Journal Des Goncourt Deuxieme Serie Premier Volume Memoires De

Chapter 20

Chapter 203,666 wordsPublic domain

La ruine est magnifique, splendide, inimaginable: c'est une ruine, une ruine couleur de saphir, de rubis, d'émeraude, une ruine aveuglante par l'agatisation qu'a prise la pierre cuite par le pétrole. Elle ressemble, cette ruine, à la ruine d'un palais magique, illuminé, dans un opéra, de lueurs de feux de Bengale. Avec ses niches vides, ses statuettes fracassées ou tronçonnées, son restant d'horloge, ses découpures de hautes fenêtres et de cheminées restées, je ne sais par quelle puissance d'équilibre, debout dans le vide, avec sa déchiqueture effritée sur le ciel bleu, cette ruine est une merveille de pittoresque à garder, si le pays n'était pas condamné sans appel aux restaurations de M. Viollet-le-Duc. Ironie du hasard! Dans la dégradation du monument, brille sur une plaque de marbre intacte, dans la nouveauté de sa dorure, la légende menteuse: _Liberté, Égalité, Fraternité_.

Soudain, je vois la foule se mettre à courir, comme une foule chargée, un jour d'émeute. Des cavaliers apparaissent, menaçants, le sabre au poing, faisant cabrer leurs chevaux, dont les ruades rejettent les promeneurs de la chaussée sur les trottoirs. Au milieu d'eux s'avance une troupe d'hommes, en tête desquels marche un individu à la barbe noire, au front bandé d'un mouchoir. J'en remarque un autre, que ses deux voisins soutiennent sous les bras, comme s'il n'avait pas la force de marcher. Ces hommes ont une pâleur particulière, avec un regard vague qui m'est resté dans la mémoire.

J'entends une femme s'écrier, en se sauvant: «Quel malheur pour moi d'être venue jusqu'ici!» A côté de moi, un placide bourgeois compte un, deux, trois... Ils sont vingt-six. L'escorte fait marcher ces hommes au pas de course, jusqu'à la caserne Lobau, où la porte se renferme sur tous, avec une violence, une précipitation étranges.

Je ne comprenais pas encore, mais j'avais en moi une anxiété indéfinissable. Mon bourgeois, qui venait de compter, dit alors à son voisin:

--Ça ne va pas être long, vous allez bientôt entendre le premier roulement.

--Quel roulement?

--Eh bien, on va les fusiller!

Presque au même instant, fait explosion, comme un bruit violent enfermé dans des murs, une fusillade ayant quelque chose de la mécanique réglée d'une mitrailleuse. Il y a un premier, un second, un troisième, un quatrième, un cinquième _rrara_ homicide--puis un grand intervalle--et encore un sixième, et encore deux roulements précipités l'un sur l'autre.

Ce bruit ne semble jamais finir. Enfin ça se tait. Chez tous, il y a un soulagement, et l'on respire, quand éclate un coup fracassant qui remue, sur ses gonds ébranlés, la porte disjointe de la caserne, puis un autre, puis enfin le dernier. Ce sont, dit-on, les coups de grâce donnés par un sergent de ville à ceux qui ne sont pas morts.

A ce moment, ainsi qu'une troupe d'hommes ivres, sort de la porte le peloton d'exécution, avec du sang au bout de quelques-unes de ses baïonnettes. Et pendant que deux fourgons fermés entrent dans la cour, se glisse dehors un ecclésiastique, dont on voit, un certain temps, le long du mur extérieur de la caserne, le dos maigre, le parapluie, les jambes molles à marcher.

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_Lundi 29 mai_.--Je lis, affichée sur les murs, la proclamation de Mac-Mahon, annonçant que tout était fini hier, à quatre heures.

Ce soir, on commence à entendre le mouvement de la vie parisienne qui renaît, et son murmure ressemblant à une grande marée lointaine. Les heures ne tombent plus dans le silence d'un lieu désert.

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_Mardi 30 mai_.--De temps en temps des bruits redoutables: des écroulements de maisons et des fusillades.

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_Jeudi 1er juin_.--Immense course en voiture avec mon jeune cousin _Marin_.

