Journal des Goncourt (Deuxième série, premier volume) Mémoires de la vie littéraire

Part 12

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Je me rappelle l'arrivée de l'oiseau, tous les soirs, au jour tombant, et le sifflement aigu par lequel il semblait vouloir s'annoncer, et les deux ou trois traversées qu'il faisait du jardin, de son joli vol rapide et balancé. Je me rappelle sa pause de quelques secondes sur une branche, toujours la même, une branche d'un sycomore, tout proche de la maison, et du haut de laquelle il la regardait, immobile et énigmatique... puis tout à coup son évanouissement dans l'ombre et la nuit.

Il s'est glissé en moi, alors, comme une croyance superstitieuse, qu'un peu de mon frère avait passé en cette petite bête ailée, en cet oiseau de deuil de l'air, et j'ai eu le vague effroi d'avoir détruit, avec mon coup de fusil, quelque chose d'au delà de ce monde et d'ami, qui veillait sur la conservation de ma personne et de ma maison.

C'est bête, c'est bête, c'est absurde, c'est fou, mais ç'a été une obsession toute la soirée.

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_Dimanche 15 janvier_.--La canonnade la plus effroyable qu'ait encore entendue le rempart Sud-Est. «Cela rigole durement!» dit un homme du peuple, en courant. La maison, secouée sur ses fondations, déverse toute la vieille poussière de ses corniches et de ses plafonds.

Malgré la gelée et le vent glacé, toujours sur le Trocadéro, une foule de curieux.

Dans les Champs-Elysées, abatis de grands arbres, sur lesquels, avant qu'ils ne soient hissés dans les camions, se précipite une nuée d'enfants, armés de hachettes, de couteaux, de n'importe quoi de coupant, qui tailladent des morceaux, dont ils emplissent leurs mains, leurs poches, leurs tabliers, pendant que, dans le trou de l'arbre abattu, se voient des têtes de vieilles femmes occupées à déterrer, avec des pics, ce qui reste des racines.

Au milieu de cette dévastation, quelques promeneurs et promeneuses, ayant l'air de faire insouciamment, et tout comme autrefois, leur promenade d'avant-dîner, sur l'asphalte.

A la porte d'un café du boulevard, sept ou huit jeunes officiers de mobiles paradent et coquettent autour d'une lorette, aux cheveux flamboyants, arrêtant, pour l'éplafourdissement des passants, le menu d'un dîner de haute fantaisie et de spirituelle imagination: le menu de leur prétendu dîner du soir.

Comme propriétaire, ma position est singulière. Tous les soirs, en revenant à pied, mes yeux cherchent, du plus loin qu'il leur est donné de voir, si ma maison est debout. Puis, quand j'ai cette certitude, c'est, à mesure que je me rapproche, au milieu, des sifflements d'obus, un examen de détail et une stupéfaction de ne trouver encore ni trou, ni écorniflure à mon immeuble,--dont, toutefois, on laisse la porte entre-bâillée, pour que je n'aie pas trop longtemps à y attendre.

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_Lundi 16 janvier_.--Fête du roi Guillaume. Le canon m'avait empêché de dormir toute la nuit, et j'étais encore sous mes draps, dans un engourdissement de fatigue. Au milieu des tonnerres de la batterie de Mortemart, j'avais perçu un bruit au-dessus de ma tête, et je croyais qu'on avait remué un meuble. Quelques minutes après, Pélagie entrait dans ma chambre et m'annonçait gaillardement qu'il venait de tomber un obus chez mon voisin, justement dans une chambre dont le mur est mitoyen. L'obus, ou plutôt deux fragments d'obus, ont percé le toit, et sont tombés dans une chambre, où était couché un petit garçon, que ses engelures empêchent de marcher. L'enfant n'a rien eu que la peur du plâtre tombé du plafond.

Aujourd'hui commence la distribution d'un pain, dont un morceau sera une vraie curiosité pour les collections futures, un pain où l'on trouve des fétus de paille.

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_Mardi 17 janvier_.--L'on parle d'une batterie prussienne élevée à la Porte Jaune, près Saint-Cloud, qui, sous peu de jours, doit rendre Auteuil intenable.

