Journal des Goncourt (Deuxième série, premier volume) Mémoires de la vie littéraire
Part 19
Un sinistre caractère, que le caractère de ce boulevard désert, avec ses boutiques fermées, avec les grandes ombres immobiles de ses kiosques et de ses arbres, avec son silence de mort, coupé de temps en temps par une sourde et fracassante détonation... Quelqu'un croit apercevoir, avec une lorgnette de spectacle, le drapeau tricolore flottant sur Montmartre. A cet instant, nous sommes chassés de notre observatoire de verre, par le sifflement des balles qui passent à côté de nous, faisant, dans l'air, comme des miaulements de petit chat.
Quand nous descendons, et que nous regardons au balcon, une voiture d'ambulance est sous nos fenêtres. L'on y monte un blessé qui se débat, répétant:--«Je ne veux pas aller à l'ambulance.» Une voix brutale lui répond:--«Vous irez tout de même.» Et nous voyons le blessé se soulever, ramasser ses forces défaillantes, lutter une seconde contre deux ou trois hommes, et retomber dans la voiture en criant d'une voix désespérée et expirante:--«C'est à se faire sauter la cervelle!»
La voiture part. Le boulevard redevient vide, et l'on entend pendant longtemps une canonnade rapprochée, qui semble éclater à la hauteur du nouvel Opéra.
Puis le trot lourd d'un omnibus, à l'impériale chargée de gardes nationaux, penchés sur leurs fusils.
Puis les galopades d'officiers d'état-major jetant aux gardes nationaux, ramassés sous nos fenêtres, la recommandation de prendre garde d'être cernés.
Puis l'arrivée de brancardiers remontant le boulevard, dans la direction de la Madeleine.
Pendant ce, la petite Renée pleure, parce qu'on ne veut pas la laisser jouer dans la cour. Madeleine, sérieuse et pâle, a des tressautements à chaque détonation. Mme Burty déménage fiévreusement des tableaux, des bronzes, des livres, cherchant et recherchant un coin reculé, où ses filles puissent être à l'abri des obus et des balles.
La fusillade se rapproche de plus en plus. Nous percevons distinctement les coups de fusil, tirés rue Drouot.
En ce moment apparaît une escouade d'ouvriers, qui ont reçu l'ordre de barrer le boulevard à la hauteur de la rue Vivienne, et de faire une barricade sous nos fenêtres. Ils n'ont pas grand cœur à la chose. Les uns dérangent deux ou trois pavés de la chaussée, les autres donnent, comme par acquit de conscience, une dizaine de coups de pioche dans l'asphalte du trottoir. Mais presque aussitôt, devant les balles qui enfilent le boulevard, et leur passent sur la tête, ils abandonnent l'ouvrage. Nous les voyons, Burty et moi, disparaître par la rue Vivienne avec un soupir de soulagement. Nous pensions tous deux aux gardes nationaux, qui allaient monter dans la maison et tirailler aux fenêtres, au milieu de nos collections, mêlées et confondues, sous leurs pieds.
Alors une troupe nombreuse de gardes nationaux se repliant avec leurs officiers, lentement et en bon ordre. D'autres venant après, qui marchent d'un pas plus pressé. D'autres, enfin, se bousculant dans une débandade, au milieu de laquelle on voit un mort, à la tête ensanglantée, que quatre hommes portent par les bras et les jambes, à la façon d'un paquet de linge sale, le menant de porte en porte, qui ne s'ouvrent pas.
Malgré cette retraite, ces abandons, ces fuites, la résistance est encore très longue à la barricade Drouot. La fusillade n'y décesse pas. Peu à peu, cependant, le feu baisse d'intensité. Ce ne sont bientôt plus que des coups isolés. Enfin, deux ou trois derniers crépitements, et presque aussitôt nous voyons fuir la dernière bande des défenseurs de la barricade, quatre ou cinq garçonnets d'une quinzaine d'années, dont j'entends l'un dire: «Je rentrerai un des derniers!»
