Journal Des Goncourt Deuxieme Serie Premier Volume Memoires De

Chapter 5

Chapter 53,749 wordsPublic domain

Passé le rempart, passé l'enceinte palissadée, on marche entre des troncs d'arbres, rognés à ras de terre, qui étaient les beaux arbres ombreux de l'avenue, et à droite et à gauche s'étend un immense vide, où les maisons démolies ont laissé, dans l'herbe vilainement verte, une tache blanche que surmonte quelques gravats.

Puis les maisons recommencent, des maisons fermées. Une seule est ouverte, la maison d'un forgeron, dont le bruit du marteau est l'unique vie de l'avenue silencieuse... Tout à coup au loin une masse noire et un roulement sourd. Portée sur les épaules de huit gardes nationaux, s'avance une bière, sur laquelle est posé un képi de garde national; un tambour la précède, et de minute en minute, fait résonner sur la caisse voilée de crêpe, le glas funèbre.

Pauvre Bois de Vincennes avec ses arbres coupés, ses chalets, dont on a enlevé les portes et les fenêtres, un peuple de pauvresses le remplit, armées de hachettes, faisant des ételles qu'elles traînent sur des brouettes et de petits chariots. Et l'on rencontre des _rouleuses_ qui balayent les sentiers perdus, d'une jupe lâche, qu'en remontant, à tout moment, leur main montre attachée, sous le casaquin, par une ceinture rouge. Et comme antithèse à ces amoureuses de grand chemin, deux charmantes femmes assises par terre, à côté d'un élégant officier, jouant avec la marquise de l'une d'elles.

En montant dans l'omnibus de Paris, une jeune fille vient prendre place à côté de moi, elle tient sur son épaule un panache d'argentéa, et remporte entre deux crachoirs, liés avec une ficelle,--c'est elle qui nous le dit,--les dernières fraises de son jardinet de Nogent.

Ce soir, une voix dans l'ombre m'appelle. C'est Pouthier (l'Anatole de MANETTE SALOMON) que je n'ai pas vu depuis bien des mois. Nous entrons dans un café, pour parler de mon frère, dont il a appris la mort en province. Il est toujours aussi misérable, et le pauvre diable sollicite son admission dans la garde nationale, pour gagner 30 sous par jour.

* * * * *

_Samedi 8 octobre_.--Dans les rues, on rencontre, avec une croix rouge sur le cœur, de grasses lorettes hors d'âge, qui se préparent, toutes éjouies, à tripoter des blessés avec des mains sensuelles, et à ramasser de l'amour parmi les amputations.

J'entrevois, ce soir, pour la première fois, Louis Blanc, que son frère amène dîner à ma table, chez Péters. Une tête qui est un mélange de cabotin et de séminariste méridional, au-dessus d'une taille d'une petitesse ridicule. Chez cet homme glabre, il y a quelque chose d'horrible: l'association sur sa face de l'enfance et de la sénilité. Ce sont les joues roses d'un bébé, avec le charbonné de l'intérieur des narines, du tour de la bouche des sexagénaires.

* * * * *

_Lundi 10 octobre_.--Ce matin, je vais chercher une carte pour le rationnement de la viande. Il me semble revoir, telle que me les dépeignait ma pauvre vieille cousine Cornélie de Courmont, une de ces queues de la grande Révolution, en cette attente de gens mêlés de vieilles haillonneuses, de bizets à képis, de petits bourgeois à la Henri Monnier, parqués en ces locaux improvisés, dans ces pièces blanchies à la chaux, où vous reconnaissez, assis autour d'une table, tout-puissants dans leurs uniformes d'officiers de la garde nationale, et suprêmes dispensateurs de votre nourriture, vos peu honnêtes fournisseurs.

Je rapporte un papier bleu, curiosité typographique des temps à venir et des Goncourt futurs, qui me donne le droit, pour moi et ma domestique, d'acheter, chaque jour, deux rations de viande crue, ou quatre portions d'aliments, préparés dans les cantines nationales. Il y a des coupons jusqu'au 14 novembre.

* * * * *

_Mardi 11 octobre_.--Aux portes des maisons neuves, où sont installées les mairies de la banlieue envahie, des femmes pâles s'entretiennent entre elles, avec des voix éteintes, de l'impossibilité de trouver du travail.