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_Mercredi 18 janvier_.--Aujourd'hui, c'est le rationnement à raison de 400 grammes par individu. Songe-t-on qu'il y a des gens condamnés à se nourrir de si peu? Des femmes pleuraient, à la queue du boulanger d'Auteuil.

Ce ne sont plus quelques obus égarés, comme les jours précédents, c'est une pluie de fonte qui, peu à peu, m'enveloppe et m'enserre. Tout autour de moi des détonations à cent, à cinquante pas, à la gare du chemin de fer, rue Poussin, où une femme vient d'avoir le pied emporté. Et pendant que de la fenêtre, je reconnais, avec une longue-vue, les batteries de Meudon, un éclat me frôle presque, et fait rejaillir la boue contre la porte de ma maison.

Je passais, à trois heures, à la barrière de l'Étoile. Les troupes défilaient. Je m'arrêtai.

Le monument de nos victoires, illuminé de soleil, la canonnade lointaine, le défilé immense, dont les dernières baïonnettes jetaient des éclairs sous l'obélisque: c'était quelque chose de théâtral, de lyrique, d'épique.

Un grand et fier spectacle que cette armée, allant à ce canon qu'on entendait, et ayant, au milieu d'elle, des pékins en barbe blanche qui étaient des pères, des figures imberbes qui étaient des fils, et encore, dans les rangs entr'ouverts, des femmes portant le chassepot de leurs maris.

Et l'on ne peut dire le pittoresque que prenait la guerre, de cette multitude citoyenne, convoyée de fiacres, d'omnibus non encore peints, de fourgons à transporter les pianos d'Erard, transformés en voitures d'intendance militaire.

Il y avait bien quelques pochards, quelques chants de _gobichonneurs_, détonnant un peu avec l'hymne national, et toujours un peu de cette gaminerie, dont l'héroïsme français ne peut se défaire, mais l'ensemble du spectacle était émotionnant et grandiose.

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_Jeudi 19 janvier_.--Paris tout entier, sorti de son chez soi, se promène dans l'attente des nouvelles. Des rangées de gens à la porte garnie de paille des ambulances. Devant la mairie de la rue Drouot, une foule si pressée que, selon une expression d'un homme du peuple, «on ne pourrait pas y jeter une noisette». Le gros peintre Marchal, que le siège n'a pas fondu, empêche, costumé en garde national, les voitures de passer.

De bonnes nouvelles circulent. Arrivent les premiers journaux, annonçant la prise de Montretout. C'est une allégresse. Les gens qui ont pu se procurer des journaux, les lisent aux groupes formés autour d'eux. Le monde va dîner joyeusement, et tout autour de soi, l'on perçoit le bavardage sur les heureux détails du combat d'aujourd'hui.

Je monte chez Burty, chassé par les obus de la rue Watteau, et qui est provisoirement emménagé sur le boulevard, au-dessus de la librairie Lacroix. Vers les quatre heures, il a vu Rochefort qui lui a donné de bonnes nouvelles, avec un mot spirituel. Pendant le brouillard, Trochu se plaignant de ne pas voir ses divisions: «Dieu merci, s'est écrié Rochefort, s'il les voyait, il les rappellerait!»

D'Hervilly, qui est présent, a toujours son esprit drolatique, et fait un fantastique tableau du pont d'Asnières, traversé, sous un ciel d'automne, couleur vert de Véronèse, par Hyacinthe, dont on ne voyait que le nez vermillonné, et les goulots de deux bouteilles d'eau-de-vie, gonflant ses poches, et qu'il rapportait de sa maison de campagne. Puis il nous conte sa visite au vieux bonhomme de la MAMMOLOGIE du Jardin des Plantes, dans son cabinet aux oiseaux desséchés et garnis de bandages, et qui passe amoureusement, de temps en temps, la main sur le cou d'un chevreuil empaillé:--un charmant _racontar_ hoffmannesque.

Burty me fait voir un rouleau de peintures japonaises du plus haut intérêt. C'est une étude, en plusieurs planches, de la décomposition d'un corps, après la mort. C'est d'un macabre allemand, que je ne croyais pas pouvoir se retrouver dans l'art de l'Extrême-Orient.

Je retombe sur le boulevard à dix heures. La même foule qu'avant dîner. Des groupes, tout noirs, dans la nuit sans gaz. Tout ce monde faisant faction devant les kiosques, et attendant, dans une espérance qui est devenue un peu anxieuse, la troisième édition du journal: LE SOIR, tardant à paraître.

