Journal des Goncourt (Deuxième série, premier volume) Mémoires de la vie littéraire
Part 15
Je pars de suite pour Paris. J'étudie la physionomie des gens, qui est comme le baromètre des événements dans les révolutions; j'y trouve comme un contentement caché, une joie sournoise. Enfin un journal m'apprend que les Bellevillais ont été battus.
Un de mes amis, de couleur très rouge, voit dans ce qui se passe, _une ère nouvelle_. Moi j'en ai assez des ères nouvelles, dirigées et menées par des hommes, avec lesquels mon ami ne consentirait pas à monter une faction.
J'entends un jeune Bellevillais s'exclamer ainsi, en s'adressant à ses camarades: «C'est dégoûtant, dans les compagnies, c'est à celui qui mangera le plus et boira davantage!»
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_Lundi 3 avril_.--La canonnade comme au temps des Prussiens. La canonnade tonnant, au petit jour, au Mont-Valérien, puis s'étendant dans la journée autour de Meudon, où Versailles a placé ses canons, dans les travaux de fortifications des Prussiens. Un tir incessant, dont la fumée se rabattant sur les maisons de la plaine, et les montrant toutes grises, fait du coteau, dans l'indécision et le vague, comme l'étagement d'une ville d'ardoise, d'où s'élanceraient des feux et des détonations de cratères...
Au milieu de cette rage de l'artillerie, l'habitude est tellement prise de vivre au bruit du canon, parmi les crachats de la fonte, et chacun a fait conquête d'une telle insouciance, que je vois des jardiniers gazonner tranquillement, à côté d'ouvriers reposant des grillages, avec la quiétude des printemps passés.
C'est insupportable, cette incertitude, devant une action que vous avez sous les yeux, que vous suivez avec une longue-vue, et dont vous ne pouvez vous rendre compte.
La réquisition est en train de passer des caisses publiques aux caisses des marchands. Cela a commencé hier à Passy.
Dehors, sur mon chemin, un tel abandon heureux des allants et des venants, qu'on doute de tout ce canon entendu... Devant la Manutention, je vois rentrer le 181e bataillon de la garde nationale. Les hommes sont pâles, sérieux.
On ne sait rien, à Paris, de l'issue de la journée. Les connaissances, les groupes, les journaux sont dans l'ignorance de la vérité. Soudain, le boulevard retentit de cette nouvelle à sensation, jetée à tous les échos de Paris, par les aboyeurs du «JOURNAL DE LA MONTAGNE»: _Prise du Mont-Valérien_. Je flaire un canard, et une manœuvre, pour décider les indécis à aller se faire tuer.
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_Mardi 4 avril_.--Je me réveille tout triste. L'horizon est muet. Est-ce que Versailles serait battu, et serions-nous à la discrétion des hommes de la Commune? Heureusement que j'entends bientôt un bruit de mitrailleuses, bruit lointain, si lointain, que je ne sais pas bien si ce n'est pas un charroiement de rails de chemins de fer. Ce bruit devient plus distinct, et c'est bien vite comme un déchaînement du pétillement homicide.
Sur le boulevard, la soûlerie des gardes nationaux devient agressive aux passants.
Pourquoi, dans les guerres civiles, les courages grandissent-ils, et pourquoi des gens qui n'auraient pas tenu devant les Prussiens, se font-ils tuer héroïquement par leurs concitoyens?
Toute la journée le bruit de ces mécaniques de mort qui, par moment, semblent avoir des colères humaines.
Les omnibus ont retourné en dedans le rouge de leurs lanternes, pour n'être pas happés au passage, dans les environs de la Manutention.
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_Mercredi 5 avril_.--D'après le dire des journaux de ce matin, le gouvernement du Comité semble à sa fin, et cependant la canonnade dure toute la journée autour du fort d'Issy, dont on aperçoit, flottant au vent, le grand drapeau rouge.
La menace de faire marcher de force contre Versailles, les bataillons favorables à l'Assemblée de Versailles, fait sauver, d'ici, les quelques bourgeois valides, qui y sont encore.