La barricade est prise. Les Versaillais se répandent en ligne sur la chaussée, et ouvrent un feu terrible dans la direction du boulevard Montmartre. Dans l'encaissement des deux hautes façades de pierre enfermant le boulevard, les chassepots tonnent comme des canons. Les balles éraflent la maison, et ce ne sont aux fenêtres que sifflements, ressemblant au bruit que fait de la soie qu'on déchire.
Un instant, nous nous étions retirés dans les pièces du fond. Je reviens dans la salle à manger, et là, agenouillé, et paré aussi bien que possible, voici le spectacle que j'ai par le rideau entr'ouvert de la fenêtre.
De l'autre côté du boulevard, il y a étendu à terre un homme, dont je ne vois que les semelles de bottes, et un bout de galon doré. Près du cadavre, se tiennent debout deux hommes: un garde national et un lieutenant. Les balles font pleuvoir sur eux les feuilles d'un petit arbre, qui étend ses branches au-dessus de leurs têtes. Un détail dramatique que j'oubliais. Derrière eux, dans un renfoncement, devant une porte cochère fermée, aplatie tout de son long, et comme rasée sur le trottoir, une femme tient dans une de ses mains un képi,--peut-être le képi du tué.
Le garde national, avec des gestes violents, indignés, parlant à la cantonade, indique aux Versaillais qu'il veut enlever le mort. Des balles continuent à faire pleuvoir des feuilles sur les deux hommes. Alors le garde national, dont j'aperçois la figure rouge de colère, jette son chassepot sur son épaule, la crosse en l'air, et marche sur les coups de fusil, l'injure à la bouche. Soudain, je le vois s'arrêter, porter la main à sa tête, appuyer, une seconde, sa main et son front contre un petit arbre, puis tourner sur lui-même, et tomber sur le dos, les bras en croix.
Le lieutenant, lui, était resté immobile à côté du premier mort, tranquille comme un homme qui méditerait dans un jardin. Une balle qui avait fait tomber sur lui, non une feuille, cette fois, mais une branchette près de sa tête, et qu'il avait rejetée avec une chiquenaude, ne l'avait pas tiré de son immobilité. Alors, il eut un long regard jeté sur le camarade tué, et sa résolution fut prise. Sans se presser, et comme avec une lenteur dédaigneuse, il repoussa derrière lui son sabre, se baissa et s'efforça de soulever le mort. Il était grand et lourd, le mort, et, ainsi qu'une chose inerte, échappait à ses efforts, et s'en allait à droite et à gauche. Enfin il le souleva, et le tenant droit contre sa poitrine, il l'emportait, quand une balle fit tournoyer, dans une hideuse pirouette, le mort et le blessé qui tombèrent l'un sur l'autre.
Je crois qu'il a été donné à peu de personnes d'être, à deux fois, témoin d'un aussi héroïque et aussi simple mépris de la mort.
Notre boulevard est enfin au pouvoir des Versaillais. Nous nous risquons à les regarder de notre balcon, quand une balle vient frapper au-dessus de nos têtes. C'est le locataire de dessus, qui s'est avisé bêtement d'allumer sa pipe à la fenêtre.
Bon! voici des obus qui recommencent, des obus, cette fois-ci, tirés par les fédérés sur les positions conquises par les Versaillais. On campe dans l'antichambre donnant sur la cour. Le petit lit de fer de Renée est traîné dans un coin protecteur. Madeleine s'allonge près de son père, sur un canapé, son clair visage se détachant illuminé par la lampe, sur le blanc d'un oreiller, son petit corps perdu dans les plis et l'ombre d'un châle. Mme Burty s'affaisse anxieuse dans un fauteuil. Et moi j'ai une partie de la nuit, dans l'oreille, la plainte déchirante d'un soldat de ligne blessé, qui s'est traîné à notre porte, et que la portière, par une lâche peur de se compromettre, n'a pas voulu recevoir.
De temps en temps, je vais regarder, par les fenêtres du boulevard, cette nuit noire de Paris, sans une lueur de gaz dans les rues, sans une lueur de lampe dans les maisons, et dont l'ombre épaisse et redoutable garde les morts de la journée, qu'on n'a pas relevés.
