Journal Des Goncourt Deuxieme Serie Premier Volume Memoires De
Chapter 3
... Je repasse cette nuit le long des Tuileries, et je retrouve le spectacle de la journée, baigné de la laiteuse clarté d'une lune, levée au haut de la rue de Rivoli, et qu'écorne la haute cheminée du pavillon de Flore. Sous l'électrique clarté, bleuissant et glaçant le vert du feuillage, à travers ces arbres, qui prennent des apparences d'arbres de mythologie, parmi le silence du parc endormi, où ne s'entend que la cantilène d'un artilleur qui veille, toutes ces croupes, dans leur immobilité blanche, font rêver à des chevaux de pierre,--à un haras de marbre, retiré d'un Parthénon, découvert dans un bois sacré.
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_Mardi 13 septembre_.--C'est le jour de la grande revue, de la _monstre_ de la population en armes.
Au chemin de fer, les wagons sont escaladés par les lignards, leurs pains ronds fichés dans les baïonnettes. A Paris, dans toutes les rues et les boulevards nouveaux de la Chaussée-d'Antin, les trottoirs ne se voient plus, sous les masses grises de vivants qui les recouvrent: une première ligne de mobiles, en blouse blanche, assis les pieds dans le ruisseau, une seconde ligne adossée ou couchée contre les maisons. Entre une double haie de citoyens armés, remontent le boulevard, les baïonnettes des gardes nationaux allant à la Bastille; descendent le boulevard, les baïonnettes des mobiles allant à la Madeleine:--un double courant étincelant sous le soleil d'éclairs d'acier, et qui ne cesse pas.
De toutes les rues débouchent des gardes nationaux en redingote, en vareuse, en bourgeron, avec au-dessus de leurs têtes, des chants qui n'ont plus rien de la note gamine ou crapuleuse de ces jours derniers, mais où semble aujourd'hui se recueillir le dévouement, et où paraît monter l'enthousiasme de cœurs héroïques.
Tout à coup, dans le bruit des tambours, un grand silence ému, des regards d'homme se rencontrant, comme dans un serment de mourir, puis de cet enthousiasme concentré sort un grand cri, un cri du fond de la poitrine, qui salue avec: Vive la France! Vive la République! Vive Trochu! le galop rapide du général et de son escorte.
Le défilé commence de cette garde nationale, aux fusils fleuris de dahlias, de roses, de floquets de rubans rouges, défilé interminable, où le chant d'une Marseillaise, plutôt murmuré que crié, laisse au loin derrière la marche lente des hommes, comme les ondes sonores et pieuses d'une mâle prière.
Et à voir dans les rangs, ces redingotes, côte à côte, avec les blouses, ces barbes grises mêlées aux mentons imberbes, à voir ces pères, dont quelques-uns tiennent par la main leurs petites filles, glissées dans les rangs, à voir ces hommes du peuple et ces bourgeois faits soudainement soldats, et prêts à mourir ensemble, on se demande s'il ne se fera pas un de ces miracles qui viennent en aide aux nations qui ont la foi.
Je monte à Montmartre, au MOULIN DE LA GALETTE, et aux pieds du pittoresque moulin, enguirlandé de lierre courant au travers des têtes antiques de plâtre, je trouve la curiosité de Paris qui se repaît de la batterie de marine, installée dans le sable jaune.
Des hommes, des femmes regardent au loin les grandes fumées blanches, s'élevant du vert des forêts de Bondy, de Montmorency, et au milieu desquelles un village qui brûle, flambe comme le feu d'une cheminée de forge. Pendant que je regarde au loin, une vieille femme qui a conservé un accent de province, me dit: «Est-il possible qu'on brûle tout ça!» On sent chez cette vieille femme un sentiment manquant absolument à la population féminine parisienne m'entourant: l'attachement à la nature, aux arbres, à tout ce qui a été son berceau.
Je pousse jusqu'à La Chapelle. Sur les sales coloriages des maisons du faubourg Saint-Denis, ce ne sont que des fusils déposés contre les murs; sous les voûtes moisies et rustiques des grandes portes cochères, ce ne sont encore que des fusils. Tout le monde qui mange ou boit à la porte des cabarets, a un fusil entre les jambes. Des ouvriers, le tablier de cuir au ventre, font jouer devant leurs femmes la batterie d'une tabatière, pendant que, par la petite porte de la mairie, jaillit un flot de populaire en blouse, brandissant des fusils.
