Journal des Goncourt (Deuxième série, premier volume) Mémoires de la vie littéraire

Part 16

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Au fond, il n'y a pas à se le dissimuler, les choses vont bien lentement, si elles ne vont pas mal. Voici deux ou trois tentatives qui n'ont pas réussi contre Vanves et Issy, et les fédérés semblent passer de la défensive à l'offensive, du côté d'Asnières.

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_Samedi 15 avril_.--Je jardinais ce matin. J'entends le sifflement de plusieurs obus. Deux ou trois éclats très rapprochés. Un cri s'élève dans la villa: «Tout le monde dans les caves!» Et nous voilà, comme nos voisins, dans la cave. Des détonations effroyables. C'est le Mont-Valérien qui nous lance un obus par minute. Un désagréable sentiment d'anxiété, qui, à chaque coup de canon, vous tient pendant les quelques secondes du trajet, dans la crainte de le sentir sur sa maison, sur soi.

Tout à coup une explosion terrible. Pélagie, qui est en train de fagoter, dans l'autre cave, un genou en terre, dans l'ébranlement de la maison tombe par terre. Nous attendons peureusement une chute, une dégringolade de pierres. Rien. J'aventure le nez par une porte entre-bâillée... Rien... Et cela reprend, et continue à peu près deux heures, autour de nous, en nous enveloppant du frôlement des éclats. Encore un éclat qui entre-choque le zinc du toit. Un sentiment de lâcheté, que je ne me suis jamais senti, du temps des Prussiens. Le physique est tout à fait bas chez moi. J'ai pris le parti de faire mettre à terre un matelas, et là-dessus couché, je demeure dans un état d'engourdissement ensommeillé, qui ne perçoit que très vaguement la canonnade et la mort. Bientôt un orage terrible se mêle au bombardement, et les déchirements de la foudre et des obus, me donnent, au fond de ma cave, la sensation d'une fin du monde. Enfin, vers trois heures, l'orage se dissipe et le tir commence à se régler, et les obus à tomber, en avant de moi, sur le rempart, où les fédérés réinstallent des pièces de siège.

Dans une interruption de la canonnade, je fais le tour de la maison. Vraiment on dirait que ma maison a été l'objectif du Mont-Valérien. Les trois maisons qui sont derrière moi, dans l'avenue des Sycomores, le 12, le 16, le 18, ont reçu chacune un obus. La maison Courasse, attenant à la mienne, et déjà touchée deux fois par les obus prussiens, a une fente comme la tête, du toit aux fondations. L'obus qui a jeté à terre Pélagie, a coupé l'aiguille du chemin de fer, et enlevé un morceau de rail de 500 livres, dont il a souffleté la façade de la maison, qui a tout un grand panneau de rocaille, écroulé sur le trottoir.

On parle des menaces de la nuit. Nous nous installons dans la cave. On bouche le soupirail avec de la terre de bruyère. On fait une flambée dans le calorifère, et Pélagie me dresse un lit dans un dessous d'escalier.

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_Dimanche 16 avril_.--Contrairement à toute prévision, une nuit tranquille, bien qu'un grand combat d'artillerie ait lieu dans la pluie et le vent, du côté de Neuilly.

La journée d'hier m'a fait faire des études très sérieuses d'acoustique. Je ne savais pas par quoi était produite l'espèce de plainte déchirée, qu'il m'était arrivée, une fois, de prendre pour le cri gémissant d'un homme. J'avais lu dans un journal que c'était le bruit particulier des boulets pleins. Maintenant je sais que cette plainte est le résultat de la projection d'un gros fragment concave d'obus. J'ai remarqué aussi que dans le bruit du coup de canon à boulet plein, il y a comme un bruit de rebondissement de tremplin, le faisant très bien distinguer de l'explosion de l'obus, même quand cette explosion est obtuse.

Une affiche blanche appelle les citoyens à faire des barricades dans le premier et le vingtième arrondissement. On offre quatre francs de paye par jour aux barricadeurs...

