Journal Des Goncourt Deuxieme Serie Deuxieme Volume Memoires De
Chapter 8
* * * * *
_Mercredi 15 juillet_.--Je pars pour le lac de Constance, pour Lindau, où de Behaine m'a offert l'hospitalité, dans la villa Kallenberg.
Je suis dans un compartiment britannique, et je vois, au même moment, sept anglais remonter leurs montres. C'est fait d'une manière si mécanique, si automatique, que cela me fait presque peur, et que je me sauve dans un autre compartiment.
* * * * *
_Samedi 18 juillet_.--Villa Kallenberg. Ce pays est vraiment charmant. C'est au milieu de montagnes bleues, une petite mer ayant le clapotement des vagues et la brise du soir d'un océan,--d'un océan en miniature, que les Allemands appellent la mer de Souabe. L'eau est claire d'une clarté légèrement savonneuse, et la terre est l'amie des essences rares, des arbustes à fleurs, des arbres au feuillage pourpre, au feuillage panaché, et cette verdure et cette floraison poussent dans l'eau.
Puis ici, le paysage a une luminosité particulière. Des reflets de cette étendue immense d'eau, comme des reflets d'un miroir frappé de soleil, la rive, les arbres, la villa, sont tout brillantés des éclairs d'une lumière courante.
* * * * *
_Dimanche 19 juillet_.--Hier, le comte de Banneville prenait sa place, à l'Hôtel de Bavière de Lindau, pour le souper. Deux Allemandes surviennent. Le garçon d'hôtel leur indique leurs places, à côté du jeune secrétaire d'ambassade: «Près d'un Français, nous ne voulons pas être empoisonnées!» s'écrie tout haut, l'une d'elles en français. Et ces femmes étaient des femmes de la société.
Cette brutalité, peut mieux que toute chose, indiquer l'exaspération haineuse de l'Allemagne pour la France.
* * * * *
_Mardi 11 août_.--Le jeune comte de Balloy est venu passer deux ou trois jours ici, avant de se rendre en Perse, où il est nommé second secrétaire. Il a passé trois ans en Chine, et en cause très intelligemment.
Il est quelque peu bibeloteur, et très amusant à entendre raconter la fabrication toute primitive des émaux cloisonnés. La carcasse de la pièce faite, les cloisons soudées, l'ouvrier, sur le pas de sa porte, a devant lui un _plat de feu_, une espèce de four de campagne, dans lequel il cuit et recuit l'émail, une trentaine de fois, soufflant son feu, à grands coups d'éventail. La fabrication se fait presque avec les doigts, aidés de deux ou trois petits méchants instruments, et sans plus d'appareil et de dépense d'établissement que cela.
Il dit que la lucidité des cloisonnés chinois tient à ce que tout l'intérieur des cellules, avant que l'émail y soit versé, est argenté: les arêtes extérieures étant dorées après la finition de la pièce.
Il me donne ce détail curieux, que les collectionneurs chinois n'exposent jamais leurs objets d'art.
Là, l'objet d'art est toujours enfermé dans une boîte, dans un étui, dans un fourreau d'étoffe, et presque caché dans quelque coin du logis. Le collectionneur chinois le possède, pour en jouir, et s'en délecter, lui tout seul, la porte fermée, dans une heure de repos, de tranquillité, de recueillement amoureux. S'il le fait voir, cela se passe à peu près ainsi: il invite un ami, un collectionneur comme lui, à prendre une tasse de thé. Et tout en humant l'eau odorante, il s'échappe à dire: «Au fait, je me suis procuré un beau morceau de jade!» Et le voilà, tirant lentement de sa boîte, son bibelot, le faisant tourner et retourner sous les yeux de son ami, lui en détaillant les beautés.
Et après que tous deux l'ont admiré longuement et secrètement, notre collectionneur fait rentrer le bibelot dans sa boîte, et la boîte dans sa cachette.