Sur la chaussée se presse et se hâte la fin des déménagements retardataires, que traîne dans des voitures à bras le mâle attelé, que pousse par derrière la femelle. Au milieu s'élèvent d'immenses chariots, avec les tonneaux en avant, les paniers à volaille au milieu, et à l'arrière la literie et les matelas sous une couverture tendue, où sont pelotonnés les femmes et les enfants.
Puis c'est la rentrée verte de tout ce que les champs maraîchers ne doivent pas garder pour l'ennemi: des charrettes de choux, des charrettes de potirons, des charrettes de poireaux, marchant lentement sous un ciel gris, traversé d'un grand zigzag orange; et sur les trottoirs, et entre les roues des voitures, toute une population de déménageurs et de déménageuses, portant suspendus à leurs personnes les dépouilles du champ ou les baroques débris du logis hors barrière. Je remarque une toute petite fille ayant une paire de bottes à l'écuyère accrochée par une ficelle à une épaule, et portant, de sa main libre, un vieux baromètre doré.
Le soir, je retourne à Montmartre. Je grimpe par ces montées et ces escaliers de ville arabe; par ces rues étranges, et que la nuit fait presque fantastiques. Cet incendie, ces cieux réverbérés, cet horizon de flammes, tout ce que l'imagination attendait de cet incendie des forêts, tout ce que cherche, à voir, près de l'abreuvoir, la foule piétinante dans l'ombre; rien, rien qu'une ligne qui semble fermer la vue avec un mauvais cordon de réverbères mi-éteints.
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_15 septembre_.--Rue de Vannes, et dans tout le quartier haillonneux, marmiteux, marmailleux, aux portes des allées, des conciliabules de femmes coléreuses ou dolentes, s'entretenant de l'appel fait par toutes les mairies aux hommes libres.
Devant une maison en construction, les maçons rentrent les plâtras, en disant que demain ils ne travailleront plus.
Le palais du Sénat, les portes grandes ouvertes, montre aux yeux de qui y pénètre, son raide et solennel mobilier rouge au bois blanc et or, semblable à une salle de spectacle du premier Empire, retrouvé dans le vide d'un palais abandonné, après une représentation de Talma.
Sous les galeries du Luxembourg, bourdonne l'impatience des étudiants, attendant les journaux du soir.
Sur les boulevards extérieurs, la rencontre des mobiles, revenant avec des souliers jaunes et les couvertures de la distribution, et des deux côtés, entre des murs de planches, le parquage de grands bœufs étonnés.
Sur le chemin qui passe derrière le Marché aux chevaux, des blouses lisent le journal au gaz des réverbères, et le gaz des arrière-boutiques des marchands de vin, montre les consommateurs faisant l'exercice, commandés par le gros homme du comptoir.
Chez Burty, un jeune journaliste raconte qu'il vient de voir vendre, rue de Turenne, des lapins au boisseau, et bientôt se met joliment et spirituellement à blaguer l'héroïsme à venir,--et lui, qui est tout prêt à se faire tuer,--à blaguer même le patriotisme de ses propres articles.
La blague, toujours la blague! c'est de cela que nous mourrons, plus que de toute chose, et je suis flatté d'avoir été le premier à l'écrire.
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_Vendredi 16 septembre_.--Aujourd'hui je m'amuse à faire le tour de Paris par le chemin de fer de ceinture.
C'est un curieux spectacle que celui de cette vision, rapide comme la vapeur, saisissant, au sortir de la nuit d'un tunnel, des lignes de tentes blanches, des chemins creux où passent des canons, des berges de fleuves aux petits parapets crénelés d'hier, des _débits_ avec leurs tables et leurs verres sous le ciel, et dont les cantinières improvisées, se sont cousu des galons au bas de leurs caracos et de leurs jupes: vision, à tout moment, interrompue et barrée par l'obstacle d'un haut talus, au bout duquel se retrouve l'éternel horizon du rempart jaune, surmonté de petites silhouettes de gardes nationaux. Partout la guerre... Et à chaque instant les plus charmants motifs pour la peinture. Ici, dans une cépée d'arbres, un atelier de gabions et de fascines, et la note bleue des blouses dans l'abatis lilas et vert des arbres; là, accrochée à un petit monticule, entre des troncs d'arbres, l'installation presque aérienne de la cuisine et des lits à la Robinson, de soldats du génie.