La rue de Rivoli, encore toute fumante. La rue Saint-Antoine, sans trace de bataille, sauf aux alentours de la Bastille. Le boulevard, quelques maisons brûlées, çà et là. La dévastation circonscrite autour du Château-d'Eau. La caserne, les magasins effondrés, le Château-d'Eau, sens dessus dessous, avec un lion resté debout, et dont un boulet, passant entre ses crocs, a fait un lion rugissant.

Nous remontons Belleville. Dans le bas de la grande rue, la trace d'un chaud combat, trace qui s'efface et disparaît dans la partie élevée, où apparaît seulement, par-ci par-là, une éraflure blanche sur un mur. Mais dans toute la montée, des restes de barricades sur lesquelles passe, en nous cahotant, notre coupé. Des rues vides. Des gens qui boivent dans des cabarets, avec des visages mauvaisement muets. Un quartier qui a l'apparence d'un quartier vaincu, mais non soumis.

Des groupes de lignards se promènent le fusil à l'épaule, s'appuyant sur des cannes qu'ils se sont faites avec des baguettes de fusils d'insurgés, et à presque tous les détours de ces rues faubouriennes, des campements de pantalons rouges, au pied de petits arbres écorchés par les balles, et portant, dans leur branchage, le pittoresque accumulis de leurs sacs et de leurs gibernes.

Nous traversons Charonne, l'avenue du Trône. Nous passons devant le Grenier d'abondance, qui remplit tout le quartier d'une odeur de raffinerie. Nous poussons jusqu'au pont d'Austerlitz, où je m'arrête à voir les maisons incendiées, le restaurant bouleversé, le bouquet d'arbres haché par Bourbonne, que nous allons voir sur sa canonnière.

Sa canonnière est amarrée à l'endroit, où il a fait taire sept canons et deux mitrailleuses. Sur trente hommes, il a eu trois tués et sept blessés; tous ont des contusions. Il croit que sans la précaution qu'il avait eue de garnir son avant de sacs de terre, personne n'aurait survécu. Il a une très médiocre estime pour l'armée de terre, et il nous affirme qu'à tout moment, pendant l'action, on demandait 40 matelots pour enlever les hommes.

Ce qu'il nous dit de très curieux, c'est que trois jours avant l'entrée des troupes, les batteries de Montretout où il avait un commandement, faisaient dire à Versailles d'entrer. Les longues-vues leur montraient le Point-du-Jour complètement abandonné, et sans le capitaine Trêves, l'entrée eût été encore retardée.

Un colonel de cavalerie qui dîne à côté de nous, au café d'Orsay, parle d'une razzia et d'une large exécution faite, pendant la nuit dernière, dans la presqu'île de Gennevilliers.

Par le vent de ce soir, les affiches de la Commune, qu'on vient d'arracher des murs, font sur le pavé le bruit de feuilles mortes, chassées par une tourmente d'automne, et l'on entend le flottement rêche des tout neufs drapeaux tricolores.

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_Vendredi 2 juin_.--Ce matin, un spéculateur sur une grande échelle se présente chez moi, pour acheter des éclats d'obus. Il vient d'en acheter, d'un seul coup, mille kilogrammes chez mon voisin.

En rentrant, je trouve une lettre qui m'apprend la mort de mon cousin Philippe de Courmont, tué au Trocadéro, le 22 mai.

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_Lundi 5 juin_.--Je suis frappé du provincialisme de tous ces Parisiens rentrant, un petit sac à la main. Je n'aurais jamais pu croire que huit mois d'absence, du centre du _chic_ enlevassent ainsi à des individus le caractère, la marque, dite indélébile, du _parisianisme_.

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_Mardi 6 juin_.--Réapparition de la foule sur l'asphalte désert, il y a quelques jours, du boulevard des Italiens. Ce soir, pour la première fois, on commence à avoir peine à se frayer un chemin entre la badauderie des hommes et la prostitution des femmes.

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_Samedi 10 juin_.--Je vais à l'enterrement de Philippe de Courmont, le seul officier de cavalerie tué pendant les journées de mai. Il y a quelques années, nous avions dîné avec lui gaiement au _mess_ de Fontainebleau, et des liens de famille, un peu dénoués, s'étaient renoués. Le pauvre garçon! il avait un tel pressentiment qu'il serait tué, ce jour-là, que deux heures avant qu'un obus lui enlevât une jambe et une partie du crâne, il avait remis à son brosseur sa montre et son portefeuille.

