Journal Des Goncourt Deuxieme Serie Premier Volume Memoires De
Chapter 11
Je prends un sentier côtoyant des briqueteries en planches, que démolissent les propriétaires, craignant que la besogne ne soit faite par les maraudeurs. Je chemine, non sans m'aider des mains, sur la terre glacée, par cette route de chèvre, entre des excavations de petits précipices, aux flancs verts de glaise, au fond desquels les voyous ont fait des glissades, et j'atteins un de ces minuscules pitons déchiquetés, qui donnent dans toute cette neige, à ce paysage parisien tourmenté, l'aspect d'une réduction d'une contrée volcanique. Au-dessus de ma tête tournoie un oiseau de proie, peut-être un des faucons de Bismarck, dépêché contre nos pigeons. On ne voit rien du terrain canonné. La curiosité dépitée se rabat sur le Bourget, éclairé d'un pâle rayon de soleil, sur des feux prussiens, sur un casque allemand, qu'on croit voir luire.
Dans les groupes commence à circuler, contredite par l'indignation de quelques-uns, par l'incrédulité du plus grand nombre, l'annonce de l'évacuation du plateau d'Avron, et commence, visible pour tout le monde, la naissance d'un découragement, que la défaite de l'armée de la Loire, de l'armée du Nord, n'avait point encore amené.
Burty me dit aujourd'hui qu'un général, dont j'ai oublié le nom, avait laissé échapper devant lui: «C'est le premier acte de notre agonie!»
Aux heures avancées de la nuit, quand maintenant on frôle les murailles de Paris, on est surpris d'y entendre, enfermé comme derrière un mur de village, le chant des coqs, et l'on ne voit plus de lumières qu'aux fenêtres des maisons, qui ont inscrit au-dessus de leurs portes: AMBULANCE.
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_Vendredi 30 décembre_.--Aujourd'hui seulement l'abandon du plateau d'Avron est officiel, et les ineptes rapports qui l'accompagnent ont tué la résolution énergique de la résistance. L'idée d'une capitulation avant que la dernière bouchée de pain ait été mangée,--idée qui n'existait pas hier,--est entrée dans la cervelle du peuple, annonçant aujourd'hui d'avance l'entrée des Prussiens pour un de ces jours.
Les choses qui se passent accusent en haut une telle incapacité, que le peuple peut bien s'y tromper, et prendre cette incapacité pour de la trahison. Si cependant cela arrive, quelle responsabilité devant l'histoire pour ce gouvernement, pour ce Trochu, qui, avec des moyens de résistance aussi complets, avec cette foule armée de 500 000 hommes, aura, sans une bataille, sans un avantage, sans une petite action d'éclat, même sans une grande action malheureuse, enfin sans rien d'intelligent, d'audacieux ou d'imbécillement héroïque, fait de cette défense, la plus honteuse défense des temps historiques, celle qui témoigne le plus hautement du néant militaire de la France actuelle!
Vraiment, la France est maudite! Tout est contre nous; si le froid et le bombardement continuent, il n'y aura pas d'eau pour éteindre les incendies. Toute l'eau, dans les maisons, est presque de la glace, jusqu'au coin de la cheminée.
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_Samedi 31 décembre_.--La viande de cheval, une viande de mauvais rêves et de cauchemars. Depuis que je m'en nourris, c'est une suite de nuits insomnieuses.
Cette nuit, à l'approche de l'année 1871, de cette année que je vais commencer seul, les tristes pensées ont amené, dans le malaise de mes rêves, mon frère bien-aimé. Je le voyais tel qu'il était dans les derniers mois de sa vie, tel qu'il était il y a un an, et j'ai eu à nouveau, tout le temps qu'a duré la tromperie du sommeil, la cruelle souffrance morale que j'ai éprouvée, tout le long de sa maladie. Je ne sais pourquoi et comment, nous étions en visite chez Janin. Tout le temps de la longue visite que je voulais et ne pouvais abréger, j'avais au-dedans de moi la souffrance d'amour-propre, de ses inattentions, de ses absences, de ses maladresses, de son entrée d'avance dans la mort, étudiant sur le visage des gens qui étaient là, s'ils s'apercevaient de tout ce qui me désespérait. Et j'avais dans mon rêve, à l'état aigu, toutes ces perceptions douloureuses, absolument comme si je les revivais. Enfin, étant parvenu à abréger la visite, et tout heureux de l'entraîner, avant qu'on pût se rendre compte de ce qu'il était devenu, il arrivait qu'au moment de passer la porte,--son adieu, le malheureux enfant se mettait à le bégayer. La douleur que j'en ressentais me réveillait.
