Journal Des Goncourt Deuxieme Serie Premier Volume Memoires De
Chapter 13
Des trous dans des toits, des écorniflures à des façades, mais vraiment bien peu de dégât matériel, causé par cet ouragan de fer qui nous a passé sur la tête. Seule, une langue de terre entre le viaduc et le cimetière d'Auteuil, toute trouée de grands trous de trois mètres, où les obus sont tombés si rapprochés qu'ils ont fait, sur une échelle géante, le travail régulier des trous faits par la commission des barricades, au Point-du-Jour.
Près la porte Michel-Ange, je monte sur le viaduc. Cent maisons brûlent à Saint-Cloud: le feu de joie que se payent les Prussiens pour leur triomphe! Un soldat malade, accoudé au parapet, laisse échapper: «C'est pitié de voir cela!»
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_Samedi 28 janvier_.--Ils sont heureux les journalistes, qui se trouvent presque fiers de ce que la République a fait pour la défense nationale. Ils vous citent avec orgueil l'hommage rendu à notre héroïsme par les Prussiens, et espèrent presque que Trochu va être reconnu comme un grand homme de guerre.
Au milieu de l'aspect hilare du soldat, c'est beau le navrement qu'emporte sur toute sa personne, le marin qui passe, avec son paquet, sous le bras.
On ne tarit pas sur l'incapacité du gouvernement en général, l'on ne tarit pas sur l'inintelligence de chaque membre de ce gouvernement. Un convive de Brébant me racontait avoir entendu ceci de la bouche d'Emmanuel Arago: «Nous ménageons une jolie surprise aux Prussiens, ils ne s'y attendent guère, ils seront joliment attrapés quand ils voudront entrer à Paris.» Mon ami s'attendait à l'annonce de feu grégeois ou de quelque chose semblable. Non, il se trompait. Emmanuel, après avoir fait un moment désirer sa réponse, accoucha de cette phrase: «Les Prussiens ne trouveront pas de gouvernement avec lequel ils puissent traiter, car nous nous serons retirés!»
Je parcours les quartiers bombardés: des balafres, des trous, mais sauf un pilier emporté au magasin de la BALAYEUSE, place Mouffetard, rien de bien effrayant. Une population qui se déterminerait à se _terrer_ dans ses caves, pourrait très bien, et sans grand péril, supporter un mois de bombardement à toute volée. Dans ces quartiers, on rencontre des petites voitures à bras ramenant les mobiliers, et la circulation de la vie semble y renaître.
Un militaire, en manteau blanc, tendant un obus au conducteur de l'omnibus: «Prenez-moi cela, pendant que je monte, et faites attention... sacredié, faites attention!»
Burty me confirme l'affiche mystique de Trochu, dont on avait parlé au dîner de Brébant: la célébration, par ordre, d'une neuvaine à la Vierge, que devait suivre un miracle. Est-ce ironique, si c'est vrai que la France avait remis son salut entre les mains d'un homme, dont la place était aux Petites-Maisons?
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_Dimanche 29 janvier_.--Les mobiles rentrent et passent sous les fenêtres, engueulés par les gardes nationaux répandus sur le boulevard.
En allant voir la batterie de marine du Point-du-Jour, j'entre dans le jardin de Gavarni, que je trouve éventré par des tranchées, percées de trous ronds, au fond desquels sont enfouis des obus qui n'ont pas éclaté. Un garde national, armé d'un pic et escorté de sa femme, ployant sous le poids d'un grand sac, déterre un obus, qui a disparu dans la terre gelée. Pauvre jardin! Le chalet du marchand de tripes a son toit percé d'un obus, qui semble avoir mis intérieurement en capilolade la fragile construction. Le petit vallon vert montre ses derniers sapins couchés sur le flanc, et sa voûte enguirlandée de lierre,--son _salon des fraîcheurs_, ainsi que l'appelait Gavarni, a été converti en casemate, d'où sort un tuyau de poêle.