* * * * *
_Mercredi 24 mai_.--A mon réveil, mes yeux retrouvent le cadavre du garde national, tué hier. On ne l'a pas enlevé, on l'a seulement un peu recouvert avec les branches de l'arbre, sous lequel il a été tué.
L'incendie de Paris fait un jour qui ressemble à un jour d'éclipse.
Un moment d'interruption dans le bombardement. J'en profite pour quitter Burty et gagner la rue de l'Arcade. J'y trouve Pélagie, qui a eu la témérité de traverser toute la bataille, à la main un gros bouquet de roses de mon grand rosier _gloire de Dijon_; aidée et protégée par les soldats, admirant cette femme s'avançant, sans peur, avec des fleurs, au milieu de la fusillade, et la faisant passer dans les environs de la Chapelle Expiatoire, par des cours percées par le génie.
Nous nous mettons en marche pour Auteuil, avec la curiosité de voir de près les Tuileries. Un obus qui éclate presque à nos pieds, place de la Madeleine, nous force à nous rejeter dans le faubourg Saint-Honoré, où nous sommes poursuivis par des éclats frappant au-dessus de nos têtes, à droite, à gauche.
Les projectiles ne dépassent pas la barrière de l'Étoile. De là, on voit Paris dans l'enveloppement de la dense fumée, qui couronne la cheminée d'une usine à gaz. Et tout autour de nous, et sur nous, du ciel obscurci tombe continuellement une pluie noire de petits morceaux de papier brûlé: la Comptabilité de la France, l'État civil de Paris... Je ne sais quelle analogie me vient à la pensée, de cette pluie de papier calciné avec de la pluie de cendre, sous laquelle a été ensevelie Pompéi.
Passy n'a pas souffert, c'est au boulevard Montmorency que commencent les ruines: les maisons dont il ne reste que les quatre murs noircis; les maisons effondrées et couchées à terre.
Elle est encore debout, la mienne, avec un grand trou dans le second étage. Mais de combien d'éclats d'obus a-t-elle été souffletée! Des monceaux de rocaille jonchent le trottoir. Il y a dans les moellons, des encoches comme la tête d'un enfant. La porte est percée de vingt petits ronds de balles, du gros rond d'un biscaïen, et un morceau manque, arraché par le pic d'un fédéré, qui s'essayait à la forcer.
Dans la maison, on marche sur les plâtras et les fragments de glaces mêlés aux éclats d'obus et aux balles, recroquevillées comme des sangsues, qu'on a fait dégorger dans du sel. Au premier une balle de chassepot,--je crois le cas extraordinaire,--a enfilé la maison, traversant une persienne, un matelas, une cloison, une portière flottante, une porte couverte d'une natte de Chine. Mais le vrai dégât est au second. Un obus, un tout petit obus, l'un des derniers tirés par les Versaillais, dans la nuit de dimanche, lorsqu'ils étaient déjà maîtres du Point-du-Jour, a brisé la poutre d'angle de la maison, passé par le pied du lit de Pélagie, traversé la porte de sa chambre, éclaté dans le parquet du palier, en mettant en charpie toutes les portes du second. Enfin, on pouvait être plus malheureux. Tout ce qui m'est précieux a été épargné, et le désastre de mes voisins a de quoi me consoler de mes pertes.
Pauvre jardin, avec son gazon, semblable à la grande herbe d'un cimetière abandonné, avec ses arbustes à feuilles luisantes, tout poussiéreux de plâtre, tout noirs de papier brûlé, avec ses grands arbres aux branches brisées, mettant leur feuillage de papier brouillard dans la verdure d'un arbre vivant, avec cette excavation au milieu de la pelouse faite par une bombe, cette excavation où l'on pourrait enterrer un éléphant.
Et pendant que nous faisons la visite de la maison, et qu'elle me sert à dîner, Pélagie me conte l'installation de mon voisin César, qui n'avait pas de cave voûtée, l'installation dans l'une des miennes, pendant qu'elle prenait possession de l'autre avec la domestique dudit César, et comme quoi n'ayant rien à faire, toutes deux passaient les journées à jouer aux cartes, leurs yeux s'étant habitués à voir dans l'obscurité.
