Journal des Goncourt (Deuxième série, premier volume) Mémoires de la vie littéraire
Part 17
Tout le monde déménage. Une femme éperdue jette sur une voiture les tiroirs d'un négoce quelconque; et le pas de la porte cochère est garni de tous les bouquets de mariées sous verre de la maison, prêts à partir pour Paris.
Les survivants au bombardement, à la menace de la mort à toute minute, ont quelque chose de l'apparence des somnambules, faisant des actions dans le sommeil et la nuit. Il y en a qui portent sur eux la résignation du fatalisme.
La foule, qui vague dans cette destruction, est coléreuse. Et devant le spectacle de cette dévastation, un petit vieux, dont les yeux semblent deux jets de gaz, parle de supplices effroyables à infliger à Thiers, avec des mouvements de mains assassines, qui ont devant lui des contractions d'étrangleur.
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Dans ce moment-ci, le café Voisin est l'endroit où l'Etat-major de la place Vendôme vient prendre le café, avec quelques frères et amis. Il est curieux d'entendre ces messieurs, et d'assister, de son coin d'ombre, à cette sauvage parlotte. Aujourd'hui la destruction de la colonne Vendôme les amène à parler du Musée de Cluny. L'un d'eux, déblatérant contre ces _fausses anticailles_, émet l'idée que l'argent consacré à ces achats stupides, est détourné d'une destination utilitaire et profitable au peuple, et conclut à la vente de ces bibelots au profit de la nation.
Burty, qui a passé la journée avec les gens de LA LIGUE, me confirme cet hébétement, ce fatalisme résigné des gens qu'il a vus, et dont beaucoup n'ont pas voulu rentrer à Paris. Il me raconte que passant avec une voiture d'ambulance, devant un groupe de femmes ramassées sous une porte cochère, comme il leur avait crié, si elles voulaient rentrer à Paris, sa demande avait été accueillie par une espèce de rire:--un refus à la fois triste et moqueur.
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_Mercredi 26 avril_.--Oui, je persiste à le croire, la Commune périra, pour n'avoir pas donné satisfaction au sentiment qui fait sa puissance incontestable. Les franchises municipales, l'autonomie de la Commune, etc., etc.: tout le nuage métaphysique dans lequel elle se tient, propre à satisfaire quelques idéologues de cabaret, n'est pas cela qui lui donne une action sur les masses. Sa force lui vient absolument de la conscience, que le peuple a d'avoir été incomplètement et incapablement défendu par le gouvernement de la Défense nationale. Si donc la Commune, au lieu de se montrer plus complaisante aux exigences prussiennes que Versailles lui-même, avait rompu le traité qu'elle reproche à l'Assemblée, si elle avait déclaré la guerre à la Prusse, dans une folie furieuse de l'héroïsme, M. Thiers était dans l'impossibilité de commencer son attaque, il ne pouvait travailler à la reddition de Paris avec le concours de l'étranger.
Maintenant, si la résistance avait été énergique, si deux ou trois petits succès de rien avaient inauguré cette tentative--dira-t-on impossible--savez-vous ce qui serait arrivé? M. Thiers, pas plus que ses généraux, n'eût été maître de ce mouvement, et tout le pays aurait été entraîné dans une reprise à outrance de la guerre. En tous cas, la mort de la Commune, dans ces conditions, eût été une grande mort, une mort qui eût fait faire un rude chemin aux idées, qu'elle abritait sous son drapeau.
Mme Burty, que je trouve seule, occupée nerveusement à faire briller les bronzes japonais de la petite vitrine, m'entretient tristement de la surexcitation maladive que fait la politique chez son mari. Puis elle me raconte une scène brutale et stupide faite à Mme Bracquemond, qui est professeur dans une école de dessin, une scène faite, en présence de ses élèves, par un délégué et une déléguée de la Commune. Or, le délégué est un peintre en bâtiment, et la déléguée sa femme.
Dans les cafés, les rares gandins qui sont restés à Paris, enseignent, le soir, aux lorettes, à calculer la distance des canons qui tirent, d'après le nombre de secondes, qui s'écoulent entre l'éclair et la détonation.
