Journal Des Goncourt Deuxieme Serie Premier Volume Memoires De
Chapter 9
En le ciel sans étoiles, coupé par les ramures des grands arbres, c'est une succession, depuis le fort de Bicêtre jusqu'au fort d'Issy, dans toute l'étendue de cette grande ligne hémicyclaire, c'est une succession de petits points de feu, s'allumant comme des becs de gaz, suivis de retentissements sonores. Ces grandes voix de la mort au milieu du silence de la nuit: ça remue... Au bout de quelque temps, des hurlements de chiens se sont joints aux bronzes tonnants; des voix peureuses de gens réveillés se sont mises à chuchoter; des coqs ont lancé leurs notes claires. Puis canons, chiens, coqs, hommes et femmes, tout est rentré dans le silence, et mon oreille, tendue au dehors de la fenêtre, n'a plus perçu, au loin, tout au loin, qu'un bruit de fusillade,--ressemblant au bruit mat que fait une rame, en touchant le bois du bateau.
L'étrange rassemblement aujourd'hui, que la composition d'un omnibus! que d'hommes de guerre de toutes les espèces et de toutes les façons! Je suis à côté d'un aumônier du Midi, aux yeux à la fois vifs et doux, qui me dit que depuis la fermeture des portes, le moral de l'armée et de la mobile est complètement changé, que le découragement et la démoralisation étaient à tout moment apportés par les maraudeurs et les filles, allant des Français aux Prussiens, et des Prussiens revenant aux Français, mais qu'aujourd'hui ils ont confiance, qu'ils sont disposés à bien se battre.
Je traverse le Luxembourg. Près du grand bassin se voit une voiture chargée de tonneaux, et à la margelle de pierre, un rassemblement de gens en manches de chemise, et d'enfants penchés sur l'eau. Je m'approche. Des hommes agenouillés tirent une immense _seine_, dont les lièges frôlent les cygnes, qui s'élèvent sur l'eau, en ébats effarouchés et en demi-envolées colères. On pêche le bassin pour nourrir Paris, et bientôt apparaît, au fond du filet, à la surface de l'eau clapotante, des carpes et de monstrueux cyprins, qu'on porte dans les tonneaux de la voiture attelée.
En face du bal Bullier, et masquant la décoration orientale de sa porte, sur laquelle est écrit: _Ambulance, succursale du Val-de-Grâce_, stationne une immense charrette, d'où un homme lance dans l'intérieur des matelas, comme on jette des bottes de foin...
Le boulevard Montparnasse est sillonné de canons et de caissons, qui rentrent dans Paris, tandis que des femmes maladives, ayant des figures de province, sont assises sur des bancs, frileusement encapuchonnées. Au milieu d'elles, une vieille édentée, dont le menton est plus saillant que le nez, et toute pareille à la sculpture en buis d'une marotte d'un Roi des Fous, que j'ai vue dans une vente, semble promener une folie agitée.
Sur le boulevard d'Enfer, à de maigres arbres, écorcés jusqu'à cinq ou six pieds, sont attachés des chevaux, des ânes, et derrière ces rosses, se tient une population finaude et rougeaude, le fouet passé autour du cou. Maquignons octogénaires et maquignons adolescents: c'est une tourbe, où se mêlent et se marient tous les types des vendeurs et courtiers de chevaux: le vieux Normand avec son bonnet de coton à raies bleues et son collier de barbe blanche; le berger au chapeau rond, au col nu, au sarrau sur lequel passe une grande corde en bandoulière; ceux-ci, les richards, avec leurs bonnets aux oreilles de laine noire frisée, leurs favoris carrés, leur foulard rouge noué autour du cou; ceux-là, des jockeys en disponibilité, avec le long gilet à manches, et le cache-nez de laine écossaise; puis sous des casquettes aplaties, couvrant l'occiput, toute une population de jeunes voyous retors et madrés, à la frimousse de vieux diplomates.
Une grande fillette, à l'œil impudique et au madras placé en haut de cheveux rêches, m'offre, pour 350 francs, un âne qui m'a tout l'air d'un âne de Montmorency.