Elle me conte, lorsque la bombe est tombée dans le jardin, la crainte que le monde de la cave a eue, que la maison ne s'écroulât, tant il s'était fait une écrasante projection de terre sur le toit. Elle me conte ses chamaillades avec les fédérés, voulant enfoncer la porte, voulant s'introduire, sous le prétexte de recherches d'armes et d'hommes, et un jour après une dispute terrible, et même des pierres jetées, un dialogue s'engageant entre elles et ces hommes, qui lui donnaient un pain, dont elle manquait, en lui disant: «Vous pouvez le manger, il n'est pas volé!» Elle me conte que, dans les derniers temps, les balles traversaient tellement la maison, que lorsque l'on voulait boire, on montait à quatre pattes l'escalier, on plaçait l'arrosoir sous le robinet de la cuisine, et tant pis pour l'eau qui se répandait, on attendait une embellie dans la fusillade, pour reprendre l'arrosoir.
Elle me conte que, tout le temps, elle a couché habillée, ayant pour le moment où le feu prendrait à la maison, un paquet de ses hardes les plus précieuses, l'argenterie de la maison, disposée pour la mettre dans ses poches, et un matelas pour se mettre sur le dos, à l'effet de se préserver de tout ce qui vous tombait dehors sur la tête.
Toute la soirée, vu par la trouée des arbres, l'incendie de Paris: un incendie ressemblant, sur l'obscurité de la nuit, à ces gouaches napolitaines d'une éruption du Vésuve sur une feuille de papier noir.
* * * * *
_Jeudi 25 mai_.--Pendant la journée entière, le canon et le roulement des mitrailleuses. Je passe cette journée à me promener dans les ruines d'Auteuil. C'est du saccagement et de la destruction, comme en pourrait faire une trombe.
On voit d'énormes arbres brisés, dont le tronc haché semble un paquet de cotterets, des tronçons de rail pesant mille livres, transportés sur le boulevard, des écrous d'égout, des plaques de fonte de quatre pouces d'épaisseur, réduites en fragments de la grosseur d'une boîte de plumes de fer, des barreaux de grilles, noués, tortillés autour l'un de l'autre, comme une attache d'osier.
Parfois au milieu de cette dévastation, la surprise de rencontrer, attaché à une maison demi-écroulée, un grand rosier grimpant, qui bouche du fleurissement de ses roses, de la gaieté fraîche de ses couleurs, les fissures béantes et les débris pendants.
Le numéro 75, une maison de cinq étages, toute neuve, n'a plus de façade, n'a plus de bas côtés, et vous montre, les planchers des cinq étages, comme les planches du fond des tiroirs d'une commode, qui n'aurait plus de devant, qui n'aurait plus de côtés, et dont, minute par minute, les planchers s'abaissant, laissent dégringoler, à chaque instant, dans la rue, un secrétaire, une table de nuit.
L'entrée de la grande rue d'Auteuil peut rivaliser avec Saint-Cloud. Les deux lignes de maisons ne sont que des décombres fumants ou des pans de murs qui ont les larges lézardes de ruines anciennes. Le dessin des arcades du viaduc a disparu, le pont rompu fait ventre au milieu, et ne vous laisse passer qu'en vous baissant. Quelques piliers de fer, quelques morceaux de zinc, épars çà et là, vous indiquent seuls la place de la gare. La maison du garde, un tas de brique, de ferraille, de bois charbonné.
Sous les pieds, l'on a des obus qui n'ont pas éclaté, des morceaux d'affûts de canons, des boîtes cassées d'artillerie portant 4 _de M._, des débris et des scories de toutes sortes, au milieu desquelles sourcillent, comme des sources, les eaux des conduites d'eau coupées.
Sur la ligne des fortifications toute écrêtée, un homme me montre une casemate: «C'est là, me dit-il, où se tenait le chef des Bellevillais, avec ses hommes et ses maîtresses. Là, tous les jours, des voitures à bras déménageaient les maisons voisines, apportaient linge, meubles, effets d'habillement, que le nouveau sultan partageait entre ses femmes.»