_A huit francs la dépêche de Thiers!_
C'est un homme en blouse, assis sur un banc des boulevards, qui vend un énorme obus, posé à terre devant lui.
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_Vendredi 28 avril_.--En lisant la CONFESSION D'UN ENFANT DU SIÈCLE, je suis frappé de l'action que certains livres exercent sur certains hommes, et comme ces hommes, chez lesquels le père n'a pas imprimé une marque de fabrique, sortent tout entiers des entrailles d'un bouquin. Toute la méchanceté trouble de ce livre, je l'ai sentie, je l'ai touchée chez quelques jeunes gens, mais encore accrue, développée, mise en pratique fielleuse par une basse naissance. Alors je me demandais curieusement, si ces jeunes tiraient tout cela de leur propre fonds. Aujourd'hui je m'aperçois que cette méchanceté n'était qu'un plagiat, un plagiat littéraire, qui, avec l'aide de détestables instincts, est devenu à la fin un tempérament. En sorte que l'Octave de la fiction a vraiment fait, comme dans une matrice humaine, des tas de petits Octaves, en chair et en os.
Fatigué du spectacle de la rue, de la vue des gardes nationaux toujours saouls, de la canaille en plein épanouissement, je me sauve au Jardin des Plantes. J'ai besoin de voir des fleurs et d'élégantes bêtes. L'aide-jardinier, qui m'introduit dans les serres, me dit: «Vous venez voir nos malades?» Il fait allusion à tous ces arbres frileux, qu'a tués le froid, entré par les vitrages, avec les obus prussiens.
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_Samedi 29 avril_.--Deux histoires vraies de l'ambulance des Champs-Elysées.
Un garde national est apporté blessé. La blessure est intéressante. C'est un bouton d'obus, un morceau de fonte, gros comme une pièce de quarante sous, qui est entré à la tête du fémur, est descendu le long de la cuisse, a contourné le mollet et s'est logé près de la cheville. Il agonise au bout de trois jours. Sa femme a été prévenue. Elle est là, le regardant mourir, muette, sans une parole. Une femme de l'œuvre qui passe, entreprend de la consoler: «Ma pauvre femme...» L'épouse l'interrompt: «Il y a dix-huit ans que nous étions ensemble, et nous ne pouvions pas nous souffrir,» et la voici qui entame un chapitre de griefs interminables contre l'agonisant. La dame de l'œuvre s'esquive... Le dénouement se précipite. Un quart d'heure n'était pas passé, qu'un garçon de salle murmure à l'oreille de la femme: «--Votre mari est mort!--Il faut qu'un chirurgien le dise!» reprend la femme. On va chercher un interne qui tâte le cadavre, et dit: «--Oui, il est bien mort!» A quoi la veuve riposte aussitôt: «--Eh bien, la pension?--Je ne l'ai pas sur moi!» fait l'interne, qui l'expédie à Chenu, qui la réexpédie à un délégué.
Autre histoire. Un jeune garde national meurt d'une blessure presque imperceptible à la poitrine, mais que l'on suppose avoir amené les plus graves désordres à l'intérieur. Il y a une grande curiosité chez les médecins, pour étudier le cas. Le père, qui était au chevet de son fils, a disparu. On ne sait ce qu'il est devenu. Le cadavre est transporté dans le petit chalet, au fond. Trois médecins s'y glissent. L'autopsie commence, est commencée... quand, tout à coup, le père se précipite dans le chalet, avec des cris de nature à ameuter les passants. Le garçon d'amphithéâtre n'a que le temps d'enfermer les médecins dans une autre salle, et il a à peine tourné la clef, qu'il retrouve le père sur le cadavre de son fils, ouvert. Le père crie, menace, parle de faire monter le peuple dans le chalet.--«Veux-tu vingt francs, lui dit froidement le garçon d'amphithéâtre?--Vingt francs! un fils unique! reprend le père. Vous entendez la scène.--Allons, vingt-cinq.» Le père se calme, tend la main, et file.
Le père, on l'a su depuis, était un ancien garçon d'amphithéâtre qui avait flairé le désir d'autopsie, s'était caché dans l'ambulance, avait assisté aux allées et venues de son confrère, avait donné le temps aux chirurgiens de commencer, puis avait bondi de son embuscade.