A la station de Bel-Air, grande émotion. Les employés, avec des gestes fiévreux, me racontent qu'on vient d'arrêter le maréchal Vaillant, qui indiquait à un Prussien les endroits faibles des fortifications, et s'indignent qu'on n'ait pas fusillé le traître sur place. Toujours Pitt et Cobourg! Dans les grands dangers, la bêtise augmente d'une manière formidable.
Je descends au boulevard d'Ornano. Il passe au même instant, armé de pelles et précédé de clairons, un bataillon de marine, qui, dans un instant, a pris possession de la caserne des douaniers, et j'ai le plaisir de voir, à toutes les fenêtres, les intrépides figures, à la gaîté grave, aux yeux de la couleur d'une vague dans du soleil.
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_Samedi 17 septembre_.--A Boulogne, il n'y a plus d'ouvert que le charcutier, le marchand de vin, le coiffeur. Dans le village abandonné, des voitures de déménagement stationnent, sans chevaux, devant des matelas et des objets de literie jetés sur le trottoir, et çà et là, quelques vieilles femmes assises au soleil, devant la porte d'une allée obscure s'obstinent à rester, à vouloir mourir, là où elles ont vécu. Dans les ruelles latérales, désertes et inanimées, les pigeons piétinent le pavé, sur lequel aucun vivant ne les dérange. Et en cette absence de vie humaine, les fleurs éclatantes et les coins de jardins fleuris et tout gais sous le soleil, font un contraste étrange.
La route jusqu'à Saint-Cloud continue entre la rangée des maisons aux persiennes fermées, aux boutiques closes, intriguant l'œil du promeneur, par la multitude de choses perdues, dans la précipitation de la rentrée à Paris, et semées sur le pavé. Un petit chausson d'un enfant, chausson tout neuf, me raconte toute une histoire.
Saint-Cloud, avec ses étages de maisons dans la verdure, sous le rayonnement du plus beau jour, fait peur avec son silence: on dirait une ville morte, sous l'azur implacable d'un beau ciel de choléra.
Sur la place, d'ordinaire si peuplée, quelques rares passants, et au plus loin, dans le fin fond des rues, deux ou trois groupes s'entretenant avec des gestes désolés. Les pierres ont, aujourd'hui, ici, comme le recueillement humain des grandes catastrophes.
Dans le parc, le reste de la paille jaune, qui a servi de litière aux chevaux, pourrit autour des grosses pierres, noircies par les feux de la cuisine en plein air des soldats. Des enfants sont en train de casser la barrière verte de la machine à se faire peser, dont les fauteuils ont été enlevés.
Deux ou trois femmes, restées dans les boutiques de la grande allée, frissonnent aux coups de canon de l'exercice. Une d'elles, au visage jeune, aux cheveux gris, aux yeux rouges de larmes, m'interpelle, poussée par l'expansion bavarde du chagrin chez la femme: «N'est-ce pas que c'est triste, monsieur, moi, j'ai un fils blessé et prisonnier à Dantzig... Il m'écrit qu'il est bien mal, qu'il fait froid là, comme au cœur de l'hiver... Je lui ai envoyé 40 francs, il ne les a pas reçus... Je ne puis lui en envoyer, je n'ai plus rien... Mon mari part ce soir... et j'ai une fille qui est toujours malade.»
Je m'enfonce un peu dans le parc: personne, sauf un zouave qui se lave mélancoliquement les pieds, au milieu des gigantesques grenouilles de pierre de la cascade, et dans le lointain le passage de voyous, armés de fusils et de pistolets, partant braconner, et dont j'entends bientôt les coups de feu.
