Journal Des Goncourt Deuxieme Serie Deuxieme Volume Memoires De

Chapter 9

Chapter 93,808 wordsPublic domain

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_Samedi 7 novembre_.--C'est le jour où Giraud et les intimes de la maison viennent déjeuner. Ce petit monde dîne, couche, et ne repart que par le train de dix heures, du dimanche soir.

Autour de la table, il y a ce matin, Jalabert, Philippe Rousseau, au noir de la physionomie auréolé du blanc de ses cheveux. Parmi les femmes c'est Mme Guyon, l'actrice à moustaches, l'excellente femme, qui a l'air d'une garde-malade rébarbative.

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_Dimanche 8 novembre_.--Des promenades courantes, au milieu de causeries violentes, tout-à-coup interrompues par «_Dick, Dick, Dick!_»

C'est la princesse qui se retourne, et rassemble toute sa meute de petits chiens: Mie, la petite chienne paralysée, Nina, la chienne gymnaste, Miss l'impotente: hippopotamesque petit animal,--et enfin Dick, abruti par les grandeurs, et qui se perd toutes les cinq minutes.

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_Lundi 9 novembre_.--...La causerie d'après déjeuner s'assoupit peu à peu, on parcourt les journaux.

Enfin il est deux heures, la princesse se met à sa table, et commence mon portrait. Peu à peu le silence se fait dans l'atelier. L'on n'entend plus que le bruit de l'effacement du morceau de gomme élastique du général Chauchard, le bruit de la taille du crayon de Popelin, le bruit du coucou, les gloussements des petits chiens, les rires étouffés des demoiselles, ainsi que dans le coin d'une classe. La princesse travaille appliquée, absorbée.

De temps en temps, la tête de diable du vieux Giraud apparaît derrière l'épaule ou le gant de Suède de la princesse, et jette «le nez d'un dessin plus fin... le collet n'a pas d'épaisseur». Et aussitôt il disparaît, et retourne aquareller, à sa place, des costumes de fantaisie pour LA HAINE de Sardou.

La princesse travaille toujours. Le jour baisse, elle continue.

Enfin la séance est levée. La princesse se rejette de suite, sans prendre une minute de repos, à sa broderie, et tout en tirant l'aiguille, elle dit: «Apportez-moi ce morceau de satin blanc qui est là... je voudrais y broder quelque chose, avec les soies qui sont ici.» Et le morceau de satin blanc et les soies apportés, il faut que Popelin fasse instantanément une fouille dans les armoires, et retrouve ses cartons de dessins de fleurs, parmi lesquels la princesse choisit une tulipe. C'est vraiment chez cette femme une activité merveilleuse.

La lampe a été apportée. La princesse travaille à sa tapisserie, en combinant dans sa tête sa broderie. Mlle Julie Zeller fronce les 75 mètres de garniture de sa robe, Mlle Abbatucci soutache un corsage de jais, Mme de Galbois tricote un bonnet pour le vieux Giraud. Les hommes se sont rassemblés autour de l'atelier de confection. Giraud, qui a fait une sieste, se réveille tout émerillonné, et adresse des drôleries à Mme de Galbois.

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_Jeudi 12 novembre_.--Saint-Gratien s'embarque, aujourd'hui, pour visiter l'émaillerie du Bourget. Toute la journée, dans ces ateliers de magie, où l'on voit couper du verre, comme du beurre, et faire avec ce verre, des rosettes, ainsi que l'on en ferait avec du ruban.

Je suis toujours frappé des énergiques dessins, que donne la trituration de l'industrie, dessins que personne n'a tenté de faire. Quel dessin que le jeune homme monté sur un escabeau, soufflant un abat-jour, les joues gonflées.

Dans la partie de l'émaillerie où l'on prépare les plaques pour les rues de Paris, le pittoresque ajustement de l'homme et de la femme, semant l'émail sur la fonte rouge: l'homme avec son mouchoir lui couvrant le bas de la figure: la femme avec ce cache-bouche, terminé par ce long serpent s'enroulant autour de sa ceinture. Et la belle gravité de style que donne aux mouvements, aux attitudes, le danger du métier!