Une affiche rose invite les citoyens à s'emparer des quarante milliards, appartenant aux impérialistes. Et comme si le signataire de cette affiche trouvait cette somme assez minime pour les appétits de la populace, il établit qu'il y a un groupe de 7 500 000 ménages, ne possédant que dix milliards, tandis qu'il y a un autre groupe de 450 000 ménages de financiers et de gros industriels possédant quatre cents milliards, acquis bien certainement par de la canaillerie. Cette affiche, c'est le fin fond du programme secret de la Commune!

Et ne vois-je pas déjà ses hommes assis, avec leurs épouses, sur mon boulevard, et disant tout haut, en regardant nos villas: «Quand la Commune sera fondée, nous serons joliment bien, là dedans!»

Un tragique épisode de ces temps-ci.

Il y a quelques jours, on a sonné, le soir, chez Charles Edmond. Il a ouvert à une femme, aux cheveux presque blancs, qu'il ne reconnaissait pas, tout d'abord, dans l'ombre. C'était Julie; c'était sa femme.

Partie quelques jours avant l'insurrection pour Bellevue, elle avait emmené sa mère mourante et une bonne. On se bat au Bas-Meudon. Quatre gendarmes tombent devant son jardin. Voilà des blessés qu'il faut recueillir, qu'il faut soigner! Le sous-sol devient une ambulance, dans laquelle meurt la vieille mère. Pas de mairie, et pas moyen d'obtenir un permis d'inhumer.

Enfin, au bout de deux jours, une petite fille court jusqu'à Meudon, et revient avec le permis, une bière et un prêtre. Mais ni porteurs, ni fossoyeurs. On se met en marche à la nuit, le prêtre et les deux femmes portant la bière. Un obus arrive, éclate. La bière est jetée à terre, et les trois porteurs se couchent à plat ventre. Un autre obus, un autre encore, et, à chaque obus, la même cérémonie.

Au cimetière, on comptait sur la pioche des fossoyeurs. Pas de pioche. Les femmes sont obligées de déposer la bière dans un coin, et avec ce qu'elles ont de pointu, de coupant sur elles, et avec leurs doigts, ramassent de la terre, dont elles la recouvrent un peu.

Cela se passait, au milieu des canonnades et des fusillades effroyables de ces jours-ci.

En descendant de chez Charles Edmond, j'entends dans un trou, comme une voix de prédicateur, j'entrevois un bout de mur peint, je descends un petit escalier, je me trouve dans la chapelle du palais du Luxembourg, où à l'orgue se mêlent les voix des petites filles des employés, confondues avec les voix d'une centaine de blessés, dans leurs capotes grises, et dont le languissant défilé serre le cœur.

Dans tout le quartier, dans toutes ces officines de travail, dans tous ces cabinets de lecture, je ne vois, aujourd'hui, qu'un jeune front sur une main, au-dessus d'un livre.

La fermeture des boutiques a pris de si grandes proportions, qu'aujourd'hui le pâtissier Guerre, le pâtissier de la porte des Tuileries, est fermé.

La vie se vit, ces jours-ci, dans un état extraordinaire d'absence de l'esprit et de fatigue du corps.

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_Lundi 17 avril_.--Un énervement tel que, quoique le bombardement soit assez bonhomme, et qu'il soit tombé aujourd'hui seulement trois obus dans mon jardin, j'en ai assez des obus. Puis j'ai besoin de quelques bonnes nuits, de nuits où je puisse dormir, et le coucher à la cave est une chose abominable: quelque couvert qu'on soit, on a toujours froid, et il semble qu'on vous souffle sur la figure un air ayant passé sur de la neige.

Je me réfugie dans un grand appartement, laissé vacant par un de mes cousins, rue de l'Arcade.

Les affaires de la Commune vont-elles mal? Je suis étonné d'assister aujourd'hui, comme à un redressement de la population. Le boulevard est bouillonnant. Devant le passage Jouffroy, je suis surpris d'entendre des cris: A bas la Commune! Les gardes nationaux interviennent. Une voix de stentor leur crie dans la figure: Vive la République et à bas la Commune! Et du balcon de Burty, j'entrevois une rixe, aux cris de: A mort! une rixe d'où sort, énergique et menaçant, un homme en paletot, qui remonte le boulevard, défiant la colère des voyous, et se retournant pour lancer, tout haut, son mépris aux communards.