Pendant que je regarde, le feu reprend à une maison d'Auteuil, sans que personne se soucie de l'éteindre.
Paris est décidément maudit! Au bout de cette sécheresse de tout un mois, sur Paris qui brûle, voici un vent qui est comme un vent d'ouragan.
... Des voitures passent faisant le trajet de Saint-Denis à Versailles, et ramenant sur leurs banquettes, à Paris, des personnages, que le séjour en province a faits archaïques. On dirait des guimbardes, revenant de Coblentz.
* * * * *
_Vendredi 26 mai_.--Je longeais le chemin de fer, près la gare de Passy, quand j'aperçois, entre des soldats, des hommes, des femmes.
Je franchis la clôture brisée, et me voici sur le bord de l'allée, où sont prêts à partir pour Versailles les prisonniers. Ils sont nombreux les prisonniers! car j'entends un officier, en remettant un papier au colonel, murmurer à demi-voix: 407, _dont 66 femmes_.
Les hommes ont été distribués par rang de huit, et attachés l'un à l'autre avec une ficelle, qui leur serre le poignet. Ils sont là, tels qu'on les a surpris, la plupart sans chapeaux, sans casquettes, les cheveux collés sur le front et la figure, par la pluie fine qui tombe depuis ce matin. Il y en a qui se sont fait une coiffure de leurs mouchoirs à carreaux bleus.
D'autres, tout pénétrés de pluie, croisent contre leur poitrine un maigre paletot, où un morceau de pain fait une bosse. C'est du monde de tous les mondes, des blousiers aux dures figures, des artisans en vareuses, des bourgeois aux chapeaux socialistes, des gardes nationaux qui n'ont pas eu le temps de quitter leurs pantalons, deux lignards à la pâleur cadavéreuse: des figures stupides, féroces, indifférentes, muettes.
Chez les femmes, c'est la même confusion. Il y a aux côtés de la femme en marmotte, la femme en robe de soie. On entrevoit des bourgeoises, des ouvrières, des filles, dont l'une est costumée en garde national. Et au milieu de tous ces visages, se détache la tête bestiale d'une créature, dont la moitié de la figure est une meurtrissure. Aucune de ces femmes n'a la résignation apathique des hommes. Sur leurs figures est la colère, persiste l'ironie. Beaucoup ont l'œil comme fou.
Parmi ces femmes, il en est une singulièrement belle, belle de la beauté implacable d'une jeune Parque. C'est une fille brune, aux cheveux crêpés et bouffants, aux yeux d'acier, aux pommettes rougies de larmes séchées. Elle est piétée dans une pose de défi, agonisant officiers et soldats d'injures, d'injures qui sortent de lèvres et d'un gosier si contractés par la colère, qu'elles ne peuvent se traduire par des sons, dans des paroles. Sa bouche, à la fois rageuse et muette, mâche l'insulte, sans pouvoir la faire entendre.
«C'est comme celle qui a tué Barbier d'un coup de couteau», dit un jeune officier à un de ses amis.
Les moins courageuses de ces femmes avouent seulement leur faiblesse, par un petit penchement de la tête de côté, qu'ont les femmes, quand elles ont longtemps prié à l'église. Une ou deux se cachaient dans leurs voiles, quand un sous-officier, faisant de la cruauté, touche un de ces voiles avec sa cravache: «Allons, bas les voiles, qu'on voie vos visages de coquines!»
La pluie redouble. Quelques femmes se couvrent la tête de leurs jupons relevés. Une ligne de cavaliers en manteaux blancs a doublé la ligne des fantassins. Le colonel, une de ces figures olivâtres, commande: «Garde à vous!» et les chasseurs d'Afrique arment leurs mousquetons. A ce moment, des femmes croient qu'on va les fusiller, et l'une se renverse dans une crise de nerfs. Mais la terreur ne dure qu'un moment, et aussitôt elles reprennent leurs figures moqueuses, quelques-unes leurs coquetteries avec les soldats.