Dans les rues, des sœurs, marchant deux à deux, examinent un moment, dans le creux de leurs mains grassouillettes, le riz des sacs placés à la porte des épiciers.

Des marchands de bric-à-brac, accoudés sur des crédences gothiques, exposées sur le trottoir, personnifient la mélancolie des commerces de luxe dans la débine.

Devant le chemin de fer du Nord, je m'embarque pour Saint-Denis, dans la tapissière classique des environs de Paris, une tapissière recouverte des lambeaux d'une ancienne verdure, et qui a pour conducteur un enfant, tombé la figure dans le feu. Quand nous sommes dix, nous partons. Il y a de gras marchands à chevalière au doigt, des vieillards en cravate rouge et à la culotte déboutonnée, un modèle de l'École des Beaux-Arts, le brûle-gueule aux dents, une fringante maîtresse d'officier, emportant dans une valise la cuisine suave d'une nuit d'amour.

Nous arrivons au petit pont sur le canal, mais il ne nous est donné de voir que de loin Saint-Denis. Des zouaves et des mobiles ferment l'entrée de la ville, et retiennent en deçà du pont, mères, sœurs, parents, amis, maîtresses. Un espion prussien, nous est-il dit, s'est introduit dans la ville, et pour s'en saisir, on a coupé toute communication avec le dehors. Et au bout d'une heure, tout le monde désappointé se décide à regagner Paris, après une sieste sur le talus.

Partout la même destruction de la zone militaire, d'où se lèvent, de champs de gravats, çà et là, des pans de mur, montrant des échantillons de papier peint,--et devant soi, le plus loin que va la vue, des champs ponctués de points de toutes les couleurs: des hommes, des femmes, ramassant les glanures de la terre.

* * * * *

_Mercredi 12 octobre_.--Par ces jours tragiques, en l'élévation du pouls et la griserie de tête, qu'amène le bruit grondant de la bataille continue, qui vous entoure de tous côtés, on a besoin de sortir de son être réel, de dépouiller l'individu inutile qu'on se sent, de mettre sa vie éveillée dans un rêve, de _s'inventer_ chef de partisans, surprenant des convois, décimant l'ennemi, débloquant Paris,--vivant ainsi de longs moments, transporté dans une existence imaginative par une sorte d'hallucination du cerveau.

C'est la trouvaille de quelque moyen de voler qui vous fait voir et découvrir les positions de l'ennemi, c'est la trouvaille de quelque engin meurtrier qui tue des bataillons, met à mort tout entiers des morceaux d'armée. Et l'on va dans une absence de soi-même, semblable à celle de l'enfant, à la lecture de ses premiers livres, l'on va par les grands espaces et les grandes aventures de l'impossible, héros d'une fiction d'une heure.

Que de tours dans ce jardin, où je n'appartenais plus à la petite promenade, que mon corps faisait dans la petite allée tournante, mais où parcourant l'air sur un escabeau volant, j'étais l'inventeur d'une substance, décomposant, au-dessous de moi, l'oxygène ou l'hydrogène de l'air respirable, et le rendant mortel aux poumons prussiens de toute une armée!

* * * * *

_Jeudi 13 octobre_.--C'est un sentiment singulier, et bien plutôt d'humiliation douloureuse que de crainte, de savoir ces collines, si rapprochées de vous, n'être plus françaises, ces bois, n'avoir plus de promeneurs de Gavarni, ces maisons, si joliment ensoleillées, ne plus abriter vos amis et connaissances, et de chercher avec une lunette, sur cette terre parisienne, des hommes à colback et un drapeau noir et blanc, et de sentir enfin à 4 000 mètres, tapis dans le verdoyant horizon, les vaincus d'Iéna.

... Les ruines, les déchiquetures de murs de la descente de Passy au Trocadéro, escaladées par des hommes, par des gamins, qui, étagés dans la pierraille croulante, suivent de l'œil la canonnade...

Sur le pont de la Concorde, précédés d'une troupe d'enfants, criant, chantant, dansant au milieu d'un peloton de mobiles, j'aperçois du haut de l'omnibus, deux têtes de mauvais roux, dans des uniformes bleuâtres: des prisonniers bavarois.

