Journal des Goncourt (Deuxième série, premier volume) Mémoires de la vie littéraire
Part 18
Il me raconte qu'il l'a cueilli, hier, sous les obus de Courbevoie. Et petit à petit, se lève pour moi, de son récit, de la mémoire de la journée, un paysage tout original et tout charmant, pour un roman de guerre. Jardins de Neuilly et de Clichy ne font plus aujourd'hui, par la percée des murs, qu'un seul jardin, tout blanc, tout rose, tout mauve, des floraisons des lilas et des épines à fleurs doubles: un jardin aux allées, qu'on dirait macadamisées avec des éclats d'obus, tant il en est tombé, tant il en tombe tous les jours. Dans la jeune verdure et la flore des arbustes printaniers, ici des gardes nationaux couchés à côté de leurs armes, brillant au soleil, là une blonde cantinière versant à boire à un soldat, avec sa grâce parisienne, et à tout coin, et sous tout abri de feuillage, sur le drap militaire, des filtrées, des zigzags de couleur à la Diaz.
Au-dessus des têtes, à tout moment, le beau bruit à la fois sonore et mat des boîtes à mitraille, en même temps que sur le bleu du ciel ensoleillé, l'éclosion, la formation, le grossissement lent de nuages, semblables à ces nuages de féerie, d'où sort un génie ou une fée, habillée de papier d'or, crachant aujourd'hui des morceaux de fonte.
Et l'horrible mêlé à cela. Un cadavre qu'on hisse dans un fourgon, et dont un homme retient, à deux mains, la cervelle prête à s'échapper du crâne, presque décalotté.
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_Mardi 9 mai._--Des gardes nationaux! des gardes nationaux! des drapeaux rouges tout neufs! des cantinières en grand costume! des ambulancières, la couverture au dos, le sac à pansement au ventre! une multitude armée se massant sur la place Louis XV. Un moment, j'ai cru que tout ce rassemblement soldatesque partait pour le rempart. Ce n'est qu'une revue, où le nombre des gamins a quelque chose d'odieux, de révoltant.
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_Mercredi 10 mai._--La proclamation de Thiers est vieillotte comme l'homme. Sur un tel thème, pas une belle phrase, ou simple, ou éloquente, ou indignée.
Ces jours-ci, à la Commune, Lefrançais demandait que les secrétaires voulussent bien faire parler français aux membres du gouvernement. On lui a répondu qu'on n'en avait pas le temps.
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_Jeudi 11 mai._--Tous les magasins des rues avoisinant la place Vendôme ont leurs glaces treillagées de bandes de papier.
C'est singulier, comme il faut aux documents historiques un enfoncement dans le passé, pour me toucher. Ai-je, des fois, envié le bonheur, qu'avait eu Manuel, à mettre la main sur les papiers, avec lesquels il a fait la BASTILLE DÉVOILÉE. Peut-être, si j'avais été son contemporain, la trouvaille ne m'eût été de rien. Je le sens à vivre, à peu près tous les soirs, à côté de Burty, entouré, barricadé de papiers, de notes, de dépêches, de carnets, trouvés aux Tuileries, et qui m'en lit, à tout bout de champ, des fragments qui m'assomment. Dans son enthousiasme, sa jubilation de _trouveur_, va-t-il jusqu'à vouloir me faire toucher du doigt, les précieux autographes, mes mains les repoussent machinalement. Après tout, la cause de mon peu de curiosité est-elle due à l'abondance de la télégraphie, qui donne aux épanchements impériaux un style trop nègre?
Très souvent, le soir, je rencontre, chez Burty, Asselineau. Je ne connais pas un bavardage qui produise un ennui plus semblable à celui de la pluie, que le bavardage dudit. Pour n'être pas ennuyeux, à défaut d'autre chose, il n'est que besoin d'être tout simplement un peu passionné. Lui, c'est la melliflue et froide expansion de l'égoïsme d'un vieux garçon, doublée du rabâchage d'un bibliophile.
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_Vendredi 12 mai._--La terrasse des Tuileries est couverte de balles de chiffons, destinées à barricader le jardin, sur toute la face de la place de la Concorde.