C'est l'avenue du marché aux chevaux--le Poissy du Paris du jour--et j'entre dans le vrai marché, où les chevaux sont tellement affamés, qu'ils mangent le bois de la traverse, dans laquelle est fixé leur licol, s'efforçant, les pauvres bêtes, de ramasser à terre la sciure que leurs dents ont faite.
On les amène sur un pont-balance, devant lequel est agenouillé, sur un sac, le soldat de ligne qui les pèse. On voit des mains se promener sur leurs flancs, on entend des paroles dont on ne comprend pas le sens, dites par des figures pleines de sourires malicieux, et de clignements d'yeux diaboliques,--bourse mystérieuse, entre ces hommes tout rubiconds de _coups de soleil_, et qui ne dure qu'un instant. Le marché est conclu.
Le cheval est amené dans un coin, où un petit homme rabougri abaisse la poignée de fer d'un soufflet, maintenant rouge du charbon de terre allumé, et passe, à une espèce de monsieur en chapeau à haute forme, un fer qu'il tire du feu, et que celui-ci applique sur la fesse du cheval, toute fumante. Alors un autre homme en bonnet de laine, aux grandes bottes à entonnoir, un paletot passé sur sa blouse, fait très artistiquement, avec de grands ciseaux, deux ou trois tailles dans le poil du poitrail: des marques symboliques.
Après quoi, c'est de la viande de boucherie, qui a reçu son passeport pour l'abattoir.
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_Mardi 29 novembre_.--La viande salée, délivrée par le gouvernement, est _indessalable_, immangeable. J'en suis réduit à couper le cou à une de mes dernières petites poules, avec un sabre japonais. Ça a été abominable, cette pauvre petite poule voletant, un moment, dans le jardin, sans tête.
Aujourd'hui, c'est chez tous un recueillement concentré. Dans les voitures publiques, personne ne parle, tout le monde s'enferme en lui-même, et les femmes du peuple ont comme un regard d'aveugle, pour ce qui se passe autour d'elle.
La Seine est couverte de _mouches_ qui chauffent, pavoisées du drapeau des ambulances, et toutes prêtes à aller chercher des blessés.
Au Champ-de-Mars, défilent de petites voitures de l'ambulance de l'armée, précédées d'une ligne interminable de mulets, chargés de l'attirail de campagne. D'autres voitures d'ambulance descendent au pas la barrière d'Italie, cortégées de femmes, parmi lesquelles il en est qui parfois se hasardent à ouvrir la portière du fond, pour regarder les blessés.
L'angoisse de l'attente est dans les rues. Il y a des groupes qui stationnent sur les places. Tout homme qui parle, tout homme dont on espère un renseignement est entouré, et avec la nuit tombante, les groupes deviennent énormes, débordant les trottoirs, les refuges, et coulant sur la chaussée.
Chez Brébant, on cause de la misère noire, dans laquelle sont tombés soudainement des gens qui avaient hier l'aisance de la vie. Charles Edmond raconte que sa femme, se trouvant chez leur boucher, avait vu une femme proprement vêtue, vêtue comme une femme de la société, entrer et demander un sou de _râclures de cheval_. Et Mme Charles Edmond lui ayant mis une pièce blanche dans la main, la femme, comme remerciement, s'était mise à fondre en larmes.
On parle ensuite de la surexcitation nerveuse de la femme, de l'affolement produit par les événements, de la crainte que l'on a d'avoir à réprimer des émeutes de femmes.
Puis les menaces de l'avenir amènent la conversation sur l'exil, qui pourrait être le lot de beaucoup de dîneurs d'ici.
Et cette perspective fait dire aux uns que l'exil, c'est la condamnation à mort, ainsi que le comprenaient les Romains, fait dire au cosmopolite Nefftzer que l'exil n'existe pas.
C'est vraiment curieux comme le sentiment _patrie_ manque chez certains hommes, et surtout chez les penseurs, les idéalistes. A ce propos, Renan dit que le sentiment de la patrie était très naturel dans l'antiquité, mais que le catholicisme a déplacé la patrie, et comme l'idéalisme est l'héritier du catholicisme, les idéalistes ne doivent pas avoir des attaches aussi étroites pour le sol, des liens si misérablement ethnographiques que la patrie. «La patrie des idéalistes, s'écrie-t-il, est celle où on leur permet de penser,» et au milieu des interruptions nerveuses de Berthelot, emporté par la logique de sa thèse, il ne sent dans le fait de la domination étrangère rien de ce qui indigne, soulève, enrage les cœurs patriotiques.