Sur le boulevard des Italiens, dans la fermeture de tous les magasins, à l'exception des deux boutiques de l'armurier Marquis, et de l'arquebusier, son voisin, il fait presque nuit noire. Dans cette obscurité, quelques promeneurs vaguent à petits pas, avec des regards ennuyés qui s'arrêtent, un moment, sur les nouvelles industries en plein air du jour: les marchands de cannes à épée, les marchands de gourdes, les marchands de plastrons de cuir à l'épreuve de la baïonnette. Sur une petite table, un juif vend des numéros de képis, et des aiguilles à nettoyer les chassepots.
Il y a toujours l'éternel rassemblement au coin de la rue Drouot, et dans le foyer de lumière que fait le gaz des cafés à l'entrée du passage Jouffroy, au-dessus des képis qui coiffent toutes les têtes, se balancent à une ficelle, tendue entre deux arbres, des caricatures bêtes contre l'Empereur et l'Impératrice.
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_Dimanche 18 septembre_.--Pélagie n'a trouvé ce matin, chez les boulangers d'Auteuil, qu'un sou de pain.
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_Lundi 19 septembre_.--Le canon tonne toute la matinée. Je suis à onze heures à la porte du Point-du-Jour. Sous le pont du chemin de fer, suspendues à des saillies de la muraille crénelée qui n'est pas terminée, montées sur des tas de plâtre et de moellons, grimpées sur des échelles, des femmes écoutent anxieuses, du côté du pont de Sèvres, pendant que défilent, sous elles, des bataillons qui vont au feu, et s'ouvrent difficilement un passage dans la rentrée des derniers habitants _extra muros_, poussant devant eux leurs brouettes chargées,--mêlés qu'ils sont à des bandes de fuyards.
On interroge ces hommes, où il y a des lignards du 46e ayant de la boue jusqu'aux genoux, et quatre ou cinq zouaves, dont l'un a une égratignure à la figure: ces hommes qui semblent chercher à jeter le découragement, avec leurs paroles, leurs têtes épouvantées, leurs mines de lâches.
En dépit de cet aspect de retraite, de débandade, de panique, les mobiles, qui attendent des ordres, et sont dans le désarroi de corps non commandés, sont un peu pâles, mais avec un air de décision.
En ce moment défile, avec la tenue martiale de vieilles troupes, un bataillon de garde municipale, dont un officier, en tournant le pont, et apercevant le zouave à l'égratignure, crie à la foule: «Qu'on arrête ce zouave, ils se sont sauvés ce matin!» et bientôt je vois le zouave arrêté et ramené au feu.
Rentre un bataillon de mobiles, dont un moblot a une épaule prussienne au bout de sa baïonnette.
Puis, c'est une tapissière, où il y a trois zouaves blessés, et dont on ne voit passer que le haut des trois fusils, et des têtes jaunes sous des calottes rouges.
Les mobiles s'agitent autour de moi, fiévreux, impatients, demandant à aller au feu, chantant la Marseillaise, et commencent un feu roulant avec leurs cartouches à balles qu'ils essayent.
Je retourne au Point-du-Jour, au moment où rentre un petit peloton de zouaves. Ils disent que c'est tout ce qui reste du corps de deux mille hommes dont ils faisaient partie. Ils racontent que les Prussiens sont au nombre de cent mille dans le bois de Meudon, que le corps de Vinoy a été dispersé comme les _grains de plomb_ d'un coup de fusil... On sent dans ces récits la démence de la peur, les hallucinations de la panique.
... Un joli tableautin, à la porte de Neuilly. Dans l'encombrement des voitures et des déménagements, une brouette arrêtée, dont le brouetteur reprend haleine. Sur la brouette un sommier élastique, en travers, de chaque côté, un accumulis de chaises, et au milieu, tout de son long innocemment étalée sur une couverture piquée, une petite fille déjà grandelette, la robe relevée au-dessus de ses longs bas, où il y a des jambes de biche,--dormant fatiguée et sereine, la bouche aux petits dents blanches, ouverte dans un sourire.
... Encore un peloton de zouaves près de la Madeleine. L'un d'eux, riant d'un rire nerveux, me dit qu'il «n'y a pas eu bataille... que ç'a été de suite un _sauve qui peut_... qu'il n'a pas tiré une cartouche». Je suis frappé par le regard de ces hommes: le regard du fuyard est diffus, trouble, glauque, il ne s'arrête, ne se fixe sur rien.