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_Vendredi 13 novembre_.--A déjeuner, à propos de Zola, dont le nom a été prononcé par moi, et qu'on abîme comme démocrate, je ne puis pas m'empêcher de m'écrier:

«Mais c'est la faute de l'Empire. Zola n'avait pas le sou. Il avait une mère, une femme à nourrir. Il n'avait pas d'abord d'opinion politique. Vous l'auriez eu avec tant d'autres, si on avait voulu. Il n'a trouvé à placer sa copie que dans les journaux démocratiques. Eh bien, en vivant tous les jours avec ces gens, il est devenu démocrate. C'est tout naturel... Ah! princesse, vous ne savez pas quel service vous avez rendu aux Tuileries, combien votre salon a désarmé de haines et de colères, quel tampon vous avez été entre le gouvernement et ceux qui tiennent une plume... Mais Flaubert et moi, si vous ne nous aviez achetés, pour ainsi dire, avec votre grâce, vos attentions, vos amitiés, nous aurions été tous deux des éreinteurs de l'Empereur et de l'Impératrice.»

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_Samedi 14 novembre_.--Fin de journée assez grise. La princesse un peu enrhumée, et qui éternue à se faire sauter le crâne, est chez elle, comme retirée dans la fourrure de son veston bleu. Benedetti souffrant d'un rhumatisme garde la chambre. Mme Guyon et Mme Gautier ont la migraine. Mlle Abbatucci qui a voulu faire des papiers granités, à souffler de l'encre verte dans un pulvérisateur, prise de mal de cœur, a été se coucher.

Dans l'atelier, je suis seul, désœuvré, et un blanc soleil d'hiver éclaire si joliment toutes les choses qui sont là, qu'il me prend la tentation de les décrire. Je veux laisser un souvenir de cette pièce, qui fut vraiment pendant l'Empire, l'aimable domicile du gouvernement de l'art et de la littérature, le gracieux ministère des grâces. Je veux laisser un souvenir ressemblant à la fois à une peinture et à un inventaire de commissaire-priseur, quelque chose qui, dans les temps futurs, permette à ceux qui aimeront la mémoire de la princesse, de la retrouver, de la voir, comme s'ils poussaient la porte de cet atelier, gardé dans la cendre d'une Pompéi.

L'atelier est une grande annexe contre le salon de droite, dont les fenêtres latérales qui n'ont pas été bouchées, forment des niches. Les deux façades dont l'une regarde Catinat, dont l'autre regarde le parc et Montmorency, sont pour ainsi dire deux grandes baies vitrées, par lesquelles le soleil et la lumière entrent à flot. La façade parallèle au salon est percée seulement d'une porte-fenêtre, d'où l'on descend dans l'allée menant au lac d'Enghien.

On entre du salon dans l'atelier, comme par une espèce de petit corridor, fait et reserré entre de grands meubles de marqueterie couronnés d'oiseaux empaillés, de bassins de cuivre orientaux, de cabinets de laque rouge, de petites tables de nacre et d'écaille, de tout un monde de choses, où brillent les reflets des métaux, où éclatent les couleurs des plumages exotiques. Tout à l'entrée, une fontaine émaillée verte et bleue, pour le lavage des doigts salis par le maniement du crayon.

Le passage s'élargit entre des paravents, sur lesquels sont drapées des étoffes de la Chine, des étoffes du Maroc lamées d'or, et contre lesquels sont entrouverts des cartons, laissant voir des bouts de dessins et des papiers de toute couleur.

Si l'on tourne à droite, on trouve dans la baie de l'ancienne fenêtre du salon, un petit canapé vert rayé de blanc, surmonté des médailles, des diplômes que la princesse a reçus aux expositions. Au milieu, figure posée sur le rebord de la fenêtre, une grande photographie représentant le prince impérial. Puis, au mur, dans l'encoignure, un cadre contenant d'immenses papillons du Brésil qui semblent des morceaux d'azur, et une reproduction photographique du tableau du fils Giraud: «le Charmeur.»