Décidément, je trouve mes amis trop supérieurs à l'humanité, et je sors de chez Brébant, presque colère!
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_Mercredi 30 novembre_.--Depuis une heure du matin, jusqu'à onze heures, la canonnade sans interruption, une canonnade si pressée, que le coup de canon n'est plus perceptible, et qu'il semble que c'est l'interminable grondement d'un orage, qui ne se décide pas à éclater. Cela a aussi quelque chose d'un déménagement céleste, où des Titans remueraient sur votre tête les commodes du ciel.
Je suis dans le jardin de Gavarni, devenu une espèce d'observatoire pour le passant, qui y entre par la brèche du mur, jouissant avec mes voisins, gardes nationaux et blousiers, de cet ébranlement du ciel, paraissant par moments se communiquer au sol, que j'ai sous les pieds.
La canonnade dure toute la journée: toute la journée ces roulements et ces grondements de la mort; pas une seconde, sans une succession de ces foudres, et qui, à la distance où elles sont, mettent à l'horizon, comme les coups de ressac d'une grande mer.
Je suis un peu souffrant. Je n'ai pu aller cet après-midi à Paris. Je prête l'oreille au bruit de la rue, qui vous raconte le bon ou le mauvais des choses publiques, avec le pas du passant, avec le son de sa voix: rien. Ce soir, la rue ne dit rien.
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_Jeudi 1er décembre_.--Rue de Tournon, à la clarté des bougies, courant sous une porte cochère, et éclairant de leurs lueurs voltigeantes la lividité d'une face, coiffée d'un mouchoir à carreaux, je vois descendre d'une tapissière, un corps raidi dans une immobilité de cadavre, et dont s'échappe un cri, à chaque tâtonnement des mains, qui le portent à l'ambulance. C'est un mobile qui a eu la cuisse cassée, hier à onze heures du matin, et qu'on vient de ramasser sur le champ de bataille, aujourd'hui à la nuit.
Dans l'omnibus, j'ai à côté de moi un carabinier parisien, tenant sur les genoux un casque prussien de la garde royale. Il parle de l'élan des troupes, des zouaves qui, à l'attaque de Villiers, ont été admirables, et d'une compagnie, dont quatre hommes seuls, n'ont pas été touchés.
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_Vendredi 2 décembre_.--Tout Paris est aujourd'hui dans l'avenue du Trône. Et le spectacle vous est donné de la grande émotion de la capitale, se tenant près de ses portes, raccourcissant la distance, rapprochant d'elle les nouvelles.
Des deux côtés de la chaussée, gardée libre par la garde nationale, jusqu'à la barrière aux colonnes bleuissantes dans un coup de soleil d'hiver, deux foules s'étageant et formant, çà et là, sur les tas de pierrailles:--des monticules d'hommes et des femmes. La chaussée toute pleine de l'allée et du retour des voitures d'ambulance, des chariots d'obus, des camions de cartouches, des caissons de munitions, des transports de toutes sortes, que fait refluer et cogne, à chaque quart d'heure, dans un encombrement strident de ferraille, la fermeture de la barrière du chemin de fer.
Et les yeux de la foule, tournés vers le point culminant de l'avenue, où l'on voit déboucher les voitures d'ambulance qui reviennent, et les regards, cherchant le chapeau d'un prêtre sur le siège, la coiffe blanche d'une sœur sur la banquette. Chez tous, il y a un frisson douloureux, mêlé à une curiosité avide des pâleurs, des taches de sang, des souffrances contenues et mangées par ces mutilés, qui se savent regardés, et font effort pour être à la hauteur du spectacle.
Il passe des blessés, assis sur le cul d'une charrette, les jambes pendantes et mortes, ayant, sur leur figure décolorée, des sourires vagues, adressés aux passants--des sourires qui donnent envie de pleurer...
Il passe des blessés, qui portent sur l'inquiétude de leur visage, le non-savoir de l'amputation, le non-savoir de la vie ou de la mort.