Les chasseurs ont passé leurs carabines armées au dos, ont tiré leurs sabres. Le colonel s'est porté sur le flanc de la colonne, jetant à haute voix avec une brutalité que je sens affectée, et à l'effet de faire peur: «Tout homme qui quittera le bras de son voisin: _c'est la mort_.» Et ce terrible «c'est la mort» revient quatre ou cinq fois dans son court speach, pendant lequel s'entend le bruit sec des fusils, que charge l'escorte à pied.
Tout est prêt pour le départ; quand la pitié qui ne peut jamais abandonner l'homme, pousse quelques soldats de ligne, à promener leurs bidons au milieu des têtes de ces femmes, qui tendent une bouche altérée, dans des mouvements de grâce, et avec un œil espionnant le visage rébarbatif d'un vieux gendarme, qui ne leur dit rien de bon.
Le signal du départ est donné, et la lamentable colonne s'ébranle pour Versailles, sous le ciel qui fond.
... Les Finances croulantes emplissent la rue de Rivoli de décombres, au milieu desquelles s'agitent des légions ridicules de pompiers de province, réalisant le type de Clodoche.
D'Auteuil, ce soir, Paris semble tout entier la proie d'un incendie, avec, à toute minute, ces élancements de flammes, que fait un soufflet de forge dans un foyer incandescent.
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_Dimanche 28 mai_.--Je passe en voiture dans les Champs-Elysées. Au loin, des jambes, des jambes, qui courent dans la direction de la grande avenue. Je me penche à la portière. Toute l'avenue est remplie d'une foule confuse, entre deux lignes de cavaliers. Aussitôt descendu, je suis avec les gens qui courent. Ce sont les prisonniers qui viennent d'être faits aux Buttes Chaumont, et qui marchent, cinq par cinq, avec quelques rares femmes au milieu d'eux. «Ils sont six mille; cinq cents ont été fusillés dans le premier moment!» me dit un cavalier de l'escorte.
Malgré l'horreur qu'on a pour ces hommes, le spectacle est douloureux de ce lugubre défilé, au milieu duquel, on entrevoit des déserteurs, portant leurs tuniques retournées, avec leurs poches de toiles grises ballantes autour d'eux, et qui semblent déjà à demi déshabillés pour la fusillade.
Je rencontre Burty sur la place de la Madeleine. Nous nous promenons dans ces rues, sur ces boulevards, tout à coup inondés d'une population, sortie de ses caves, de ses cachettes. Pendant que Burty, accosté à l'improviste par Mme Verlaine, cause avec elle, des moyens de faire cacher son mari, Mme Burty me confie un secret que m'avait gardé Burty. Un des amis de Burty faisant partie du Comité public lui avait annoncé, trois ou quatre jours avant l'entrée des troupes, que le gouvernement n'était plus maître de rien, qu'on devait se rendre dans les maisons, les déménager, et fusiller les propriétaires.
Je quitte le ménage, et vais à la découverte du Paris brûlé! Le Palais-Royal est incendié, mais ses jolis frontons des deux pavillons sur la place sont intacts. Les Tuileries sont à rebâtir sur le jardin et sur la rue de Rivoli.
On marche dans la fumée, on respire un air qui sent la fois le brûlé et le vernis d'appartement, et de tous côtés on entend le _pschit_ des pompes. Il est encore, dans des endroits, des traces, des restes horribles de la bataille. Ici c'est un cheval mort, là, près des pavés d'une barricade, à moitié démolie, des képis baignent dans une mare de sang.
La grande destruction commence, se suivant d'une manière continue au Châtelet. Derrière le théâtre brûlé, sont étalés sur le pavé, les costumes: de la soie carbonisée, où éclatent, çà et là, des paillettes d'or, des scintillements d'argent. De l'autre côté du quai, le Palais de Justice a le toit de sa tour ronde décapité. Les bâtiments neufs n'ont plus que le squelette de fer de leur toiture. La Préfecture de police est un éboulement brûlant, dans les fumées bleuâtres duquel brille l'or tout neuf de la Sainte-Chapelle.
Par de petits sentiers, ouverts au milieu des barricades qui ne sont pas encore démolies, j'arrive à l'Hôtel de Ville.