Vraiment, si les Prussiens n'étaient pas à la cantonade, il serait désirable que l'expérience du gouvernement du Comité fût complète. Oui, il serait désirable qu'il eût deux ou trois mois de victoire, pendant lesquels il aurait le loisir d'appliquer son programme secret, et de réaliser tout ce qu'il a d'anarchique et d'antisocial dans le ventre. A ce prix est peut-être le salut de la France. Cela seul donnerait à la génération actuelle l'audace de détruire le suffrage universel et la liberté de la Presse: deux suppressions déclarées impossibles par le bon sens de la médiocratie. Oui, la liberté de la Presse, car je n'ai pas plus de respect pour cette puissance sacro-sainte que n'en eurent Balzac et Gavarni. Pour moi, le journal politique n'est qu'un instrument de mensonges et d'excitation; pour moi, le journal littéraire, le petit journal, ainsi que j'ai cherché à le démontrer dans les HOMMES DE LETTRES, n'est qu'un instrument d'abaissement intellectuel. J'aurais, je ne le cache pas, quelque curiosité de voir pratiquer ce régime. Je ne prétends pas que la France serait à jamais sauvée de la démagogie, mais mon régime à reculons pourrait bien donner à la société plus d'années de paix que ne lui ont donné, depuis soixante-dix ans, les impuissants essais de conciliation entre l'autorité et la liberté.
Je lis aux rayons de la lune une affiche de cannibale, qui, parlant «des assassinats des bandits de Versailles», proclame une loi de représailles, annoncée dans cette ligne significative: «œil pour œil, dent pour dent.» Si Versailles ne se dépêche pas, nous verrons la rage de la défaite se tourner en massacres, fusillades et autres gentillesses de ces doux amis de l'humanité.
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_Jeudi 6 avril_.--Un jeune garde national passe sur notre boulevard, pleurant, pleurant comme un enfant. Est-ce un père? est-ce un frère qu'il pleure?
Toute la matinée, canonnade autour d'Issy, autour de Neuilly. Feu foudroyant de canons, de mitrailleuses, de mousqueterie, un feu comme je n'en ai jamais entendu du temps des Prussiens.
Une douzaine de voitures d'ambulances remonte avec moi l'avenue des Champs-Elysées. A la barrière de l'Étoile, une foule énorme regarde trois batteries versaillaises établies au-dessus du pont de Neuilly, et tirant contre la barricade du pont et le rempart.
Des groupes d'ouvriers sont juchés sur deux guérites. Des jeunes filles se tiennent en équilibre sur les chaînes de fer, en s'appuyant sur une épaule amie. Des Anglaises sont debout dans des mylords, stationnant en avant de la barrière, au-dessus d'une multitude noire, sur laquelle s'élève, çà et là, le cuivre brillant d'une grande lunette.
C'est au fond une curiosité indifférente de tous: bourgeois et ouvriers, femmes du monde et du peuple. Par acquit de conscience, et comme dans le jeu d'un rôle, une de ces femmes laisse-t-elle échapper: «C'est bien triste!» presque aussitôt cela dit, elle retrouve son petit rire fou, à propos de rien.
Dans le ciel brillant passent, à tire-d'aile, en coassant, des volées de corbeaux, que les coups de canon chassent de leur pâture!
Précédés d'un officier, le sabre au poing, dans les cris de Vive la République! poussés par des artilleurs ivres, trois canons défilent au grand galop, et détournent, un moment, l'attention, braquée sur la route montante et la barricade éventrée. Les obus commencent à tomber sur le rempart, et, peu à peu, la foule recule devant les éclatements d'obus dans l'air, laissant longtemps, dans le bleu du ciel, un petit nuage immobile.
Versailles met de l'imprudence à ne pas frapper un grand coup. Les Parisiens, tenus dans l'ignorance de l'étendue de leurs défaites, par les mensonges officiels et semi-officiels, ne sont pas découragés. Ils commencent même, il faut l'avouer, à être pris par l'amusant de cette guerre; derrière des remparts, comme à Issy, de cette guerre dans des maisons, comme à Neuilly.
Les aberrations et les inventions de la cervelle de cette plèbe armée dépassent tout ce qu'on peut imaginer. En veut-on un exemple? Ce matin, un innocent communard disait dans la villa: «A Versailles, ils fusillent tous les gardes nationaux, mais aujourd'hui, on change notre costume, on va nous donner l'uniforme de la troupe, et alors si les Versaillais continuaient, les puissances étrangères interviendraient!»