Dans les rues de Paris, la mort croise la mort: le fourgon des pompes funèbres croise le corbillard. A la grille de la Madeleine, j'aperçois trois bières recouvertes d'une capote de mobile, surmontée d'une couronne d'immortelles.
J'ai la curiosité d'entrer chez Roos, le boucher anglais du boulevard Haussmann. Je vois toutes sortes de dépouilles bizarres. Il y a au mur, accrochée à une place d'honneur, la trompe écorchée du jeune _Pollux_, l'éléphant du Jardin d'Acclimatation, et au milieu de viandes anonymes et de cornes excentriques, un garçon offre des rognons de chameau.
Le maître boucher pérore, au milieu d'un cercle de femmes: «C'est 40 francs la livre, pour le filet et pour la trompe... Oui, 40 francs... Vous trouvez cela cher... Eh bien! vraiment, je ne sais pas comment je vais m'en tirer... Je comptais sur trois mille livres, et il n'a produit que deux mille trois cents... Les pieds, vous me demandez le prix des pieds, c'est vingt francs; les autres morceaux, ça va de huit à quarante francs... Ah! permettez-moi de vous recommander le boudin; le sang de l'éléphant, vous ne l'ignorez pas, c'est le sang le plus généreux... son cœur, savez-vous, pesait vingt-cinq livres... et il y a de l'oignon, mesdames, dans mon boudin...»
Je me rabats sur deux alouettes que j'emporte pour mon déjeuner de demain.
En sortant, j'aperçois une barbe qui marchande l'unique caneton qu'on voit à un étalage de fruitier de la rue du Faubourg Saint-Honoré. C'est Arsène Houssaye.
Il se plaint drolatiquement du peu de connaissance des hommes, qu'ont les membres du gouvernement, et me cite ce joli mot de Morny, embêté par les prétentions dirigeantes et gouvernantes des journalistes, disant: «Vos journalistes, mais ils n'ont pas été seulement ministres!»
Puis le poète parle de la ruine financière de la France, répétant une phrase de Rouland, toute chaude de ce matin: «Si l'on peut estimer la fortune de la France à quinze cents milliards, il faut la considérer comme tombée, dès aujourd'hui, à neuf cents milliards.»
Le jour de l'an de Paris de cette année, il réside dans une douzaine de misérables petites boutiques, semées, çà et là, sur le boulevard, où des marchands grelottants offrent des Bismarck, caricaturés en pantins, aux passants gelés.
Ce soir, je retrouve, chez Voisin, le fameux boudin d'éléphant, et j'en dîne.
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ANNÉE 1871
_Dimanche 1er janvier_.--Quel triste jour pour moi, que ce premier jour des années que je vais être condamné à vivre seul!
La nourriture actuelle, les interruptions perpétuelles du sommeil par la canonnade, me donnent aujourd'hui une migraine qui me force à passer la journée au lit.
Le bombardement, la famine, un froid exceptionnel: voici les étrennes de 1871. Jamais, depuis que Paris est Paris, Paris n'a eu un pareil jour de l'an, et malgré cela, ce soir, la saoulerie jette dans les rues sa bestiale joie.
Ce jour me fait penser qu'au point de vue de l'histoire de l'humanité, il est très intéressant et presque amusant pour un sceptique à l'endroit du progrès, de constater, cette année 1871, que la force brute, malgré tant d'années de civilisation, malgré tant de prêcheries sur la fraternité des peuples, et même en dépit de tant de traités pour la fondation d'un équilibre européen, la force brute, dis-je, peut s'exercer et _primer_, comme au temps d'Attila, sans plus d'empêchements.