* * * * *
L'abbé de Lansac parlait hier d'un prêtre, d'un chanoine de Notre-Dame,--je crois que c'est l'auteur de l'HOMME D'APRÈS LA RÉVÉLATION--qui, ennuyé du temps qu'il fallait donner au manger, et un peu dégoûté de la matérialité de la chose, s'était fait fabriquer des sucs de viandes, des essences de légumes, du sublimé d'aliments, dont il se nourrissait, sous la forme immatérielle de quelques gouttes prises dans un flacon. Malheureusement, au bout de quelques années de ce régime, l'estomac et les entrailles de ce mangeur spiritualiste, se resserrèrent de telle sorte, qu'il manqua mourir.
* * * * *
_Lundi 17 août_.--Le caractère des heures de découragement, c'est de vivre rencogné dans l'heure présente, la pensée comme ramenée sur elle-même, et retirée du champ de l'avenir, où elle est toujours à prendre le galop.
Il est des maris de ce temps, qui traitent leurs femmes comme des filles. Ils combattent leur répulsion par des cadeaux, et triomphent à la longue de l'antipathie de ces pauvres et faibles créatures, en développant et encourageant chez elles, des désirs de cocottes qu'ils satisfont, à l'instar des riches entreteneurs.
* * * * *
_Mardi 18 août_.--Lucerne. Rien de douloureux, dans ces pays limitrophes de la France, comme un dîner de table d'hôte, ce dîner jusqu'à ce jour, où régnait le Français par le droit de la grâce, de l'esprit, de la gaîté! Aujourd'hui, à peine notre langue se susurre-t-elle tout bas, et au haut bout, l'on voit, comme ce soir, un Prussien en uniforme, tout militaire et tout raide, à cette place d'honneur. Le Français en est à regretter ces files de muets gentlemen et de caricaturales ladies, qui ont cédé la place à l'invasion des touristes allemands, et à leur grossière émancipation par le monde.
* * * * *
_Mercredi 19 août_.--Dans le voyage en bateau à vapeur, le long des berges du lac des Quatre-Cantons, à chaque crique, à chaque débarcadère, toutes ces estacades, tous ces balcons, toutes ces avances, toutes ces balustrades, que peuplent au milieu de plantes grimpantes, des voyageuses accoudées dans des mouvements de grâce,--toutes ces légères architectures de bois, le pied dans l'eau, portant des fleurs et des femmes, me semblaient dérouler devant moi, les images d'un album japonais, les représentations de la vie au bord de l'eau de l'Extrême-Orient.
... Par ces altitudes sans arbres et sans herbes, par la nuit qui commençait à tomber, par ces ténèbres éclairées de la blancheur de l'écume des gouffres, ce sentier d'abîmes, avec ses ponts du Diable, avec ses tours et ses détours sans fin dans les anfractuosités du rocher plein d'horreur, me donnait la sensation d'une terre finissante, à l'entrée d'un monde inconnu.
* * * * *
_Jeudi 20 août_.--La Furca, le Grimsel. Sur ces hauts sommets, le voyageur jouit de la pureté de l'air, comme un gourmet d'eau, jouit à Rome, de la bonté de l'_aqua felice_.
* * * * *
_Vendredi 21 août_.--Le Handeck, Meyringen, sept heures de marche.
Giessbach. Une création de génie, et du génie le plus moderne. Un hôtel où l'on est servi par de jolies prostituées travesties en virginales Suissesses, et où, après dîner, l'on vous gratifie d'une vraie cascade, illuminée de feux de bengale.
* * * * *
_Samedi 22 août_.--Ce matin, l'embarcadère de Giessbach s'offrait aux regards, comme le plus charmant tableau de genre, comme un tableau digne de la touche spirituelle de Knaus. Une montagne de malles et de sacs de nuit, une vieille calèche au velours rouge passé, des chaises à porteurs sur lesquelles étaient renversées des fillettes en robe blanche, les mollets à l'air: tout un capharnaüm de choses accidentées de jolis petits détails linaires, de jolis petits tons.
Au poing, le bâton à la corne de chamois, et dans le harnachement de cuir soutenant à la ceinture, la lorgnette, l'album, l'éventail, l'ombrelle, de jeunes voyageuses se tenant debout, tout aériennes dans le voltigement de leur voile de gaze, autour de la figure.
Il ne faut pas oublier, en un coin, un groupe de Suissesses, au corsage de linge blanc, silencieuses, les bras croisés sur la poitrine. Elles formaient un cercle de femmes, se regardant avec des regards vagues, et un peu exaltés,--les regards qu'elles ont à l'église.