La maison de Thiers n'est pas encore démolie, mais déjà le drapeau rouge flotte au-dessus du petit cadre bleu, où se trouve le fameux numéro 27. La place est occupée militairement par des _Vengeurs de la Patrie_, de blêmes voyous, un ramassis de cette crapuleuse enfance de Paris, dont le métier est d'ouvrir les portières aux théâtres du boulevard du Crime.
A un: Diable! que je pousse à la lecture d'un journal du soir, m'apprenant que les Versaillais ont ouvert la tranchée à la batterie Mortemart, un voisin de café me demande s'il y a quelque chose de grave, aux dernières nouvelles! Je lui montre le journal, en lui disant que mon exclamation vient de ce que j'ai une maison à Auteuil, placée juste en face de la batterie. «Moi aussi, dit-il, j'en ai une!» Et nous causons.
Mon voisin a, dans ce moment-ci, un enfant opéré du croup, que soigne une sœur. La sœur est obligée de venir, en bourgeoise, pour n'être pas insultée dans la rue. Maintenant le chirurgien qui a opéré son enfant, et qui est le chirurgien de l'hôpital Necker, lui contait qu'avant-hier, un blessé, à qui il avait à faire une amputation le matin, était encore si saoûl de la veille, qu'il avait été obligé d'attendre à quatre heures.
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_Samedi 13 mai_.--Je tombe ce matin dans la destitution en masse des employés de la bibliothèque, et dans la fuite de ceux qui n'ont pas quarante ans: une débâcle qui serait grotesque, si elle n'était lugubre.
La démolition de l'hôtel Thiers est commencée, et le toit mis à jour laisse voir les voliges de bois blanc d'une économique construction. Au fond, cette attaque à la propriété, la plus significative qui soit, fait un excellent mauvais effet.
Lamentable, le spectacle de tout ce quartier, où l'on traque les réfractaires, et où l'on voit les sbires nationaux se lancer, la baïonnette en avant, sur les pas d'un adolescent, qui fuit, et cherche à leur échapper avec ses jeunes jambes.
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_Dimanche 14 mai_.--Si jamais je fais ce roman sur la vie de théâtre, dont mon frère et moi avions eu l'idée, si jamais je fais la psychologie d'une actrice, il faut que l'idée dominante, la pensée-mère de ce livre, soit le combat des instincts peuple, des goûts canaille, venant de la procréation, de la nature, de l'éducation, avec les aspirations à l'élégance, à la distinction, à la beauté morale: qualités congéniales d'un grand talent.
Il y aurait peut-être une forme originale pour ce livre.
Une première partie, dont voici à peu près le canevas.--Un soir je causais de cette femme, que je n'avais fait qu'entrevoir, mais qui avait éveillé en moi une espèce de curiosité amoureuse. Peut-être l'histoire du baiser de Rachel, donné à Saint-Victor, par dessus un paravent, pendant qu'elle s'habillait dans sa loge. La causerie avait lieu au bord de la mer, avec un ancien amant, un homme pratique, un homme d'affaires matiné de _politiqueur_, une espèce de Montguyon. Moment d'expansion de cet homme fort et fermé, produit par la beauté et la grandeur de la nuit. Récit très passionné, très sensuel, très matériel, très crû. Un long silence. Puis tout à coup il me prend le bras, monte chez moi, allume un cigare, ôte son habit, et se promène furieusement dans une chambre, en me reparlant d'elle. Et il raconte l'horreur soudaine qu'il a prise, tout à coup, pour cette femme, en ayant été témoin de l'étude impie qu'elle avait fait du rire _sardonique_, dans l'agonie de sa mère, et développe l'idée que le jeune homme est porté à aimer une femme qui a l'air d'une mauvaise bougresse, mais que, plus tard, en vieillissant, il veut trouver l'image de la bonté chez la femme.
Donc un récit parlé pour la première partie.