Dîner ce soir avec Flaubert, que je n'ai pas revu depuis la mort de mon frère. Il est venu chercher à Paris un renseignement pour sa TENTATION DE SAINT ANTOINE. Il est resté le même:--littérateur avant tout. Ce cataclysme semble avoir passé sur lui, sans le détacher en rien, de la fabrication impassible du bouquin.

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_Lundi 12 juin_.--Burty me montre, ce soir, des fragments ramassés à l'Hôtel de Ville, des tessons, des morceaux de matière calcinés, pareils à des scories de pierres précieuses. De la cloche, de la cloche historique, qui a fondu goutte à goutte, comme une bougie, il y a un bout de métal qui ressemble à ces surfaces de bronze ondulées, avec lesquelles les Japonais représentent des flots. Il me fait voir encore un morceau de vase en grès liquéfié, en me disant qu'il faut 1 500 degrés de chaleur, dans un four à potier, pour obtenir ce résultat.

On cause de la triste actualité, et on ne voit de résurrection pour la France, que grâce à cette admirable faculté de travail qu'elle possède, cette faculté de travail diurne et nocturne, que n'ont pas les autres pays, que n'a pas l'Angleterre, où il est presque impossible d'obtenir un travail de nuit: une faculté peut-être due à la supériorité de la _force nerveuse_ des Français, attestée par les travaux de Dumont d'Urville.

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_Jeudi 15 juin_.--Lefebvre de Behaine, qui a pris un congé, me parle avec un grand découragement de Versailles, disant: «C'est toujours le mensonge, comme sous l'Empire, comme sous le Quatre-Septembre.»

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_Mardi 20 juin_.--Un triste anniversaire. Il y a aujourd'hui un an qu'il est mort. Je passe la journée à réunir les articles nécrologiques qui lui ont été consacrés.

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_Vendredi 23 juin_.--Mlle Eudoxe Marcille me racontait aujourd'hui que sa charmante tante, Mme Camille Marcille, lors de l'entrée des Prussiens à Chartres, avait passé, avec ses trois filles et deux nièces, deux jours dans la cathédrale. Tout ce petit monde féminin y mangeait, y couchait.

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_Samedi 24 juin_.--Départ pour la Comerie avec Lefebvre de Behaine. En chemin, revue des morts de notre connaissance... Un aimable type de vieil homme distingué. Un vieillard, vivant au milieu de deux corps de bibliothèque, renfermant deux cent mille francs de plaquettes reliées par Bauzonnet, avec toujours sous les yeux, quelque mois de l'année qu'il fût, un bouquet de roses, avec toujours à la portée de la main une boîte de porcelaine de Saxe, contenant du tabac, comme lui seul avait le secret d'en avoir à Paris. Ce vieil homme distingué était le comte de Lurde.

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_Lundi 26 juin_.--... Au château de Sancy, la première chose qui me saute aux yeux, est le cadre vide de la Parabère, du beau portrait de la célèbre maîtresse du Régent, peinte par Rigaud. On a craint la passion déménageante des Prussiens.

Mme de Sancy-Parabère nous parle de l'Empereur, de l'Impératrice, de leur résidence, où ils sont obligés de faire faire un lit pour le visiteur qui s'attarde. Elle nous dit l'impénétrabilité flegmatique de l'Empereur, les fluctuations d'espérance et de désespérance de l'Impératrice. Elle nous peint le flot des visiteurs, trompant les exilés avec des promesses fallacieuses, avec des assurances de retour dans la quinzaine.

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_Mardi 27 juin_.--En nous promenant avec de Behaine dans la forêt de Carnel, nous causons tristement des destinées de la France, de sa dissolution, de sa mort, ou tout au moins de la mort de la société dans laquelle nous avons été élevés.

