Journal des Goncourt (Deuxième série, premier volume) Mémoires de la vie littéraire
Part 14
En bouquinant chez Beauvais, je tombe sur Bocher, l'officier d'état-major, qui a fait avec Maherault le catalogue de l'œuvre de Gavarni. Il revient d'Allemagne, où il est prisonnier depuis le commencement de la campagne. Il me conte ceci, qu'il tient d'une de ses parentes, qui le tenait de la bouche même de l'archevêque de Reims. Le Roi-Empereur, arrivé à Reims, fut logé par l'archevêque dans la plus belle pièce de l'Archevêché, que le Roi ne trouva d'abord pas digne de sa grandeur. L'archevêque lui fit observer que c'était la chambre, où avait couché Charles X, quand il était venu se faire sacrer. Sur cette affirmation, le Roi se décida à l'occuper, et voici la carte de visite qu'il y laissa. Le lendemain, le Roi-Caporal chia dans l'encoignure de la croisée, et se torcha le derrière avec les rideaux.
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_Vendredi 17 mars_.--Saint-Cloud n'existe plus. C'est un champ de pierres, de moellons, de platras, d'où se lèvent sur des caves effondrées, des pans de murs calcinés, garnis encore, à des hauteurs inaccessibles, de fragments de mobiliers: ici c'est une niche de poêle, là un portrait au daguerréotype, plus loin une table des règles du billard avec les tableaux à marquer, plus loin encore, dans un placard, dont le vent bat la porte, un bidet égueulé.
Partout des maisons, aux fenêtres léchées de flammes, par le trou vide desquelles s'entrevoit le bleu du ciel. Sur l'emplacement du petit hôtel Saint-Nicolas, cet hôtel, où mon frère et moi avons passé huit gais jours avec Marie, une femme est assise dans la pose d'accablement d'une statue, qui pleure sur des ruines. De la gargote historique, où tout Paris a dîné, il ne reste guère qu'un bout de mur du rez-de-chaussée, sur lequel ne se lit plus, de l'enseigne écornée, que ... DE LA TÊTE NOIRE.
La grande rue de Saint-Cloud, un sentier de décombres, entre deux rangées de maisons aux façades dégringolantes, et dont se détache, à tout moment, quelque pierre. On dirait qu'on marche dans la secousse d'un tremblement de terre.
Au milieu de ces restes croulants, et qui sentent encore le feu, en ces trous de portes et de fenêtres, étayés par de grands madriers, un misérable commerce renaissant. Ici, un débit où se voit attablée la chemise rouge d'un garibaldien; là une mauvaise petite laiterie, où, au milieu des harengs saurs se dresse, sur le rebord de la fenêtre, un obus gigantesque. Sur des volets réduits en charbon, et où la trace du pétrole est encore visible, on lit écrit à la craie: _Français, souvenez-vous! Vengeance!_
L'hôpital fondé par Marie-Antoinette n'a plus de toit. A côté, dans un pensionnat de jeunes demoiselles, les lits du dortoir, déjetés, disloqués, et recroquevillés par le feu, ressemblent à une broussaille de fer.
Tout en haut de Saint-Cloud, près de l'église, un vieillard, la tête nue, les cheveux blancs au vent, l'air délirant, crie à ceux qui passent: «_Vous pouvez dire, que c'est les Prussiens qui ont mis le feu avec de l'huile de pétrole et des torches... Ah! ce n'est pas à moi qu'on peut dire non!_»
Le palais, avec ses pauvres statues de femmes qui ont servi de cible, ses pauvres femmes blessées aux seins par les balles prussiennes, n'est plus que la façade meurtrie d'une ruine: une ruine à conserver, comme l'Allemagne a conservé Heidelberg, une ruine à entourer de lierre et de plantes grimpantes, montant le long de ses pilastres, de ses bas-reliefs, de ses marbres recuits et éclatés,--une ruine dont la vue et la légende entretiendront, comme la ruine du Palatinat, la juste haine et le désir enragé de la vengeance.
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_Samedi 18 mars_.--Ce matin, la porteuse de pain annonce qu'on se bat à Montmartre.