Je reprends la route de Versailles. Des maisons à jour. Au n° 222, un obus traversant la boutique d'un nommé Praisidial--un joli nom de révolutionnaire, au théâtre--a éclaté dans une pièce où l'on vous montre l'endroit où il a coupé la tête d'un homme, comme avec un couteau. En face, sur une maison croulée à terre, un toit s'est abaissé, tout semblable à une toile goudronnée, jetée sur un entresol qu'on bâtit.
Mais rien n'est comparable, comme destruction, à ce coin du chemin de ronde, qui porte le nom de boulevard Murat. Là ce ne sont plus des maisons. Ce sont des pans de mur, des morceaux de façade, où colle encore un bout d'escalier, des débris, où reste, on ne sait comment, suspendue en l'air, une fenêtre sans carreaux, des éboulements informes de brique, de moellons, d'ardoises: de la bouillie de maisons, fouettée au milieu d'une grande tache de sang, autour d'un paquet de cheveux,--le sang d'un mobile, qui avait mis, là, culotte bas.
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_Lundi 30 janvier_.--Oh! la dure extrémité, que cette capitulation transformant la prochaine assemblée en ces bourgeois de Calais, qui, la corde au cou, ont été subir les conditions d'Edouard VI. Mais ce qui m'indigne le plus, c'est le jésuitisme de ces gouvernants, qui, pour avoir obtenu le mot de _convention_ au lieu de capitulation, en face de ce traité déshonorant, espèrent, comme de sinistres fourbes, cacher à la France toute l'étendue de ses malheurs et de sa honte. Bourbaki laissé en dehors de l'armistice, qui est un armistice général! La convention des lettres décachetées! Et tout le honteux secret de ce que les négociateurs nous cachent, nous dérobent encore, et que peu à peu l'avenir nous dévoilera! Ah! une main française a-t-elle pu signer cela!
Que vraiment ils soient fiers d'avoir été les geôliers et les nourrisseurs de leur armée, cela est trop bête! Ils n'ont donc pas compris que cette apparente mansuétude était un piège de Bismarck! Enfermer dans Paris cent mille hommes indisciplinés et démoralisés par leurs défaites, en ces jours de famine, qui vont précéder le ravitaillement, n'est-ce point enfermer la rébellion, l'émeute, le pillage? N'est-ce pas se donner presque certainement un prétexte pour entrer à Paris?
Dans un journal qui contient la capitulation, je lis l'intronisation du roi Guillaume, comme Empereur d'Allemagne à Versailles, dans la Galerie des glaces, à la barbe du Louis XIV de pierre, qui est dans la cour. Ça, là... c'est bien la fin des grandeurs de la France.
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_Mardi 31 janvier_.--Ce soir, je dînais au restaurant, à côté d'un avocat à la cour de cassation, M. P... Je lui disais qu'il serait bien heureux que la prochaine assemblée se rationnât d'avocats, de marchands de verbe et de mots creux. J'ajoutais que, pour mon compte, j'étais persuadé que si la France pouvait se priver d'éloquence parlementaire, pendant une vingtaine d'années, la France se sauverait, mais que c'était là la condition _sine quâ non_ de son salut.
Tout avocat qu'il était, mon interlocuteur partageait mon avis, et partait de là pour me signaler le _chapardage_--c'était le mot dont il se servait--le chapardage de toute la basse gent du palais. Il me montrait tous les avocats de deux sous, tous les avocats sans cause, tous les avocats sans talent et sans honorabilité, aidés, poussés par Crémieux, dans la curée des places de la haute administration.
Et dans le moment où la pensée de la France était, tout entière, tournée contre les Prussiens, dans ce moment même--ah! je n'oublierai jamais le tableau qu'il me faisait de ce cabinet, occupé seulement et uniquement de destitutions, de ce cabinet où la porte, à tout moment violemment poussée, livrait passage à un intrus, qui, sans dire gare ni bonjour, jetait à pleine gueule: «Crémieux, délivre-nous de Robinet, de Chabouillot... nous n'en voulons plus.» Et après cet intrus, un autre intrus, demandant la démission d'un autre procureur impérial, aussitôt obtenue de la bienveillance gâteuse du ministre.