Du Panthéon, je me rends à la place d'Italie par la rue Mouffetard. Entre des boutiques nécessiteuses et semblables à des boutiques de village, à travers les petites voitures à bras d'oignons rouges, un va-et-vient brutal, une circulation tumultueuse de femmes en cornettes à carreaux, aux bras nus, au tablier d'indienne bleu; de vieillards cacochymes médaillés de Sainte-Hélène; de gras vagabonds aux faux-cols du docteur Véron: foule grouillante, grossie, à tout moment, de gardes nationaux se rendant à l'exercice en pantoufles.

De la place d'Italie jusqu'au Jardin des Plantes, partout on revêt de toile cirée les étables à bestiaux, partout on travaille à des baraquements, dont les traverses servent de trapèzes à des enfants, et partout des évolutions militaires de blousiers, que des essaims de petites filles dépenaillées, aux cheveux frisottés, aux yeux brillants de bohémiennes, imitent, armées d'échalas.

La nuit est venue, de petites chauves-souris zigzaguent sur le violet dense des tours de Notre-Dame, sur la pâleur du ciel, que lignent en bas, comme, des épingles noires, les baïonnettes de la multitude armée, défilant toute sombre, sur les quais.

* * * * *

_Vendredi 14 octobre_.--C'est étonnant, comme on se fait à cette vie scandée de coups de canon, à ce beau ronflement lointain, à ce claquement formidable, à cette vibration de l'air; et ces énergiques ondes sonores vous manquent, et vous font tendre l'oreille vers l'horizon, une minute silencieux.

Je vais prendre Burty aux Tuileries... Sous ces vieux plafonds noircis par les fêtes et les soupers de l'Empire, sous ce bel or bruni qui me rappelle l'or des plafonds de Venise, au milieu de ces bronzes, de ces marbres, qui émergent de l'emballage encore incomplet du mobilier, dans le tain de ces glaces splendides, se voient des figures rébarbatives de plumitifs, des têtes aux longs cheveux socialistes, des crânes avec une couronne de cheveux d'un roux grisonnant:--les _facies_ maussades des purs et des vertueux.

Des casiers de bois blanc, appliqués contre les murailles, montent jusqu'au plafond, bondés de cartons; et des tables à tréteaux font le ventre, sous la montagne en désordre de liasses de papier, de lettres, de quittances, de factures. Au bout d'un clou enfoncé dans l'or du cadre d'une glace, se balancent les: _Instructions pour le dépouillement de la Correspondance_.

J'ai la sensation d'être entré dans le cabinet noir de l'inquisition de la Révolution, et ce décachetage haineux de l'Histoire me répugne. C'est dans la salle Louis XIV, que se tiennent les membres de la commission: c'est là où s'élabore le grand tri. Parmi les papiers qui sont là, j'en prends un au hasard. C'est un compte, où le grand dépensier, Napoléon III, fait repriser ses chaussettes, à raison de vingt-cinq centimes, le reprisage.

* * * * *

_Samedi 15 octobre_.--A vivre sur soi-même, à n'avoir que l'échange d'idées, aussi peu diverses que les vôtres autour d'une pensée fixe; à ne lire que les nouvelles, sans inattendu, d'une guerre misérable, à ne trouver dans les journaux que le rabâchage de ces défaites, décorées du nom de _reconnaissances offensives_; à être chassé du boulevard par l'économie forcée du gaz; à ne plus jouir de la vie nocturne, dans cette ville de _couche-tôt_; à ne plus pouvoir lire; à ne plus pouvoir s'élever dans le pur domaine de la pensée, par le rabaissement de cette pensée aux misères de la nourriture; à être privé de tout ce qui était la récréation de l'intelligence du Parisien; à manquer du _nouveau_ et du _renouveau_; à végéter enfin dans cette chose brutale et monotone: la guerre,--le Parisien est pris dans Paris, d'un ennui semblable à l'ennui d'une ville de province.

Ce soir, dans la rue, un homme marchait devant moi, les mains dans ses poches, chantonnant presque gaiement. Tout à coup il s'est arrêté, et s'est écrié, comme s'il se réveillait: «Ça va bien mal, nom de Dieu!» Ce passant vague exprimait le fond des idées de tout le monde.