Je sors et ne rencontre qu'une indifférence singulière pour ce qui se passe là-bas. La population en a tant vu depuis six mois, que rien ne semble plus l'émouvoir.
J'arrive à la gare d'Orléans, où est déposé le corps du fils Hugo. Le vieux Hugo reçoit dans le cabinet du chef de gare. Il me dit: «Vous avez été frappé, moi aussi... mais moi, ce n'est pas ordinaire, deux coups de foudre dans une seule vie!»
Et le convoi se met en marche. Une foule étrange, dans laquelle je reconnais à peine deux ou trois hommes de lettres, mais où il y a un grand nombre de chapeaux mous, au milieu desquels s'infiltrent, à mesure qu'on avance et qu'on traverse les quartiers à cabarets, des soulards, qui prennent la queue en titubant. La tête blanche de Hugo, dans un capuchon, domine derrière le cercueil ce monde mêlé, semblable à une tête de moine batailleur du temps de la Ligue.
Tout autour de moi, on parle de provocation, on plaisante Thiers, et Burty m'agace horriblement avec ses ricanements et son apparente incompréhension du mouvement révolutionnaire, qui se prépare autour de nous. Je suis très triste et plein des plus douloureux pressentiments.
Les gardes nationaux armés, parmi lesquels le convoi s'ouvre un chemin, présentent les armes à Hugo, et nous arrivons au cimetière.
La bière ne peut entrer dans le caveau... Vacquerie prononce un long discours.
Nous revenons. L'insurrection triomphante prend possession de Paris. Les gardes nationaux foisonnent, et partout s'élèvent des barricades, couronnées de méchants gamins. Les voitures ne circulent plus. Les boutiques se ferment.
La curiosité me mène à l'Hôtel de Ville, où, sur la place et au milieu de petits groupes, des orateurs parlent de mettre à mort les traîtres. Au loin, sur les quais, dans un brouillard de poussière, des charges inoffensives de municipaux, pendant que des gardes nationaux chargent leurs fusils, rue de Rivoli, et que des voyous donnent l'assaut, avec des cris, des huées, des pierres, aux deux casernes derrière l'Hôtel de Ville.
En revenant, sur les trottoirs, des badauds causant de la fusillade de Clément Thomas et de Lecomte.
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_Dimanche 19 mars_.--Les journaux de ce matin confirment la fusillade de Clément Thomas et du général Lecomte.
Un sentiment de fatigue d'être Français, et le désir vague d'aller chercher une patrie, là, où l'artiste ait sa pensée tranquille, et non à tout moment troublée par les stupides agitations, les convulsions bêtes d'une tourbe destructive.
En chemin de fer, on dit, autour de moi, l'armée en pleine retraite sur Versailles, et Paris au pouvoir de l'insurrection.
Rue Caumartin, Nefftzer, auquel je demande quel est le nouveau gouvernement, me jette de sa grosse face, que semblent réjouir nos désastres: «Vous avez Assi!»
Il y a de l'hébétement sur les physionomies parisiennes, et de petites foules, le nez en l'air, regardent idiotement Montmartre et ses canons, par les percées des rues Lepeletier et Laffitte.
Victor Hugo que je rencontre, tenant son petit-fils à la main, est en train de dire à un ami: «Je crois qu'il sera prudent de songer à un petit ravitaillement.»
Enfin, au boulevard Montmartre, je trouve affichés les noms du nouveau gouvernement, des noms si inconnus, que cela ressemble à une mystification. Après le nom d'Assi, le nom le moins inconnu est celui de Lullier.
Cette affiche est pour moi la mort à jamais de la République. L'expérience de 1870, faite avec le dessus du panier, à été déplorable. Cette dernière, faite avec l'extrême dessous, sera la fin de cette forme de gouvernement. Bien décidément la République est une belle chimère de cervelles grandement pensantes, généreuses, désintéressées; elle n'est pas praticable avec les mauvaises et les petites passions de la populace française. Chez elle: Liberté, Égalité, Fraternité, ne veulent dire qu'asservissement ou mort des classes supérieures.
