Journal Des Goncourt Deuxieme Serie Premier Volume Memoires De

Chapter 10

Chapter 103,677 wordsPublic domain

Après toutes sortes d'allées et de venues, de portes qui s'ouvrent et se ferment, de gens qui entrent et sortent, d'actrices qui viennent pour une pièce des CHATIMENTS à dire au théâtre, après des choses mystérieuses qui se passent dans l'antichambre, Hugo se laisse tomber sur une chauffeuse, et, avec une parole lente, et qui semble sortir d'un long travail de réflexion, à propos de la photographie microscopique, il se met à parler de la Lune, de la curiosité grande qu'il a toujours eue d'être fixé sur le dessin de ses détails.

Il rappelle une nuit, tout entière, passée avec Arago à l'Observatoire. Il décrit les lunettes de cette époque, rapprochant la planète de l'œil, à une distance guère plus grande que la distance de quatre-vingt-dix lieues, «en sorte, dit-il, que s'il y avait eu un monument,--et il cite toujours, quand il parle d'un monument, Notre-Dame de Paris--on aurait dû l'apercevoir comme un point. Maintenant, ajoute-t-il, avec les perfectionnements, avec les lentilles d'un mètre, la vue doit s'approcher bien plus près de l'astre. Il est vrai que les grandissements excessifs développent l'accident chromatique, la diffusion, le contour irisé de l'objet, mais cela ne fait rien, la photographie devrait nous donner mieux que ces _cartes montagneuses_.»

Puis, je ne sais comment la conversation tombe de la Lune à Dumas père. Et Hugo dit à Théophile Gautier: «Vous savez, on a dit que j'avais été à l'Académie... j'y avais été pour faire nommer Dumas. Je l'aurais fait nommer, car, au fond, j'ai une autorité sur mes collègues... mais ils ne sont dans ce moment à Paris que treize, et pour une élection, il faut vingt et un membres.»

Je reviens cette nuit de Passy à Auteuil, à pied. Le chemin est tout couvert de neige. Le ciel fond dans un brouillard aqueux, transpercé de la clarté diffuse d'un clair de lune. Chaque branche est comme enduite d'une mousse de neige, qu'on dirait _passée au candi_; chaque ramure apparaît, ainsi qu'une végétation de nacre. Il semble qu'on marche dans les lueurs troubles, vitreuses, électriques, d'un aquarium, au milieu de grands madrépores blancs. C'est mélancoliquement fantastique, et l'idée de la mort, dans ce paysage de lune et de neige, vous vient presque douce. On s'endormirait sans regret dans sa froideur poétique.

* * * * *

_Lundi 12 décembre_.--Cette nuit, il y a eu de la gelée, puis du dégel, puis encore de la gelée, et je remarque, pour la première fois, un petit phénomène de nature, qui tient de la féerie. Chaque feuille d'arbre est revêtue d'une autre feuille de glace; si bien que lorsque vous voulez relever un arbuste, écrasé sous le poids de ce cristal, il sonne comme un lustre, et à vos pieds toute cette flore de verglas fait un bruit de verre cassé. Je m'amuse à regarder, aussi longtemps que dure la matière périssable et fondante de ces feuilles de houx, de ces feuilles, semblant surmoulées avec leurs boursouflures et leurs turgescences épineuses, dans du diamant.

* * * * * _Lundi 12 décembre_.--Pélagie a reçu aujourd'hui la visite d'un neveu, d'un mobile de Paris, campé dans ce moment, au plateau d'Avron. Il lui racontait, le plus naïvement du monde, ses pillages dans les maisons et les châteaux, lui faisant part de la connivence des officiers, à la condition qu'on leur attribuât le meilleur. Elle était restée presque effrayée de l'air _chenapan_ qu'il avait pris là, et me donnait ce curieux détail, qu'ils avaient tous des sondes pour sonder les faux murs et les cachettes faites à l'encontre des Prussiens. Nos soldats ont des sondes pour mieux voler les maisons qu'ils sont chargés de défendre et de protéger!