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_Dimanche 30 avril_.--Thiers et Dufaure, en repoussant la conciliation, sont parfaitement logiques. Que dire des journalistes demandant, dans une colonne, la conciliation avec des gens, contre lesquels, dans une autre colonne, ils réclament l'application de tel ou tel article du Code pénal.
Ce soir, le Paris du dimanche qui ne possède plus de banlieue; qui n'a plus de cafés-concerts en plein air, passe sa soirée au bas de l'avenue des Champs-Elysées, assistant à la canonnade, comme à un feu d'artifice.
Du reste, la guerre civile fait grandement les choses. Ce soir, canons et mitrailleuses ne s'interrompent pas une minute. Dans le ciel pluvieux, au-dessus des ormes sans feuilles des Champs-Elysées, dans la direction des Ternes, se déroule un grand nuage rouge, que colorent, d'un feu renaissant, trois incendies dévorant des maisons. Sous l'impression lugubre, dans les groupes noirs, les femmes maudissent les Prussiens de Versailles; des orateurs parlent, avec des cuirs et des larmes dans la voix, de l'_exploitation_ de l'ouvrier; et des ivrognes crient: _A bas les voleurs!_ en regardant les bourgeois dans le nez.
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_Lundi 1er mai_.--Des bataillons revenant d'Issy et traversant le boulevard, précédés d'une joyeuse musique, d'un tapage de gaieté, qui fait contraste avec la mine piteuse des hommes, et la prostration dans laquelle ils marchent. Au milieu d'eux marque le pas une femme, le fusil sur l'épaule. Derrière suivent deux voitures pleines de fusils. On dit, dans la foule, que ce sont les fusils des morts et des blessés.
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_Mardi 2 mai_.--Depuis le 18 mars, je n'ai pas vu à l'étalage d'un seul changeur un billet, un louis, une pièce de cinq francs. C'est peut-être le plus topique témoignage de la confiance qu'inspire à l'Argent, la Commune.
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_Mercredi 3 mai_.--Des femmes de coiffeurs, il y en a encore à Paris, mais des coiffeurs peu, et des garçons coiffeurs, pas du tout, en sorte que, pour se faire couper les cheveux, on est obligé de faire cinq ou six boutiques.
Un frêle échafaudage commence à monter le long de la colonne Vendôme et à étreindre son bronze glorieux.
Une circulaire de la guerre fait assavoir aux gardes nationaux: que, comme l'envoi d'un parlementaire peut être une ruse de guerre, il faut continuer à tirer, quand même l'ennemi a cessé le feu... Et en même temps une affiche du citoyen Rossel, en réponse à la sommation de rendre le fort d'Issy, menace, sous le prétexte d'insolence--il est bien difficile à une sommation de ne l'être point un peu--menace de faire fusiller le premier parlementaire qui en apportera une seconde.
Cela me semble la suppression du dialogue entre les deux armées.
Huit heures. Aux Champs-Elysées un ciel d'or pâle, teinté de rose. Les arbres violacés, avec dessous des silhouettes noires s'avançant ou reculant, à mesure que les détonations d'obus se rapprochent ou s'éloignent. Des groupes aux discussions colères, où tout homme qui discute les actes de la Commune, est traité de _mouchard_--un mot qui fait assassiner par les foules.
Parmi les orateurs, un ouvrier à la figure rageuse des politiqueurs de Gavarni. Après une terrible sortie contre Versailles, il termine par cette phrase significative. «Et puis dans dix ans, sous prétexte d'une revanche, ils nous feront marcher contre les Prussiens, c'est ce qu'il ne faut pas!» Du groupe se détachent trois soldats, dont l'un dit à ses camarades: m... pour les discours _libéraliques_; la chose: c'est que nous avons huit litres de vin dans notre bidon, un pain de quatre, et un gros morceau de... de quelque chose que je n'entends plus.
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_Jeudi 4 mai_.--Mauvaises nouvelles d'Auteuil et du boulevard Montmorency. Les obus pleuvent autour de ma maison. La grille de la porte de la villa vient d'être défoncée.