Deuxième partie.--Un séjour chez un cousin, second secrétaire d'ambassade dans une résidence d'Allemagne, une résidence comme Hesse-Darmstadt. Un déjeuner de garçons (peinture de diplomates français et étrangers) où l'on ne parle que de Paris, et où il est beaucoup question de l'actrice. Les invités partis, mon cousin me fait lire un paquet de lettres écrites sur elle, pendant qu'elle a été sa maîtresse, et adressées à un ami mort. Correspondance d'un enthousiasme tout jeune, qui souffre quelquefois des _revenez-y_ canaille de la nature primitive de la femme. Intercaler là dedans le souvenir angélique de nuits d'amour, passées à l'hôtel de Flandres, à Bruxelles, nuits semblant bercées par l'orgue de l'église mitoyenne.
Donc la deuxième partie tout épistolaire.
Troisième partie.--Un jour d'hiver, un jour d'inoccupation, sur les cinq heures, la montée chez un marchand d'autographes qui a de la lumière à sa fenêtre. Un type à la façon de Laverdet, un cerveau d'ancien Saint-Simonien, légèrement malade, dont le possesseur porte son chapeau à la main, dans les rues. Peut-être fait-il son travail de dépouillement, à la clarté d'un nouvel appareil au _magnésium_, qui donne à son œil clair une clarté un peu aiguë, un peu surnaturelle... Il range des petits cahiers, un journal, qui lui a été vendu, après sa mort, par une sœur crapule de l'actrice, qui a passé sa vie à l'exploiter, et à vendre des autographes d'elle. Ces petits carnets, c'est la confession amoureuse de l'actrice, pendant ses amours avec les deux hommes.
Donc, la troisième partie, une autobiographie[1].
[Note 1: Cette étude d'actrice parue, sous le titre de LA FAUSTIN, n'a été publiée qu'en 1882, et dans une forme différente de celle indiquée ici.]
Tout ce qui reste encore à Paris de population, se tient au bas des Champs-Elysées, où le rire joliment bruyant des enfants, assis devant le guignol, monte parfois sur le grondement de la canonnade lointaine.
La brute nationale commence à entrer en fureur. Je vois un de ces ignobles gardes nationaux, faisant d'office le métier d'agent de police, vouloir entraîner de force un homme qui n'est pas de son avis. Il ne parle rien moins que de «l'emballer pour l'École-Militaire et de le faire fusiller».
Il faut entendre les gens des groupes pour avoir une idée de la bêtise incommensurable du peuple le plus intelligent de la terre. Et il y a encore une chose plus triste que la bêtise: c'est que dans tout ce qui se dit, tout ce qui se crie, tout ce qui se gueule, vous ne touchez qu'une idiote envie, un désir homicide de ravalement.
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_Lundi 15 mai_.--Toujours l'attente de l'assaut, de la délivrance qui ne vient pas.
On ne peut se figurer la souffrance qu'on éprouve, au milieu du despotisme sur le pavé, de cette racaille déguisée en soldats.
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_Mardi 16 mai_.--Aux Tuileries, dans l'allée qui regarde la place Vendôme, des chaises jusqu'au milieu du jardin, et sur ces chaises des hommes et des femmes qui attendent tomber la colonne de la Grande Armée... Je m'en vais.
Cette garde nationale! elle ne mérite vraiment ni clémence ni merci. Aujourd'hui, ce qui reste de la Commune, du Comité de Salut Public, serait remplacé par dix forçats bien avérés, bien connus d'elle, qu'elle exécuterait servilement, et sans une protestation, leurs décrets de bagne.
... Quand je repasse, à six heures, dans les Tuileries, là où fut le bronze, autour duquel s'enroulait notre gloire militaire, il y a un vide dans le ciel, et le piédestal tout plâtreux montre, à la place de ses aigles, quatre loques rouges flottantes.
Sur les visages, comme l'annonce d'un événement heureux. On murmure chez les marchands de tabac que le drapeau tricolore flotte sur la porte Maillot.
Je regarde, à la lueur du gaz, de magnifiques photographies, représentant les ruines des maisons de Saint-Cloud, me demandant si la mienne ne figurera pas dans la suite de cette galerie.
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_Mardi 17 mai_.--Je suis réveillé par une voisine d'Auteuil, venant m'apprendre qu'un obus a démoli, hier, une fenêtre de ma maison. Le bombardement redouble. Aujourd'hui, dans Paris, grand mouvement d'artillerie et de camions de vin, annonçant une action prochaine.