Sur la place Vendôme, près de l'état-major de la place, où l'on amène, à tout moment, des gens quelconques, que l'on accuse d'être des espions, je rencontre, dans la foule, Pierre Gavarni, qui est capitaine d'état-major de la garde nationale. Nous allons dîner ensemble, et à table il me confie que depuis les premières défaites--il a été à Metz et à Chalons, comme secrétaire de Ferri-Pisani--il est frappé de l'agitation dans le vide de tout le monde, du manque d'attention du cerveau français, au sujet de ses plus grands intérêts. Voilà plusieurs fois qu'il va chercher, sans pouvoir l'obtenir, un état des fusils du Mont-Valérien.
Ce soir, sur les boulevards, la foule des jours mauvais, une foule agitée, houleuse, cherchant du désordre et des victimes, et d'où sort, à tout moment, le cri: «Arrêtez-le!» et aussitôt sur la piste d'un pauvre diable se sauvant, la ruée brutale d'un groupe d'hommes qui se précipite à travers les promeneurs, avec des violences prêtes à le déchirer.
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_Mardi 20 septembre_.--Je descends à Batignolles, et au milieu des boutiques, pleines de produits et de choses de commerces bizarres, mon œil s'arrête sur une boutique aux volets fermés, et à la porte ouverte, sur laquelle il y a écrit, en grosses lettres: AMBULANCE, entre deux croix rouges.
Dans l'intérieur de la boutique, un homme range des bandes sur une petite table, et aux pieds des lits, des femmes font de la charpie. Cet homme, ces femmes, ces lits vides, attendant l'amputation, la mort, enfin cette mise en scène et cette répétition des choses douloureuses qui vont se passer demain, dans ce local, cela frappe plus que s'il y avait des blessés dans ces lits.
Me voilà devant sa tombe. Il y a aujourd'hui trois mois, trois mois qu'il est mort. Accoudé sur la grille, pendant que je m'enfonce dans le passé à deux, déjà si lointain, pendant qu'en toussant, je pense que cette bronchite dont je souffre, pourrait bien nous faire retrouver assez vite, l'entretien de ma pensée avec ce qui reste de lui sous la pierre est, à chaque minute, interrompu et dérangé par les commandements de l'exercice, fait tout autour du cimetière par la mobile.
Nous sommes, ce soir, en petit nombre chez Brébant. Il y dîne Saint-Victor, Charles Blanc, Nefftzer, Charles Edmond. On cause de la lettre de Renan à Strauss. Saint-Victor nous entretient de la correspondance de l'Empereur, qu'on va publier, et sur laquelle Mario Proth, le secrétaire de la commission, lui a donné quelques renseignements. Il existe, à ce qu'il paraît, une lettre d'un nom connu de l'opposition, qui demande à l'Empereur de lui payer 100 000 francs de dettes...--«Très bien, dis-je, si on publie toutes les lettres, et si des connaissances, des relations, des amitiés, n'exemptent pas les uns du déshonneur, infligé aux autres!»--«Vous concevez, c'est bien difficile, me répond-on. Il y a déjà le dossier Bazaine, qu'a fait enlever le parrain des enfants du maréchal...» Je pense en moi-même à la justice de l'Histoire.
La conversation retombe sur la défense de Paris, et tous les convives montrent un grand scepticisme à l'endroit de la solidité de la défense, de l'héroïsme de la mobile, du succès des barricades.
--«Oh! oh! fait la grosse voix raillarde de Nefftzer: de l'héroïsme patriotique, il y en aura à revendre... Vous ne savez donc pas qu'il y a des gens qui veulent faire sauter Paris, j'en connais un, je vous en préviens, oui, un rédacteur du RÉVEIL doit faire sauter Paris avec soixante tonneaux de pétrole... Il dit que cela suffit.»
Et l'ironie de Nefftzer gagnant la table, prise comme d'un besoin de se soulager dans des paroles amères, blasphématrices, quelqu'un jette: «Tiens, si on brûle Paris, faudra le rebâtir en chalets... en chalets... le Paris d'Haussmann.»