Et nous voici devant la grande baie qui regarde Catinat, et devant un amoncellement de meubles et de porcelaines encombrant le vide, avec la profusion qu'aime la princesse. C'est d'un côté une table en marqueterie, surmontée d'une corbeille en porcelaine, de l'autre une table portant un vase jaune impérial, fabriqué par Decker, duquel s'élance un palmier. Entre les deux tables est placé un grand divan, couvert de la perse qui garnit tout le rez-de-chaussée, et met aux plafonds et aux murs son vert d'eau, fleuri de fleurs roses et bleues. Un grand tapis de Perse, tout gai, tout riant, et où dans la pourpre de petits morceaux de blanc ressemblent à des morceaux de papier semés sur la laine, couvre le parquet et tout ce côté de l'atelier.

En avant du divan, une chaise en sparterie, brodée de soie jaune et bleue, et devant le métier à tapisserie de la princesse, où la bande commencée est cachée sous un mouchoir de soie brodé de fleurettes violettes. A côté monte, sur son haut pied, un grand panier en vannerie, orné de nœuds de rubans, contenant les soies de la princesse, dans un _fazzoletto_ rouge, rayé d'or.

Ce coin est le coin du travail de la femme chez la princesse, et le coin de son repos. Là, est le métier à tapisserie, où elle se jette au sortir du dessin et de l'aquarelle. Là, est le grand divan de perse, où, à la tombée de la nuit, à cette heure qui l'attriste, elle fait sa petite sieste mélancolique. Là, est la corbeille des chiens, dormant leur sommeil recroquevillé! Là, est le petit divan vert rayé de blanc, où se tiennent les colloques intimes de la politique, les entretiens d'affaires, les duos de la sollicitation et de la protection, petit canapé qu'elle affectionne, et d'où ses pieds frileux vont chercher, tout à côté, le souffle tiède d'une bouche de calorifère, qui ventile le poil remuant des petits chiens dans leur corbeille.

Dans le grand panneau qui fait face au salon, il y a d'abord dressé contre le mur un immense meuble de marqueterie hollandaise, aux tiroirs _en tombeaux_, portant sur sa corniche des vases argentés, dans lesquels sont ouverts des parasols japonais.

Puis, c'est un bureau Louis XV, sur lequel la princesse écrit un billet pressé, inscrit un renseignement, une adresse, le nom d'une plante en latin. Sur ce bureau se voient un buvard en maroquin blanc, dont se détache le relief d'un _M_ en bronze doré; un encrier formé par une boule en cuivre, porté par un aigle argenté; un coupe-papier en bois de santal, aux incrustations de nacre; de grands ciseaux dans une gaine de maroquin blanc; un petit agenda disant la date du mois; un petit chronomètre disant l'heure du jour. La galerie du bureau porte, entre deux bouquets de violettes artificielles, un minuscule bronze du grand Empereur en César romain.

Devant la porte qui mène au lac d'Enghien, un vrai capharnaüm. Au milieu se dresse dans un vase, imitant le jaspe sanguin, une fougère arborescente, dont la mousse du pied est becquetée par des oiseaux. D'une flûte de verre bleu monte dans la verdure grêle de la fougère, un bouquet de chrysanthèmes, aux tons foncés de fleurs de velours.

Tournant autour des deux vases, se déroule devant, un petit paravent de poche, où Popelin, sur une toile écrue, a peint des oiseaux et des fleurs, se déroule un porte-photographies en maroquin rouge, contenant les portraits de Popelin, de l'abbé Coquereau, de Benedetti, de Mme Benedetti, de Victor Giraud, du vieux Giraud, du docteur Puysaye. Sur un coin de la table, un petit pupitre en laque, montre exposée, la photographie du tableau de la «Fête-Dieu» de Rousseau, au bas duquel Augier a crayonné des vers.

Et il y a encore sur cette table un petit miroir de poche en ivoire, une gaine à ciseaux de plusieurs grandeurs, un petit panier à franges d'or, un petit sac en maroquin blanc, une pelotte à épingles, des paires de gants salis par le fusain, une carafe à demi remplie de limonade, un voile noir plié,--le voile de la promenade--et j'oubliais un petit pot, où trempent dans l'eau des feuilles de sauge, dont la princesse use pour une inflammation de gencives.