Je tombe sur Berthelot, que les événements de ce temps ont affaissé, ont rendu comme bossu. Il m'entraîne au TEMPS, où, dans l'absence de la rédaction, nous nous désespérons sur cette France à l'agonie. Nous voyons presque dans ce qui se passe, dans les violences du jour, une chance donnée à l'extrême de ce qui triomphe aujourd'hui, une chance donnée au comte de Chambord. Berthelot craint, pour son compte, par là-dessus la famine. Il vient de traverser la Beauce, que le manque de chevaux a fait ensemencer d'orge.
Je prends ma course vers l'Hôtel de Ville. Un homme, une brochure à la main, crie: _Trochu découvert et mis à nu_. Un aboyeur de l'AVENIR NATIONAL vocifère: _Arrestation du général Chanzy_.
Le quai et les grandes rues qui mènent à l'Hôtel de Ville, sont fermés par des barricades, avec des cordons de gardes nationaux en avant. On est pris de dégoût, en voyant leurs faces stupides et abjectes; où le triomphe et l'ivresse mettent une crapulerie rayonnante. A tout moment, on les voit, le képi de travers, ressortir de la porte entre-bâillée des boutiques de marchands de vin, les seules ouvertes aujourd'hui. Autour de ces barricades, un ramassis de Diogènes de carrefours, et de gras bourgeois, aux professions douteuses, fumant une pipe de terre, leurs épouses sous le bras.
Au campanile de l'Hôtel de Ville, un drapeau rouge, et au-dessous le grouillement d'une plèbe armée, derrière trois canons.
En revenant, je trouve une indifférence ahurie, quelquefois une ironie triste, le plus souvent un consternement, au-dessus duquel se lèvent les bras désespérés de vieux messieurs, avec un regard prudemment circulaire autour d'eux.
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_Lundi 20 mars_.--Trois heures du matin. Je suis réveillé par le tocsin, le tintement lugubre, que j'ai entendu dans les nuits de juin 1848. La grande lamentation du bourdon de Notre-Dame plane sur les sonneries de toutes les cloches de la ville, dominant le bruit de la générale, dominant les clameurs humaines qui semblent appeler aux armes.
Quel renversement de toute prévision humaine! Et comme Dieu semble rire et se moquer, dans sa grande barbe blanche de vieux sceptique, des opérations de la logique d'ici-bas! Comment s'est-il fait que les bataillons de Belleville, si mous devant l'ennemi, si mous devant les bataillons de l'ordre du 30 octobre, ont-ils pu s'emparer de Paris? Comment la garde nationale de la bourgeoisie, si décidée à se battre, il y a quelques jours, s'est-elle dissoute, sans tirer un coup de fusil? Tout, dans ces jours, semble arriver à plaisir pour montrer le néant de l'expérience humaine. Les conséquences des choses et des événements mentent. Enfin, pour le moment, la France et Paris sont sous la main et la coupe de la populace, qui nous a donné un gouvernement, uniquement fabriqué avec ses hommes. Combien cela durera-t-il? On ne sait. L'invraisemblable règne.
Il y a au chemin de fer beaucoup de partants pour la province, et la rue du Havre est pleine de bagages, apportés par des voitures à bras, à défaut de chevaux.
De temps en temps, passe un officier d'état-major fantaisiste du nouveau gouvernement, emporté par le galop de son cheval, dans une vareuse rouge, qui fait retourner les passants. Et les cohortes de Belleville, en face de Tortoni, foulent notre boulevard, passant au milieu d'un étonnement un peu narquois, qui semble les gêner et leur faire regarder, de leurs yeux vainqueurs, le bout de leurs souliers, aux chaussettes rares.
Vraiment oui, il semble que ce qui est, en dépit de la blancheur gouvernementale des affiches l'attestant sur tous les murs, n'est pas arrivé. Et tout éveillé, l'on marche avec le sentiment d'un dormeur en proie à un mauvais rêve, et qui sent qu'il rêve.
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_Mardi 21 mars_.--A tout moment le battement précipité du rappel. L'aspect des groupes a changé! L'irritation fermente. La parole s'exalte, les coups de fusil sont proches. Les bataillons bellevillais commencent à être engueulés sur le boulevard. On est entouré comme du clapotement d'une grande mer soulevée, qui va se déchaîner dans une tempête.