Mme Burty me confirme une débandade des gardes nationaux. Bracquemond aurait vu le matin, à l'ambulance, un blessé, qui, pendant tout le temps qu'on lui déboîtait l'épaule, murmurait mourant: «Les gardes nationaux y nous ont lâché... y nous ont lâché!»

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_Mardi 18 avril_.--A la place Vendôme, l'échafaud se dresse pour la démolition de la colonne. La place est le centre d'un hourvari terrible, et d'une fantasia de costumes impossibles. L'on y voit des gardes nationaux extraordinaires, un entre autres, qui semble un des nains de Vélasquez, affublé d'une capote civique, de dessous laquelle sortent des jambes torses de basset.

Toujours la foire du trottoir, où se mêlent aujourd'hui, les lilas aux herbages.

Sur le mur de Saint-Roch aux portes closes, une lettre de faire part d'un décès est affichée, annonçant que le service ne pouvant avoir lieu à cause de la fermeture de l'église, se fera aux Petits-Pères.

Un signe du temps. Je vois un homme en coupé, qui se mouche avec ses doigts, par la portière.

Des affiches, toujours des affiches, et encore des affiches. Le papier blanc du gouvernement fait de véritables épaisseurs sur les murs. L'affiche toute nouvelle, l'affiche du dernier quart d'heure, est l'affiche sur les cours martiales. Cette affiche étale sous les yeux de tous, la peine de mort, les travaux forcés, la détention, la réclusion, tout le barbare code pénal qui sert aux démocrates à fonder la liberté.

Devant le Gymnase, sur une chaise, une somnambule, les yeux bandés, et assistée de son magnétiseur, sibyllisant en plein boulevard.

Place de la Concorde, en tête de la rue de Rivoli, des ouvriers travaillent à une tranchée, large comme un fossé de rempart.

Un travail du même genre se fait à la naissance de la rue Castiglione, où les sacs de terre, à mesure qu'on les emplit, s'entassent sous les arcades.

A tout coin de rue, on rencontre des gens, hommes et femmes, portant à la main le sac de nuit, le sac de voyage, le petit paquet, avec lequel il est seulement possible de fuir Paris.

A ce qu'il paraît, les employés du Musée du Louvre sont très anxieux. La Vénus de Milo est cachée, devinez où? A la préfecture de police! Elle est même très profondément cachée, et dissimulée sous une première cachette, remplie de dossiers et de papiers de police, propres à arrêter les chercheurs dans leurs fouilles. On craint toutefois que Courbet ne soit sur la voie, et les peureux employés du Musée, bien à tort, je crois, craignent tout du farouche moderne contre le chef-d'œuvre classique.

Renan nous raconte cela, chez Brébant, où le dîner est aujourd'hui réduit à quatre convives, et il se plaint, avec justice et éloquence, du manque de courage des députés de Paris. Il dit qu'ils auraient dû parcourir la ville, et, parlant aux groupes, en faire sortir une résistance. Il dit que s'il avait été honoré du mandat de ses concitoyens, il n'aurait pas manqué à ce qu'il appelle un devoir. J'aurais voulu, ajoute-t-il, m'y faire voir, portant sur mon dos, quelque chose parlant aux yeux, quelque chose qui fût une marque, un signe, un langage, quelque chose pareil au joug, dont le prophète Isaïe ou Ezéchiel avait chargé ses épaules.

Puis, par ces zigzags, particuliers aux conversations vagabondes, la parole de Renan va au prince Napoléon, et à son voyage dans les mers du Nord. Il nous raconte que, l'abordant tout heureux, le matin où le bâtiment appareillait pour le Spielberg, l'abordant avec:--«Un beau temps, monseigneur?»--«Oui, un beau temps pour retourner en France.»

Le prince avait reçu dans la nuit une dépêche, lui apprenant la déclaration de guerre à la Prusse, et le rappelant en France. Le prince ajouta: «Encore une folie, mais c'est la dernière qu'ils feront!»

Et là-dessus, Renan s'étend longuement sur la justesse des prévisions du prince, sur sa perspicacité de Cassandre, et il nous parle de toute une nuit, passée à l'ambassade de Londres, pendant laquelle il avait entendu le prince prédire à Lavalette et à Tissot, prédire tout ce qui est arrivé.