Mme Masson me racontait, ces jours-ci, la visite qu'elle avait faite, à l'ambulance des Affaires Etrangères, au jeune Philippe Chevalier avant sa mort. Les salles ont, jusqu'à ce jour, gardé les glaces, les lustres, le décor doré des fêtes du Corps Législatif, et le mourant, qui se souvenait, dit à Mme Masson: «Là, à la place même où je suis, c'était le buffet!».

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_Vendredi 20 janvier_.--La dépêche de Trochu, d'hier soir, me semble le commencement de la fin: elle me tue l'estomac.

J'envoie une portion de mon pain à un voisin, un pauvre garde national qui relève de maladie, et que Pélagie a trouvé déjeunant avec deux sous de cornichons.

A la Porte-Maillot, une foule moins nombreuse toutefois, que celle qui attendait à la barrière du Trône, après l'affaire de Champigny. Tout le monde regardant avec un pressentiment triste, mais sans avoir encore la conscience du lamentable _fiasco_. Pêle-mêle, avec les voitures d'ambulance, avec les cacolets, défilent, un peu à la débandade, sans musique, moroses, abattus, harassés, et tout couverts de boue, les hommes des compagnies de marche de la garde nationale.

D'une de ces compagnies sort la voix stridemment ironique d'un rentrant, qui jette à l'hébétement général: «Eh bien! vous ne chantez pas victoire!»

Je suis hélé du haut d'une voiture qui rentre. C'est le nommé Hirsch, ce peintre de malheur, qui m'avait déjà annoncé, à la porte de La Chapelle, le désastre du Bourget. Il me crie d'un ton léger: «Tout est fini, l'armée rentre!» Et sur une note gouailleuse, il me conte ce qu'il a vu, ce qu'il a entendu: des choses semblant dépasser les bornes de l'ineptie humaine.

La foule devient sérieuse, se recueille dans sa tristesse. Des femmes de gardes nationaux attendent, en des poses désespérées, sur des bancs.

Dans ce monde attaché au triste spectacle, qui ne s'en va pas, qui attend toujours, sautillent deux amputés d'une jambe, promenant, sur leurs béquilles, leurs croix toutes fraîches, et qu'on regarde longtemps par derrière, avec émotion.

Je passe devant l'hôtel de la Princesse, à la grille ouverte, comme les jours où nos fiacres y venaient chercher du plaisir intelligent. De là je vais au cimetière. Il y a aujourd'hui sept mois qu'il est mort.

Je retrouve dans Paris, sur le boulevard, le découragement navré d'une grande nation, qui, par ses efforts, sa résignation, son moral, a beaucoup fait pour se sauver, et se sent perdue par l'inintelligence militaire.

Je dîne chez Péters, à côté de trois éclaireurs de Franchetti. C'est la désespérance la plus complète, sous la forme ironique, la forme particulière au désespoir français. «Nous y sommes! nous y sommes!» Et ils parlent de l'armée de Paris, ne voulant plus se battre, du noyau héroïque qui la soutenait, tombé à Champigny, à Montretout... et toujours et toujours de l'incapacité des chefs.

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_Samedi 21 janvier_.--Je suis frappé, frappé plus que jamais, du silence de mort, que fait un désastre dans une grande ville. Aujourd'hui on n'entend plus vivre Paris.

Toutes les figures ont l'air de figures de malades, de convalescents. On n'aperçoit que des visages maigres, tirés, hâves, on ne voit que des pâleurs jaunes, semblables à de la graisse de cheval.

En omnibus, j'ai devant moi deux femmes en grand deuil: la mère et la fille. A toute minute, les gants de laine noire de la mère ont des crispations nerveuses, et se portent machinalement à ses yeux rouges, qui ne peuvent plus pleurer, tandis qu'une larme, lente à couler, se sèche, de temps en temps, sur la cernée de l'œil levé au ciel, de la fille.

Sur la place de la Concorde, près des drapeaux fripés et des immortelles déjà pourries de la ville de Strasbourg, une compagnie campe, noircissant de ses feux, les murs du jardin des Tuileries, et de ses lourds sacs, faisant comme un blindage à la balustrade. En passant au milieu d'eux, l'on entend des phrases comme celle-ci: «Oui, notre pauvre petit adjudant, on l'enterre demain!»