La jolie scène de comédie, que cette scène qu'il me racontait, et où il avait été acteur. M. P... avait un beau-frère, procureur impérial à Blois. La sœur de M. P..., qui tenait à la position de son mari, lui écrivait, lui demandant d'user de son influence, de ses relations avec les hommes du gouvernement, pour le faire maintenir. Il était contraire à la démarche, pensant qu'une destitution serait plus tard un titre pour son beau-frère; cependant, sur l'insistance de sa sœur, il se décidait à aller trouver Crémieux.
Il lui expose la chose, les désirs de sa sœur, et fait appel à la bienveillance que le ministre lui a toujours témoignée. Le ministre ne le laisse pas finir, lui dit: «Mon cher enfant, vous savez combien je vous aime!» et là-dessus, il l'embrasse. Crémieux, pendant son ministère, a toujours embrassé tout le monde. «Il suffit, continue-t-il, que vous manifestiez ce désir, votre beau-frère ne sera pas destitué, vous pouvez être tranquille.» Sur cette assurance, M. P... gagne la porte. Crémieux le rappelle:
--«Vous dites que votre beau-frère s'appelle P..., qu'il est à Blois.
--Parfaitement.
--Eh bien! je vous promets qu'il ne sera pas destitué aujourd'hui, mais dans quelques jours, je ne suis pas sûr que ça n'arrive pas. Tenez, il y a peut-être un moyen d'arranger cela. Qu'est-ce que désire votre beau-frère?
--Mais, il a sa famille, ses intérêts à Orléans. Il y a une place de conseiller vacante, je crois que cette nomination le rendrait très heureux.
--Très bien, très bien! reprend Crémieux, je vais le destituer à Blois, et du même coup le nommer à Orléans, et l'ayant ainsi nommé moi-même, vous concevez, je ne pourrai plus le destituer.»
On demande le chef du cabinet:--«Préparez la nomination de P... à Orléans.--Mais, monsieur le ministre, le mouvement est fait.--Ah! c'est très contrariant, très contrariant... ça ne fait rien... j'ai un autre mouvement en tête, je vais arranger les choses de manière à ce que vous soyez contents, tous les deux. Je vous ferai écrire demain ou après demain: regardez la chose comme faite.»
Là-dessus réembrassade.
Et la chose se termina par la destitution pure et simple du beau-frère, avec toutefois une lettre de regret du ministre, obligé de se rendre aux vœux de la population blésoise.
Ce qui a amené l'anéantissement de l'armée, est en train de tuer la société française. C'est l'indiscipline. Le régime républicain est-il capable de lui rendre cette discipline, sans laquelle les sociétés ne peuvent vivre? Et cependant il serait désirable de garder cette enseigne: LA RÉPUBLIQUE, et de grouper sous ce nom les capacités de tous les partis, noyant dans leur tout l'infini rien du parti républicain.
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_Mardi 7 février_.--Un curieux défilé, que celui de tous les gens, hommes et femmes, revenant du pont de Neuilly. Tout le monde est bardé de sacs, de nécessaires, de poches gonflées de quelque chose qui se mange.
Des bourgeois portent sur l'épaule cinq à six poulets, faisant contrepoids à deux ou trois lapins. J'aperçois une élégante petite femme, rapportant des pommes de terre, dans un mouchoir de dentelle. Et rien n'est plus éloquent que le bonheur, la tendresse, dirai-je presque, avec laquelle des gens tiennent, dans leurs bras, des pains de quatre livres, ces beaux pains blancs, dont Paris a été privé si longtemps.
Ce soir, chez Brébant, la conversation abandonne la politique pour aller à l'art, et Renan part de là, pour trouver la place Saint-Marc une horreur. Comme Gautier, et nous tous, nous nous récrions, Renan proclame que l'art doit se juger avec l'_élément rationnel_, qu'il n'y a pas besoin d'autre chose, et le voici délirant publiquement. Ah! la drolatique cervelle, quand elle émet des idées sur les choses qu'elle ne connaît pas!.