Une bonne affiche est celle qui met au compte de la société actuelle: la prostitution des femmes et l'inscription à la police des hommes. S'il y a des p... et même des mouchards, c'est la faute à la bourgeoisie!
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_Vendredi 7 avril_.--La sixième journée, qu'on se canonne, qu'on se fusille, qu'on se tue.
A l'Arc de l'Étoile, toujours de la foule, des voitures d'ambulance, des estafettes galopantes, des bataillons de gardes nationaux se succédant au feu. La canonnade est incessante, et couvre d'obus Neuilly.
Dans un coin, des groupes de femmes immobiles et idiotisées, disant qu'elles attendent, là, leurs maris, qu'on a forcé de marcher. En tout ce bas monde, un sentiment irraisonné rend Versailles responsable de tout le mal qu'a fait le Comité,--un sentiment très difficile à détruire, et qui fait regarder les Versaillais comme des Prussiens.
On entoure des gardes nationaux isolés, qui rentrent. Un franc-tireur, à la figure énergique et noire de poudre, raconte, avec un navrement sauvage, que Neuilly est intenable sous les obus, tombant comme la grêle. Par le rideau entr'ouvert des voitures d'ambulance, je vois des têtes mortes ou vivantes de blessés, les yeux fixes.
Quatre ou cinq canons arrivent, et le rempart se met à répondre frénétiquement. Dans le soleil, et sur cette avenue qui semble, en sa montée toute droite, un praticable du vieux cirque de Franconi, au delà des bras levés de la porte du rempart, c'est un chaud brouillard sillonné d'éclairs, noyant, dans une vapeur azurée et mordorée, les arbres de l'avenue, les maisons des deux côtés, la barricade: un brouillard dans lequel s'étagent les bâtisses et la colonne de l'horizon, ainsi qu'apparaîtrait une Acropole. Un véritable effet d'apothéose, avec ces jeux de lumière, cette transfiguration lumineuse des choses, cette gloire du couchant, ce ciel d'or, tout craquant d'artifices.
Au milieu de ma contemplation: pif, paf, crac, c'est un obus qui frappe, au-dessus de nos têtes, la corniche de gauche de l'Arc de l'Étoile. A l'instant, tout le monde à plat ventre, pendant qu'un éclat rebondit à côté de moi, avec son vilain bruit sec. Là-dessus, tout le monde de se relever et de se sauver. J'en fais autant.
Une affiche annonce que tout citoyen qui ne se sera pas fait inscrire, dans les vingt-quatre heures, sur les registres de la garde nationale, sera désarmé et arrêté, s'il y a lieu. Cette loi, jointe à celle sur les propriétaires, me semble un joli préambule de la Terreur.
Quelqu'un vivant en contact avec les gouvernants de l'heure présente, et que je rencontre, me dit négligemment: «Il se pourrait bien que, cette nuit, on fusillât l'archevêque!»
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_Samedi 10 avril_.--Chez Voisin, je demande le plat du jour: «Il n'y en a pas, il n'y a plus personne à Paris,» me répond-on. Il ne dîne aujourd'hui qu'une vieille habituée, que j'y ai vue, pendant tout le temps du siège.
En sortant de là, je suis frappé du peu de monde qu'on rencontre. Paris a l'air d'une ville où il y a la peste. Il n'y a vraiment plus de matière masculine pour faire des groupes, et les quelques figures de jeunes gens qu'on rencontre, appartiennent à des étrangers.
Le seul mouvement, la seule vie de Paris: ce sont de petits déménagements, entre chien et loup, sur des voitures à bras, traînées par des gardes nationaux: les locataires démocrates se hâtant de profiter du décret de la Commune sur les loyers.
Pas de groupe sous le lampadaire de l'Opéra, pas de groupe au coin de la rue Drouot, je rencontre seulement quelques gens ramassés à l'entrée de la rue Montmartre.