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_Mercredi 19 avril_.--Quelqu'un affirmait hier qu'on évaluait à 700 000 le nombre des personnes parties de Paris, depuis les élections.

Sur le quai Voltaire, une odeur de poudre, apportée par le vent, et remontant la Seine sur le cours de l'eau.

Une partie de la journée, je reste à entendre la canonnade, au bout de la terrasse du bord de l'eau, derrière la Renommée, jetée en amazone sur son cheval de pierre, et s'enlevant toute blanche; sur un ciel gris d'ondées et de fumées, où courent de grands nuages violets.

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_Jeudi 20 avril_.--A onze heures du matin, le boulevard, de la rue Montmartre à la Bastille, présente l'aspect d'une grande rue d'une ville de province mal éveillée, dans laquelle on se promenait autrefois, pendant le relais de la diligence.

Calme et vacuité de la place de la Bastille. Au haut de la colonne, le Génie brandit son drapeau rouge; à son pied des marchandes débitent des pommes de terre frites et du café au lait, au milieu d'un étal de vieille ferraille.

En tête de la rue Saint-Antoine, ébauches de barricades, ancien système. Et à tout moment, le retour d'une garde nationale harassée, ou le départ des compagnies, portant leurs victuailles dans des mouchoirs, attachés à leurs baïonnettes. Des compagnies composées de vieillards en cheveux blancs, et de garçonnets qui semblent des enfants. J'en vois un, porteur d'un long fusil, dont la mine gamine fait retourner les passants, dans un mouvement de pitié.

Devant l'Hôtel de Ville, le cuivre luisant neuf d'une trentaine de canons.

Toujours des mensonges et des nouvelles de victoires signées de tous ces noms étrangers, qui me sont suspects comme des généraux de la Prusse, donnés à la France, pour s'entre-déchirer et s'achever.

Hommes s'approchant mystérieusement de vous, avec quelque chose de caché contre la poitrine, sous le croisement du paletot, et vous offrant le BIEN PUBLIC, qui se vend depuis deux jours sous le manteau.

On me raconte, ce soir, l'originale campagne d'un sexagénaire, engagé pendant le siège, dans une compagnie de francs-tireurs. Il ne s'agissait pas du tout, pour lui, de sauver la France, mon savant voulait seulement étudier les cryptogames qui se développent sur les cadavres. Et cette campagne lui a fourni les observations les plus curieuses sur les cryptogames français et prussiens.

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_Vendredi 21 avril_.--Groupe d'ouvriers qui causent en tête des Champs-Elysées.

Toute la causerie est sur la cherté de la vie, et l'orateur du groupe conte qu'il a eu un père qui tournait la meule: «Il ne gagnait que cinquante sous par jour, dit-il, et cependant il a pu nourrir trois enfants, tandis que moi qui gagnais cinq francs sous l'Empire, j'ai eu toutes les peines à en nourrir deux.» La hausse des salaires ne correspondant pas au surenchérissement de la vie; voilà au fond le grand et le juste grief de l'ouvrier contre la société actuelle... Ici je me rappelle que mon frère et moi, avons écrit quelque part que la disproportion entre le salaire et la cherté de la vie tuerait l'Empire... Et l'ouvrier ajoute: «Qu'est-ce que ça me fait à moi, qu'il y ait des monuments, des opéras, des cafés-concerts, où je n'ai jamais mis le pied, parce que je n'avais pas d'argent.» Et il se réjouit de ce qu'il n'y aura plus, dorénavant, de gens riches à Paris, persuadé qu'il est, que la réunion des gens riches, en un endroit, y fait monter la vie.

Cet ouvrier est à la fois stupide et plein de bon sens.

La VÉRITÉ annonce, que demain ou après-demain, doit paraître à l'OFFICIEL, une loi en vertu de laquelle sera enrôlé et condamné à marcher contre les Versaillais, tout homme marié, ou non marié, de dix-neuf à cinquante-cinq ans. Me voilà sous la menace de cette loi. Me voilà, dans quelques jours, obligé de me cacher, comme au temps de la Terreur. Le passage est encore libre, à la rigueur, mais je n'ai pas la volonté de m'en aller.