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_Lundi 2 janvier_.--Tous les jours, de pauvres femmes se trouvent mal, soit de froid, soit de fatigue, soit d'inanition, pendant les heures de queue, qu'on leur fait faire pour la distribution de la viande.
Un sujet de méditation. Nous aurions été les plus forts, et nous aurions voulu nous donner les frontières du Rhin, qui sont, au fond, notre délimitation ethnographique: toute l'Europe s'y serait opposée. Les Allemands s'apprêtent à prendre l'Alsace et la Lorraine, se disposent par cette amputation à annihiler la France, toute l'Europe applaudit! Pourquoi? Les nations seraient-elles comme les individus, n'aimeraient-elles pas les aristocraties?
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_Mercredi 4 janvier_.--Encore souffrant, je passe toute ma journée au lit, dans un état vague de demi-sommeil. Il flotte en ma cervelle des idées informulées, à tout moment, prêtes à devenir des rêves, mais arrêtées, au bord du sommeil, par une détonation du Mont-Valérien, ou par la piaillerie pondeuse des trois petites poules, que j'ai dans une cage, contre mon petit feu de bois vert. Ces trois volatiles sont la dernière ressource que j'ai gardée contre la viande des _tire-fiacres_ d'aujourd'hui, contre la faim de demain.
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_Jeudi 5 janvier_.--Aujourd'hui le bombardement est commencé de notre côté. On ne voit rien, la vue est arrêtée, au delà du rempart, par un épais brouillard, dans l'opacité blanche duquel s'entendent de formidables détonations.
Je retourne dans l'après-midi vaguer autour du cimetière d'Auteuil. De temps en temps des sifflements d'obus, et tout à coup, deux hommes se trouvant à une trentaine de pas en avant, se rabattent vivement sur moi: l'un tenant dans sa main un morceau de fonte de plus de deux livres, qui vient de les effleurer.
On parle de blessés à Javel, à Billancourt. Cependant tout le monde qui est là,--tout le monde, hommes et femmes,--ne veulent pas s'en aller, et font preuve d'une curiosité sans peur. Depuis deux mois, la canonnade du rempart a habitué la population parisienne au canon, et le bombardement, loin de l'effrayer, semble la pousser, toute nerveuse, au dédain du danger.
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_Vendredi 6 janvier_.--En me promenant dans le jardin, dont le vert tendre, sous la tiédeur du dégel, commence à percer le blanc de la neige et du givre, j'entends, à tous moments, des sifflements d'obus, semblables aux hurlements d'un grand vent d'automne. Cela, depuis hier, paraît si naturel à la population, que pas un ne s'en occupe, et que, dans le jardin à côté du mien, deux petits enfants jouent, s'arrêtant à chaque éclat, et disant de leur voix, encore à demi bégayante: «Elle éclate!» puis reprennent tranquillement leurs jeux.
Les obus commencent à tomber, rue Boileau, rue La Fontaine.
Sur le seuil des portes, les femmes regardent passer, moitié atterrées, moitié curieuses, les ambulanciers à la blouse blanche, à la croix rouge sur le bras, portant des brancards, des matelas, des oreillers.
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_Samedi 7 janvier_.--Les souffrances de Paris pendant le siège: une plaisanterie pendant deux mois. Au troisième, la plaisanterie a tourné au sérieux, à la privation. Aujourd'hui c'est fini de rire, et l'on marche à grands pas à la famine, ou tout au moins pour le moment à une gastrite générale. La portion de cheval, pesant trente-trois centigrammes, y compris les os, donnée pour la nourriture de deux personnes, pendant trois jours, c'est le déjeuner d'un appétit ordinaire. A défaut de viande, pas possible de se rejeter sur les légumes: un petit navet se vend huit sous et il faut donner sept francs d'un litre d'oignons. Du beurre, on n'en parle plus, et même la graisse qui n'est pas de la chandelle ou du cambouis à graisser les roues, a disparu. Enfin les deux choses dont se soutiennent, s'alimentent, vivent les populations malaisées, les pommes de terre et le fromage: le fromage, il est à l'état de souvenir, et les pommes de terre, on a besoin de protection pour s'en procurer à vingt francs le boisseau. Du café, du vin, du pain: c'est la nourriture de la plus grande partie de Paris.