Tout en aimant beaucoup l'homme, impatienté par ce blasphème, je l'interromps soudain, et lui demande, à brûle-pourpoint, la couleur du papier de son salon. L'apostrophe le trouble, le démonte, il ne peut répondre... Et je persiste à croire que pour parler art, il est nécessaire de connaître les couleurs des murs, entre lesquels on vit tous les jours, et que les yeux sont encore de meilleurs instruments de perception artistique que «l'élément rationnel».
Tous ces jours-ci, pris d'une espèce de rage contre mon pays, contre ce gouvernement, je m'enferme, je me claustre dans mon jardin, tâchant de tuer ma pensée, mes souvenirs, mes appréhensions de l'avenir dans un travail abêtissant--ne lisant plus de journaux, et fuyant les gens à renseignements.
Un écœurant spectacle, que ce Paris avec tous ces mobiles, qui y traînent leur oisiveté et leur dépaysement, semblables à ces bestiaux stupides et effarés, qu'on voyait errer, au commencement de la guerre, dans le bois de Boulogne: plus écœurant encore, le spectacle de ces officiers gandins, garnissant les tables des cafés des boulevards, tout occupés de la canne, achetée le matin, pour parader sur l'asphalte.
Ces uniformes si peu héroïques se font trop voir, ils manquent de discrétion.
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_Samedi 11 février_.--Paris commence à avoir de la viande et des choses à manger, seulement les Parisiens manquent complètement de charbon, pour les faire cuire.
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_Dimanche 12 février_.--Je monte chez Théophile Gautier, qui s'est réfugié de Neuilly, à Paris, rue de Beaune, au cinquième, dans un logement d'ouvrier.
Je traverse une petite pièce, où je trouve assises sur le rebord de la fenêtre, ses deux sœurs, dans de misérables robes, avec leurs couettes de cheveux blancs, sous une fanchon faite d'un madras.
La mansarde, où se tient Théo, et qu'il remplit tout entière de la fumée de son cigare, tant elle est petite et basse, contient un lit de fer, un vieux fauteuil en bois de chêne, une chaise de paille, sur laquelle passent et s'étirent des chats maigres, des chats de famine, des ombres de chats. Deux ou trois esquisses se voient accrochées de travers aux murs, et une trentaine de volumes sont culbutés sur des planches en bois blanc, posées à la hâte.
Théo est là, en bonnet rouge, à cornes vénitiennes, dans un veston de velours, autrefois fait pour la petite tenue de Saint-Gratien, mais aujourd'hui si taché, si graisseux, qu'il semble la veste d'un cuisinier napolitain. Et le maître opulent de l'écriture et du dire vous apparaît, comme un doge dans la débine, comme un pauvre et mélancolique Marino Faliero, joué au théâtre Saint-Marcel.
Pendant qu'il parlait, qu'il parlait, comme devait parler Rabelais, je songeais à l'injustice de la rémunération dans l'art. Je pensais au somptueux et abominable mobilier de Ponson du Terrail, que j'avais vu déménager ce matin, de la rue Vivienne, par suite du décès de ce gagneur de 70 000 francs par an, dans un endroit quelconque, durant le siège.
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_Jeudi 23 février_.--Bien des mois se sont passés, sans que mes doigts aient dérangé de sa case, un bouquin des quais. Ces jours-ci, pour la première fois, j'ai acheté un volume avec l'intention, et je crois, la force d'intention nécessaire pour le lire.
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_Vendredi 24 février_.--Aujourd'hui m'est revenu comme un goût de littérature. J'ai été mordu, ce matin, de l'envie d'écrire: LA FILLE ÉLISA, ce livre que nous devions écrire, lui et moi, après MADAME GERVAISAIS. J'ai jeté quatre ou cinq lignes sur un morceau de papier. Cela deviendra peut-être le premier chapitre.
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_Dimanche 26 février_.--Pourquoi ces nuits tressautantes? Pourquoi toujours ces douloureux cauchemars? Pourquoi, dans mes rêves, toujours recommence la maladie de mon frère? Recommencement impitoyable et tuant, qui, dans mon sommeil, s'accidente de toute l'horreur des cas, que nous avions lus ensemble, dans les traités de médecine, pour nos livres.