Les boutiques se ferment, l'une après l'autre, et par les vitres de la porte sans volets de celles qui ne sont pas fermées, vous apercevez, sur une chaise, l'affaissement et les bras tristement pendants du boutiquier désœuvré.
Devant le rapprochement des obus, les Guignols réfugiés au bas des Champs-Elysées ont décampé, emportant, avec Polichinelle, le joli rire des enfants, qui vous distrayait de la canonnade.
Je vague sur les quais. Tout à coup, derrière moi, une formidable et continue détonation. C'est un grondement de cratère, un craquement crépitant de bouquet de feu d'artifice, qui jaillit dans l'air. Je me retourne: au-dessus des maisons, un nuage blanc solide, dont les concrétions semblent du marbre sculpté. On crie autour de moi: «C'est à Saint-Thomas-d'Aquin, au Musée d'artillerie.» Je me jette dans la rue du Bac: «C'est le fort d'Issy qui a sauté!» entends-je répéter aux boutiquiers, encore tout épeurés de la danse de leurs vitres.
Je redescends la rue du Bac et me cogne à Bracquemond, qui me dit, en me montrant la direction de la fumée: «C'est la manufacture des tabacs ou l'École-Militaire!»
Nous remontons les Champs-Elysées. Une vieille femme, à la main bandée, et comme folle, s'exclame: «C'est la cartoucherie du Champ-de-Mars, mais n'y allez pas... ce n'est pas fini... il va y avoir une seconde explosion.»
Nous sommes devant l'ambulance, d'où Guichard nous jette, en nous ouvrant: «Si vous avez le cœur solide, entrez, mais si vous ne l'avez pas, allez-vous-en... Il y a des maisons qui ont dégringolé... vous allez voir des morceaux de femmes et d'enfants écrasés en tétant!»
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_Jeudi 18 mai_.--Les grands événements tragiques donnent le courage à la femme, à la femme qui en manque le plus, et dans le dramatique, son dévouement s'exalte à un point digne de l'admiration. Je pensais cela, en écoutant le récit du déménagement héroïque, qu'a fait une bonne de la maison voisine de la mienne, et aussi en songeant à ma pauvre Pélagie, s'exposant à être tuée, à toute minute, pour chercher à sauver ma maison du pillage et de l'incendie.
Nous sommes perdus, du moment où l'OFFICIEL, écrit si révolutionnairement mal, a des phrases comme celle-ci: «Une rétrogradation effroyable dans toutes les orgies du royalisme.» Cette littérature m'annonce que nous sommes au bord des massacres.
Je suis entraîné par la foule, au spectacle du jour, à la poudrière du Champ-de-Mars. Les rues par lesquelles je passe, n'ont plus un seul carreau. On marche sur de la poussière de vitre, et je vois une marchande de verre cassé, remplir, en un instant, sa voiture, du verre qu'elle ramasse à pleine main de fer.
Le choc a été si violent qu'il y a des devantures de boutiques, des portes cochères jetées tout de travers, et je n'ai vu rien de pareil au méli-mélo, produit dans les denrées coloniales d'un épicier. Les tuiles de l'hôpital du Gros-Caillou semblent avoir été mises en danse par un tremblement de terre.
Le Champ-de-Mars, le lieu du sinistre, dont la garde nationale vous tient à distance, présente un vague et confus tas de plâtre et de débris calcinés. Dans les détritus, à la porte des baraquements, les femmes cherchent, avec le bout de leurs ombrelles, des balles, qui étaient hier si nombreuses, que, selon l'expression d'un passant, la terre du Champ-de-Mars ressemblait à un champ, «où auraient pâturé des moutons».
Comme si tout ce que nous souffrons n'était pas suffisant, voici qu'il apparaît, dans les journaux, la perspective d'une occupation prussienne.
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_Vendredi 19 mai_.--Des journées interminables, que je promène çà et là: le trouble et la fatigue de ma vue ne me permettant pas la distraction d'un livre.
On ne rencontre dans les rues que des gens qui monologuent tout haut, semblables à des fous, des gens de la bouche desquels sortent des mots: désolation, malheur, mort, ruine,--tous les vocables de la désespérance.