D'une fenêtre, je vois le passage d'une imposante manifestation, précédée d'un drapeau portant: _Vive la République! Les Hommes d'ordre_.
Dîner chez Brébant. Quelqu'un raconte quelque chose de bien caractéristique, à l'endroit du nouveau gouvernement. Après la destruction des dossiers de la police, la première occupation de ces messieurs a été d'anéantir le registre de l'inscription des filles.
Saint-Victor donne les bribes d'une conversation d'Ernest Picard. Le spirituel avocat aurait ainsi fait le portrait de Trochu: «Il est honnête et faux!» Sur Gambetta, il aurait conté cette anecdote, joliment imaginée, si elle n'est pas vraie. L'ancien habitué du café de Madrid, en nommant à des emplois, près de sa personne, Pipe-en-Bois et les autres, en s'entourant de tout son personnel de videurs de chopes, ne se trouvait pas encore satisfait. Le café de Madrid n'était pas, pour le dictateur, complètement réalisé à Bordeaux. Il faisait alors venir le garçon de café qui servait sa table, et l'élevait à la dignité d'huissier de son cabinet, avec la chaîne d'acier au cou.
De ces anecdotes, la conversation s'envole bientôt plus haut. C'est à la fois merveilleux et triste, le despotisme qu'exerce sur la pensée de Renan tout ce qui se dit, s'écrit, s'imprime en Allemagne. J'entends, aujourd'hui, ce juste adoptant la criminelle formule de Bismarck: _La force prime le droit_; je l'entends déclarer que les nations et les individus qui ne peuvent pas défendre leurs propriétés, ne sont pas dignes de les conserver.
Comme je me révolte, il me répond que ça a été, tout le temps, la loi et le droit. Seul le christianisme, il est forcé de l'avouer, a cherché une atténuation de cette doctrine, avec sa protection du faible, du _pauvre homme_. Et après une verbeuse dissertation, sur les livres de Job, d'Esther, de Judith, des Machabées, sur les facultés d'assimilation des races judaïques, sur la philosophie de Spinoza, il revient au Christ, qu'il déclare un plagiaire, et n'ayant d'original et de bien à lui, que le _sentiment_. Et à l'appui de sa thèse, il cite les paroles que prononçait Isaïe, huit cents ans avant le Christ: «Que me font vos sacrifices!... Améliorez-vous!»,--le thème paraphrasé par Racine, dans ATHALIE.
J'écoute tout cela, un peu en l'air, l'oreille au bruit de la rue qui monte, et que n'entendent pas les controversistes bibliques.
Pendant ce, le tumulte redouble, la foule devient plus grondante et plus menaçante, les gardes nationaux de la mairie Drouot sont assaillis de sifflets et de huées. Tout à coup, deux coups de fusil partent. Je suis bousculé dans une foule, qui m'emporte dans sa terreur, et le cri: Aux armes! retentit sur tout le boulevard.
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_Mercredi 22 mars_.--Toute la matinée, canonnade incessante et redoublée. Vers une heure, silence de l'air, dans lequel montent aussitôt le chant des coqs et le bruit des industries de fer. Je ne sais ce que c'est que cette canonnade, et n'ai point le courage d'aller aux renseignements. Bon! j'en suis pour mon émotion, toute cette terrible canonnade est la célébration par les Prussiens d'un anniversaire. Je respire.
Et en ce moment même, Pélagie rentre de Paris, et m'annonce qu'on s'y bat. Le rappel, un rappel furieux, toute la fin de la journée. Le soir, pas de journaux. Je vais à Passy, aux nouvelles. Passy a l'aspect d'une sous-préfecture, à cent lieues de Paris, dans l'émotion d'une révolution de la capitale, dont elle ne sait rien.
Je pousse au Trocadéro. Là, un monsieur désignant, dans la nuit, trois silhouettes lointaines, me dit que l'un de ces hommes l'a pris par la main, et a cherché à l'entraîner: «Vous concevez, me dit-il, ce sont de mauvais soldats débandés, ils savent qu'il n'y a plus de punition, ils sont capables de vous assommer pour attraper quelque chose.»