Une chose curieuse dans les petits rassemblements, où je me fourre, on ne cause pas des événements de la journée, et je n'entends parler que du passé, du siège de Paris, des incidents de ce siège et de l'ineptie de la défense. L'on sent très bien que la principale force de l'insurrection vient, non de ce que Versailles fait de bête ou de maladroit, mais de ce qu'ont manqué d'entreprendre les Trochu et les Favre. Et la grande faute de Thiers, est d'avoir admis dans son ministère, les hommes dont l'incapacité semble au peuple une trahison.
Ce soir, sur le boulevard, les glapissements de la vente du SOIR, de LA COMMUNE, de LA SOCIALE, enfin de LA MONTAGNE, qui annonce la proclamation de la République en Russie.
A Auteuil, il y a en ce moment des gens qui achètent des cordes, pour se faire descendre, par les amis, le long des fortifications, et se sauver de la réquisition nationale.
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_Dimanche de Pâques, 9 avril_.--Un sommeil, à tout moment, interrompu par des coups de canon.
Le concierge de la villa me prévient qu'on doit venir faire des visites domiciliaires, à midi. Il m'engage, si j'ai des armes, à les cacher. Ces messieurs prennent tout: armes de luxe, de collection. Il a vu emporter des arcs et des flèches de sauvages.
En allant à Paris, je vois passer, entre cinq gardes nationaux, un pauvre diable de savetier, que j'ai aperçu souvent travailler dans une échoppe, près du marché, et que, tout malade, on a fait lever de son lit. On l'entraîne au secteur. Sa femme le suit, en poussant des cris terribles. Pourquoi est-il arrêté? on ne sait.
A onze heures, je suis seul, tout seul, dans la grande salle de Péters, où, symptôme de la terreur qui règne, les garçons ne parlent qu'à voix, tout à fait basse.
Chez Burty, je rencontre Bracquemond, que ses trente-huit ans mettent sous le coup de la loi de la garde nationale. Il sort pour aller demander à un ambulancier de ses amis, de le faire inscrire comme aide, et de lui permettre de coucher dans son baraquement, pour n'être pas pincé.
Burty et moi, nous l'accompagnons à l'ambulance, établie dans le jardin du concert Musard.
En entrant à l'ambulance, c'est le spectacle de blessés, se traînant avec des béquilles, un X en bandoulière, de blessés qu'on promène en petites voitures, de blessés parmi lesquels un adolescent, le bras en écharpe, tire le sabre avec un bâton.
Nous entrons dans une chambre de baraquement, où se trouve le pittoresque de la guerre, mêlé au désordre d'une chambre d'étudiant. Quatre ou cinq jeunes ambulanciers mangent dans des gamelles, au milieu de livres. L'ami de Bracquemond nous entraîne bientôt sous une tente, où la croix rouge de l'_Internationale_ traverse le gris de la toile. On nous sert de l'eau-de-vie, dans des verres à poser des ventouses.
La conversation est naturellement épouvantable, avec le tour gai, habituel à la parole des internes: «Les blessures sont terribles, dit l'un des jeunes gens, qui a des ciseaux et une pince, passés dans la première boutonnière de sa vareuse. Nous avons dix-huit _étripés_ dans le petit pavillon là-bas... c'est de la bouillie humaine... Il y en a qui ont le devant tout entier de leur capote, dans le ventre... d'autres ont les jambes broyées et enflées, qu'on dirait de _vraies tulipes_... L'autre jour, on en a apporté un, qui avait la mâchoire descendue au milieu de l'estomac... un masque antique... et l'infirmier, concevez-vous, qui s'échignait à lui demander son nom!»
Un second ambulancier parle d'un blessé qu'on a retourné, et ouvert par derrière, comme une armoire, à l'effet d'étudier le curieux trajet d'une balle de chassepot.
«Tenez, un intéressant bonhomme qui passe là, avec sa calotte noire,--nous dit l'ami de Bracquemond,--c'est l'homme qui a quarante sous, pour déshabiller les morts... Chez lui, c'est une vraie passion... il ne couche dans le pavillon que lorsqu'il y a l'espérance d'en _racoler_... il faut voir de quel œil amoureux il vient regarder, épier ceux qui vont _claquer_... Ah! une voiture, voici des blessés!»