Il passe des blessés, qui posent, dans des attitudes arrangées et théâtrales, sur une botte de paille, et jettent au public, du haut de la voiture, où ils sont juchés: «Allez, il y a de _la viande de Prussien_, là-bas.»
Un blessé tient, d'un air farouche, serré contre lui, son fusil, dont la baïonnette cassée n'a plus la longueur que d'un pouce de fer.
Au fond des coupés, on entrevoit des officiers, à la tête ensanglantée, dont la manche galonnée d'or et la main molle, reposent sur le pommeau de leur sabre.
Le froid est vif, mais la foule ne peut s'arracher à l'émotionnante vision. On entend des bottines de femmes battre la semelle de leur petit talon, craquant sur la terre gelée.
L'on veut voir, l'on veut savoir, et l'on ne sait pas, et les bruits les plus contradictoires circulent et se répandent, à chaque minute. Les figures s'éclairent ou s'attristent à un mot de celui-ci, à un mot de celui-là. La remarque est faite que le bruit des canons des forts ne s'entend plus, que c'est bon signe, que l'armée avance! Dans un groupe j'entends: «Ça allait mal ce matin, à ce qu'il paraît, les mobiles avaient lâché pied... Ça va bien maintenant.»
Et les yeux et les regards continuent à aller aux blessés, aux estafettes, aux aides de camp, à tout ce qui galope, venant de là-bas. «Tiens, Ricord!» fait quelqu'un qui se souvient, en voyant passer le chirurgien dans une voiture. Un garde national lance, du haut de son cheval, aux groupes: «Une demi-lieue en avant de Chennevières, et à la baïonnette maintenant!».
Et toujours l'on attend, l'on interroge, l'on se fait dire par tous: Tout va bien,--ce «tout va bien»--que chaque cavalier est obligé de répéter, pour qu'on le laisse passer.
On n'a pas de nouvelles positives, mais je ne sais quoi dit à la foule, que les choses ne vont pas trop mal. Alors, une joie fiévreuse monte à toutes les figures, pâlies par le froid, et femmes et hommes, pris d'une sorte de gaminerie, se jettent au-devant du galop des chevaux, cherchant à arracher aux estafettes, avec des rires, des plaisanteries, des coquetteries, de douces violences, les nouvelles qu'ils ne portent pas.
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_Dimanche 4 décembre_.--En dépit du froid, d'une gelée piquante, d'un vent flagellant, je ne peux m'empêcher d'aller voir le spectacle de la barrière du Trône. Par le chemin de ronde, qui va de la Râpée à l'avenue de Vincennes, des bourgeois emmitouflés, des femmes au nez rouge sous leurs voiles, traînant des enfants renifleurs: hommes, femmes, enfants interrogeant l'horizon.
Au haut des fortifications, se détache, dans le jour aigu, la silhouette ridicule d'un garde national, encapuchonné, à défaut de capot, dans le tartan de sa femme.
A la porte de Vincennes, étagée sur les traverses de bois, une population de mioches, battant la semelle de ses sabots, et annonçant d'avance à la foule, tout ce qu'ils aperçoivent par les meurtrières. Ils savent, ils connaissent tout, ces enfantins gamins, et l'un qui me rappelle le titi de l'exécution d'Henry Monnier, jette à un autre: «Ça, plus souvent un drapeau d'ambulance... c'est _le drapeau blanc pour enlever les morts!_»
Je reviens en chemin de fer avec deux soldats de ligne. Ils se plaignent de n'avoir point dormi depuis cinq jours: «On nous a repris nos couvertures, dit l'un, il faut nous coucher, comme nous sommes là, sur la terre. Pas de tente! Pas de paille! rien. Vous concevez, ça n'est pas possible, on allume du feu, on se chauffe, on bat la semelle.» «J'ai mal aux yeux, ajoute l'autre, j'ai mal aux yeux comme tout, aujourd'hui, c'est du bois vert qu'on brûle, le vent vous chasse la fumée dans les yeux; si ça dure un mois, il me semble que je serai tout à fait aveugle.»