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_Samedi 1er juillet_.--Au chemin de fer du Nord, débarquement des prisonniers revenant d'Allemagne. Des visages pâles et de la maigreur flottante dans des capotes trop larges, et la déteinte du drap rouge, et le passé du drap gris qui habille ces hommes: enfin la misère douloureuse des mines et des vêtements: c'est le spectacle que les trains d'Allemagne donnent, tous les jours, aux Parisiens.

Ils marchent, de petites cannes à la main, courbés sous des bissacs de toile grise; quelques-uns une culotte allemande au derrière, d'autres sur la tête une casquette, en place du képi resté sur le champ de bataille. Pauvres gens, quand on les lâche, c'est plaisir de les voir se redresser; c'est plaisir d'entendre le pas allègre, avec lequel ils touchent, de leurs semelles usées, le pavé de Paris.

A Saint-Denis, des casques prussiens, et tout le long du chemin de Saint-Gratien, à tout coin, la vue de l'envahisseur. On aperçoit partout des soldats, habillés de toile blanche, promener leur balourde gaieté, des domestiques mener à la main des chevaux battant la terre française de leurs ruades, et partout dans les maisons, dans les jardins résonne le _ia_ vainqueur.

Enfin, me voici à Saint-Gratien. Le pavillon, de Catinat, où nous habitions, semble une caserne. Des têtes, coiffées de bérets, sont à toutes les fenêtres; une guérite noire et blanche se dresse contre la porte, et dans la grande allée qui mène au château, sont rangés des fourgons d'ambulance.

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La princesse me reçoit avec cette animation qui lui est particulière, et qui se traduit dans l'action qu'elle met dans son serrement de main. Elle m'entraîne dans une allée du parc, et se met à me parler d'elle, de son séjour en Belgique, de sa souffrance dans l'exil. Elle me dit qu'elle a été longtemps, sans pouvoir se rendre compte de ce qui se passait en elle, là-bas, mais qu'elle le sait maintenant: elle y était présente de corps, mais tout à fait absente d'esprit, et si bien, ajoute-t-elle, qu'elle croyait se réveiller, tous les matins, dans son hôtel de Paris. Comme je la félicite sur la gaieté de son moral: «Ah! ça n'a pas toujours été comme ça, il y a eu un mauvais moment, un moment bizarre pendant lequel, c'est singulier, j'avais les mâchoires si serrées par tout ce qui s'était passé en moi, que vraiment j'avais parfois comme de la peine à parler.» Alors, elle s'étend sur les petites misères de la vie de là-bas, me parlant du froid de l'hiver, pendant lequel elle avait pris le parti de se coucher, et de laisser sa porte ouverte, conversant avec ses amis, du fond d'un lit bien chaud.

En ce moment, Couchaud vient lui parler, et il y a un ennui sur son front. «Concevez-vous, me dit-elle, au bout de quelques instants, que le bruit court à Saint-Gratien que l'Impératrice est cachée ici... Comme les gens vous connaissent! Moi conspirer et venir conspirer ici?... Ils ne savent donc pas que je ne demande que la conservation de ma personne et de Saint-Gratien, _ma liberté individuelle_, comme je l'ai écrit à M. Thiers... Sur le reste, je suis blasée, je n'aime au fond que les choses vraies..., les autres choses, ça n'existe pas, ce n'est que de la convention.»

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_Mercredi 5 juillet_.--Chez Brébant. Berthelot affirme que les thermomètres de Regnault de Sèvres, ces thermomètres à la réputation européenne, ont été brisés méthodiquement par les Prussiens.

Renan annonce qu'il vient de recevoir une lettre de Mommsen, déclarant qu'il serait temps de renouer des relations, de reprendre les travaux de l'intelligence communs aux deux nations. Et sa lettre finit par une phrase, dans laquelle il dit qu'il trouverait digne de l'Académie, de continuer l'Empereur, c'est-à-dire de continuer les pensions aux étrangers. Ils sont merveilleux d'impudence, ces savants allemands, et tout semblables à ces commis, qui, un sourire humble sur les lèvres, et roulant leurs chapeaux entre leurs mains, viennent redemander leur place chez le patron, qu'ils ont ruiné, pillé, brûlé.

