Journal Des Goncourt Deuxieme Serie Deuxieme Volume Memoires De
Chapter 6
Hugo fait un cours d'hydrothérapie, il nous entretient de l'ablution qu'il prend chaque matin: ablution qu'il a enrichie de quelques carafes d'eau glacée, qu'il se verse lentement sur la nuque, dans le cours de la journée,--vantant fort ce réconfort pour les travaux de l'intelligence et autres.
Il coupe son cours d'hydrothérapie par cette invitation: «Vous devriez venir me voir à Guernesey, pendant le mois de janvier. Vous verriez la mer, comme vous ne l'avez jamais vue. J'ai fait construire, au haut de ma maison, une cage en cristal, une espèce de serre, qui m'a bien coûté 6 000 francs. C'est la meilleure stalle pour voir les grands spectacles de l'Océan, pour étudier le sens d'une tempête... Oui, on s'est beaucoup moqué de moi, à propos de cela, mais une tempête, ça parle!.. ça vous interroge!... ça a des intermittences!.. des exclamations!»
La nuit se fait fraîche. La pâleur de François Hugo devient verte. Le grand homme, tête nue, en petite jaquette d'alpaga, n'a pas froid, est plein de vie débordante. Et la montre inconsciente de sa puissante et robuste santé près de son fils mourant, fait mal.
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_16 août_.--Je suis tombé hier sur Hugo, en conférence avec La Rochelle, pour la représentation de MARIE TUDOR.
C'était une scène de comédie du plus haut comique. Le thème de Hugo avec le directeur de théâtre était simple. Il lui disait: «Moi, il n'y a plus qu'une chose qui m'intéresse, c'est de jouer avec mes petits-enfants, tout le reste ne m'est plus de rien. Ainsi, faites absolument comme vous l'entendrez, vous êtes, n'est-ce pas, bien plus intéressé que moi au succès de la pièce.» Puis, au bout de tous ces apparents abandonnements, apparaissait sournoisement le nom de Meurice, de l'excellent Meurice, à qui La Rochelle devait référer, en dernier ressort, pour tout. Et toujours à la suite de cela, le refrain: «Moi, jouer avec mes petits-enfants, c'est tout ce que je demande.»
En se levant, La Rochelle, mis à l'aise par la débonnarité du grand homme, lui demandait si Dumaine ne pourrait pas jouer, deux ou trois fois, dans je ne sais quelle pièce: «Voyez-vous, répondait Hugo, à ce que vous demandez, je vais vous dire qu'il y a deux Hugo: le Hugo de maintenant, un vieil imbécile, prêt à tout laisser faire, et puis il y a le Hugo d'autrefois, un jeune homme plein d'autorité--et il appuya lentement sur cette phrase.--Cet Hugo là vous aurait refusé net, il aurait voulu la virginité de Dumaine pour sa pièce.» Et le ton sec et autoritaire, dont le second Hugo dit cela, doit faire comprendre à La Rochelle qu'il n'y a au fond qu'un seul Hugo, celui du passé et du présent.
Hugo, ce soir, est surexcité dans son révolutionnarisme, par des choses qu'il ne dit pas. Une dureté implacable monte à sa figure, allume le noir de ses yeux, quand il parle de l'Assemblée, de l'armée de Mac-Mahon. Ce n'est plus l'hostilité haute ou ironique d'un homme de pensée, sa parole a quelque chose de l'impitoyabilité féroce de la parole d'un ouvrier manuel.
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_Dimanche 17 août_.--Il y a, ce soir, dans l'antichambre de la princesse, un énorme rouleau de papiers. Ce sont les interrogatoires de Bazaine, laissés là, par Lachaud qui dîne avec nous.
L'avocat affirme, que le duc d'Aumale a pétitionné la présidence, qu'il l'a arrachée, contre toute justice, au général Schramm, que c'est enfin, pour le prince, un moyen de se produire. Si ce que dit l'avocat est la vérité, et ce dont je doute, c'est assez tragiquement funambulesque cette conception d'un prétendant, d'arriver au trône par une présidence de Cour d'assises.