Ce soir, au chemin de fer, je demande mon billet pour Auteuil. La buraliste me dit que le chemin de fer, à partir d'aujourd'hui, ne va plus qu'à Passy. Auteuil ne fait plus partie de Paris.
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_Dimanche 8 janvier_.--Cette nuit, je me demandais, sous mes rideaux, s'il faisait un ouragan. Je me suis levé, j'ai ouvert ma fenêtre. L'ouragan était l'incessant et continu sifflement des obus, passant au-dessus de ma maison.
Je vais un moment étudier la physionomie d'Auteuil. Devant la gare, des gamins en képi militaire vendent à des gardes nationaux des fragments d'obus, qu'ils vont, à tout moment, ramasser près du cimetière. Dans les rues, des promenades patrouillantes de gardes nationaux, de douaniers, de forestiers, se fondant chez les marchands de vin. Beaucoup de messieurs qui déménagent, un sac de voyage à la main. Je vois une toute vieille dame, aux blanches anglaises, appuyée sur le bras d'un homme en blouse, qui porte son sac de nuit à la main. On stationne devant la maison du pâtissier Mongelard, dont un obus a enlevé hier la cheminée, et qui _repâtisse_ héroïquement aujourd'hui.
Tout le monde est sur le pas de ses portes, en même temps que sur le qui-vive d'un obus: les femmes ayant oublié de faire leur toilette, et quelques-unes se montrant en bonnet de nuit.
Sur la petite place, à l'aspect italien, des gamines regardent, masquées par le porche de l'église, les obus tomber au fond du boulevard, et la grande caserne de Sainte-Périne, toutes ses fenêtres fermées, et sans un vivant derrière ses carreaux, semble évacuée de toutes ses vieillesses, descendues à la cave.
Je suis las, brisé... On mange si mal et l'on dort si peu. Rien ne ressemble plus à ma nuit de chaque jour, depuis le bombardement, qu'à la nuit passée à bord d'un bâtiment, pendant un combat naval.
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_Lundi 9 janvier_.--Absence d'allants et de venants sur notre boulevard; seuls, des gardes nationaux se rendant à leur poste, et des brancardiers se dirigeant vers le Point-du-Jour.
L'omnibus est en train de se replier en arrière, et je vois le déménagement du dépôt, où un obus de cette nuit a tué huit chevaux, et blessé sept autres, dont il a fallu abattre cinq.
À la gare du chemin de fer de Passy, des groupes d'hommes qui causent éclats d'obus; des groupes de femmes qui se communiquent des recettes culinaires pour faire, avec rien, quelque chose; un jeune soldat de ligne qui montre, sur son bras, un prétendu ricochet de balle. Au bureau de la vendeuse de journaux absente, un artilleur de la garde nationale feuilletant les imageries de l'OMNIBUS, le coude posé sur deux pains de munition, attachés par une sangle. Sur une banquette, un aumônier divisionnaire, à la croix blanche sur la poitrine, attachée par un large ruban en sautoir, liséré de rouge, qui, tout en essuyant ses lunettes, coquette près d'une dame, avec les regards fuyards et les sourires niais de Got, dans IL NE FAUT JURER DE RIEN.
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_Mardi 10 janvier_.--Le tir de la matinée est si précipité, qu'il semble avoir la régularité du battement d'un piston de machine à vapeur. Je fais le voyage de Paris avec un marin de la batterie du Point-du-Jour. Il raconte qu'hier, il y a eu une telle grêle d'obus, qu'ils ont été obligés de subir dix-sept décharges, couchés à terre, sans pouvoir riposter, après quoi, par exemple, ils ont envoyé une bordée qui a fait sauter une poudrière. En dépit de cet épouvantable feu, ils n'ont encore que trois blessés: un amputé de la cuisse qui est mort, un autre, blessé gravement, un manœuvrier devant la figure duquel a éclaté un obus, et qui a eu la barbe, les cils et les sourcils brûlés.