Il disparaît et reparaît, ramenant bientôt un homme qu'il soutient, un homme, la tête entortillée de bandes, le visage plaqué de plâtre, comme un gâcheur: «En voilà un, qui a de la chance,--s'écrie l'ami de Bracquemond, rentrant quelques minutes après,--il était dans le poste de la porte Maillot, quand un obus à éclaté, et tout effondré. Eh bien, mon homme est contusionné partout, et n'a pas une blessure... A ce qu'il paraît, ajouta-t-il, les Versaillais sont entièrement maîtres de Neuilly, et le rempart commence à devenir un endroit d'écrabouillement... Puis on dit que les fédérés commencent à manquer de projectiles.»
Bracquemond est allé faire un tour dans une salle de blessés. Il rentre très pâle. Il vient de voir des tronçons d'hommes, dont la vie n'est plus qu'un battement de paupières.
Dans ce moment apparaissent quatre corbillards, flanqués de drapeaux rouges, et des délégués de la Commune entrent réclamer des cadavres, pour servir d'escorte au mort Bourgoin. On se dépêche de leur clouer, dans des bières, les premiers venus. Les délégués sont pressés. Ils ne les prennent pas tous. L'interne nous en découvre un, resté là. Un homme dont un obus a enlevé la moitié de la figure, et presque tout le cou, avec le bleu et le blanc d'un de ses yeux coulé sur une de ses joues. Il a encore la main noire de poudre, levée en l'air, et contractée, comme si elle serrait une arme.
Là-dessus, nous partons. Au moment où l'on nous ouvre la barrière, une femme dit au gardien, d'une voix dolente: «--Monsieur, vous avez mon mari, parmi les morts?--Comment s'appelle-t-il?--Chevalier.--On ne connaît pas ça... Allez à Beaujon, à Necker.»
J'entre dans un café, au bas des Champs-Elysées, et pendant que les obus tuent à la hauteur de l'Arc de l'Etoile, de l'air le plus tranquille, le plus heureux du monde, des hommes, des femmes boivent des bocks, en entendant chanter des chansons de Thérésa, par une vieille violoniste.
Alors défilent, précédés de nombreux nationaux, les corbillards aux drapeaux rouges, et derrière eux, marche en grandes bottes, en vareuse noire, en écharpe sang de bœuf, Vallès, que j'avais reconnu à l'ambulance, et dont j'avais évité, dans le moment, la poignée de main, dissimulé derrière un lit,--Vallès, soucieux, engraissé, jaune comme un morceau de lard rance.
Rentré, un instant, à Auteuil, la furie de la canonnade qui continue, me jette, à la sortie du spectacle d'horreur de la journée, dans une profonde tristesse, sur le sort de ces brutes.
Ce soir des ébauches de barricades sur la place de la Concorde.
Rue neuve du Luxembourg, un garde national disant à une portière: «Mais si cet homme est suspect, il faut l'emballer, et je vais le faire emballer, moi!».
Sur le boulevard, du monde, quelques jeunes gens. Il semble que l'insuccès de la journée fasse ressortir des cachettes, un peu de Paris.
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_Lundi 10 avril_.--En cette durée de la lutte, et dans le rien, qui peut donner la victoire à l'un ou à l'autre parti, on passe par des alternatives terribles de crainte ou d'espérance, avec tout ce qui s'annonce, tout ce qui se dit, tout ce qui s'imprime, tout ce qui ment.
Vers les cinq heures du soir, est arrivée, ventre à terre, une estafette, qui, dit-on, a donné l'ordre de basculer les pièces sur les remparts. En même temps débouchait, à la porte d'Auteuil, un renfort de trois cents hommes.
La conciliation entre Versailles et la Commune, une conception de benêt!
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_Mardi 11 avril_.--Un garde national de Passy, que je rencontre sur le haut de l'omnibus, se met à causer avec moi: «J'y ai été de confiance, me dit-il, mais je m'en vais... Il n'y a pas d'ordre... Les officiers sont si _chose_... Enfin, à voir ça, on se demande s'il n'y a pas des gens payés pour un _micmac_... J'en suis parce que je n'ai pas de travail... que c'est trente sous... que je ne peux pas me mettre voleur... Mais si je trouvais à m'employer à n'importe quoi, à traîner la charrue... je ne serais plus de la _nationale_.»