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_Mardi 19 août_.--Le docteur Robin nous racontait, ce soir, que le hasard l'ayant mis à même de rendre service à des Japonais, rencontrés en Italie, il les retrouva à Vienne. Ils se firent alors un plaisir de lui montrer, dans les plus grands détails, leur exposition. On causa, on parla de la _philosophie de la forme des objets_, et on parla de Dieu, auquel ils ne croient pas, ne croyant guère qu'aux esprits, à des manifestations des âmes des trépassés.
Puis au bout de cela, le médecin demanda aux Japonais s'ils trouvaient nos Françaises jolies. «Oui, oui, lui fut-il répondu, mais elles sont trop grandes!» Ces orientaux donnaient, dans cette phrase, l'idéal de ce qu'ils cherchent chez la femme: un joli petit animal, qu'on enveloppe avec la caresse tombante d'une main.
En effet, n'avons-nous pas vu les Japonaises de la grande Exposition, expliquer la phrase de leurs compatriotes, avec leurs rampements, leurs agenouillements, leurs gracieuses attaches au sol, leurs mouvements de gentils quadrupèdes, leurs habitudes enfin, de se faire toutes ramassées, toutes peletonnées, toutes exiguës.
Quelqu'un ajoute, que les officiers de marine sont unanimes à reconnaître que dans tout l'Orient, c'est seulement au Japon qu'on trouve chez la femme, la gaieté, l'entrain, un amour du plaisir, presque occidental.
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_1er septembre_.--Après une affreuse migraine, je rêvais, cette nuit, que je me trouvais dans un endroit vague et indéfini, comme un paysage du sommeil. Là, se mettait à courir un danseur comique, dont chacune des poses devenait derrière lui, un arbre gardant le dessin ridicule et contorsionné du danseur.
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_Vendredi 10 septembre_.--Aujourd'hui, dans l'exposition japonaise de Cernuschi, je rencontre Burty, revenu de la campagne pour quelques heures à Paris.
Nous sortons du Palais de l'Industrie, lui, moi, et un monsieur qu'il me présente, et dont je n'entends pas le nom. Nous marchons en causant, tous les trois, dans les Champs-Elysées, moi cherchant à deviner quel pouvait être ce monsieur, parlant intelligemment, mais dont je ne pouvais saisir le regard. L'homme parti je demande à Burty. «Qui est donc ce monsieur?»
--«Mon cher, vous me faites une charge?» me répond Burty.
C'était Gambetta, le tribun, le dictateur, l'inventeur des nouvelles couches sociales.
Eh bien, sur l'honneur, il a la face grasse et dorée d'un courtier de la petite bourse, qu'éclaire, le soir, le gaz du boulevard de l'Opéra.
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Ce soir, de retour de la chasse, en attendant le chemin de fer, nous étions entrés dans l'usine de fil de fer de Plaines. J'admirais l'adresse, la grâce, avec laquelle ces hommes jonglaient, dans le noir de la nuit tombante, avec les méandres du fer, avec les rubans de feu, passant du rouge à l'orangé, de l'orangé au cerise. Là, je me suis surpris à avoir presque peur de l'attirement que produit le tournoiement de grandes machines, l'action enveloppante de l'engrainage:--cela a quelque chose de la fascination du vide.
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_29 octobre_.--Hier soir, chez Brébant, je m'entretenais avec Robin de la persistance singulière de la vie, chez Feydeau. Il me disait qu'il n'y comprenait rien, qu'il n'aurait jamais pu croire qu'il pût vivre quinze mois, qu'il avait un caillot de sang dans la cervelle de la grosseur de son verre à bordeaux.
Aujourd'hui j'ai un saisissement, en tombant sur la nouvelle de la mort de ce pauvre garçon.
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_Mercredi 29 octobre_.--La France est perdue. Henri V pas plus que le comte de Paris, le comte de Paris pas plus que Thiers, Gambetta pas plus que Thiers, n'ont d'autorité pour faire du gouvernement. Et les aventures de la gloire nous sont si bien défendues par M. de Bismarck, que dans le plus lointain avenir, notre pays ne peut espérer la poigne brutale et reconstituante d'un gendarme héroïque.
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_Dimanche 2 novembre_.--Cette lumière implacablement blanche de la lune, dans ces premières nuits de novembre, dans cette nuit du jour des Morts, est vraiment spectrale. Il me semble y voir des reflets de linceul.