Cela avait soulevé l'indignation de cette fille des Vosges, qui avait comme une horreur de cette visite, et ne pouvait comprendre cette insouciance de la patrie, de ses montagnes envahies, chez cet homme, déclarant le métier très bon, sauf une grandissime peur d'être tué.

Des nuits insomnieuses, produites par la canonnade continue du Mont-Valérien, qui, tout à coup, a des tirs précipités, ressemblant aux coups de revolver, lâché par un homme, attaqué à l'improviste.

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_Mardi 13 décembre_.--On parle, chez Brébant, des populations dévastatrices de la banlieue, campées dans les maisons. Du Mesnil raconte qu'un de ces réfugiés a fait de la maison qu'il habite, une resserre à chiffons. Un second a fait d'une autre maison une maison de prostitution, non clandestine, mais ignoblement publique, comme un gros 8 de l'avenue de Vincennes... Puis Renan se met à prédire de l'impossible, à prophétiser du chimérique.

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_Jeudi 15 décembre_.--Je dînais, ce soir, chez Voisin. En mangeant, j'entends un monsieur, qui dit à l'attablé à côté de moi: «Je voudrais bien cependant avoir des nouvelles de ma pauvre femme? Concevez-vous, depuis septembre dernier...» Puis, le monsieur à la pauvre femme, qui a fini de dîner, s'en va. Au bout de quelques instants, un dîneur rentre; et s'attable à la table de mon voisin, qu'il connaît. Ils causent: «Figurez-vous, dit mon voisin au nouvel arrivant, que X*** vient à l'instant de se plaindre à moi de n'avoir pas de nouvelles de sa femme, je ne savais que lui répondre.

--Oui,--répond l'autre, entre deux bouchées,--elle est morte... à Arcachon.

--Parfaitement; mais il n'en sait rien.»

N'est-ce pas affreux, dans ce moment, cette ignorance de la vie ou de la mort des gens qu'on aime?

* * * * *

_Vendredi 16 décembre_.--Aujourd'hui la nouvelle officielle de la prise de Rouen.

Être pris d'un amour stupide pour des arbustes, passer des heures, un sécateur à la main, à nettoyer de vieux lierres de leurs brindilles, à sarcler des plans de violettes, à leur composer un mélange de terreau et de fumier... cela au moment où les canons Krupp menacent de faire une ruine de ma maison et de mon jardin! C'est trop imbécile! Le chagrin m'a abêti, m'a donné la manie d'un vieux boutiquier, retiré des affaires. Je crains qu'il n'y ait plus, dans ma peau de littérateur, qu'un jardinier.

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_Dimanche 18 décembre_.--Aujourd'hui, concert à l'Opéra, et je fais la remarque que tous les marchands de contre-marques sont costumés en gardes nationaux.

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_Mardi 20 décembre_.--Je ne sais, l'absence de viande rouge, l'absence de principe nutritif dans toute cette carne bouillie des conserves, le manque d'azote, le mauvais, le délétère, le sophistiqué, de tout ce que les restaurants vous font manger, depuis six mois, vous laissent dans un état permanent d'incomplète satisfaction de l'appétit. On a toujours une sourde faim, quoi qu'on mange.

En allant au cimetière, je trouve, place Clichy, autour de la statue du maréchal Moncey, les gardes nationaux mobilisés, faisant leurs préparatifs de départ. Ils sont en capote grise, ayant, au dos, le sac surmonté des piquets de la tente. Des femmes, des enfants les entourent, leur tenant compagnie jusqu'à la dernière heure. Une petite fille, qui a un minuscule sac au dos, avec un biscuit de mer, en guise de pain de munition, joue entre les jambes de son père. Des jeunes filles, à la fois embarrassées et un peu effrayées, tiennent le fusil d'un frère ou d'un amant, entré chez le marchand de tabac. Et dans les rangs, voletant sur l'épaule, passent rapides les revers rouges du manteau de la cantinière, qui verse à boire, çà et là.