J'accompagne Burty à l'Hôtel de Ville, où il va essayer d'attraper un laissez-passer en blanc, pour un pauvre diable qui veut s'enfuir. Il s'agit de découvrir le poète Verlaine, nommé chef de bureau de la Presse.
Le concierge ne sait pas quel est le numéro du bureau de la Presse, et les employés s'ignorent absolument entre eux.
Dans un salon, les gardes nationaux, inoccupés, tracassent de leurs baïonnettes la serge verte, qui enveloppe les lustres. Dans un corridor, un soldat engueule furibondement son officier. Sur tous les escaliers battent, entr'ouvertes, les portes des lieux, et cela sent très mauvais partout.
Après avoir vagué dans le palais, où les statues de bronze de François Ier et de Louis XIV détonnent dans toute la _garde-nationalité_ de l'édifice actuel, après avoir été renvoyés de droite à gauche, nous nous présentons au Comité. Quatre ou cinq matelas sont jetés en travers de la porte, et dans la grande salle vide, errent quelques sales gens affolés. On dirait le campement d'une insurrection. Ce n'est pas un pouvoir, c'est un corps de garde mal balayé.
De l'Hôtel de Ville, nous allons, dans des quartiers perdus, voir Jonckind.
J'ai été un des premiers à apprécier le peintre, mais je ne connais pas le bonhomme. Figurez-vous un grand diable de blond, aux yeux bleus, du bleu de la faïence de Delft, à la bouche aux coins tombants, peignant en gilet de tricot, et coiffé d'un chapeau de marin hollandais.
Il a, sur son chevalet, un tableau de la banlieue de Paris avec une berge glaiseuse d'un tripotis délicieux. Il nous fait voir des esquisses des rues de Paris, du quartier Mouffetard, des abords de Saint-Médard, où l'enchantement des couleurs grises et barboteuses du plâtre de Paris semble avoir été surpris par un magicien, dans un rayonnement aqueux.
Puis ce sont, dans les cartons, des barbouillages de papier, des fantasmagories de ciel et d'eau, le feu d'artifice des colorations de l'éther.
Il nous montre tout cela, bonifacement, en patoisant un hollande-français, où perce parfois l'amertume d'un grand talent, d'un très grand talent, qui demande 3000 francs pour vivre par an, et ne les a pas toujours gagnés, même dans les années où il voyait vendre un Bonington, 80 000 francs. Mais aussitôt, se radoucissant, il parle sur une note de tristesse, de son art, de sa lutte, de sa recherche, qui le rend, dit-il, le plus malheureux des hommes.
Pendant ce, tourne autour de lui, avec les caresses de la voix qu'ont les mères pour les enfants, une courte femme, aux cheveux argentés, aux moustaches drues, un ange de dévouement, ayant l'aspect d'une vivandière de la vieille garde impériale.
La séance a été longue. La revue des cartons a duré plusieurs heures. Jonckind a beaucoup parlé. Il s'est animé au sujet de la politique de la Commune. Tout à coup son langage se brouille et se _hollandise_, ses paroles deviennent bizarres, incohérentes... Il y est question d'agents de Louis XVII, de choses horribles dont le peintre aurait été témoin... Il se lève, comme mû par un ressort: «Voyez-vous, une électricité vient de passer à côté de moi,»--et il fait, avec sa bouche, l'imitation d'une balle qui siffle...
Le soir, Verlaine confesse une chose incroyable. Il déclare qu'il a dû combattre et empêcher une proposition qui voulait se produire:--une proposition demandant la destruction de Notre-Dame-de-Paris.
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_Vendredi 5 mai_.--Je vois un magasin de la rue Saint-Honoré, qui commence à couvrir ses glaces de bandes de papier collé. Cela m'est expliqué par le voisinage de deux canons... Il me semble apercevoir une partie de la grille de la colonne Vendôme déjà détruite.