On annonce que les Prussiens nous occuperont demain. Demain nous aurons l'ennemi chez nous. Dieu préserve à jamais la France des traités diplomatiques, rédigés par des avocats.
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_Lundi 27 février_.--Quelque chose de sombre, d'inquiet, est sur la physionomie parisienne; on y sent la préoccupation anxieuse, douloureuse de l'occupation.
Sur la place de l'Hôtel-de-Ville, au fond, près la rivière, tambour en tête, et des bouquets d'immortelles à la boutonnière, défilent des gardes nationaux avinés qui saluent le vieux monument du cri: Vive la République!
La rue de Rivoli, une foire de tous les produits, imaginables, étalés sur le trottoir, pendant que les voitures de la mort et du ravitaillement se croisent sur la chaussée:--les corbillards et les camions de morue séchée.
Il y a une grande ironie, une ironie divine, qui semble se plaire à faire mentir les programmes humains. En ce temps de suffrage universel, de conduite des affaires et de gouvernement du pays par tous les citoyens, jamais, jamais, la volonté d'un seul, qu'il soit Fayre ou Thiers, n'aura disposé plus despotiquement des destinées de la France, et dans une ignorance plus entière de tous ses citoyens, sur tout ce qui se passe, sur tout ce qui se fait en leur nom.
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_Mardi 28 février_.--Impossible de rendre la tristesse ambiante, qui vous entoure. Paris est sous la plus terrible des appréhensions, l'appréhension de l'inconnu.
Mes yeux aperçoivent des faces pâles dans des voitures d'ambulance: ce sont les blessés du pavillon de Flore, qu'on déménage à la hâte, pour que le Roi Guillaume puisse déjeuner aux Tuileries.
Sur la place Louis XV, les villes de France ont la figure voilée de crêpe. Ces femmes de pierre, avec la nuit de leur visage, dans le soleil et le clair jour, font une protestation étrange, lugubre, fantastiquement alarmante.
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_Mercredi 1er mars_.--Maudit Auteuil! Cette banlieue aura été privée de communication avec le reste de Paris, saccagée par les mobiles, affamée, bombardée, et elle aura encore la malechance de l'occupation prussienne.
Ce matin, Paris n'a plus sa grande voix bourdonnante, et le silence inquiétant des heures mauvaises est tel, que nous entendons sonner onze heures, à l'église de Boulogne.
L'horizon est comme vide, comme inhabité. On n'a encore vu que quelques ulhans, fouillant, avec toutes sortes de précautions, le bois de Boulogne.
Puis, dans ce grand silence de tout l'espace, commence à s'élever sourdement le bruit mat et lointain des tambours prussiens, qui se rapprochent. Je ne sais, mais ma porte s'ouvrant et donnant passage à ces Allemands, les maîtres de mon foyer pour quelques jours, cette perspective me fait souffrir, ainsi que d'un mal physique.
C'est maintenant comme un tonnerre, le roulement des voitures et des équipages militaires prussiens. De mon jardin, à travers la grille, j'aperçois deux casques dorés s'arrêter devant ma maison, et en la regardant, un moment _hacher de la paille_... ils passent.
Jamais les heures ne m'ont paru si longues, des heures où il est impossible de fixer sa pensée sur quoi que ce soit, des heures où il n'est pas possible de rester, une minute, en place. La retraite prussienne a sonné, et il n'est apparu encore aucun Prussien,--nous n'en aurons sans doute que demain.
Je me glisse, dans la nuit, à Auteuil, où il n'y a pas un vivant dans la rue, pas une lumière aux fenêtres, et par les rues à l'aspect morne, je vois passer des Bavarois, qui se promènent, quatre par quatre, mal à l'aise dans cette mort de la ville.
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_Jeudi 2 mars_.--Il est neuf heures du matin et rien encore. J'ai en moi un singulier sentiment d'allègement. Nous échapperons peut-être aux Prussiens. Je descends au jardin. Il fait un beau ciel de printemps, plein d'un jeune soleil, et tout caquetant du gazouillement des oiseaux. La nature dont j'ai dit tant de mal, se venge, hélas! cruellement de moi. Je suis pris, enlacé, abêti par elle. Mon jardin devient toute l'occupation, toute l'ambition de ma pensée.