Des sacs arrivent, ce sont des paquets de cartouches, qu'on verse sur le pavé, bientôt tout couvert des débris de leurs enveloppes grises. Et les uns, agenouillés sur le pavé, les autres assis sur le rebord du piédestal de la statue du maréchal, font entrer dans leur sac débouclé, les cent cartouches qu'ils viennent de recevoir, pendant que des corbillards défilent entre des gardes nationaux, le fusil abaissé à terre.

J'ai en face de moi, au restaurant, cette bonne bête du monde des lettres qu'on appelle X***, expliquant un plan de campagne de sa composition au premier venu, qui a le malheur de se trouver à côté de lui.

Depuis le siège, la marche du Parisien me semble toute changée. Elle était bien, cette marche, toujours un peu hâtive, mais on la sentait badaudante, musarde, et ne menant nulle part. Aujourd'hui, tout le monde marche comme un homme pressé de rentrer chez lui.

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_Mercredi 21 décembre_.--En allant au rempart, je passe par des campements de mobiles, où, sous des cèdres du Liban ébranchés, et qui n'ont plus, à leur cime, qu'un bouquet de verdure, pareil au bouquet des maçons posé en haut de la cheminée d'une maison neuve, se voient des débris de faïence, des fragments de papier goudronné et des peaux de chats, raidis par la gelée dans leur dépiotage.

* * * * *

_Jeudi 22 décembre_.--Paris tout entier est une foire, et l'on vend de tout sur tous les trottoirs de Paris. On y vend des légumes, on y vend des manchons, on y vend des paquets de lavande, on y vend de la graisse de cheval.

Le siège prête à l'imagination des filous. Aujourd'hui Magny attendait un officier, qui lui avait commandé un dîner pour douze camarades. Il avait exigé du poisson, de la volaille et des truffes. Toute cette commande n'avait été faite que pour escroquer 5 francs au cocher qui avait mené l'officier chez Magny.

* * * * *

_Samedi 24 décembre_.--Je trouve, en descendant du chemin de fer, un paysan tenant amoureusement entre ses bras, ainsi qu'on tient un enfant, un lapin de choux, dont il demande 45 francs aux passants.

En dépit des Prussiens, Paris commence à élever ses baraques du jour de l'an. Quelques-unes sont déjà presque achevées, en face du passage de l'Opéra, pauvrettes boutiques, bâties avec le rebut des planches des baraquements de mobiles, et maigrement garnies de misérables joujoux!

J'entre chez un cordonnier de la place de la Bourse. La femme du marchand parle, avec une voix où il y a des larmes et de petits rires nerveux, d'un mobile caserné au fort de l'Est, qui est son fils. Tout à coup la mère, s'adressant à moi, se révèle dans cette phrase: «Quand il y a de la canonnade, vous ne me croirez peut-être pas, monsieur, mais au son, c'est singulier, n'est-ce pas? mais c'est comme ça... je distingue de suite le canon du fort de l'Est.»

Dans cette sale et étroite rue du Croissant, devant ces boutiques qui portent: _Vente des journaux en gros_, le curieux spectacle de toute cette marmaille coassante, de ces petits stentors de la criée des journaux de Paris, qui, tout en gaminant, font le compte des exemplaires vendus, sur le tonneau d'un marchand de vin. Le quartier général est devant l'imprimerie Vallée, le palais lépreux du SIÈCLE. Là, ils se chauffent à la vapeur d'un ruisseau, coulant de l'eau chaude, dans la rue tumultueuse; là ils font leurs repas, à ces éventaires de juifs, qui se promènent au milieu d'eux, et leur offrent des morceaux de pain, des tablettes de chocolat, de gros cornichons, et des sucres d'orge de toutes couleurs.

On me contait ceci. Une pauvre vieille femme avait toute sa vie et toute son âme concentrées sur un fils qui, d'employé de la banque, est devenu, à l'heure présente, soldat. Tous les jours, la pauvre femme va recevoir, à la queue, sa maigre provision de cheval, prépare son petit repas, met deux couverts, partage la viande entre l'assiette de son fils et la sienne, divise le pain en deux morceaux. Et, le repas vite achevé, la vieille femme court donner à un pauvre la portion de son fils.