Sur le boulevard de Clichy les baraquements des mobiles qui se couchent, sont pleins d'un bourdonnement _patoisant_, et à travers la toile, là, où elle n'est pas doublée de planches, transperce, presque fantastique, la gigantesque ombre chinoise d'un profil de moblot, coiffé de son bonnet de coton. A tous les coins de rue, de la prostitution d'occasion, racolée par la misère, raccroche le Breton en retard.

Au fond d'un petit passage étranglé, qu'éclaire un soleil de gaz, s'ouvre à la foule qui s'y glisse, la porte de la salle de la Reine-Blanche. Une salle de danse, à la décoration pareille à celle de toutes les salles de danse de ce boulevard: une salle aux peintures du plafond, arrêtées dans des lambrequins de papier rouge velouté, aux petites glaces étroites filant le long des colonnes, aux lustres de zinc et de verre, dont trois becs sont seulement allumés pour la circonstance.

Les gens, qui dansaient là, dans les temps calmes, y légifèrent aujourd'hui. L'orchestre aux musiciens est la tribune, qu'occupent, de noir habillés, les austères membres du bureau et les orateurs inscrits, ayant devant eux, sur le bois de la balustrade, où hier reposaient les manches des basses, la carafe parlementaire.

Dans le nuage bleuâtre fait par les pipes, sur les banquettes, ou placés face à face sur les petites tables de la consommation, sont assis des gardes nationaux, des mobiles, des philosophes de banlieue, roux depuis le dessus de leurs chapeaux jusqu'à l'empeigne de leurs souliers, des ouvriers en veste bleu et en képi. Il y a des femmes du peuple, des filles, des jeunesses en capuchon rouge, et même des petites bourgeoises, ne sachant en ce temps où passer la soirée.

Soudain un coup de sonnette, cette sonnette avec laquelle le peuple aime à jouer, comme un enfant, à la Chambre des députés. Tony Révillon se lève, annonce la fondation du club de Montmartre, destiné à fonder la liberté, et logiquement, ainsi qu'il le déclare, à détruire la monarchie, la noblesse, le clergé. Puis il propose à la salle de lui lire le numéro du JOURNAL DE ROUEN, paru dans la VÉRITÉ de ce soir. C'est touchant de voir combien ces troupeaux d'hommes sont dupes de l'imprimé et de la parole, combien le sentiment critique leur fait merveilleusement défaut. La sacro-sainte démocratie peut fabriquer un catéchisme, encore plus riche en bourdes miraculeuses que l'ancien: ces gens sont tout prêts à le gober dévotieusement.

Et cependant, au fond de cette bêtise, de cet avalement tout cru de choses incroyables, perce, à un moment donné, un souffle généreux, un chaud dévouement, une ardente fraternité. C'est ainsi que, dans cette séance, à la nouvelle que nous avions 123 000 prisonniers en Allemagne, un cri parti de toutes les poitrines s'est brisé dans un murmure de douleur, au milieu duquel toute la salle s'est regardée d'un regard indicible.

Tony Révillon rassis, le citoyen Quentin a pris la parole, et a démontré, avec des mots pathétiques, que tous nos malheurs, depuis Sedan, ne seraient pas arrivés, si l'on avait nommé une Commune, et la _providentialité_ d'une Commune bien prouvée et bien établie, tout le monde est sorti signer dans l'antichambre, au contrôle des contredanses, une pétition pour la nomination immédiate d'une Commune.

* * * * *

_Dimanche 16 octobre_.--En pénétrant dans le bois de Boulogne, parmi cette coupe sombre qui a déblayé la vue jusqu'à Boulogne d'un côté, et de l'autre jusqu'aux lacs, l'œil est étonné, il ne se reconnaît plus, il n'a plus le sentiment des distances. Des lieux éloignés lui paraissent tout proches, et la blanche église de Saint-Cloud semble couronner Boulogne.