Puis la conversation s'emporte, et c'est chez tout le monde de la fureur contre Trochu. On s'étonne que la reconnaissance de son incapacité, si universelle à Paris, ne soit pas encore vulgarisée dans toute la France. On cherche à expliquer l'énigme de ce personnage mi-charlatan, mi-mystique. Là-dessus, quelqu'un raconte, que se trouvant au ministère de l'Intérieur, le jour où devaient être signées les conditions de la capitulation de Paris, il attendait avec un ou deux confrères, à l'effet d'avoir des renseignements pour son journal. Trochu entre, avise ces messieurs, auxquels il dit bonjour. Puis tirant sa montre, avec une intonation comique inconsciente: «Je suis d'un quart d'heure en avance, voulez-vous que je vous fasse une conférence politique?» Tel est le sérieux de l'homme--et le jour où Paris subissait une capitulation comme il n'en existe pas dans l'histoire de l'Europe.

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_Lundi 10 juillet_.--Départ pour Bar-sur-Seine. Je l'avais pressenti. Le vide de ma vie se fait aujourd'hui cruellement sentir. La guerre, le siège, la famine, la Commune: tout cela avait été une féroce et impérieuse distraction de mon chagrin, mais ça avait été une distraction.

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_Mardi 11 juillet_.--Quelle imprévoyance! Quel ganachisme! La société se meurt du suffrage universel. C'est, de l'aveu de tous, l'instrument fatal de sa ruine prochaine. Par lui, l'ignorance de la vile multitude, gouverne; par lui, l'armée est enlevée à la soumission, au devoir. Dire qu'au lendemain de l'entrée des Versaillais, on pouvait tout, on pouvait l'impossible, et l'on n'a pas touché à ce suffrage mortel. Ah! ce monsieur Thiers est, il me semble, un sauveur de société, à bien courte échéance. Il s'imagine sauver la France actuelle, avec du dilatoire, de la temporisation, de l'habileté, de la filouterie politique, de petits moyens pris sur la mesure de sa petite taille. Non, c'est avec l'audace des grandes mesures, avec un remaniement d'institutions, que la France, si elle ne doit pas mourir, pourra vivre.

Quel malheur que ce petit homme se soit trouvé là! Si nous n'avions pas eu la providence de l'avoir, la société se serait sauvée toute seule, avec un principe quelconque, un principe qui manque complètement à l'éclectisme sceptique du chef du pouvoir exécutif.

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_Jeudi 13 juillet_.--Aujourd'hui je vais avec _Marin_ à Mussy,--Mussy, la première étape de notre voyage en 1849,--Mussy, où nous sommes arrivés si fatigués, les pieds tellement, meurtris par nos gros souliers neufs. Je retrouve avec une profonde tristesse, dans un coin de l'église, cette vieille descente de croix en pierre, que nous avions dessinée ensemble, et que je ne croyais jamais revoir--tout seul.

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_Mercredi 19 juillet_.--Toujours des nuits pleines de cauchemars. C'est d'abord sur moi l'étreinte de deux mains d'assassins, qui me font réveiller avec le cri: Au secours! Puis je me rendors, et lui entre dans mon rêve. Je ne sais pourquoi et par quelle circonstance, nous nous trouvons chez Nadar, et comment il y a chez Nadar, une ancienne édition de la Comédie du Dante, une édition merveilleuse.

Dans mes rêves, il est toujours malade de sa dernière maladie: c'est ainsi seulement qu'il m'est donné de le revoir. Et je m'aperçois tout à coup que, dans un moment de distraction, il a déchiré toutes les marges des premières pages. Et je suis dans d'horribles transes que Nadar ne s'en aperçoive, que Nadar ne découvre l'état du malheureux.

C'est maintenant perpétuellement une suite de rêves anxieux et biscornus, où continue, pendant mon sommeil, la souffrance de toute la dernière année de sa maladie.

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_Vendredi 21 juillet_.--Nous pêchons, toute la nuit, avec _Grou-Grou_ et son porte-hotte, deux Mohicans de l'Aube, à la figure ridée, à l'œil perçant et aiguisé par la contemplation _braconnière_ des choses de la nature.