Soudain du milieu d'elles, un chant s'est élevé, un chant triste, comme une mélancolie de montagne. Et sans s'occuper de ceux qui étaient là, et comme pour se faire plaisir à elles-mêmes, toutes à leur chant, ces femmes ont continué à vous remuer douloureusement l'âme, avec leurs voix. Leurs chants, peu à peu, je ne sais comment, ont fait renaître le souvenir, et m'ont rappelé que là, où j'allais passer aujourd'hui, j'y avais passé, il y a vingt ans, avec mon frère.
Alors pendant que, la tête basse, les yeux roulant des larmes, je tracassais, de mon bâton, les cailloux, j'entendais de Behaine, éclater en un long sanglot. Ces chants, ces modulations, ces plaintes musicales avaient fait, tout à coup, remonter à la surface de nos cœurs saignants et vides, des douleurs enterrées,--lui, son Armand, moi, mon Jules,--et tous deux, nous repleurions nos bien-aimés.
* * * * *
_Dimanche 23 août_.--Sur le bateau de Romanshorn à Lindau, j'étudiais une allemande dînant, dont le profil, à tout moment, se penchait, de bas en haut, vers un voisin, en de bestiales coquetteries. C'était une créature blonde et bovine, avec des tons d'ambre dans le lait de sa chair, des sourcils fauves, de longs cils roux, faisant comme un battement d'ailes de guêpes, au-dessus de la pâmoison de son regard. J'ai vu rarement un appel _à la braguette_, avec une telle cochonnerie de l'œil, une telle appétence suceuse des lèvres.
Le sensualisme de la femme allemande a quelque chose, en style noble, du _rut_ de Pasiphaé.
... Décidément les voyages, ne sont qu'une suite de petits supplices. On a, tout le temps, trop chaud, trop froid, trop soif, trop faim, et tout le temps, on est trop mal couché, trop mal servi, trop mal nourri, pour beaucoup trop d'argent et de fatigue.
En raison du pittoresque prévu, que l'Europe peut vous offrir, ça n'en vaut vraiment pas la peine.
* * * * *
_Lundi 24 août_.--Ce soir, Mme de Behaine définissait admirablement le goût de toilette de l'ancienne parisienne. «Être bien chaussée, bien gantée, avoir de jolis rubans: la robe n'était qu'un accessoire» disait-elle.
J'ajouterai que c'était aussi une toilette, dans les nuances douces, dans une tonalité discrète. Le voyant, le _coup de pistolet_ dans l'habillement de la femme, est une victoire du goût étranger, du goût américain sur l'ancien goût français.
Dans le monde, il y a tout à redouter des hommes aux idées libérales et aux habits de coupe cléricale.
* * * * *
_Mercredi 2 septembre_.--L'anniversaire de la défaite de la France prend, cette année, en Bavière, un caractère religieux. En ce jour, nous rappelant Sedan, j'ai vu, avec le soleil levant, arriver dans le jardin, le père et la mère Kallenberg, qui, avec des gestes de pontifes, ont hissé le pavillon aux couleurs allemandes. Puis cela fait, ils ont fait joindre religieusement leurs mains à leurs trois petits enfants, qui ont entonné un hymne de guerre contre nous.
Pendant que l'exécration de notre pays devient un culte, qu'elle se glisse dans la prière de l'enfant d'outre-Rhin, en France qui se souvient? qui prévoit ce que nous réserve cette jeune génération?
* * * * *
_Jeudi 3 septembre_.--Départ de Lindau pour Paris, par Constance, Schaffouse, Bâle.
J'ai vu peu de femmes si studieusement occupées du bonheur de leurs maris, que la femme de mon ami. La préoccupation de faire à son _pauvre homme_ la vie douce, d'écarter tout ce qui peut mettre un nuage sur son front, de lui donner le plat qu'il aime, de lui sauver le désagréable d'une nouvelle, de défendre enfin, à toute heure, son système nerveux des mauvaises choses physiques et morales, dépasse tout ce qu'on peut imaginer. Il y a là, certes, une qualité délicate de dévouement particulière à la femme, et que l'homme ne possède jamais d'une manière si réglée, si continue, si persistante.