On est très nombreux, ce soir, chez Brébant. Tous les bombardés ont été curieux d'avoir de leurs nouvelles respectives. Charles Edmond fait des descriptions terrifiantes des bombes qui pleuvent sur le Luxembourg. Saint-Victor, pour un obus tombé place Saint-Sulpice, déserte, la nuit, son logement de la rue de Furstemberg. Renan a émigré aussi sur la rive droite.
La conversation est toute sur la désespérance des hauts bonnets de l'armée, sur leur manque de vouloir énergique, sur le découragement qu'ils propagent parmi les soldats. On parle d'une séance, où devant l'attitude molle ou indisciplinée des vieux généraux, le pauvre Trochu a menacé de se brûler la cervelle. Louis Blanc résume la chose en disant: «L'armée a perdu la France, elle ne veut pas qu'elle soit sauvée par les pékins!»
Tessié du Motay raconte les âneries de nos généraux, dont il prétend avoir été le témoin oculaire. Lors de l'affaire de décembre, il a vu arriver à deux heures, sur le terrain, le général Vinoy, qui avait reçu l'ordre d'enlever Chelles à onze heures: il l'a donc vu arriver à deux heures, entouré d'un état-major un peu aviné, et demandant où se trouvait Chelles. Du Motay assistait, je crois, le même jour, à l'arrivée du général Leflô qui, lui aussi, demandait si c'était bien là le plateau d'Avron.
Le même du Motay affirme qu'après notre complète réussite du 2 décembre, l'armée avait reçu l'ordre de marcher en avant, quand on vint dire à Trochu qu'on manquait complètement de munitions. Ceci fait proclamer assez verbeusement à Saint-Victor la nécessité d'un Saint-Just.
Et pendant que l'on parle de la menace, qui serait arrivée aujourd'hui au ministère de brûler Paris, s'il ne capitulait pas, quelqu'un, dans un coin, fait un réquisitoire contre Alphand, un réquisitoire comique à force d'exagération, en l'accusant, d'être l'auteur de tout ce qui a été fait de fatal--et cela par un moyen assez original--en ne refusant rien de ce qu'on proposait à Ferry, mais en l'exécutant lui-même, et le plus mal qu'il pouvait. Il cite la salaison des viandes qui sont perdues, l'établissement des ambulances du Luxembourg, où les blessés gelaient, les travaux des retranchements d'Avron, qui lui vaudront, dit l'orateur, dans son antipathie férocement injuste contre l'homme, de devenir l'Haussmann de Guillaume de Prusse.
Ces tristes paroles sont scandées des _han_ douloureux de Renan, nous prédisant que nous allons assister aux scènes de l'Apocalypse.
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_Mercredi 11 janvier_.--Fuyant le bombardement, des populations effarées de femmes et d'enfants, chargées de paquets, traversent Auteuil et Passy, avec leurs ombres courant derrière elles, le long des murs, sur des affiches annonçant la reprise des concessions temporaires des cimetières.
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_Jeudi 12 décembre_.--Je vais faire un tour dans les quartiers bombardés de Paris. Ni terreur, ni effroi. Tout le monde a l'air de vivre de sa vie ordinaire, et des cafetiers font remettre, avec le plus admirable sang-froid, les glaces cassées par les détonations d'obus. Seulement, au milieu des allants et venants, l'on rencontre, par-ci, par-là, un monsieur emportant sa pendule entre ses bras, et les rues sont pleines de voitures à bras, traînant vers le centre de la ville, de pauvres mobiliers, dans le pêle-mêle desquels se trouve quelquefois un vieil impotent, qui ne peut marcher.
Les soupiraux des caves sont bouchés. Un boutiquier s'est fait un ingénieux blindage avec un étagement de planches, garnies de sacs de terre, qui va jusqu'au premier étage de la maison. On dépave la place du Panthéon. Un obus a enlevé le chapiteau ionien d'une des colonnes de l'École de Droit. Dans la rue Saint-Jacques, des murs troués, percés, d'où se détachent, à tout moment, des morceaux de plâtre. D'énormes blocs de pierre, un morceau de l'entablement de la Sorbonne fait contre le vieil édifice une barricade. Mais où le bombardement parle vraiment aux yeux, c'est sur le boulevard Saint-Michel, où toutes les maisons faisant angle avec les rues parallèles aux Thermes de Julien, ont été écornées par les éclats. Au coin de la rue Soufflot, le balcon de l'appartement du premier, arraché de la pierre, pend dans le vide, menaçant.