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_Lundi 5 décembre_.--Saint-Victor, dans son feuilleton d'hier, disait, d'une manière brillante, que la France devait perdre la conception que jusqu'ici elle s'était faite de l'Allemagne, de ce pays qu'elle s'était habituée à considérer, sur la foi des poètes, comme la patrie de la bonhomie et de l'innocence, comme le nid sentimental des amours platoniques. Il rappelait que le monde idéal et fictif des Werther et des Charlotte, des Hermann et des Dorothée, avait produit les soldats les plus durs, les diplomates les plus perfides, les banquiers les plus retors; il aurait pu ajouter les courtisanes les plus dévoratrices. Il faut nous mettre en garde contre cette race, éveillant en nous l'idée de la candeur de nos enfants: leur blondeur à eux, c'est l'hypocrisie et l'implacabilité sournoises des races slaves.
Des hauts, et des bas d'espérance qui vous tuent. On se croit sauvé! Puis on se sent perdu! Ces jours-ci, nous avions traversé les lignes ennemies, l'armée de Paris donnait la main à l'armée de la Loire. Aujourd'hui, le repassage de la Marne, par Ducrot, vous rejette dans le noir de l'insuccès et de la désespérance.
A tout coin de rue, d'affreux tableaux: des voitures d'où l'on tire des hommes, la tête voilée d'une serviette, tachée de sang.
Aux Halles, disette même d'herbes et de légumes. Les petites tables, qu'ont devant elles les marchandes, sont nettes de toute verdure. Par-ci, par-là, une marchande tire, parcimonieusement, d'un panier, deux ou trois feuilles d'oseille ou de choux, qu'elle partage entre des femmes, se les disputant, et l'on voit de larges mains de militaires refermées sur deux ou trois petites échalotes que la marchande y a déposées.
Dans la rue Montmartre, devant la fenêtre d'un marchand de vin, où a pris domicile un friturier, des hommes, des femmes, des enfants dînent à la chaleur du petit trou flambant, dînent d'une crêpe qu'ils dévorent toute chaude, dans un morceau de journal.
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_Mardi 6 décembre_.--Aujourd'hui nous avons, sur la carte des restaurants, du buffle, de l'antilope, du kanguroo, authentiques.
... En plein air, ce soir, à toute lueur, à toute réverbération de luminaires improvisés, des figures consternées sur des carrés de journaux. C'est l'annonce de la défaite de l'armée de la Loire et de la reprise d'Orléans.
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_Jeudi 8 décembre_.--Si la République sauve la France,--je ne veux pas encore désespérer de mon pays,--il faut bien qu'on le sache, la France sera sauvée, non par la République, mais malgré elle. La République n'aura apporté que l'insuffisance de ses hommes, les proclamations fanfaronnes de Gambetta, la mollesse des bataillons de Belleville. Elle aura mis la désorganisation dans l'armée par ses nominations à la Garibaldi, tué la résistance nationale par l'effroi de son nom,--et pas un de ses noms populaires ne sera tombé sur un champ de bataille, entre un Baroche et un Dampierre, pour la délivrance de la Patrie.
Maintenant les hommes d'en haut sont des avocats pleurards, les hommes d'en bas des casse-cou politiques, brisant tout dans un gouvernement comme dans la maison où ils entrent, costumés en gardes nationaux. Non, non, il n'y a plus, derrière ce mot République, une religion, un sentiment faux, si vous voulez, mais un sentiment idéal qui transporte l'humanité au-dessus d'elle et la fait capable de grandeur et de dévouement.
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_Jeudi 8 décembre_.--On ne parle que de ce qui se mange, peut se manger, se trouve à manger.
--Vous savez, un œuf frais: ça coûte vingt-cinq sous!
--A ce qu'il paraît, il y a un individu qui achète toutes les chandelles de Paris, avec lesquelles, en mettant un peu de couleur, il fait cette graisse qu'on vend si cher!
--Oh! gardez-vous du beurre de coco; ça infecte une maison, au moins pendant trois jours.
--J'ai vu des côtelettes de chien, c'est vraiment appétissant: ça a tout à fait l'air de côtelettes de mouton!
--N'oubliez pas, il y a encore chez Corcelet des conserves de tomates!
--Que je vous indique une très bonne chose. Vous faites du macaroni, et vous l'accommodez en salade, avec beaucoup d'herbes. Que voulez-vous dans ce moment!
