuple français n'avait pas été très mal portant, très malade, la médiocrité de l'Empereur n'eut pas empêché la victoire.
Soyons bien persuadés que les souverains ne sont absolument que les représentants de l'état moral de la majorité de la nation qu'ils gouvernent, et qu'ils ne resteraient pas, trois jours, sur leurs trônes, s'ils étaient en contradiction avec cet état moral.
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_Samedi 10 septembre_.--Catulle Mendès, en uniforme de volontaire, vient me donner la main chez Péters.
Un garçon que j'ai connu à l'hydrothérapie dîne à côté de moi. Il hèle un monsieur au passage:--«Combien vous reste-t-il de fusils?--Mon Dieu, à peu près 330 000, mais j'ai peur que le gouvernement ne me les reprenne!» Et mon voisin me raconte que l'homme aux fusils, est un génie dans son genre, un _voyant_, qui a gagné six millions dans des affaires, que personne ne soupçonnait, qu'il achète d'un coup 600 000 fusils de rebut, à 7 francs pièce, et qu'il les revend près de 100 francs au Congo, au roi du Dahomey, et encore gagne-t-il sur l'ivoire et la poudre d'or avec lesquels on le rembourse. C'est chez lui une série d'affaires extraordinaires, toujours faites dans ces proportions: un jour l'achat de toutes les démolitions de Versailles; un autre jour l'envoi en Chine de 100 000 systèmes de lieux à l'anglaise.
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_Dimanche 11 septembre_.--Tout le long du boulevard Suchet, tout le long du chemin intérieur des fortifications, l'animation allègre et grandiose du mouvement de la Défense nationale. Tout le long du chemin, la fabrication des fascines, des gabions, des sacs de terre, le creusage dans les tranchées des poudrières et des caves à pétrole, et sur le pavé des anciennes casernes de gabelous, l'écroulement sourdement retentissant des boulets dégringolant des camions! En haut sur le couronnement, l'exercice du canon par des pékins, en bas l'exercice des fusils à tabatière par des gardes nationaux. A tout moment, le passage des blouses bleues, noires et blanches des mobiles, et dans l'espèce de canal de verdure du chemin de fer, l'éclair rapide des trains, dont on ne voit que le dessus tout rouge de pantalons, d'épaulettes, de képis de cette population militaire, improvisée dans la population bourgeoise.
Le Champ-de-Mars est toujours un camp, où la gaudriole soldatesque a fusiné, sur la toile grise des tentes: «_On demande des bonnes pour tout faire!_» Des files interminables de chevaux descendent boire à la Seine, et longent le quai, où des barrières de grosses cordes enferment des trains d'artillerie et des équipages de pontonniers.
Les Champs-Elysées qui ne sont plus arrosés: une tourmente de poussière, à travers laquelle apparaît une multitude armée, et de temps en temps, l'éclair du casque d'une estafette, se détachant, au bas de l'avenue, sur le ciel violet, sur l'obélisque tout blanc.
A la place de la Concorde, un rassemblement aux pieds de la statue de Strasbourg. Une échelle humaine est faite d'hommes en blouse, qui, grimpés après sa pierre blanche, et accrochés au geste canaillement puissant du poing de la statue sur sa hanche, fleurissent la ville héroïque, de branchages, de fleurs, de drapeaux, d'oripeaux patriotiques, tandis qu'au-dessous, des ronds de chapeaux noirs, s'abaissant devant la porte, toute verte de couronnes d'immortelles, piquées de cocardes, me font deviner des signataires du registre d'indignation.
A l'entrée de la rue de Rivoli, des charrettes passent, laissant voir les quatre pieds de grands bœufs morts, étendus sur le dos, et couverts d'une serge verte.
La grande allée des Tuileries est jonchée de paille. Sur la litière de cette gigantesque écurie, et semblant poser pour les études aimées de Géricault, se développent, s'allongent, se ramassent, dans le chatoiement du plein air, les croupes blanches, alezanes, pommelées de milliers de chevaux. Derrière eux, la ligne sévère des caissons avec leur roue de rechange, et au plus loin que l'œil va sous les arbres, dans ces jeux d'ombre et de lumière, encore des croupes de chevaux, des fumées de forges de campagne, des montagnes de foin et de paille. Le grandiose et excitant spectacle, que cette image de la guerre, étalée dans ce jardin de plaisance, au milieu de ces parterres, au milieu de ces orangers, au milieu de ces statues de marbre, aux piédestaux desquels s'accrochent aujourd'hui des sabres et des manteaux d'ordonnance.
... Ce soir, quelle insouciance, quelle belle non-conscience du lendemain, de ce lendemain, où la ville sera peut-être à feu et à sang! Le même enjouement, la même futilité de paroles, le même bruit léger et ironique des conversations, dans les restaurants, dans les cafés. Femmes, et hommes sont les mêmes êtres de frivolité qu'avant l'invasion, seulement quelques femmes grinchues trouvent que leurs maris ou leurs amants lisent trop longtemps le journal.