L'avachissement, l'indifférence de cette population vivant sous la main de cette canaille triomphante, m'exaspère. Je ne puis, sans entrer en rage, la voir continuer, sa vie badaudante. Que de ce vil troupeau d'hommes et de femmes, il ne sorte pas une indignation, une colère qui atteste le sens dessus dessous des choses humaines et divines! Non, Paris a tout simplement l'aspect d'un Paris, au mois d'août, par une année très chaude. Oh! les Parisiens de maintenant, on leur violerait leurs femmes entre les bras... on leur ferait pis, on leur prendrait leur bourse dans la poche, qu'ils seraient ce qu'ils sont, les plus lâches êtres moraux que j'aie vus.
Ce soir, dans les groupes, les communards se montrent pleins d'ironie à l'endroit de la charité. Ils rejettent théoriquement, avec dédain, les secours des bureaux de bienfaisance. L'un proclame que la société doit des rentes à tous les hommes, en vertu de l'aphorisme: «Je vis, donc je dois exister!» Et le refrain général est: «_Nous ne voulons plus de riches_!»
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_Dimanche 7 mai_.--Aujourd'hui, dans ces cruels jours, je repasse ma triste vie et les jours de douleur qui la composent. Je pense à ce temps de collège plus dur pour moi, que pour d'autres, par un sentiment d'indépendance qui, toutes ces années, m'a fait battre avec de plus forts que moi, ou m'a fait vivre dans cette espèce de quarantaine qu'impose la tyrannie des tyrans en herbe aux lâchetés des hommes-enfants. Je songe à ma vocation de peintre, à ma vocation d'élève de l'école des chartes, brisées plus tard par la volonté de ma mère. Je me retrouve dans une vie d'étudiant, de clerc d'avoué sans le sou, condamné à de basses amours, mal à l'aise dans un milieu de camarades et d'amis, bas, vulgaires, bourgeois, ne comprenant rien aux aspirations artistiques et littéraires qui me tourmentaient, et m'en plaisantant avec la raison mûre de vieux parents.
Enfin me voilà, moi qui n'ai jamais su bien exactement combien font deux et deux, et qui ai eu toujours l'horreur des chiffres, me voilà à la Caisse du Trésor, condamné à faire des additions du matin au soir: deux années où le suicide a approché sa tentation bien près de moi.
Ai-je enfin acquis l'indépendance? Ai-je touché à la vie libre et occupée de ce que j'aime? Ai-je commencé la douce existence avec mon frère, six mois ne sont pas écoulés, qu'à mon retour d'Afrique, une dyssenterie me met, pendant près de deux ans, entre la vie et la mort, et me laisse une santé, où il n'y a jamais une journée tout à fait bonne.
J'ai cette grande jouissance de pouvoir donner ma vie au travail pour lequel j'étais né, mais c'est au milieu d'attaques, de haines, de fureurs, je puis le dire, comme aucun écrivain de notre époque n'en a rencontrées. Quelques années se passent ainsi dans la lutte, au bout desquelles mon frère est gravement attaqué du foie, pendant que chez moi se déclare une maladie des yeux menaçante. Puis mon frère tombe malade, très malade, est malade, tout un an de la plus effroyable maladie qui puisse affliger un cœur et une intelligence, noués au cœur et à l'intelligence d'un malade.
Il meurt. Et aussitôt sa mort, pour moi, accablé et sans ressort, commencent la guerre, l'invasion, le siège, la famine, le bombardement, la guerre civile; tout cela frappant plus durement sur Auteuil que sur tout autre point de Paris. Je n'ai vraiment pas été heureux jusqu'à ce jour. Aujourd'hui je me demande si c'est bien tout, je me demande si j'ai longtemps encore à voir, si je suis condamné à devenir bientôt aveugle, à être privé du seul sens qui me continue encore les uniques jouissances de ma vie.
Il y a incontestablement un enragement parmi la population parisienne. Je vois aujourd'hui une femme, qui n'est pas du peuple, qui a un âge vénérable, une bourgeoise mûre enfin, je la vois donner, sans provocation, un soufflet à un homme qui se permettait de lui dire: «de laisser en paix les Versaillais.»
On crie un nouveau journal de M. de Girardin: LA RÉUNION LIBÉRALE. _Conciliation sans transaction_. Faut-il que la France soit un peuple de gogos, pour avoir gobé cet homme à idées sans idées, ce puffiste d'antithèses!
Je pénètre, ce soir, à Saint-Eustache, où a lieu l'ouverture d'un club.