Nous avons vu, successivement, les boutiques des charcutiers devenir des endroits vides, ornés de faïences jaunes et d'aucubas à la feuille marbrée de blanc; les boutiques de bouchers, des locaux aux rideaux clos derrière les grilles cadenassées; aujourd'hui c'est le tour des boutiques de boulangers, qui sont des trous noirs, aux devantures hermétiquement fermées.

Burty tenait de Rochefort que, lorsque Chanzy avait vu ses troupes fuir, il les avait chargées, l'épée à la main, mais voyant que coups et injures ne faisaient rien, il avait donné l'ordre à l'artillerie de les canonner.

Une phrase bien symptomatique. Une fille, me marchant dans le dos, rue Saint-Nicolas, me jette à l'oreille: «Monsieur, voulez-vous monter chez moi... pour un morceau de pain?»

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_Dimanche 22 janvier_.--Ce matin, je déménage ce que j'ai de plus précieux, au milieu des éclats d'obus, tombant à droite et à gauche, anxieux qu'un éclat ne tue l'unique cheval de la voiture de déménagement, anxieux qu'un éclat ne blesse ou ne tue un de ces pauvres diables de déménageurs, blaguant bravement les détonations les plus rapprochées.

J'emménage mes bibelots dans une partie de l'appartement, que Burty occupe sur le boulevard, au coin de la rue Vivienne, et qu'il met très gentiment à ma disposition.

Tout à coup un rappel forcené. Nous sortons. On nous dit qu'on se bat à l'Hôtel de Ville. Sur notre chemin, c'est une effervescence, une agitation, au milieu de laquelle, toutefois, je vois des gardiens de Paris regarder tranquillement des photographies, dans des stéréoscopes. Rue de Rivoli, nous apprenons que tout est fini, et nous voyons passer, rapide dans une escorte de dragons et de chasseurs, le général Vinoy. Et tandis que des lignards de Puteaux, tout enguirlandés de morceaux de treillages de jardins, remontent la rue de Rivoli, des canons défilent sur le quai, se dirigeant vers l'Hôtel de Ville.

Le soir, le boulevard présente l'aspect des plus mauvais jours révolutionnaires. Des discussions toutes prêtes à en venir aux coups. Des mobiles parisiens accusant les _gens à Trochu_, d'avoir tiré sans provocation; des femmes criant qu'on assassine le peuple. Nous voici aux dernières convulsions de l'agonie.

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_Lundi 23 janvier_.--Un curieux tableau! Dans les restaurants encore ouverts, les dîneurs apportent leur pain, sous le bras, par suite de la pancarte affichée hier, et qui annonçait que les restaurateurs ne pouvaient plus fournir le pain aux consommateurs.

Par les rues, ici et là, une vieille affiche pourrissante parlant du Bourget, parlant du plateau d'Avron: c'est sur les murs comme une histoire successive de nos revers.

Je vais voir Duplessis, à la Bibliothèque, et dans l'obscurité de cette Salle des Estampes, où mon frère et moi avons passé tant d'heures d'études, un employé est obligé de m'indiquer qu'il faut me garer d'une cuve d'eau ou d'une pile de cartons. C'est aujourd'hui une cave, où toutes les richesses uniques, qui font l'envie de l'Europe, sont empilées comme pour un déménagement--et j'ai peur d'avoir dit le mot.

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_Mardi 24 janvier_.--Vinoy remplaçant Trochu, c'est le changement des médecins près d'un malade, à l'article de la mort.

Plus de canonnade! Pourquoi? Cette interruption du bruit tonnant à l'horizon me semble d'un mauvais augure.

Le pain actuel est d'une qualité telle, que la dernière survivante de mes poules, une petite poule cailloutée, toute drolette, lorsqu'on lui en donne, gémit, pleure, rognonne, et ne se décide à le manger que tout à fait le soir.