J'ai à côté de moi, dans un café, le caquetage vide et bruyant d'une femme en velours, attablé avec une apparence de polytechnicien transformé en canonnier. Ce caquetage qui m'insupportait autrefois, m'est agréable: il me rejette à hier.

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_Dimanche 25 décembre_.--C'est Noël. J'entends un soldat dire: «En fait de _réveillon_, nous avons eu cinq hommes gelés sous la toile!»

Quelle singulière transmutation des commerces, et quelle bizarre transfiguration des boutiques! Un bijoutier de la rue de Clichy expose maintenant dans des boîtes à bijoux, des œufs frais enveloppés de ouate.

En ce moment une grande mortalité à Paris. Elle n'est pas absolument produite par la faim. Et les morts ne se composent pas uniquement des malades et des maladifs, achevés par le régime, les privations continuelles. Cette mortalité est faite beaucoup par le chagrin, le déplacement, la nostalgie du _chez soi_, du coin de soleil que possédaient les gens des environs de Paris. Dans la petite émigration de Croissy-Beaubourg (vingt-cinq personnes au plus), il y a déjà cinq morts.

* * * * *

_Lundi 26 décembre_.--On a découvert, pour l'appétit mal satisfait des Parisiens, un nouveau comestible: c'est de l'arsenic. Les journaux parlent, avec complaisance, de l'élasticité que donne ce poison aux chasseurs de chamois de la Styrie, et vous offrent, comme déjeuner, un globule arsenieux d'un docteur quelconque.

Par les rues qui avoisinent l'avenue de l'Impératrice, je tombe dans une foule menaçante, au milieu d'affreuses têtes de vieilles femmes, embéguinées de madras, et qui ont l'air de Furies de la canaille. Elles menacent de _dépioter_ les gardes nationaux qu'on voit, en sentinelles, fermer la rue des Belles-Feuilles.

Il s'agit d'un dépôt de bois, avec lequel on fait du charbon, et qu'on avait commencé à piller. Ce froid, cette gelée, le manque de combustible pour faire chauffer la maigre ration de viande qu'on délivre, a mis en fureur cette population féminine, qui se jette sur les treillages, les fermetures de planches, et arrache tout ce qui vient à ses mains colères. Elles sont aidées, dans leur œuvre de destruction, ces femmes, par d'affreux mioches qui se font la courte échelle contre les arbustes de l'avenue de l'Impératrice, cassant ce qu'ils peuvent atteindre, et traînant derrière eux un petit fagot, attaché à une ficelle que tient leur main enfoncée dans leur poche.

Si ce terrible hiver continue, tous les arbres de Paris tomberont, sous le besoin urgent de calorique.

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_Mardi 27 décembre_.--En montant la rue d'Amsterdam, j'ai devant moi un corbillard, dont le drap noir est couvert d'une veste aux broderies d'or à la place des épaulettes. Le mort est suivi d'un garde national et d'un membre du comité des ambulances. Autour de moi, on dit que c'est la bière d'un officier saxon.

A la porte des chantiers de bois, des queues menaçantes.

Malgré l'étoupage de la neige qui tombe rare, floconneuse, cristallisée, on entend partout là une canonnade lointaine et sans interruption, dans la direction de Saint-Denis et de Vincennes.

Devant le cimetière Montmartre, des files de corbillards dont les chevaux soufflent, dont les cochers, noires silhouettes sur la neige blanche, battent la semelle.

Je m'arrête quelques instants à la porte de la Chapelle, et m'amuse à regarder à la lumière des lanternes qui s'allument, cette incessante entrée et sortie de soldats, de voitures, de fourgons, ce va-et-vient de la guerre dans cette apparence de bivouac de Russie.

Le premier journal que j'achète, m'apprend que le bombardement est commencé.

On ne sait, chez Brébant, ce soir, que ce qui est au rapport militaire des journaux du soir. On parle du bombardement, qu'on croit plutôt, dans le moment, de nature à agacer qu'à terrifier la population parisienne--cela contrairement à la pensée d'un journal allemand, trouvant que le moment psychologique du bombardement est arrivé. Le _moment psychologique_ d'un bombardement, n'est-ce pas que c'est bien férocement allemand?