Je retourne à Passy, où retentit l'appel prolongé du clairon avec le tapotement pressé de la générale. Un jeune homme raconte, dans un groupe, qu'à la place de la Concorde, les bataillons du Comité ont tiré sur une manifestation de l'Ordre, sans armes, qu'il y a une dizaine de tués et de blessés, qu'il a relevé lui-même de Pène, blessé à la cuisse.
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_Jeudi 23 mars_.--La générale, toute la journée. Je trouve le second arrondissement en armes. Chaque rue est gardée par les hommes du quartier. Le chef d'une forte reconnaissance qui va prendre position, place de la Bourse, jette en passant: «Nous venons de désarmer un poste.»
J'entre un moment chez Burty. Un officier de garde nationale examine l'appartement, le balcon dominant le boulevard. Il demande qu'on laisse ouvertes toutes les portes de l'appartement, pour qu'à la première apparition de l'armée du Comité, des hommes puissent y prendre position. Je regarde mes meubles de marqueterie, mes bibelots, mes porcelaines, mes livres qui se trouvent à demi mis en place, à demi étalés à terre, et je pense qu'ils vont passer un mauvais quart d'heure, à l'assaut de la maison.
A la gare Saint-Lazare, une garde nationale effarée me ferme sur le nez une barrière en bois, et me crie que le chemin de fer ne va plus.
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_Vendredi 24 mars_.--En dépit des barricades que je vois faire et perfectionner, place Vendôme, un apaisement, une détente. Il ne faut qu'un coup de fusil pour tout changer, mais à l'heure qu'il est, la situation perd de sa gravité par le fait que les uns ne sont pas fixés sur ce qu'ils veulent obtenir, les autres sur ce qu'ils veulent accorder.
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_Lundi 27 mars_.--Ces jours-ci, j'ai eu, croyant à tout jamais en être débarrassé, une crise de foie qui a duré quatorze heures. Quatorze heures à me tortiller comme un ver coupé. Je crois que, de ma vie, je n'ai encore autant souffert. J'en sors brisé, avec la viduité de tête et la faiblesse d'un homme qui a fait une maladie de quinze jours. C'est la liquidation du siège et de ses suites. Fait curieux: cette maladie de foie qui a tué mon frère et qui me tuera sans doute, n'est pas du tout une maladie héréditaire, mais une acquisition de la littérature.
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_Mardi 28 mars_.--Les journaux ne voient, dans ce qui se passe, qu'une question de décentralisation. Ce qui arrive est tout uniment la conquête de la France par la population ouvrière, et l'asservissement, sous son despotisme, du noble, du bourgeois, du paysan. Le gouvernement quitte les mains de ceux qui possèdent, pour aller aux mains de ceux qui ne possèdent pas, de ceux qui ont un intérêt matériel à la conservation de la société, à ceux qui sont complètement désintéressés d'ordre, de stabilité, de conservation.
Après tout, peut-être dans la grande loi du changement des choses d'ici-bas, pour les sociétés modernes, les ouvriers sont-ils, comme je l'ai déjà dit, dans IDÉES ET SENSATIONS, ce qu'ont été les barbares, pour les sociétés anciennes, de convulsifs agents de destruction et de dissolution.
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_Mercredi 29 mars_.--L'atticisme d'Athènes et l'atticisme du grand siècle se révèlent, d'une manière bien ironique, en deux monuments littéraires contemporains, dans Aristophane et dans Molière. Chez Aristophane, le rire d'Athènes se gaudit de la m... du pet, des équivoques sur le c.., la q..., les c... Chez Molière, que la décence chrétienne prive des plaisanteries sur les parties génitales, le fin sourire de la France s'amuse superlativement de la perspective d'un trou de c.., dans lequel un apothicaire introduit une canule de seringue.
... Les triomphes désastreux de la République tiennent à ceci, à ceci seul: c'est qu'à chacun de ces avènements, la République présente à la société rebellée et prête à en venir aux coups, un rideau de messieurs, presque lavés, presque peignés, presque costumés en gens du monde. Il est vrai que ces messieurs rassurants, ces messieurs du nouveau pouvoir, ne gardent le pouvoir que juste le temps nécessaire pour livrer la société, désarmée par leurs bonnes mines, leurs douces paroles et leurs blanches cravates, à la bêtise et à la férocité des gens groupés derrière eux. Alors, il se trouve que les hommes, pour lesquels les gens du premier plan ont obtenu de la conciliation idiote, de la sensiblerie humanitaire, avec le respect religieux de leur sale peau, ces hommes épargnés, pardonnés, amnistiés, ne parlent que de fusiller et de guillotiner.