Le ciel est cendré de pluie, les coteaux carminés et verts apparaissent, peints de couleurs dures, avec des effacements aux endroits de brouillard, ressemblant aux gouaches de Houel, qui ont eu le frottement des cartons des quais, et la salpêtrisation de l'exposition en plein air. La masse grise du château de Saint-Cloud transparaît à travers le voile blanchâtre de fumées légères. Je marche dans le merveilleux paysage qu'a fait l'abatis. Qu'on se figure un immense champ de broussailles rouillées, au milieu desquelles les troncs et les ramures survivantes ont la couleur d'arbres de bronze vert.

Là-dessous, le fouillis et le pittoresque architectural de cabanes en terre moussue, de huttes en rameaux de sapins encore verts, d'abris de branchages desséchés de la couleur du raisin de Corinthe, de tentes de toile grise, surmontées de fumées azurées, de loques de toutes les nuances séchant sur des ficelles, de pantalons rouges de troupiers, éclatant dans cette harmonie nuée, comme des coups de pistolet de vermillon.

Sur la route, il passe toutes sortes de véhicules: des trains d'artillerie portant debout sur leur tapage, de crânes hommes, et des voitures, où l'on voit un monsieur qui emporte, sur son poing, une chouette empaillée.

Je gagne Boulogne. La rue est encombrée de soldats de ligne, qui, assis sur des caisses de biscuit, barrent la rue. Il pleut. Des soldats se sont fait avec la toile de leurs tentes des burnous arabes.

Des sacs de riz sont à terre; la distribution se fait aux hommes dans des mouchoirs et des coins de couvertures. Des moitiés de porc, enfourchés dans de petits arbres, font danser, sous leur balancement, la marche de porteurs. Des troupiers enguirlandés de sacs, d'où sortent des touffes d'herbes potagères qui les habillent de verdure, vont aux marmites de fer-blanc.

La population civile de Boulogne semble réduite à deux ou trois vieilles femmes boitaillant sur la chaussée, et presque seule la boutique du charcutier Rabat-joie est ouverte.

A la sortie de Boulogne, entre les maisons emballées, où rien ne bruit, ne remue, j'avance au milieu de détonations intermittentes de coups de fusil, éclatant tout près. J'arrive ainsi au rond-point, où je me mets à la queue de gardes nationaux, de lignards, de mobiles, un peu abrités par l'angle d'une boutique, qui a l'encoche toute fraîche d'une balle prussienne. Et c'est un amusement, en avançant un peu la tête, de voir, sous les balles des francs-tireurs embusqués au bord de la Seine, de voir, avec une lorgnette, les Prussiens de Saint-Cloud traverser, rapides et effacés, une petite ruelle au-dessus d'un réservoir vert. Les souris ne disparaissent pas plus vite. On les a vus plutôt qu'on ne les voit. Et comme il faut que tous les spectacles aient leur côté parisien, un gamin qui est à l'extrémité de la queue, crie: «A bas les parapluies!»

En revenant, les vêpres sonnent à Boulogne, et le tintement de la cloche se tait, à toute minute, sous la voix tonnante du Mont-Valérien.

J'entre dans l'église, et je vois dans une chapelle, une réunion de capotes grises, dont quelques-uns de ceux qui les portent, ont à la main un pauvre petit livre de prières, au cartonnage des classiques de Delalain. Au milieu d'eux, un jeune soldat de ligne touche de l'orgue mélodium, ayant près de lui un camarade au pantalon garance, accoudé au buffet et penché sur la musique; De ce groupe, qui vous fait revenir dans les yeux la lithographie de Lemud: MAÎTRE WOLFRAMSS, et transfigure ce groupe vulgaire de pioupious, s'élève une musique douce et pénétrante, et qui, dans l'ébranlement des nerfs par le canon et le voisinage de la mort, apporte je ne sais quelle grande émotion triste. Et quand je sors, les voix de ces _morituri_ chantant dans le chœur, me poursuivent au milieu des «nom de Dieu» de leurs camarades, sur la place.

Je suis curieux de reconnaître les endroits de nos tristes promenades de tout le printemps dernier. La mare d'Auteuil a son petit monticule défoncé par les charrettes, et ses ombrages gisent dans une eau souillée. J'espérais qu'on aurait épargné les trois chênes centenaires: où ils se dressaient, coupés au raz de terre, sont leurs chicots gigantesques, et autour d'eux s'élève un chantier de bûches, que n'aurait pas brûlé, pendant tout un hiver sibérien, la cheminée d'un burgrave.