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_Lundi 3 novembre_.--Dans les lettres on a un certain nombre d'amis, qui cessent tout à coup d'être de vos connaissances, dès qu'ils ne vous croient plus susceptibles de faire du bruit.
Rien n'est comparable à l'état, à la fois stupide et heureux, que vous donne une journée de jardinage, à l'air vif et froid de ce premier mois de l'hiver. Rentré à la maison, à la chaleur de votre feu, une espèce d'ensommeillement s'empare de vous, une plaisante immobilité monte dans vos jambes et vos bras fatigués. On dit bonsoir aux projets de la soirée, et l'on s'isole paresseusement dans un tête-à-tête vague avec soi-même, dans un néant trouble, dont le coup de sonnette de votre meilleur ami, vous sortirait le plus désagréablement du monde.
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_15 novembre_.--Les partis politiques ressemblent, dans ce moment, à ces gens, que de Vigny vit, un jour, se battre dans un fiacre emporté.
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_5 décembre_.--Devant le feu de la chambre d'en haut, qui sert de fumoir chez la princesse, après dîner, nous nous demandions, avec Berthelot, si la science pure, bellement abstraite, et contemptrice de l'industrialisme, n'est pas, comme l'art, le fait des sociétés aristocratiques.
Berthelot avoue que les États-Unis ne s'occupent, ne s'emparent de nos découvertes, rien que pour l'application. Cette Italie qu'il croyait, après sa rénovation, reprendre un élan, et redevenir quelque peu l'Italie du XVIe siècle, il constate tristement qu'elle imite maintenant les États-Unis, et est obligé de déclarer que les vrais et désintéressés savants qu'elle possède encore, sont des savants de la vieille génération: «On sait très bien, dit-il, comment se fait une vocation, c'est par l'action sur l'imagination des enfants, des jeunes gens, du rôle que joue dans les conversations autour d'eux, un individu de leur famille ou de leur connaissance. Eh bien! dans les sociétés, où, ce rôle est pris par l'argent, il n'y a plus de recrutement pour les carrières de gloire. Dans ce pays, qu'est-ce qu'il arrive, lorsque les instincts du jeune homme sont par trop scientifiques, il se met dans une carrière satisfaisant à moitié ses goûts, à moitié son désir d'enrichissement, il devient ingénieur de chemin de fer, directeur d'usine, directeur de produits chimiques... Déjà cela commence à arriver en France, où l'École polytechnique ne fait plus de savants.»
Et la conversation continuant, Berthelot ajoutait: «Que la science moderne, cette science qui n'a guère que cent ans de date, et qu'on dote d'un avenir de siècles, lui semblait presque limitée par les trente années du siècle dans lequel nous vivons. Un homme qui sait les trois langues dans lesquelles se fait actuellement la science, peut se tenir aujourd'hui au courant. Mais voilà les Russes qui se mettent de la partie. Qui sait le russe parmi nous? Bientôt tout l'Orient y viendra. Alors... Puis le nombre et l'inconnu des sociétés scientifiques. Aujourd'hui, j'ai reçu un diplôme de Bethléem, qui me nomme membre de la Société, je sais par le timbre qui porte New-York, que c'est en Amérique, et voilà tout... N'y a-t-il pas des Sociétés en Australie, ayant déjà publié sur l'histoire naturelle, des travaux de la plus grande importance... Un jour il sera impossible de connaître seulement les localités scientifiques... Et la mémoire pourra-t-elle suffire... Pensez-vous qu'à l'heure présente, pour ma partie, il y a, par an, huit cents mémoires dans les trois langues, anglaise, allemande, française!»
Et il termine, en disant qu'il pense que ça finira, comme en Chine, où il croit à une science primordiale complètement perdue, et réduite et tombée à des recettes industrielles.
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_Mercredi 10 décembre_.--Ce soir, chez la princesse, le dîner a été froid, contraint, coupé de longs silences. La pensée de chacun était au jugement de Bazaine.
Après le dîner, la princesse s'est absorbée dans le travail de la tapisserie: un moyen pour elle, au milieu des grands événements, de s'absenter de son salon, de s'appartenir. Elle répond à peine aux gens, qui lui font la politesse de venir s'asseoir, sur la petite chaise placée à ses pieds, relevant le nez à chaque entrant à qui elle jette: «Eh bien, sait-on quelque chose?» Enfin, la soirée s'avançant, et personne n'apportant des nouvelles, elle s'écrie tout à coup: «C'est prodigieux, ces hommes! ça ne sait rien! moi, si j'avais des culottes, il me semble que je serais de suite partout, que je saurais tout. Voyons jeune Gautier, si vous alliez au Cercle impérial, peut-être saurions-nous quelque chose?»