Je pensais, en vivant au milieu de ce ménage, que l'amour d'une honnête femme pour son mari, est encore ce qu'il y a de meilleur en fait d'amour.
* * * * *
_Dimanche, 13 septembre_.--Auteuil. Je vague au milieu de mes livres, sans les ouvrir, de mes dessins et de mes fleurs, sans les regarder. Les attaches qui existaient en moi pour toutes ces choses, me font l'effet d'être cassées. Ma maison même ne me semble plus être pour moi, ce qu'elle était, il y a six mois. Je ne jouis pas d'y être. Je ne sais quelle indifférence de mourant m'est venue, avant l'heure. Autrefois un désir, une ambition, une espérance me sortaient, un jour, violemment de cet état d'âme.
Aujourd'hui, je sens qu'il n'y plus rien au monde, que je me donnerais la peine de désirer, d'ambitionner, d'espérer, de rêver. J'en suis arrivé à ce détachement de la vie militante, où dans le dernier siècle, un homme, comme moi, s'enterrait dans un couvent: un couvent de Bénédictins.
Mais le régime de la liberté a tué ces retraites pour les blessés de la vie.
* * * * *
_Lundi 14 septembre_.--Exposition nationale de nos manufactures. La tapisserie, on peut le déclarer à la stupéfaction de bon nombre de gens, la tapisserie est un art perdu. Ce n'est plus qu'une laborieuse imitation terne et noire de la peinture.
Dans les tapisseries modernes, exposées là, il ne se trouve plus rien de cet art particulier, de cette création conventionnelle, qui faisait des tableaux de laine et de soie, d'après des lois et une optique, qui ne sont ni les lois ni l'optique de la peinture à l'huile.
* * * * *
_Mardi 15 septembre_.--Départ pour Bar-sur-Seine.
Pendant les heures lentes du voyage, je pense qu'il y a, cette année, quarante ans que je viens, tous les automnes, passer un mois dans cette maison de famille. Je me revois à mon premier voyage. J'avais douze ans, quand mon cousin, le père de celui-ci, à la descente de la diligence de Troyes, m'acheta une blouse blanche, pour mettre sur mes vêtements de petit parisien. Quel mois accidenté, que ce mois! Tout d'abord pour mes débuts, je tombai à la Seine, où je pensai me noyer, et quelques jours après, je me faisais éclater dans les mains, une poudrière,--heureusement en carton,--et mille autres imprudences.
C'est curieux, tout ce feu, toute cette exubérance tout ce diable au corps, toute cette activité violente, s'étaient envolés de mon individu, quand je revins, l'année suivante. J'étais devenu un _jeunet_ sérieux, très peu remuant, presque triste, et qui, couchant dans la bibliothèque, passait ses nuits à lire les éditions stéréotypées avec les bons yeux de l'enfance, passait ses journées à rêvasser.
Un mot de curé d'ici, parlant d'une femme qui accouche tous les ans: «Cette femme est comme un confessionnal, il y a toujours du monde.»
* * * * *
_Lundi 28 septembre_.--Aujourd'hui, toute la journée, nous l'avons passée chez un _machabée_. C'est le nom que le lieutenant de gendarmerie donne aux vignerons du pays.
Une journée de course, en plein soleil, après des perdreaux rouges, dans les côteaux de vigne, à la pierraille croulante sous les souliers de chasse. Et le soir, presque endormi de fatigue, avec beaucoup de vague dans la cervelle, je suis couché au fond d'une barque, que mon machabée fait glisser, sans bruit, au milieu de la nuit et des ombres étranges des deux bords. De temps en temps, un bruit à la fois crépitant et mouillé: ce sont des écrevisses qui tombent des balances dans un seau.
Les sensations dans cette barque, par les heures crépusculaires, n'appartiennent plus, pour ainsi dire, aux sensations du jour et de l'éveil. C'est, comme si j'allais en un rêve, conduit par mon frère sur une eau morte, dans un paysage de l'autre monde.
* * * * *
_Mardi 29 septembre_.--La vieille Marguerite, la cuisinière épiscopale de mon oncle de Neufchâteau, est ici, et, ses vieux doigts de soixante-dix ans, font réapparaître, pour la dernière fois, les fricassées de poulets au beurre d'écrevisse, les salmis de bécasses, parfumés de baies de genièvre, tous ces _fricots sublimes_, que n'a jamais goûtés un Parisien.