* * * * *

_Lundi 17 octobre_.--Toute la journée le bruit tonnant du Mont-Valérien, l'écho roulant et prolongé de la canonnière dans les coteaux de Sèvres et de Meudon, l'ébranlant claquement de la batterie Mortemart.

* * * * *

_Mardi 18 octobre_.--La canonnade m'attire au bois de Boulogne, à la batterie Mortemart. Il y a quelque chose de solennel dans la gravité sérieuse et la lenteur réfléchie, avec lesquelles les hommes chargés du service d'une pièce, exécutent les opérations de la charge. Enfin le coup est chargé; les artilleurs se tiennent immobiles de chaque côté, quelques-uns, appuyés en de beaux mouvements sculpturaux sur les palans, avec lesquels ils ont recalé la pièce. Un artilleur en manches de chemise, placé à droite, tient la ficelle.

Quelques instants d'immobilité, de silence, je dirai presque d'émotion; puis, sous le tirage de la ficelle, un tonnerre, une flamme, un nuage de fumée, dans lequel disparaît le bouquet d'arbres qui masque la batterie. Longtemps un nuage tout blanc, qui a peine à se dissiper, et qui fait ressortir le jaune de l'embrasure de sable, fouettée par le coup, le gris des sacs de terre, dont deux ou trois sont éventrés par le recul de côté de la pièce, le rouge du bonnet des artilleurs, le blanc même de la chemise de celui qui a tiré la ficelle.

Cette chose qui tue au loin, est un vrai spectacle pour Paris, qui, comme aux beaux jours du lac, a des calèches, des landaus arrêtés autour de la butte, et dont les femmes se mêlent aux mobiles, et se pressent le plus près du bruit formidable. Aujourd'hui, parmi les spectateurs, ce sont Jules Ferry, Rochefort qui parle et rit fébrilement, Pelletan, dont la tête de philosophe antique s'accommode mal du képi.

Le canon tire six coups, puis le commandant enlève de son trépied le petit instrument de cuivre à prendre les hauteurs, le met précieusement dans une boîte de fer-blanc, le fourre dans sa poche et s'en va, tandis que sur la pièce s'assied un jeune artilleur, un blond à la figure féminine, empreint de ce quelque chose d'héroïque que le peintre Gros donne à ses figures militaires, et qui, le bonnet de police de travers sur la tête, une ceinture algérienne aux rayures éclatantes lui serrant les reins, la cartouchière au ventre, tout débraillé, et charmant de désordre pittoresque, se repose de la fatigue de cet exercice de mort.

La représentation est finie, le monde se disperse.

La conversation chez Brébant, ce soir, va de «l'inconsistance politique» de Gambetta à _l'homme blond_, à cette race, venue dans les temps les plus anciens, de la Baltique, et éparpillée en France, en Espagne, en Afrique, et que ni les latitudes, les mélanges avec les races brunes, n'ont modifiée, n'ont brunie.

Puis ce qu'on mange d'anormal, fait raconter à chacun ce qu'il a mangé d'extraordinaire, et Charles-Edmond nous conte avoir goûté du fameux mammouth, retrouvé en Sibérie, et dont Saint-Pétersbourg fit la gracieuseté d'envoyer un morceau aux autorités de Varsovie.

* * * * *

_Jeudi 20 octobre_.--A Batignolles, des queues interminables à la porte des bouchers, des queues composées de vieux bonshommes tout cassés; de rubiconds gardes nationaux; de vieilles femmes ayant des petits bancs sous le bras pour s'asseoir; de petites filles assez fortes pour rapporter, dans le grand panier du marché, l'avare ration; de grisettes, le nez en l'air, les cheveux au vent, et l'œil tout plein de coquetteries pour les vétérans chargés de faire faire la queue.

De Montmartre à la rue Watteau, où je dîne, on ne voit que des colleurs en blouse blanche, couvrant les murs d'affiches relatives à la fabrication des canons.

Les marchandises de tous les magasins s'ingénient à se convertir en _objets de rempart_; il n'y a plus que des couvertures de rempart, des fourrures de rempart, des lits de rempart, des couvre-chefs de rempart, des gants de rempart.