Sur le boulevard, en face de l'Opéra-Comique, je tombe dans une foule, interceptant la chaussée, et barrant le chemin aux omnibus. Je me demandais si c'était une nouvelle émeute. Non, toutes ces têtes en l'air, tous ces bras qui désignent quelque chose, toutes ces ombrelles de femmes, qui s'agitent, toute cette attente à la fois anxieuse et espérante, c'est à propos d'un pigeon--peut-être porteur de dépêches,--qui se repose sur le tuyau d'une des cheminées du théâtre.

Dans cette foule, je rencontre le sculpteur Christophe, il m'apprend qu'il y a des pourparlers entamés pour la capitulation.

Chez Brébant, dans la petite antichambre qui précède le grand cabinet, où l'on dîne, tout le monde comme brisé, épars sur le canapé, sur les fauteuils, parle à voix basse, ainsi que dans la chambre d'un malade, des tristes choses du jour, et du lendemain qui nous attend.

On se demande si Trochu n'est pas un fou. A ce propos, quelqu'un dit avoir eu communication d'une affiche imprimée, mais non affichée, destinée à la mobile, où le dit Trochu parle de Dieu et de la Vierge, comme en parlerait un mystique.

Dans un coin, un autre de nous fait remarquer que ce qu'il y a surtout de criminel, chez deux hommes, comme Trochu et comme Favre, c'est d'avoir été dans l'intimité des _désespérateurs_, dès le principe, et cependant d'avoir, par leurs discours, leurs proclamations, donné à la multitude la croyance, la certitude d'une délivrance, certitude qu'ils lui ont laissée jusqu'au dernier moment, «et il y a là, reprend du Mesnil, un danger: c'est qu'on ne sait pas, la capitulation signée, si elle ne sera pas rejetée par la portion virile de Paris?»

Renan et Nefftzer font des signes de dénégation.

«Prenez garde, continue du Mesnil, on ne vous parle pas de l'élément révolutionnaire, on vous parle de l'élément énergique bourgeois, de la partie des compagnies de marche qui s'est battue, et veut se battre, et ne peut accepter comme ça, tout à coup, cette livraison de ses fusils et de ses canons.»

Deux fois on a annoncé le dîner, mais personne n'a entendu.

On se met enfin à table.

Chacun tire son morceau de pain.

--Au fait, dit je ne sais plus qui, vous savez comment Bauer a baptisé Trochu: «un Ollivier à cheval!»

La soupe est mangée. Ici Berthelot donne l'explication vraie de nos revers: «Non, ce n'est pas tant la supériorité de l'artillerie, c'est cela seulement que je vais vous dire. Oui, le voici, c'est quand un chef d'état-major prussien a l'ordre de faire avancer un corps d'armée sur un tel point, pour une telle heure: il prend ses cartes, étudie le pays, le terrain, suppute le temps que chaque corps mettra à faire certaine partie du chemin. S'il voit une pente, il prend son... (un instrument dont j'ai oublié le nom) et il se rend compte du retard. Enfin, avant de se coucher, il a trouvé les dix routes par lesquelles déboucheront, à l'heure voulue, les troupes. Notre officier d'état-major, à nous, ne fait rien de cela, il va le soir à ses plaisirs, et le lendemain, en arrivant sur le terrain, demande si ses troupes sont arrivées, et où est l'endroit à attaquer. Depuis le commencement de la campagne, et je le répète, c'est la cause de nos revers, depuis Wissembourg jusqu'à Montretout, nous n'avons jamais pu masser des troupes sur un point choisi, dans un temps donné.»

On apporte une selle de mouton.

--«Oh! dit Hébrard, on nous servira le berger à notre prochain dîner!»

En effet, c'est une très belle selle de chien.

--«Du chien, vous dites que c'est du chien, s'écrie Saint-Victor, de la voix pleurarde d'un enfant en colère, n'est-ce pas, garçon, que ce n'est pas du chien?»

--«Mais c'est la troisième fois que vous en mangez, du chien, ici!»

--«Non, ce n'est pas vrai... M. Brébant est un honnête homme, il nous préviendrait... mais le chien est une viande impure,--fait-il avec une horreur comique,--du cheval, oui, mais pas du chien.»

--«Chien ou mouton, bredouille Nefftzer, la bouche pleine, je n'ai jamais mangé un si bon rôti... mais si Brébant vous donnait du rat... moi je connais ça... C'est très bon... le goût en est comme un mélange de porc et de perdreau!»