Depuis la Madeleine jusqu'à l'Opéra, le boulevard est vide. On semble s'être recaché, et c'est pitié de voir dans quelle triste solitude boivent leur bock les filles qui _font le quart_, dans les cafés, près de l'Opéra.
Il semble planer sur Paris de mauvaises nouvelles. Les journaux annoncent un échec des Versaillais à Asnières. Un rien d'animation seulement autour du passage Jouffroy.
Je reviens, voyant aux portes et aux fenêtres, tous les habitants des quais, les yeux dirigés vers Issy. La canonnade est effroyable. Un bruit comme si le ciel s'écroulait. De la fenêtre de la chambre de mon frère, de Bicêtre au plateau de Châtillon, c'est une ligne d'éclairs, et comme le tir régulier et mécanique d'une mitrailleuse de canons, large comme l'horizon. Cela dure deux heures, mêlé au crépitement de la fusillade, et coupé à la fin d'effrayants silences, au milieu desquels s'élève le gémissement d'un petit chien de la maison voisine, épouvanté de ce long tonnerre.
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_Mercredi 12 avril_.--En me réveillant ce matin, je vois le fort d'Issy, que je croyais pris, je le vois avec son drapeau rouge. Les troupes de Versailles ont donc été repoussées?
Pourquoi cet acharnement dans la défense, que n'ont pas rencontré des Prussiens? Parce que l'idée de la Patrie est en train de mourir! Parce que la formule «les peuples sont des frères», a fait son chemin, même en ce temps d'invasion et de cruelle défaite. Parce que les doctrines d'indifférence de l'Internationale, au point de vue de la nationalité, ont filtré dans les masses.
Pourquoi encore cet acharnement dans la défense? C'est que, dans cette guerre, le peuple fait, lui-même, la cuisine de sa guerre, la mène lui-même, n'est pas sous le joug du militarisme. Cela amuse ces hommes, les intéresse. Alors, rien ne les fatigue, rien ne les décourage, rien ne les rebute. On obtient tout d'eux,--même d'être héroïques.
Toujours, dans les Champs-Elysées, des obus jusqu'à la hauteur de l'avenue de l'Alma, et tout autour de l'Obélisque, des curieux que traverse à tout moment le galop d'une estafette, couchée sur son cheval, absolument comme un singe de Cirque.
Aux barricades de la place Vendôme, un va-et-vient de sales capotes marron, dont quelques-uns ont des casseroles, au bout de leurs fusils. Ces hommes ont l'air de promener des taches dans le quartier.
Le conducteur de l'omnibus, en passant devant la Manutention, d'où sortent à chaque instant des tonneaux de vin, me conte l'effrayant gaspillage qui s'y fait: les doubles rations exigées par les officiers pour leurs hommes, et les quatre ou cinq pains qu'emportent, chaque jour, dans leurs tabliers, les femmes de Belleville.
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_Jeudi 13 avril_.--On commence à entendre le _houhou_ plaintif des obus, tombant sur la batterie du Trocadéro, qui se bat, au-dessus de notre tête, avec le Mont-Valérien.
Je passe devant le café du Helder, où mes yeux cherchent naturellement une figure militaire. Le café est vide. Deux étrangères seules sont assises à la porte.
Vraiment, la cervelle humaine est dans ce moment détraquée, comme le reste. Il y a entre autres de prétendues idées fortes, qui font dire aux plus intelligents des bêtises grosses comme des maisons. Mon ami, aux opinions sang de bœuf, soutenait, ce soir, que tout doit s'incliner devant l'instinct des masses. Les _instinctifs_,--c'est ainsi qu'il les appelle,--sans conscience du sentiment qui les mène, doivent commander une obéissance, qui n'est pas due à la science, à la connaissance, à l'étude, à la réflexion. C'est vraiment une déclaration de droits en faveur de l'inintelligence, un peu trop énorme.
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_Vendredi 14 avril_.--Je suis réveillé par cette nouvelle, que me donne, ce matin, Pélagie. Une affiche force tous les hommes, quelque âge qu'ils aient, à marcher contre les Versaillais, et l'on parle avec terreur, à Auteuil, de la chasse, qui va être faite dans les maisons, aux réfractaires.