Après la porte recommence le panneau, et c'est un bahut hollandais faisant pendant à l'autre, dans son assez vilaine tonalité jaune. Sur sa corniche, entre deux paons la queue déployée, se renverse un amour tenant un miroir, derrière lequel sont deux harpes dorées, aux fines sculptures Louis XVI. Puis, c'est un enchevêtrement de petites tables, de tabourets, d'une toilette dont des rouleaux de papier de toutes couleurs cachent la glace; d'un chevalet Bonhomme, sur lequel pose une aquarelle, représentant un coucher de soleil dans le parc, qu'on a admiré, il y a deux ou trois jours; d'un fauteuil-balançoire viennois; d'une petite étagère portant à tous les étages, des Bottin, des Dictionnaires, des Almanachs de Gotha.

Seulement deux grands tableaux dans l'atelier. Ces deux grands tableaux, placés aux deux côtés de la porte de sortie, représentent tous deux des paons: l'un est de Philippe Rousseau, l'autre de Monginot.

Maintenant c'est le panneau vitré de la façade du parc. Contre le vitrage monte un rideau vert, qui au milieu de la lumière ensoleillée de tout l'atelier, met une grande ombre sur tout ce côté, sur les liseurs de livres et de revues, assis sur le grand divan du milieu. C'est ordinairement sur ce divan, que prend place le lecteur, quand une lecture est faite à haute voix. Ce côté de l'atelier est le côté de la peinture, du dessin. Dans l'encoignure, dans l'angle de la façade du parc et du mur mitoyen du salon, sur une table est posé le petit pupitre, sur lequel la princesse crayonne ses portraits aux trois crayons. A côté du pupitre, à portée de la main, les crayons, la sanguine, la craie, la gomme élastique employés par la princesse, tous objets qu'elle n'aime pas qu'on touche, disant que les autres sont des _sales_.

Au-dessus de sa tête, est un cartel Louis XVI, à la sonnerie grave. Derrière elle un second petit divan vert, rayé de blanc, remplit la niche de la fenêtre du salon, qui est comme une petite chapelle des dessins d'Hébert.

Sur le rebord, il y a, enveloppé dans un mouchoir de soie à pois blancs, une copie à l'aquarelle d'un Tiepolo de sa galerie, et sur le Tiepolo, plié et noué par la princesse, avec l'art d'une demoiselle de magasin de chez Boissier, est un petit tablier de soie noire, qu'elle met les jours où elle fait du lavis.

Tout le mur en retour jusqu'au plafond et jusqu'à la porte d'entrée de l'atelier, est garni d'étagères algériennes, d'œufs d'autruches aux pendeloques de perles, de lanternes vénitiennes, de gargoulettes orientales, d'instruments de musique sauvages, encastrés dans les immenses rinceaux que dessinent les palmes de la Semaine Sainte, envoyées par le pape à l'Altesse Impériale, et d'où s'élance de son bâton d'empaillement, un lophophore, cet oiseau de velours noir au collier d'émaux translucides.

Et dans le fouillis des choses, la presse des objets, la confusion des formes et des couleurs, l'on entrevoit encore des photographies de l'Empereur Napoléon III, dans toutes les phases de sa bonne ou de sa mauvaise fortune; on entrevoit les éclairs de rubis et d'émeraude de toute une collection d'oiseaux-mouches dans l'ombre d'une armoire; on entrevoit des aquarelles drolatiques de Giraud représentant des scènes de l'intérieur de la princesse; on entrevoit d'élégiaques têtes d'études d'Amaury Duval; on entrevoit de vieilles gravures représentant Napoléon Ier en costume troubadouresque; on entrevoit des mécaniques en bronze doré pour tenir horizontalement une branche, on entrevoit par l'entrebâillement des panneaux, des tiroirs, des albums, des blocs de papiers à aquarelle, des cornets de cristal hérissés de pinceaux, des tubes, des vessies, une armée de bouteilles d'encres de couleur avec leurs floquets de ruban rouge: tous les ustensiles et tous les outils de la peinture à l'huile, de l'aquarelle, du pastel, du crayonnage,--à l'état de provisions.