Pendant cette dissertation, Renan qui paraissait préoccupé, soucieux, pâlit, verdit, jette sa cotisation sur la table et disparaît.

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--«Vous connaissez Vinoy, dit quelqu'un à du Mesnil: Quel est l'homme, et qu'est-ce qu'il va faire?»

--«Vinoy, répond du Mesnil, c'est un madré, je crois qu'il ne va rien faire... qu'il va faire le gendarme.»

Là-dessus une sortie de Nefftzer contre le journalisme et les journalistes. Il est devenu complètement apoplectique, et sa parole tudesque, comme étranglée d'enragement, par moments, aboie contre l'ineptie, l'ignorance, les bourdes de ses confrères, qu'il accuse d'avoir fait la guerre, et qu'il accuse de l'avoir rendue si fatale.

Ici Hébrard réclame le silence, et tirant de sa poche un papier: «Écoutez, messieurs, ceci est une lettre du mari d'une femme connue, demandant la croix, lettre dans laquelle il invoque comme titre, son _cocuage_, oui, messieurs, «son cocuage et des malheurs domestiques qui appartiennent à l'histoire.»

Un rire homérique accueille la lecture de cette supplique bouffonne.

Mais aussitôt le sérieux de la situation ramène les dîneurs à se demander, comment vont se conduire les Prussiens à notre égard. Il y a ceux qui croient qu'ils déménageront les musées. Berthelot a peur qu'ils emportent le matériel de notre industrie. Ce dire conduit, je ne sais par quel chemin, la conversation à une grande discussion sur les matières colorantes, et sur le _rose turc_, d'où elle revient au point de départ. Nefftzer, contrairement à tout le monde, prétend que les Prussiens voudront nous étonner par leur générosité, leur magnanimité. Amen!

En sortant de chez Brébant, sur le boulevard, le mot capitulation, qu'il eût peut-être été dangereux de prononcer il y a quelques jours, est dans toutes les bouches.

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_Mercredi 25 janvier_.--Plus rien de ce ressort, de cette agitation fébrile qu'avaient, ces jours-ci, les allants et les venants. Une population, lasse et battue de l'oiseau, qui se traîne sous un ciel gris, où tombe, de seconde en seconde, un lourd flocon de neige.

Il n'y a plus de place pour les absurdités de l'espérance.

Des queues s'allongent à la porte des marchands, de la seule chose qui reste à manger, à la porte des chocolatiers. Et l'on voit des soldats, tout glorieux d'avoir conquis une livre de chocolat.

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_Jeudi 26 janvier_.--Ça se rapproche. De nouvelles batteries semblent démasquées. Il éclate des obus, à toute minute, sur la voie du chemin de fer, et notre boulevard Montmorency est traversé par des gens marchant à quatre pattes.

On assiste chez tous, à l'opération d'esprit douloureuse, qui amène la pensée à la honte d'une capitulation. Cependant il est des énergies féminines qui résistent encore. On parlait de pauvres femmes qui, ce matin même, criaient aux queues des boulangers: «Qu'on diminue encore notre ration, nous sommes prêtes à tout souffrir, mais qu'on ne capitule pas!»

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_Vendredi 27 janvier_.--Je vais ce matin à l'enterrement de Regnault.

Il y a une foule énorme. On pleure, sur ce jeune cadavre de talent, l'enterrement de la France. C'est horrible, cette égalité devant la mort brutale du canon ou du fusil, qui frappe le génie ou l'imbécillité, l'existence précieuse comme l'existence inutile.

J'avais rêvé de faire faire par lui un portrait de mon frère, dans le format du portrait en pied de la comtesse de Nils Barck. Mon frère ne revivra pas par ce talent de coloriste, dont j'entends le _De Profundis_, dans une sonnerie de clairon et un roulement de tambour. J'ai vu passer derrière sa bière une jeune fille, ainsi qu'une ombre, en habit de veuve. On m'a dit que c'était sa fiancée.

J'entre, en sortant de là, dans la boutique de Goupil, où est exposée, non encore encadrée, une aquarelle du mort, vous montrant le Maroc comme dans une vision des Mille et une Nuits.

... Le feu a cessé. Je vais faire un tour aux environs d'Auteuil.

Une femme crie à un voisin: «Nous sommes encore dans la cave, mais nous allons remonter!»