Quelle partialité dans les hommes de parti! Dire que j'entendais, ces jours-ci, des Français déclarer qu'ils préféreraient l'occupation prussienne à l'occupation versaillaise! Ce sont les mêmes hommes qui s'indignent contre les émigrés. Ceux-ci, cependant, avaient, pour appeler l'étranger à leur aide, les circonstances atténuantes de la confiscation de leurs propriétés, et du cou coupé de leurs femmes, de leurs sœurs, de leurs filles.

Des corbillards qui vont chercher des morts, parcourent le boulevard, ornés de leurs huit drapeaux rouges flottant au vent, et enveloppant dans leurs plis sinistres, les trognes macabres des cochers.

A la tombe de mon frère, à Montmartre, la fusillade et la canonnade semblent toutes proches et comme dans l'intérieur de Paris. Sur les hauteurs du cimetière, que les morts russes et polonais ont choisi pour lieu de leur sépulture, des femmes, couchées sur les pierres des tombes, écoutent, se soulevant pour voir.

Je retrouve la canonnade--elle est terrible aujourd'hui--sur la terrasse des Tuileries, au bord de l'eau. De temps en temps y monte, dérangé de son bain de soleil par le bruit, un rentier en casquette, que fait redescendre presque aussitôt à la «Petite Provence» l'éloquence _guillotineuse_ d'un garde national aviné.

On ne peut pourtant pas s'en aller dans ce moment, où nos amis les ennemis, semblent se rapprocher tellement, qu'on se demande s'ils ne sont pas entrés, et qu'on s'attend à voir, dans la débandade des gardes nationaux, apparaître sous l'Arc de l'Étoile, au milieu des coups de fusil, les têtes des colonnes versaillaises. Mais au bout de tout ce bruit effroyable rien ne paraît, et l'on s'en va en disant: «Allons, ce sera pour demain.» Et ce demain n'arrive jamais!

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_Samedi 22 avril_.--Ici à Paris, je me sens vivre, comme par un voyage, dans une grande ville de l'étranger, où je serais arrêté par un contretemps quelconque. J'ai les heures vides, ennuyeuses, inoccupées, du séjour en camp volant.

Quelques misérables petits pots de verdure, au Marché aux Fleurs, que des ouvriers emportent en mordant dans leur pain.

Je vais au Jardin des Plantes avec l'idée d'une reconnaissance des lieux. Je veux voir s'il n'y aurait pas une cabane de cerf ou de gazelle vacante, et si je ne pourrais pas corrompre un gardien, pour y venir coucher la nuit, dans le cas où la réquisition militaire ou l'inimitié du tout-puissant Pipe-en-Bois, viendraient à me rechercher et à me découvrir rue de l'Arcade.

Le Jardin des Plantes a la tristesse de Paris. Les animaux sont silencieux. L'éléphant, abandonné de son public, indolemment appuyé à un pan de mur, mange son foin, comme un homme tout à coup condamné à dîner seul. L'ennui des féroces s'y étale dans des poses lasses.

Par les allées défoncées flânent une dizaine de gardes nationaux, dont l'un fait des phrases attendries sur la maternité d'une kanguroo, opposant la poche toujours ouverte de la bête au délaissement dans lequel les femmes _aristo_ laissent leurs enfants.

Je monte le chemin du cèdre et du belvédère, le chemin gravi plusieurs fois par mon frère et par moi, pour le premier et le dernier chapitre de MANETTE SALOMON. Ah! si l'on m'avait dit alors: «Dans quelques années tu repasseras par ce chemin, tout seul, tout seul à jamais... et les coups de canon que tu entendras seront des coups de canon prussiens, en train de démolir peut-être ta maison!»

Je ne vois, autour de moi, que des biches, qui fuient épouvantées, ou des buffles écoutant, dans leur immobilité stupéfaite, cet orage et ce tonnerre,--qui durent depuis cinq mois.

Tout le long de la rue de Rivoli, c'est le défilé des malles des derniers bourgeois, gagnant le chemin de fer de Lyon.

Place de l'Hôtel-de-Ville, on crie la biographie de Jules Vallès, et j'achète le canard, où mon confrère est présenté comme le type et le parangon de l'homme né «entre la réaction _Orléano-clérico-légitimo-bonapartiste_ et la restauration de l'Empire, entre une intrigue ténébreuse et un crime tel qu'aucun qualificatif ne saurait le caractériser».