C'est toute la nuit, dans les ténèbres que font les arbres, sous un ciel sans lune, dans l'apparence trouble des paysages endormis, à la marge d'une eau à peine distincte de la terre, une promenade aventureuse et tâtonnante, à travers les saules et les troncs d'arbres contre lesquels on butte, au milieu de fossés ou l'on dégringole,--soutenus dans notre fatigue, par la passion de la pêche et l'attrait de la contravention.

Il y a, dans le noir de cette nuit, un mystère des choses qui vous fait cheminer, comme dans du vague, avec autour de vous un doux silence, dans lequel on perçoit le clapotement de l'eau, le _flafla_ mouillé du filet qu'on ramasse, les querelles à voix basse des deux pêcheurs, le bruit englobant de l'épervier dans l'eau, qui s'argente un moment. Du vague dont le mot de _Grou-Grou_: «Ça toque!» vous sort soudain.

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_Jeudi 27 juillet_.--La supérieure de l'hôpital disait à ma cousine, que les officiers prussiens avaient pour leurs soldats malades, pour leurs soldats blessés, des soins de femme, des soins de mère.

Les paysans à nombreuse famille, ont de leurs enfants la notion diffuse, qu'un lapin peut avoir de sa portée. L'un disait: Est-ce bien six ou sept que nous ayons? Un autre, s'embarrassant dans les morts et les vivants, ne pouvait se rappeler s'il en avait eu quinze ou dix-huit.

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_6 août_.--C'est particulier comme dans les actes de la vie, que je rêve la nuit, notre fraternité ne s'est pas dissoute! Il est toujours là, prenant la moitié dans les faits de mon existence imaginative, comme s'il vivait toujours.

Je remarque à propos de l'absinthe bue hier soir,--j'avais déjà fait la même observation à l'occasion du Porto,--je remarque quelle réalité aiguë ces liqueurs opiacées mettent aux créations fantaisistes du sommeil, et comme les bizarreries qu'elles enfantent, se passent au milieu d'impressions, d'émotions d'une vie presque plus vivante, d'une vie presque plus _sensibilisée_, que celles de la vie éveillée.

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_Jeudi 10 août_.--Retour de Bar-sur-Seine à Paris.

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_Mardi 15 août_.--Dîner chez Brébant.

Quelqu'un parle des nationalités, déplore cette invention qui sort la guerre de son caractère courtois, de son caractère de duel entre les souverains. A l'instar des guerres d'animaux, cette invention doit amener la mangerie d'une race par l'autre, et cela condamne, dans un avenir prochain; les Français ou les Allemands à disparaître de l'Europe. C'est le sujet pour Berthelot, d'exécuter, ainsi qu'il en a l'habitude, un historique ingénieux, un historique de la disparition du rat primitif de l'Europe, entièrement dévoré au XVe et au XVIe siècles par le surmulot, qui lui-même est en train d'être mangé, à l'heure présente, par le rat Scandinave.

... «Oui, des fonctions, nous ne sommes que des fonctions,--c'est la voix de Renan,--des fonctions que nous accomplissons, sans le savoir, à peu près comme des ouvriers des Gobelins, qui travaillent à rebours et font un ouvrage qu'ils ne voient pas... L'Honnêteté, la Sagesse, qu'est-ce que ça, quelle importance cela a-t-il au point de vue surhumain? Cependant soyons honnêtes et sages. C'est un rôle que Celui de là-haut nous donne. Mais il ne faut pas qu'il s'imagine qu'il nous trompe, que nous sommes ses dupes!»

Et l'ancien séminariste dit cela, à voix basse, d'un ton presque peureux, avec la tête, penchée de côté sur son assiette, la tête d'un écolier qui sent une main de pion dans l'air,--absolument comme s'il redoutait une gifle du Tout-Puissant.

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_Jeudi 17 août_.--Mon état est un grand déliement des personnes et des choses. Les personnes qui me sont le plus sympathiques, je ne suis plus sûr de les aimer; quant aux choses, elles ont perdu pour moi leur attractivité. L'autre jour, sur le quai, un libraire m'a offert de voir un ballot de brochures sur la Révolution. Autrefois, la nuit eût eu de la peine à me chasser de chez lui; aujourd'hui, après avoir regardé deux ou trois de ces brochures, j'ai dit au libraire que j'avais des courses à faire, que je reviendrais un autre jour.