La famine est à l'horizon, et les Parisiennes élégantes commencent à transformer leurs cabinets de toilette en poulaillers.
Ce n'est pas seulement le manger, c'est l'éclairage qui va manquer. L'huile à brûler devient rare, les bougies sont à leur fin. Et pis que tout cela, par le froid qu'il fait, on est tout proche du moment où l'on ne trouvera plus ni charbon de terre, ni coke, ni bois. Nous allons entrer dans la famine, la congélation, la nuit, et l'avenir semble promettre des souffrances et des horreurs, telles que n'en a vu aucun siège.
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_Vendredi 9 décembre_.--Quel temps pour la guerre que ce temps de gelée et de neige! On pense aux souffrances des hommes, condamnés à coucher dans cette humidité glacée, on pense aux blessés, achevés par le froid.
Aujourd'hui le rempart, avec ses lignes blanches des fortifications, où se promène la faction ankylosée des gardes nationaux, avec ses lointains noirs, saupoudrés de blanc, avec les glacis micacés de ses forts, avec son ciel tout bas qui a la couleur d'un verre dépoli, et en haut duquel se balance un ballon captif, le rempart rappelle un coin de la campagne de Russie.
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_Samedi 10 décembre_.--Rien de plus énervant que cet état, où votre espérance se met bêtement à croire, un moment, aux bourdes, aux mensonges, aux contre-vérités du journalisme, puis retombe aussitôt dans le doute, dans la non-croyance à quoi que ce soit.
Rien de plus pénible que cet état, où vous ne savez pas si les armées de province sont à Corbeil ou à Bordeaux, et si même ces armées sont ou ne sont pas: rien de plus cruel de vivre dans l'obscurité, dans la nuit, dans l'inscience du tragique qui vous menace. Il semble vraiment que M. de Bismarck ait enfermé, au secret, tout Paris, dans la cellule d'une prison pénitentiaire.
Pour la première fois, je remarque, à la porte des épiciers, des queues, des queues inquiétantes de gens, se jetant indistinctement sur tout ce qui reste de boîtes de fer-blanc dans leurs boutiques.
Dans les rues, la quête pour les blessés a lieu au milieu des convois de morts, et de grandes aumônières en calicot, semblables à celles que l'Italie arbore pour ses carnavals, montent, jusqu'au second, solliciter la charité des gens, qui sont aux fenêtres.
On ne se figure pas, à l'heure présente, l'aspect provincial d'un grand café de Paris. A quoi cela tient-il? Peut-être à la rareté des garçons, à cette lecture éternelle du même journal, à ces groupes qui se forment au milieu du café, et causent de ce qu'ils savent, comme on cause des choses de la ville dans une petite ville, enfin à cet enracinement hébété, en ce lieu, où autrefois posaient, avec la légèreté d'oiseaux de passage, des gens distraits par de légères pensées, et qu'attendaient, dehors, le plaisir et les mille distractions de Paris.
Tout le monde fond, tout le monde maigrit. On n'entend que gens, se plaignant d'être réduits à faire resserrer leurs culottes, et Théophile Gautier se lamente de porter des bretelles, pour la première fois: son abdomen ne soutenant plus son pantalon.
Tous deux, nous allons ensemble voir Victor Hugo, au pavillon de Rohan. Nous le trouvons dans une pièce d'hôtel, à la destination vague, meublée d'un buffet de bois jaune de salle à manger, et qui a pour décoration de cheminée deux lampes en fausse porcelaine de Chine, et pour milieu une bouteille d'eau-de-vie oubliée. Le dieu est entouré d'êtres féminins. Il y a tout un canapé de femmes, dont l'une qui fait les honneurs du salon, est une vieille femme, aux cheveux d'argent, dans une robe feuille morte, et qui montre, par un cœur très évasé, un grand morceau de sa vieille peau: une femme qui a de la marquise d'autrefois et de la cabotine d'aujourd'hui.
Lui, le dieu, je le trouve vieux: ce soir, il a les paupières rouges, le teint briqueté que j'ai vu à Roqueplan, la barbe et les cheveux en broussailles. Une vareuse rouge dépasse les manches de son veston, un foulard blanc se chiffonne à son cou.