Ces messieurs qui nous la font, avec des programmes à la Platon, des blagues philanthropiques, des thèses de gouvernement idéal: voilà le grand danger. Ça n'est pas Assi et consorts qui ont vaincu, ces jours-ci, c'est Louis Blanc et les maires capitulards, venant, au nom de la fraternité, faire tomber les chassepots des mains des bataillons de l'Ordre...
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_Jeudi 30 mars_.--Il y a chez moi une faculté tyrannique: l'enfantement continu, perpétuel, d'une conception portant le cachet de ma personnalité. Si, comme dans ce moment-ci, ce n'est pas un livre que je roule dans ma tête, ma pensée s'amuse, jour et nuit, de la plantation d'un jardin, de la formation d'un coin de verdure et de feuillée particulier. A défaut de la création d'un jardin, ma cervelle s'occupera de la création d'une pièce, de l'arrangement et de l'ameublement d'une chambre, réalisés dans les conditions d'un idéal artistique, que d'autres achètent chez leur tapissier.
Et il en a été toujours ainsi, toute ma vie. Je me reposais de la composition d'un bouquin, par la composition originale d'une collection particulière, d'un meuble, d'une reliure.
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_Vendredi 31 mars_.--_Risum teneatis!_--Jules Vallès est ministre de l'instruction publique. Le bohème des brasseries occupe le fauteuil de Villemain. Et, il faut le dire cependant, dans la bande d'Assi, c'est l'homme qui a le plus de talent et le moins de méchanceté. Mais la France est classique de telle sorte que les théories littéraires de cet homme de lettres font déjà plus de mal au nouveau gouvernement, que les théories sociales de ses confrères. Un gouvernement, dont un membre a osé écrire qu'Homère était à mettre au rancart, et que le MISANTHROPE de Molière manquait de gaieté, apparaît au bourgeois, plus épouvantant, plus subversif, plus anti-social, que si ce gouvernement décrétait, le même jour, l'abolition de l'hérédité, et le remplacement du mariage par l'_union libre_.
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_Samedi 1er avril_.--Quelque chose me révolte dans ce gouvernement de la violence et de toutes les extrémités: c'est sa débonnaire résignation au traité de paix, c'est sa lâche soumission aux conditions déshonorantes, c'est, le dirai-je, son amicalité presque, pour les Prussiens.
Les préliminaires de la paix, voilà le seul fait accompli trouvant grâce devant ces hommes, en train de jeter tout à bas, et cela, sans qu'une voix proteste. A Dieu ne plaise que je ne le demande, mais je m'étonne, et je ne puis comprendre, que dans ce moment d'effervescence, de bouillonnement, de furie, il n'y ait pas un peu de l'emportement des esprits, qui ne se tourne irraisonnablement contre les Allemands.
Je constate tristement, que dans les révolutions actuelles, le peuple ne se bat plus pour un mot, un drapeau, un principe, une foi quelconque, faisant de la mort des hommes un sacrifice désintéressé. Je constate que l'amour de la patrie est un sentiment démodé. Je constate que les générations contemporaines ne s'insurrectionnent que pour la satisfaction d'intérêts matériels tout bruts, et que la ripaille et la gogaille ont seules, aujourd'hui, la puissance de leur faire donner héroïquement leur sang.
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_Dimanche 2 avril_.--Canonnade, vers les dix heures, dans la direction de Courbevoie. Bon, la guerre civile est commencée! Ma foi, quand les choses en sont là, c'est préférable aux égorgements hypocrites... La canonnade s'éteint... Versailles est-il battu?... Hélas! si Versailles éprouve le plus petit échec, Versailles est perdu! Quelqu'un qui vient me voir, me dit que d'après des paroles qu'il a saisies dans les groupes, il craint une défaite.