Je songe, en dégustant ces succulences, avec le respect qu'on a pour ces choses d'art, quelle nation nous avons été, quel paradis est la France, et quels sauvages sont nos vainqueurs.
Il y a vraiment dans cette vieille cuisine provinciale de la France, comme l'exquisité d'une civilisation, que les nations nouvelles ne referont plus!
* * * * *
_Jeudi 1er octobre_.--Il y a des jours où la fatigue, au sortir du lit, est écrasante, où ma vie se traîne comme dans une courbature. Cette fatigue-là, serait-ce la vieillesse? Il me semble aussi parfois que je n'ai plus l'acuité humaine des perceptions, et que la somnolence des Limbes m'envahit. Ces impressions, je les éprouve au milieu d'un grand vent d'automne, et des grondements d'une meute, qui digère, colère, les quatre membres d'une pauvre vache, morte d'une péritonite.
À la bonne, à la mauvaise humeur d'un homme, il y a toujours un motif. Chez la femme rien de pareil. Elle est subitement traversée par un courant de gaieté ou de tristesse noire, sans cause.
Les ambitieux de province ne sont, la plupart du temps, que les machinistes de l'ambition de leurs femmes: la carrière d'un mari, son élection au conseil général, étant à peu près toute la distraction, que peut se donner une femme intelligente.
* * * * *
_Lundi 5 octobre_.--Hier, pendant que je cherchais un carambolage par les quatre bandes, sur le billard du casino, j'ai entendu de mes oreilles, cette phrase prononcée par un gros bourgeois de la localité: «Eh monsieur je ne veux pas revenir à des temps où l'on me forcera à battre les étangs!» Il répondait, ce gigantesque imbécile, à un monsieur qui lui disait: «Qu'est-ce que ça vous fait, au fond, le retour du comte de Chambord?»
La phrase de ce Prudhomme est bien grave, elle condamne la France irrévocablement à la République.
A propos d'élections, et des statistiques fournies, ces jours-ci, par de simples gendarmes, j'ai été frappé de la certitude, pour ainsi dire, de la prophétie du renseignement sur les votes. C'est d'autant plus merveilleux, que ces hommes reçoivent la défense d'aller au café, de se mêler à la vie de leurs concitoyens, et qu'il leur est ordonné, en même temps, de savoir ce qu'ils font, ce qu'ils disent, ce qu'ils pensent.
* * * * *
_Samedi 10 octobre_.--Tout de mon long sur la terre, la joue sur le bras, c'est pour moi un des plaisirs de la chasse au bois, de _somnoler_, à demi éveillé par le fourmillement de la terre, le susurrement de l'air ensoleillé, les jappements lointains de la meute, dans les profondeurs de la forêt.
En province, toute puissance de travail se perd, au bout de quelque temps, dans le _farniente_ plantureux de la vie matérielle. Il est arrivé ici un ingénieur, travailleur, grand liseur, qui fût devenu quelqu'un, s'il était resté à Paris. Dans deux ans, il ne fera plus que sa besogne, ne lira plus un livre, perdra la curiosité des choses de l'esprit, deviendra un estomac.
* * * * *
_Lundi 26 octobre_.--Hier, je suis tombé à dîner, à l'improviste, à Saint-Gratien. La princesse faisait, demi couchée sur un grand divan, l'espèce de sieste réfléchissante, qu'elle a l'habitude de faire, tous les jours, à la tombée de la nuit. Elle s'est tout à coup dressée sur les pieds, et m'entraînant dans le grand salon, qu'elle m'a fait plusieurs fois parcourir d'un bout à l'autre, dans une promenade, au pas hâté, presque militaire, elle s'est mise à me parler des déceptions que la vie vous apporte: «Ça donne presque envie de rire, dit-elle, quand il arrive une seule de ces choses, à la fois, mais lorsqu'il y en a beaucoup, à la suite l'une de l'autre, cela fait réfléchir tristement!»