On cause de l'inertie du gouvernement, du mécontentement produit dans la population par l'absence de l'action du général Trochu, par ses atermoiements sans fin, par le néant de ses tentatives et de ses efforts.

Un convive dit que le général n'a aucun talent militaire, mais des côtés d'homme politique et d'orateur. Ici Nefftzer interrompt, pour déclarer que c'est le jugement qu'en porte Rochefort, qui l'a beaucoup pratiqué et l'admire un peu. Cette éloquence du général, qui débuterait un peu à la façon de l'éloquence de M. Prudhomme, s'échaufferait, se métamorphoserait, au bout de quelques instants, en une parole entraînante et persuasive.

De Trochu on saute à l'honnêteté politique, et à ce propos Nefftzer se montre très dur pour Jules Simon, dont il raconte ce qu'il appelle sa _volte-face_ du serment, et moque le grossier charlatanisme de ses conférences, me demandant, du coin de l'œil, mon sentiment. Et je lui réponds que je ne connais pas Jules Simon, que j'ignore absolument sa vie, et que cependant j'ai bêtement de la défiance, rien qu'à cause de tous les livres moraux qu'il a écrits: LE DEVOIR, L'OUVRIÈRE, etc. Pour moi, c'est l'exploitation visible de l'honnêteté sentimentale du public, et j'ajoute que parmi les gens littéraires auxquels j'ai été mêlé dans la vie, je ne connais qu'un homme tout à fait pur, dans le sens le plus élevé du mot, c'est Flaubert,--qui, on le sait, a l'habitude d'écrire des livres prétendus immoraux.

Là-dessus, quelqu'un compare Jules Simon à Cousin, et c'est l'occasion pour Renan de faire l'éloge du ministre--très bien,--du philosophe--je m'abstiens pour cause,--mais encore du littérateur et de le proclamer le premier écrivain du siècle.--Nom de Dieu!

Cette opinion nous insurge, Saint-Victor et moi, et cela amène une discussion et la remise sur le tapis de la thèse favorite de Renan, qu'on n'écrit plus, que la langue doit se renfermer dans le vocabulaire du XVIIe siècle, que lorsqu'on a le bonheur d'avoir une langue classique, il faut s'y tenir, que justement dans l'instant présent, il faut se rattacher à la langue qui a fait la conquête de l'Europe,--qu'il faut là, et seulement là, chercher le prototype de notre style.

On lui crie, mais de quelle langue du XVIIe siècle parlez-vous? Est-ce de la langue de Massillon? de la langue de Saint-Simon? de la langue de Bossuet? Est-ce de la langue de Mme de Sévigné? est-ce de la langue de La Bruyère? Les langues de ce siècle sont si diverses et si contraires.

Moi je lui jette: «Tout très grand écrivain de tous les temps ne se reconnaît absolument qu'à cela, c'est qu'il a une langue personnelle, une langue dont chaque page, chaque ligne est signée, pour le lecteur lettré, comme si son nom était au bas de cette page, de cette ligne, et avec votre théorie vous condamnez le XIXe siècle, et les siècles qui vont suivre, à n'avoir plus de grands écrivains.»

Renan se dérobe, ainsi qu'il en a l'habitude dans les discussions, se rejette sur l'éloge de l'Université, qui a refait le style, qui, selon son expression, a opéré le _castoiement_ de la langue, gâtée par la Restauration, déclarant que Chateaubriand écrit mal.

Des cris, des vociférations enterrent cette phrase bourgeoise du critique, qui trouve un bon écrivain dans le père Mainbourg, et déclare détestable la prose des MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE.

Renan revient de Chateaubriand à son idée fixe, que le vocabulaire du XVIIe siècle contient toutes les expressions dont on a besoin en ce temps, les expressions même de la politique, et il se propose de faire, pour la REVUE DES DEUX MONDES, un article dont il veut tirer tous les vocables du cardinal de Retz, attardant longtemps sa pensée et sa parole autour de cette misérable chinoiserie.