Je veux tenter d'aller à Paris, et malgré mon désir de ne pas voir de Prussiens, je pousse jusqu'à Passy. A la Muette, à l'état-major du secteur, des sentinelles bavaroises. Dans la rue, des groupes calmes et non provocateurs de soldats, qui se promènent ou considèrent niaisement des manches sculptés de parapluie. Sur le pas de toutes les portes, un béret bavarois. En dépit d'une affiche jaune, invitant les boutiquiers à fermer, toutes les boutiques sont ouvertes. Et au milieu de bourgeois et d'ouvriers, regardant indifféremment l'étranger, seulement quelques vieilles femmes, dont l'exaltation se traduit par le courroux des yeux, et le marmottage d'injures, qu'elles crachent de leurs bouches édentées, en marchant.
On m'avait dit, lorsque je sortais de chez moi, que la paix était signée... qu'ils partaient aujourd'hui à midi. A Passy, on m'annonce que de nouveaux corps arrivent, et que les maisons d'Auteuil vont être occupées. Je retourne, et toute la journée j'attends, cruellement émotionné d'avoir mon foyer occupé par ces vainqueurs, chez lesquels mon père et mes oncles paternels et maternels ont si longtemps marqué le leur, à la craie.
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_Vendredi 3 mars_.--Je suis réveillé par la musique, leur musique à eux. Un matin magnifique, avec ces beaux soleils indifférents aux catastrophes humaines, qu'elles s'appellent la victoire d'Austerlitz ou la prise de Paris. Un temps splendide, mais sous un ciel, tout plein de cris de corbeaux, qu'on n'entend jamais ici à cette époque, et qu'ils traînent à leur suite, comme les noirs convoyeurs de leurs armées. Ils s'en vont, ils nous quittent enfin!... On ne peut croire à sa délivrance, et sous le coup d'un hébétement brisé, l'on regarde les choses amies et chères de son foyer, non déménagées par l'Allemagne.
La délivrance m'est apparue, sous la forme de deux gendarmes, reprenant au galop, possession du boulevard Montmorency.
Les gens que je côtoie, marchent au petit pas, heureux et semblables à des convalescents, qui marchent pour la première fois.
Passy n'a gardé des traces de l'occupation que les inscriptions à la craie, indiquant, sur les portes cochères et les volets de boutiques, le nombre de soldats que les habitants ont été tenus de loger.
Les Champs-Elysées sont pleins d'un monde alerte et bavard, prenant l'air, sans témoigner s'apercevoir de la démolition vengeresse d'un café, resté ouvert aux Prussiens, toutes les nuits de leur occupation.
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_Dimanche 5 mars_.--Sur toute la route de Boulogne à Saint-Cloud, les matelas que les mobiles ont bien voulu laisser aux habitants, prennent l'air par les fenêtres ouvertes. Saint-Cloud avec ses maisons écroulées, ses fenêtres noires de flammes de l'incendie, présente de loin l'aspect gris et fruste d'une carrière de pierre.
Les conditions de la paix me semblent si pesantes, si écrasantes, si mortelles à la France, que j'ai la terreur que la guerre ne recommence, avant que nous ne soyons prêts à la faire.
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_Vendredi 10 mars_.--Un pamphlétaire scatologique aurait à fabriquer une spirituelle et féroce brochure, sous ce titre: LA M... ET LES PRUSSIENS. Ces dégoûtants vainqueurs ont _embrené_ la France, avec tant de recherches, d'inventions, d'imaginations dans ce genre, qu'elles méritent vraiment une étude psychlogique, sur le goût de ces peuples pour la chose excrémentielle. N'ont-ils pas, chez un de mes amis, décroché le portrait de son père, ne lui ont-ils pas fait un trou à la place de la bouche...! Vous devinez le reste.
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_Mercredi 15 mars_.--J'allume une cigarette à LA CIVETTE. Un garçon de banque entre, et tend un billet à la dame du comptoir. Elle répond: _Prisonnier en Allemagne_.