Oui, répond en chœur la table: «Nous allons être forcés de nous faire sages, sérieux, raisonnables... L'Opéra, il est urgent de lui chercher une autre destination, il n'est plus en rapport avec nos moyens, nous n'allons plus être assez riches pour nous payer des ténors... nous aurons un Opéra, comme en ont les sous-préfectures... Oui, oui, nous allons être condamnés à devenir un peuple vertueux!»
Nous ne croyions pas si bien dire, lorsque montent à nos fenêtres des clameurs menaçantes, avec le cri: «A bas le lupanar! Éteignez le gaz!» Et nous sommes forcés de faire éteindre les lustres, dans les vociférations d'un _populo_, qui, sous le prétexte qu'il a vu une lorette dans un cabinet, prend un plaisir de basse envie et d'émeute jalouse, à empêcher les bourgeois de dîner, tandis que, lui, il garde ouverts, ses b... et ses guinguettes.
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_Mercredi 21 septembre_.--Aujourd'hui, anniversaire de la proclamation de la République, une manifestation de vieux voyous et de jeunes titis, portant devant eux une grande toile, sur laquelle est peinte une figure de la Liberté, transpercée de la lumière des torches qu'ils portent derrière la toile--un vrai transparent de l'Ambigu qui vous dégoûte de la liberté et de ce peuple de cabotins.
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_Jeudi 22 septembre_.--Sur les hauteurs du Trocadéro; dans l'air ventilant, et tout sonore de l'incessant tambourinement du Champ-de-Mars, des groupes de curieux, au milieu desquels des Anglais corrects, l'étui des courses au dos, tiennent avec des gants glacés, d'énormes jumelles. On voit des jeunes filles, d'une main maigrelette, soulevant avec de jolies maladresses une longue lunette d'approche, tandis qu'elles se bouchent enfantinement un œil, de l'autre main. De distance en distance, les télescopes, qui, pendant la paix, regardent le soleil et la lune, sont braqués sur Vanves, Issy, Meudon, et au milieu des curieux, pyramide sur une petite échelle, un mobile, le fusil au dos, et l'œil au verre grossissant. L'horizon n'est que brouillard et poussière, avec quelques fumées blanches, qu'on suppose des fumées de coups de canon.
En arrière des lorgnettes et des télescopes, éclate la bruyance de garçonnets de quatorze ans, formés en compagnies, et portant, comme drapeaux, des planchettes fixées sur de longues lattes, où se trouve écrit: «_Aides d'ambulance, Aides de génie, Aides pompiers_: bataillons de gavroches, qui, la cigarette au coin de la bouche, s'improvisent acteurs de la révolution dans du tapage, et quelque chose qui ressemble à une émeute de momaques. Il y a là des frimousses de toutes sortes et des blouses de toutes couleurs, au milieu desquelles sont embrigadés de pâles enfants de troupe, et de roses petits mitrons, à la toque blanche.
Ce soir, en descendant du chemin de fer, tous les voyageurs d'Auteuil regardent, avec un certain sérieux, l'espèce d'armoire blindée, dans laquelle se tiennent à partir d'aujourd'hui les chauffeurs.
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_Vendredi 23 septembre_.--Pélagie se vante de n'avoir aucune peur, déclare que cela lui semble de la guerre pour rire. En effet, la terrible canonnade de ce matin, ce n'est guère, comme elle le disait, que le bruit de tapis qu'on secoue. Mais attendons.
Au Palais de l'Industrie, un cercle de femmes et d'hommes, rangés autour de la petite porte de gauche, attendant, dans l'attente d'un cœur serré, les voitures qui doivent ramener les blessés.
Toujours sur le pavé de la place Vendôme, en face de l'Etat-major de la place, des groupes expectants, agités par tout ce qui y vient, tout ce qui y entre; tout ce qu'on y amène, tout ce qui en sort. J'en vois sortir, entre deux mobiles, un homme pâle, à casquette blanche. On me dit que c'est un maraudeur, qu'on fusillera demain. Dans les vivats de la foule, j'y vois entrer un vieux curé, gaillardement en selle sur un cheval, qu'on reconnaît pour un cheval prussien. Les grandes bottes montant aux cuisses, le brassard à la croix rouge au bras, il apporte, à franc étrier, des renseignements sur le combat, dont il sort.