* * * * *
_Vendredi 30 octobre_.--Ce matin j'ai été prendre Burty, et nous avons été _inspectionner_ l'arrivage de deux envois du Japon. Nous avons passé des heures, au milieu de ces formes, de ces couleurs, de ces choses de bronze, de porcelaine, de faïence, de jade, d'ivoire, de bois, de carton, de tout cet art capiteux et hallucinatoire. Nous avons passé des heures, tant d'heures, qu'il était quatre heures quand j'ai déjeuné. Ces débauches d'art--celle de ce matin m'a coûté beaucoup de cents francs--me laissent comme la fatigue et l'ébranlement d'une nuit de jeu. J'emporte de là une sécheresse de bouche, que l'eau de mer d'une douzaine d'huîtres peut seule rafraîchir.
J'ai acheté des albums anciens, un bronze si gras qu'il semble la cire de ce bronze, et la robe d'un tragédien japonais, où sur du velours noir, des dragons d'or aux yeux d'émail, se griffent au milieu d'un champ de pivoines roses.
* * * * *
_Dimanche 1er novembre_.--Paris. Une lettre de Zola me convie, aujourd'hui, à aller voir la répétition de sa pièce (LES HÉRITIERS RABOURDIN).
Cluny: une salle de spectacle qui, en plein Paris, trouve le moyen de ressembler à une salle de province, comme peut-être, par exemple, la salle de Sarreguemines. C'est navrant, pour un homme de valeur, d'être interprété dans une telle salle. Et je ne pense pas sans tristesse à Flaubert, dont le tour va venir dans un mois.
Au fond, une répétition a toujours de l'intérêt pour moi. C'est le seul milieu, où un semblant de fantastique se mêle à la vie réelle. Et je regardais dans cette lumière indescriptible, dans cette lumière faite de la clarté mourante d'un crépuscule et du flambement flave du gaz, mal allumé, je regardais la petite Charlotte Bernard, passer des coulisses sur la scène, avec sur sa peau des colorations et des glacis d'une créature de clair de lune.
* * * * *
_Lundi 2 novembre_.--Au milieu de la matérialisation et de l'utilitarisme moderne, un seul sentiment immatériel et désintéressé subsiste en France: le culte des morts.
Je ne crois pas qu'il y ait ce jour, dans les cimetières des autres pays de l'Europe, tant de robes noires, tant de couronnes, tant de fleurs. En sortant du cimetière, je me suis croisé à la porte, avec Dubois de l'Estang qui, en me donnant la main, m'a dit: «Vous revenez de chez votre frère?» Cette phrase qui me faisait revenir d'auprès d'un mort, comme de chez un vivant, m'a fait plaisir toute la journée.
* * * * *
_Mercredi 4 novembre_.--La princesse m'a fait des reproches tendres, sur ce que je séjournais chez tout le monde, excepté chez elle. Donc je pars aujourd'hui pour Saint-Gratien, quittant avec un certain regret mon chez moi, dans lequel je n'étais pas fâché de me réinstaller après tant de mois d'absence.
Ce soir, on lit, à haute voix, le volume de Daudet, que j'ai apporté: FROMONT JEUNE ET RISLER AÎNÉ. Au milieu de la lecture, Popelin se met à prendre de petits morceaux de papier, et sur leur surface mouillée, fait tomber des taches de couleur, imitant les marbrures du papier peigne. La princesse, d'un œil à demi entr'ouvert, regarde un moment faire, puis tout-à-coup, avec un vrai coup de patte de chat, elle ramène à elle la boîte d'aquarelle, arrache une feuille du bloc de Whatman, et la voilà à barbouiller, à barbouiller. Une feuille couverte, elle passe à une autre, puis à une autre, inventant les ficelles les plus extraordinaires pour faire des éclaboussures épatantes.
Toute heureuse de _cochonner_, elle fait cracher, sur le papier, sur sa robe de cachemire blanc, le carmin et la cendre verte. Et comme je lui raconte la manière dont les peintres décorateurs font les veines du bois, je lui vois arracher son peigne de son chignon, et de son peigne faire des stries sur son coloriage.
Elle est toute éveillée, ne s'occupant pas de l'heure que marque la pendule, et coloriant et marbrant avec l'appassionnement fiévreux du plaisir de l'enfance.