... De Passy à Auteuil, la route neigeuse est rosée du reflet des incendies de Saint-Cloud.
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_Vendredi 13 janvier_.--Il faut vraiment rendre justice à cette population parisienne, et l'admirer. Que devant l'insolent étalage de ces marchands de comestibles, rappelant maladroitement, à la population _meure-de-faim_, que les riches avec de l'argent peuvent toujours, toujours, se procurer de la volaille, du gibier, les délicatesses de la table, cette population ne casse pas les devantures, ne bouscule pas les marchands et les marchandises,--cela a lieu d'étonner.
Je n'ai rencontré un peu d'indignation que devant la façade du boulanger Hédé, rue Montmartre, le seul boulanger qui, à l'heure qu'il est, fasse encore du pain blanc et des croissants. Le peuple mangeur de pain blanc, condamné au _pain de chien_, semblait souffrir seulement de cette faveur, achetée du reste par des heures de queue.
Quand je lisais, dans le journal de Marat, les dénonciations furibondes, de l'ORATEUR DU PEUPLE contre la classe des épiciers, je croyais à de l'exagération maniaque. Aujourd'hui, je m'aperçois que Marat était dans le vrai... Ce commerce, tout _gardenationalisé_, est un vrai commerce d'accapareurs. Pour ma part, je ne verrais aucun mal à ce que l'on accrochât, à la devanture de leurs boutiques, deux ou trois de ces voleurs sournois, bien persuadé que, cela fait, la livre de sucre ne monterait pas de deux sous par heure.
Peut-être quelques assassinats, intelligemment choisis, sont, dans les temps révolutionnaires, le seul moyen pratique de retenir la hausse dans des limites raisonnables.
Je voyais, ce soir, chez un restaurateur, le découpoir du maître d'hôtel faire à peu près 200 tranches dans un cuissot de veau, d'un veau découvert à un quatrième étage, peut-être du dernier veau existant à Paris. Deux cents tranches, à 6 francs, de la grandeur et de l'épaisseur d'une carte de visite, ça fait 1 200 francs.
Un dialogue à côté de moi.
--«Nos femmes nous ont abandonnés, ce soir.»
--«Ma foi, tant mieux, nous irons voir le Panthéon, le bombardement!»
La visite aux quartiers bombardés a remplacé le théâtre.
Cette nuit, je passe une partie de la nuit à ma fenêtre, empêché de dormir par la canonnade et la fusillade autour d'Issy. Dans le silence de la nuit, cela paraissait proche, proche, et, avec l'imagination des heures de peur et de trouble, il me semblait, un moment, que les Prussiens avaient pris le fort qui ne tirait plus, et qu'ils attaquaient le rempart.
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_Samedi 14 janvier_.--Le suffrage universel, pour l'élection des officiers de la mobile, a été déplorable. Il a fait nommer les _bons enfants_: c'est-à-dire des officiers qui, lorsqu'ils n'encouragent pas tout, n'empêchent rien.
M. Dumas, l'industriel, me contait ce matin de tristes détails sur la conduite d'officiers de mobiles. Il a un beau-frère qui possède une très belle propriété à Neuilly. Il tomba dans cette propriété des soldats et des officiers, parmi lesquels était M. X***. Ces messieurs ne se contentèrent pas de faire du feu au milieu des chambres, ils emportèrent, en partant, vingt-cinq paires de drap qui leur avaient été prêtés, et M. X*** fit enlever dans la serre quinze palmiers, qu'il envoya, pour son jour de l'an, à une cocotte. Sur la plainte de M. Dumas, un ordre de l'État-Major vient de faire rendre draps et palmiers.
N'ayant pas le courage d'aller à Paris, et n'ayant rien à manger, je tue un merle dans le jardin pour mon dîner.
Le merle jeté, les ailes raides, sur ma table--je ne suis pourtant pas métempsycosiste--il me vient, je ne sais pourquoi et comment, la pensée de mon frère; et l'association de son souvenir avec l'oiseau mort.