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_Dimanche 23 avril_.--Je passe une partie de la journée au TEMPS. Nefftzer ne veut plus y écrire. Scherer en fabrique un à Saint-Germain, avec Hébrard. Dans cette dislocation, Charles Edmond retient celui-ci, qui veut émigrer à Saint-Germain, modère celui-là, qui a des tendances communardes, arrête ce dernier, qui a des principes versaillais. J'entends tout cela par le vitrage ouvert d'un grand cabinet, où, couché sur un divan, dans l'ébranlement de la maison par la presse qui tire, j'ai le sentiment et le vague malaise du roulis, dans une cabine.

Le soir, dans le quartier du Luxembourg, la générale à tout coin de rue. J'entre chez un marchand de tabac. Des gardes nationaux déclarent dans une grande animation qu'ils marcheront contre les Versaillais, sans fusils. Et l'un s'écrie: «Contre ces cochons,--il parle des communards,--j'aurai toujours avec moi la force de mes bras!» Je demande à la marchande de tabac ce que c'est? Elle me répond qu'il y a des émeutes à la mairie... et la femme se met à pleurer.

Sous les arcades Rivoli, une jolie scène. Une fille, un peu tutoyée des deux mains par un garde national, se dérobe avec les fuites de corps et les révérences d'une soubrette se défendant contre le désir d'un grand seigneur. Puis le garde national, à une vingtaine de pas de là, dans un dandinement charmant et gouailleur, elle laisse siffler de sa bouche, avec un mépris intraduisible: «De la câanaille!»

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_Lundi 24 avril_.--Quel appoint et quel _chauffage_ apporte dans cette insurrection, le vin aux sentiments, patriotiques, libéraux, communards! La redoutable statistique qu'il y aurait à faire de tout le vin, bu dans ce temps, et pour combien il entre dans l'héroïsme national. On ne voit que barriques, roulées par des gardes nationaux vers leurs postes, et les bataillons qui partent pour la gloire, ne partent qu'escortés de chariots, effondrés sous les tonneaux.

Je reparcours, ce soir, la CONFESSION D'UN ENFANT DU SIÈCLE, dont j'ai trouvé l'édition originale. J'ai déjà l'édition originale de VOLUPTÉ; Je voudrais avoir celles de MADEMOISELLE DE MAUPIN et de LELIA. Ces livres pour moi sont des plus curieux: ce sont des analyses de l'inassouvissement,--la maladie de l'intelligence du temps.

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_Mardi 25 avril_.--Aujourd'hui c'est la trêve pour l'évacuation des habitants de Neuilly.

Je pousse au rempart. Jusqu'à la barrière de l'Étoile, rien que des lampadaires cassés, et des écorniflures dans la pierre des maisons. Au delà, c'est autre chose. La barrière de l'Étoile est tout étoilée d'éclats aux creux noirâtres, et dans le bas-relief de l'INVASION, un obus a enlevé le bras de l'enfant, porté sur l'épaule de sa mère. En bas, il y a des bornes de granit, brisées en fragments de la grosseur d'un morceau de sucre.

La vraie dévastation commence à l'Avenue de la GRANDE ARMÉE, et suit tout le long jusqu'au rempart du côté des rues de Presbourg, des rues Rude, des rues Pergolèse, etc. Ce ne sont que des trous béants, balcons arrachés, tuyaux de conduite coupés en cinq ou six endroits, devantures au fer tordu et recroquevillé. On marche sur du _poussier_ de verre, de brique, d'ardoise, recouvrant le trottoir.

Entre-t-on dans les maisons, on passe devant la loge du concierge, casematée avec des matelas, posés sur des échelles, et on trouve le quatrième étage, gisant dans la cour.

L'anéantissement que produit un obus dans un intérieur, j'en trouve deux épouvantables exemples. L'un chez un perruquier: de tout le mobilier de la boutique, il ne reste qu'une scorie d'un poêle en fonte, et la moitié d'un cadran d'horloge sans aiguille. L'autre chez un boulanger: un obus qui a labouré une cloison de bois, en a fait un semblant de natte, dont les fils seraient cassés.