Pendant ce, je ne pouvais m'empêcher de rire en moi-même, pensant au vocable XVIIe siècle, au vocable _gentleman_, avec lequel Renan a cherché à caractériser le _chic_ sacro-saint de Jésus-Christ.

Et la discussion est interrompue par le récit d'un déjeuner de Bertrand, le mathématicien, au plateau d'Avron, au moment où l'on donnait l'ordre de détruire le mur crénelé de la Maison-Blanche, et où l'on supputait que l'opération coûterait une douzaine d'hommes. Voici l'occasion, disait Bertrand, d'employer la dynamite, c'est un moyen d'économiser vos hommes.

--«En avez-vous dans votre poche?»

--«Non, mais si vous voulez me donner un cheval, dans deux heures vous aurez votre affaire.»

On était pressé. La proposition en resta là.

Le chemin de fer a son dernier départ à 8 heures et demie; l'omnibus à 9 heures et demie. Je suis obligé de revenir à pied, en une nuit noire, où ne s'élèvent dans le sommeil de mort de Paris que deux bruits: le geignement lointain de la Manutention de Chaillot, et le bourdonnement éolien d'un télégraphe, qui transporte les ordres bêtes de la Défense nationale.

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_Mercredi 28 décembre_.--La triste vie dans ce déménagement, où l'œil n'a plus la jouissance de tout ce qu'il aimait, où tout ce qui était suspendu aux murs a été décroché, à cause des ébranlements du canon, où les dessins désencadrés sont dans les cartons, où les cadres, avec leurs réjouissantes sculptures et leurs éclairs de vieil or, sont cachés dans des enveloppes de sales journaux, où les livres, ficelés en paquets, sont étalés à terre, où la pièce d'artiste que l'on habite, présente l'aspect d'un arrière-fond d'épicerie.

Aux jours où nous sommes, beaucoup de petits bourgeois se couchent à sept heures et se lèvent à neuf. On a moins faim au lit, et on n'y a pas froid.

Une expression et une image, nées du siège. J'entends un militaire dire à un autre: «Pour moi, ce qui m'attend là, c'est une _fricassée de pain sec_!»

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_Jeudi 29 décembre_.--On a beaucoup écrit sur la démoralisation produite dans les hautes classes par le régime dernier. Moi, je suis surtout frappé de la démoralisation de la classe ouvrière par le luxe de bien-être que lui a donné l'Empereur. Cette classe, je la vois complètement avachie. De virile, de martiale, de hasardeuse qu'elle était, elle est devenue loquace, et très économe de sa peau. Cet aveugle amour des coups, qui, du temps de Louis-Philippe, faisait compter pour toute émeute, en faveur de n'importe quelle opinion, sur cinq cents Parisiens prêts à se faire casser la gueule, pour le plaisir de se battre, pour l'émotion héroïque du coup de fusil, cet amour des coups a disparu, ainsi qu'a pu s'en apercevoir le gouvernement de quelques heures du 31 octobre; et la Défense nationale n'a rencontré que des hommes bien mous dans les bataillons de la Villette.

La crapulerie de la garde nationale dépasse tout ce que l'imagination d'un homme bien élevé peut inventer. Je suis en chemin de fer entre trois gardes nationaux, dont chaque geste aviné est presque un coup pour leurs voisins, dont chaque phrase ne peut sortir de leurs bouches qu'accompagnée du mot: «merde.» L'un représente l'ivresse imbécile; l'autre, l'ivresse gouailleuse et scélérate; le dernier, l'ivresse brutale. L'ivresse scélérate dit à l'ivresse brutale, pendant le parcours, que le chef de gare vient de donner l'ordre de l'arrêter, quand il descendra, pour le boucan qu'il a fait en montant. Je vois l'homme tirer son couteau, l'ouvrir, et le remettre tout ouvert dans sa poche. Je descends à la première station, peu désireux d'assister à la sortie de wagon de mes voisins.

Aujourd'hui, il y a foule, en haut de Belleville, pour chercher à voir quelque chose de la canonnade, qui ne décesse pas. Les tertres, les monticules des montagnes d'Amérique, blancs de neige, portent de petites foules, se détachant toutes noires sur le ciel.