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_Lundi 16 novembre_.--La princesse a une qualité charmante, une certaine grâce de cœur à regretter les amis qui partent. Elle parle en phrases douces, et non comédiennes, du désagrément de se séparer, de l'ennui de ne pas toujours continuer cette vie commune, et elle bâtit bientôt dans le rêve et l'impossible humain, une espèce de phalanstère, où l'on mêlerait ses existences jusqu'à la mort. Puis sa parole meurt, et sa figure s'assombrit dans une moue mélancolique, dont il est très difficile au _partant_ de n'être pas touché.

Elle avait dit, il y a quelques instants, à propos de chaussettes de soie, dont elle m'avait demandé la commande, à propos de gardes de livres, que Popelin devait me fabriquer, après mon départ: «Oui, les gens qui partent doivent toujours laisser quelques petites commissions derrière eux... avec cela on se souvient mieux et plus d'eux... Il semble qu'ils ne vous ont pas quitté tout à fait.»

Elle se lève tout à coup, et quoiqu'il _giboule_ au dehors, elle me parle, dans le vent et la pluie, d'aller passer quinze jours à Nice, de voir en famille d'amis, ce pays de fleurs et ce ciel bleu pendant l'hiver.

Nous rentrons. Un domestique annonce que la voiture est avancée. A mon adieu, la princesse riposte, presque brutalement: «Pas ce mot, je ne l'aime pas, dites au revoir?»

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_Vendredi 20 novembre_.--Par le vent froid qu'il fait, ce matin, en montant vers Saint-Cloud, pour gagner Versailles,--dans l'excitation d'une marche presque courante, mon roman (LA FILLE ÉLISA) commence à prendre une apparence de dessin dans ma cervelle. Je me résous à mettre dans le renfoncement, et le vague d'un souvenir, toutes les scènes de b.., et de cour d'assises, que je voulais peindre dans la réalité brutale de la mise en scène, et les trois parties de mon roman se condensent en un seul morceau.

Pourquoi au milieu de cette incubation, me suis-je mis à penser à un empereur d'Allemagne, je ne sais plus lequel, qui, ayant demandé à son chapelain, si vraiment Dieu était dans l'hostie, en fit sceller une dans un coffret. Des années, des années se passèrent, au bout desquelles l'empereur fit ouvrir le coffret. On y trouva le cadavre d'un ver. Cela ferait une assez belle image, dans un bouquin supérieur.

Mais à propos de ver, j'ai trouvé, hier, mon ami Burty désolé. Il avait découvert, dans ses albums japonais, un ver de l'Extrême-Orient, un ver tout enveloppé de poils blancs, comme de la soie, un ver charmant, un petit animal d'art enfin, et comme il était vivant, il l'avait mis avec le plus grand soin dans une boîte, et comptait le présenter à la Société d'acclimatation. Mais, oh malheur! cette bête de Julie, en faisant le salon, n'a-t-elle pas jeté la bestiole dans la cheminée.

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_Samedi 24 novembre_.--Ce matin, je vais au BON MARCHÉ.

J'avais appris par Bracquemond que le BON MARCHÉ avait reçu, dans un envoi de tapis d'Orient modernes, quelques vieux tapis de Perse. On me les montre et devant ce _ras velouté_, devant ces surfaces givreuses et miroitantes, devant ces laines qui ont le micacé de crins coupés, devant cette fonte de couleurs, entrant les unes dans les autres, ainsi que les tons d'une aquarelle trempant dans l'eau, devant ces jaunes qui ont le pâlissement de l'or vert, ces roses qui semblent le rose de la fraise écrasée dans de la crème, devant ces bleus, ces verts, qui sont si peu les bleus, les verts de l'Occident, devant cette palette de couleurs doucement souriantes, qu'on dirait la palette inventée pour jouer autour du corps nu d'une femme, je me sens pris d'une passion d'amateur de tableaux pour ces tapis, et une indescriptible horreur me vient subitement pour tous les Sallandrouze quelconques.

Les hommes de l'imprimerie ont quelque chose à la fois de l'hallucination et de l'hébétement. Il semble que, dans leur cervelle, dansent toutes les corrections de toutes les épreuves, jetées sur la table du portier.