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_Dimanche 21 mai_.--Dans mon désœuvrement, mes pas me portent à l'ambulance des Champs-Élysées.
L'ambulance s'est agrandie de tout le concert Musart, dont l'orchestre est devenu une lingerie, et dont l'allée tournante a disparu sous des tentes, où s'aperçoivent des figures hâves dans des lits. Beaucoup de malades, de mourants, ont été transportés au plein air du jardin, et dans le soleil et la verdure tendre, s'agitent des mains jaunes, et des yeux, au grand blanc, qui interrogent le regard du passant. Presque tous ont une femme près de leur lit de souffrance, et quelquefois de petits enfants jouent sur leurs draps.
Guichard fait le pansement d'un jeune homme, qui a eu la cuisse emportée par un éclat d'obus. Je lui demande machinalement, où il a été blessé: «A Auteuil, dans sa maison, où sa mère l'a retenu!» Cette réponse me jette dans une inquiétude mortelle. Je me reproche la férocité de mon égoïsme et veux, dès le lendemain, aller chercher la pauvre fille restée dans ma maison, tout décidé à abandonner les choses à la grâce de Dieu.
Toute la journée, je l'avais passée dans la crainte d'un échec de Versailles, et dans l'agacement de cette phrase, plusieurs fois répétée par Burty, rencontré à l'ambulance: «Les Versaillais ont été sept fois repoussés!»
Sous ces diverses impressions de tristesse, d'inquiétude, je m'en vais, ce soir, à mon observatoire ordinaire: la place de la Concorde.
Lorsque j'arrive sur la place, une foule énorme entoure un fiacre, escorté par des gardes nationaux.
--«Qu'est-ce que c'est?»
--C'est, me répond une femme, un monsieur qu'on vient d'arrêter... il criait par la portière que les Versaillais venaient d'entrer.»
Je me rappelle, dans le moment, les petits groupes de gardes nationaux, que je viens de rencontrer, rue Saint-Honoré, défilant comme à la débandade. Mais, l'on a été si souvent trompé, si souvent déçu, que je n'accorde aucune confiance à la bonne nouvelle, et cependant je suis remué au fond de moi, et agité comme par un rien d'espérance. Je me promène longtemps, en quête de renseignements, d'éclaircissements... rien, rien, rien. Les gens, qui sont encore dans les rues, ressemblent aux gens d'hier. Ils sont aussi tranquillement consternés. Aucun ne semble informé du cri jeté sur la place de la Concorde. C'est encore un canard.
Je rentre enfin... Je me couche désespéré. Je ne puis dormir. Il me semble entendre, à travers mes rideaux hermétiquement fermés, une rumeur lointaine. Je me lève... J'ouvre la fenêtre. Non, c'est sur le pavé de rues éloignées le pas régulier de compagnies qui vont en relever d'autres, ainsi que cela se passe toutes les nuits. Allons, c'est un effet de mon imagination. Je me recouche... Ah! mais cette fois c'est bien le tambour, c'est bien le clairon! Je ressaute à la fenêtre... Le rappel bat dans tout Paris, et bientôt sur le tambour, sur le clairon, sur les clameurs, sur les cris: «Aux armes!» montent les grandes ondes tragiquement sonores du tocsin, qui se met à sonner à toutes les églises--bruit lugubre qui me remplit de joie, et sonne pour Paris l'agonie de l'odieuse tyrannie.
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_Lundi 22 mai_.--Je ne puis rester chez moi. J'ai besoin de voir, de savoir.
A ma sortie, je trouve tout le monde rassemblé sous les portes cochères: un monde agité, grondant, espérant, et déjà s'enhardissant à huer les estafettes.
Sur la place de l'Opéra, dans des groupes très clairsemés, on dit que les Versaillais sont au Palais de l'Industrie.
La démoralisation et le découragement sont visibles chez les gardes nationaux, qui reviennent par petites bandes, tristes, éreintés.
Je monte chez Burty, et nous ressortons aussitôt pour nous rendre compte de la physionomie de Paris.