Au banc d'œuvre, entre deux lampes est un verre d'eau sucré, entouré de quatre ou cinq silhouettes d'avocats. Dans les bas côtés, debout ou sur des chaises, un public de curieux amenés, par la nouveauté du spectacle. Rien de sacrilège dans l'attitude de ces hommes, dont beaucoup, en entrant, portent instinctivement la main à leur casquette, et ne la laissent qu'à la vue des chapeaux qui sont sur les têtes. Non, ce n'est point la profanation de Notre-Dame, en 93, ce ne sont point encore les harengs, grillés sur les patènes, seulement une forte odeur d'ail monte sous les voûtes sacrées.
La sonnette, la sonnette au tintement argentin de la messe, annonce que la séance est ouverte.
A ce moment surgit dans la chaire, une barbe blanche, qui, après s'être gargarisé avec quelques phrases puritaines, demande à l'assemblée de voter la proposition suivante: «Les membres de l'Assemblée nationale, et aussi bien Louis Blanc, Schœlcher, que les autres, les membres de l'Assemblée nationale, ainsi que les autres fonctionnaires, sont déclarés responsables, sur leur fortune privée, de tous les malheurs de cette guerre, et tout autant pour ceux qui périssent du côté de Versailles, que du côté de Paris. En sorte, dit-il, en entrant dans des explications, qu'un représentant de province sera très désagréablement surpris, quand le paysan, chez lequel on aura rapporté le corps de son fils, viendra lui réclamer, sur sa fortune, la pension qui lui est due.» La proposition mise aux voix n'est pas votée, je ne sais par quel empêchement.
A la barbe blanche succède un pantalon gris-perle qui déclare d'une voix rageuse, que pour vaincre, il n'y a que la terreur. Il réclame, celui-là, l'installation d'un troisième pouvoir, d'un tribunal révolutionnaire, avec la _roulée_ immédiate sur la place publique de la tête des traîtres. La proposition est frénétiquement applaudie par une claque, groupée sur les chaises autour de la chaire.
Un troisième prédicateur, qui a toute la phraséologie de 93, apprend qu'on a trouvé 10 000 bouteilles de vin chez les calotins du séminaire de Saint-Sulpice, et demande que des perquisitions soient faites chez les bourgeois, où doivent être cachés de grands approvisionnements.
Ici--je veux être impartial--monte à la tribune un membre de la Commune, en costume de la garde nationale, et qui parle bonhommement, carrément. Tout d'abord, il affiche son mépris pour les _phrases ronflantes_, avec lesquelles on se fait une popularité facile, et déclare que le décret du Mont-de-Piété, dont le précédent orateur avait demandé l'extension, n'a pas été étendu au delà des objets de 20 francs, parce qu'il ne s'agit pas de prendre, sans savoir comment on payera.
Il ajoute que le Mont-de-Piété est une propriété privée; qu'il faut pouvoir être sûr de lui rembourser, ce dont on le dépossède, que la Commune n'est pas un gouvernement de spoliation, qu'il est nécessaire qu'on le sache bien, et que ce sont les maladresses d'orateurs pareils à celui qui l'a précédé, qui répandent dans le public l'idée, que les hommes de la Commune sont des _partageux_, et que tout individu qui a quatre sous, sera obligé d'en donner deux.
Puis parlant des hommes de 93, que, selon son expression, on leur jette sans cesse _entre les jambes_, il déclare que ces hommes n'ont trouvé devant eux que _l'action militaire_, mais que s'ils avaient eu à résoudre les énormes et difficiles problèmes du temps présent, ces fameux hommes de 93 n'auraient peut-être pas été plus adroits, que les hommes de 1871. Et là-dessus il lance un assez beau et assez brave: «Qu'est-ce ça me fait que nous soyons victorieux de Versailles, si nous ne trouvons pas la solution du problème social, si l'ouvrier demeure dans les mêmes conditions!»
On dit, autour de moi, que l'orateur s'appelle Jacques Durand.
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_Lundi 8 mai._--En entrant ce matin chez Burty, je vois, sur sa cheminée, un magnifique bouquet de tamaris, de lilas, d'épines.