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_Lundi 30 novembre_.--Le bonheur de rentrer dans son chez soi de banlieue, de s'enfermer au milieu du dos de ses livres, des reflets de ses bronzes, des éclairs de ses porcelaines, du chatoiement de ses tapis, et de ses portières; le bonheur, à la clarté d'un feu de bois, à la lumière douce donnée par une lampe de l'ancien système, de corriger des épreuves, en remuant des bouquins, en ouvrant des cartons, en feuilletant des gravures:--cela à la fois dans le silence et la plainte d'un vent de campagne.

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_Mardi 1er décembre_.--Les anciens dîners de Magny deviennent assommants. Il n'y a pas plus de cohésion entre les messieurs disparates qui les composent actuellement, qu'entre des gens descendant de diligence pour dîner à table d'hôte. Plus d'intérêt des uns et des autres, pour ce que chacun fait, tente, espère.

Aujourd'hui, à propos de Mme de Sévigné, ce brutal de Charles Blanc s'emporte à froid, et proclame que la femme contemporaine de Vauban, et qui a médit des paysans dans un alinéa de ses lettres, ne peut pas avoir de talent. Il ajoute que toutes les femmes écrivent aussi bien qu'elle, et qu'il apportera, la prochaine fois, cent cinquante lettres de femmes qui valent les lettres de la très célèbre épistolière.

Renan, qu'on est sûr de voir opiner du bonnet, à tous les paradoxes littéraires qui se débitent, dodeline de la tête, en signe d'acquiescement: «C'est déplorable, cette réputation», laisse-t-il à la fin tomber de ses lèvres, et longtemps il répète dans le silence: «Ce n'est pas un penseur!... puis ce n'est pas un penseur!»

Et les mépris bruyants des _penseurs_ du dîner pour la pure littérature, empêchent d'entendre la légère parole moqueuse d'Ernest Picard racontant à ses voisins, qu'il était au moment de demander le vote des lois constitutionnelles, quand Dufaure, qui se trouvait derrière lui, lui a jeté dans l'oreille: «Ne parlez pas de cela, la Chambre va se mettre à rire!»

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_Mercredi 2 décembre_.--Ce soir, chez la princesse, en mangeant ma soupe, je dis à Flaubert, placé près de moi: «Je vous fais mon compliment d'avoir retiré votre pièce. Quand on a eu un échec, comme nous en avons eu, tous les deux, il faut, pour la revanche, être sûrs d'être joués par de vrais acteurs.»

Il me paraît un peu embarrassé, et puis, après un silence, il accouche de: «Je suis au Gymnase, maintenant... ce n'est pas moi, c'est Peregallo qui a voulu la présenter.» Et il ajoute: «Il y a cinq robes dans ma pièce, et là, les femmes peuvent en acheter.»

Il y a cinq robes dans ma pièce... Ô fascination du théâtre!... Flaubert dit cela!--et moi, peut-être j'en dirai autant demain.

... Du sang, on n'en trouve point,--c'est Claude Bernard qui parle--on ne saigne plus du tout. De mon temps, il y en avait des baquets dans les hôpitaux... J'en ai eu besoin dernièrement, pour mon cours, je n'ai pu m'en procurer... Et sans un vieux médecin, vous savez Pasteur?... celui qui suit mon cours, je n'en aurais pas eu... Il s'est saigné... Lui c'est un ancien élève de Broussais. Il continue la tradition. Il se saigne, à tout bout de champ... Ne me disait-il pas: «Moi je me saigne, tous les jours, et j'en arrose mes fleurs.»

Il est intéressant à entendre et agréable à regarder, ce Claude Bernard! Il a une si belle tête d'homme bon, d'apôtre scientifique. Puis il a encore un: «On a trouvé» un _on_ si distingué, pour parler de ses propres découvertes.

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_Vendredi 4 décembre_.--Aujourd'hui, après avoir déclaré de Lindau à Chennevières, que je n'entendais nullement travailler pour sa commission, je trouve poli d'y faire acte de présence, pour lui rendre une visite. Je tombe au milieu de ce monde _commissionnant_, rangé autour d'une table verte, sous laquelle mon ami disparaît presque dans l'affaissement de son corps. Il est question d'une exposition à Paris des principaux tableaux des musées de province, et voilà qu'en pensant que les importants tableaux de l'École française du XVIIIe siècle qui sont à Angers et ailleurs, pourraient bien être oubliés, je me laisse fourrer dans la sous-commission de l'Exposition.