Il y a un rassemblement devant la devanture du pâtissier de la place de la Bourse, qui vient d'être déchirée par un obus. Sur le boulevard, devant le nouvel Opéra, s'élève une barricade, faite avec des tonneaux remplis de terre, une barricade défendue par quelques hommes, à l'aspect peu énergique.
Dans le moment, arrive en courant un jeune homme, qui nous annonce que les Versaillais sont à la caserne de la Pépinière. Il s'est sauvé, voyant des hommes tomber à côté de lui, à la gare Saint-Lazare.
Nous remontons le boulevard. Des ébauches de barricades devant l'ancien Opéra, devant la porte Saint-Martin, où une femme, en ceinture rouge, remue des pavés.
Partout des altercations entre les bourgeois et les gardes nationaux.
Du feu, revient un petit peloton de gardes nationaux, parmi lesquels est un enfant, aux doux yeux, qui a une loque passée en travers de sa baïonnette--un chapeau de gendarme.
Toujours par groupes, le lamentable défilé de gardes nationaux graves, qui abandonnent la bataille. Un désarroi complet. Pas un officier supérieur donnant des ordres. Pas, sur toute la ligne des boulevards, un membre de la Commune ceint de son écharpe.
Un artilleur ahuri promène à lui tout seul un gros canon, qu'il ne sait où mener.
Soudain, au milieu du désordre, au milieu de l'effarement, au milieu de l'hostilité de la foule, passe à cheval, la tunique déboutonnée, la chemise au vent, la figure apoplectique de colère et frappant de son poing fermé, le cou de son cheval, un gros et commun officier de la garde nationale, superbe dans son débraillement héroïque.
Nous rentrons. A tout moment, montent jusqu'à nous, du boulevard, de grandes clameurs: des disputes et des batailles de bourgeois commençant à se rebeller contre les gardes nationaux, qui finissent par les arrêter, au milieu des huées. Nous montons dans le belvédère de verre dominant la maison. Un grand nuage de fumée blanche prend tout le ciel, dans la direction du Louvre. A cette heure quelque chose d'effrayant et de mystérieux dans cette bataille qui nous entoure, dans cette occupation qui se rapproche sans bruit, et qui semble sans combats.
Je suis venu faire une visite à Burty, et me voici prisonnier jusqu'à quand? Je ne sais! On ne peut plus sortir. On enrégimente, on fait travailler aux barricades, les gens que la garde nationale trouve dans les rues. Burty se met à copier des extraits de la CORRESPONDANCE TROUVÉE AUX TUILERIES, et moi je me plonge dans son œuvre de Delacroix, au bruit des obus qui se rapprochent.
Bientôt, ça éclate de tous côtés; bientôt, ça éclate tout près. La maison de la rue Vivienne, située de l'autre côté de la rue, a son kiosque brisé; un autre obus casse le réverbère en face de nous; un dernier, enfin, pendant le dîner, éclate au pied de la maison, et nous secoue sur nos chaises, comme par un fort tremblement de terre.
On m'a fait un lit. Je me jette dessus tout habillé. Sous les fenêtres, toute la nuit, les voix des gardes nationaux ivres, jetant, à chaque minute, un qui-vive enroué à tout ce qui passe. Au jour, je m'endors d'un sommeil traversé de cauchemars et de détonations.
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_Mardi 23 mai_.--Au réveil, aucune nouvelle certaine. Personne ne sait rien de positif. Alors le travail de l'imagination dans le noir. A la fin, un journal inespéré, enlevé du kiosque qui est au bas de la maison, nous apprend que les Versaillais occupent une partie du faubourg Saint-Germain, Monceau, les Batignolles.
Nous montons au belvédère, où par le clair soleil qui illumine l'immense bataille, la fumée des canons, des mitrailleuses, des chassepots, nous fait voir une série d'engagements s'étendant depuis le Jardin des Plantes jusqu'à Montmartre. A l'heure qu'il est, c'est à Montmartre que semble se concentrer le gros de l'action. Au milieu du grondement lointain de l'artillerie et de la mousqueterie, des coups de fusil à la détonation très rapprochée nous font supposer que l'on se bat rue Lafayette et rue Saint-Lazare.