Le fils Gautier est très longtemps absent. En sortant, je le croise sous la porte cochère, et il me jette: «_Condamné à mort à l'unanimité_!»
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_Vendredi 12 décembre_.--De Behaine, en attendant le dîner, et Stoffel qui est en retard, me parle de l'espèce de susceptibilité maladive de Bismarck, de ses fureurs à la moindre attaque d'un journal français, de sa gallophobie, de la chance, qu'a la France de trouver dans le comte d'Arnim--tout prussien qu'il est--un sentiment aristocratique, qui le rend hostile au radicalisme français et non à la France.
Avec un autre ambassadeur, il a la certitude qu'un prétexte aurait été déjà trouvé pour envahir à nouveau notre pays.
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_Mardi 16 décembre_.--Décidément, je n'ai plus d'intérêt à créer un livre.--Créer un massif de fleurs, une chambre, une reliure: voilà, ce qui dans ce moment, amuse ma cervelle.
Comme on parle de l'action révolutionnaire, exercée dans les élections en province, Calemard de Lafayette dit: «L'agent révolutionnaire le plus redoutable, et qu'on retrouve presque dans tous les cantons,--j'ai pu en faire l'observation moi-même--c'est un huissier véreux, devenu banquier.»
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_Mercredi 17 décembre_.--La toquade de Flaubert d'avoir toujours fait et enduré des choses plus énormes que les autres, a pris, ce soir, les proportions de la dernière bouffonnerie. Il a bataillé violemment, et s'est presque chamaillé avec le sculpteur Jacquemart, pour prouver qu'il avait eu plus de poux en Égypte que lui, qu'il lui avait été supérieur en vermine.
Puis affalé sur moi, et avec des coups de doigt sur ma poitrine, me faisant l'effet de coups de bouton de fleuret, il a cherché à me prouver, que personne, personne au monde n'avait été amoureux, comme il l'avait été une fois. Ça été pour lui l'occasion de me _reraconter_ une histoire qu'il m'a déjà contée plusieurs fois, l'histoire dans laquelle il risquait sa vie, au milieu des précipices d'une falaise, pour embrasser un chien de Terre-Neuve, appelé Thabor, à une certaine place, où sa maîtresse avait l'habitude de déposer un baiser.
Une passion qui l'avait empoigné en quatrième, et qu'il garda, au fond de lui, en dépit des amours banales, jusqu'à trente-deux ans.
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_Jour de Noël 25 décembre_.--Je me sens plus seul, les jours de fête, que les autres jours.
Je me promène aujourd'hui dans cette maison qui s'arrange, fait sa toilette, devient un nid d'art, et mon plaisir est tout triste, qu'il ne soit pas là, pour en jouir, pour lui aussi promener, dans ces pierres reluisant neuf, sa jolie gaîté d'autrefois.
Quand j'entends ces blagueurs, ces enflés de la parole, parler de leurs travaux sur l'antiquité, je pense à notre travail sur la révolution, à cette lecture de livres et de brochures, qui feraient une lieue de pays, à ce plongement dans cet immense papier du journalisme, où nul n'avait mis le nez, à ces journées, à ces nuits de chasse dans l'inconnu sans limites, je nous revois pendant deux ans, retirés du monde, de notre famille, ayant donné nos habits noirs, pour ne pouvoir aller nulle part, nous payant seulement, après notre dîner, la distraction d'une promenade d'une heure, dans le noir des boulevards extérieurs... et en mon dédain silencieux, je les laisse blaguer.
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_Dimanche 28 décembre_.--Au convoi de François Hugo, nous sommes accostés, Flaubert et moi, à la sortie du Père-Lachaise, par Judith.
Dans une fourrure de plumes, la fille de Théophile Gautier est belle, d'une beauté étrange. Son teint d'une blancheur à peine rosée, sa bouche découpée, comme une bouche de primitif, sur l'ivoire de larges dents, ses traits purs, et comme sommeillants, ses grands yeux, où des cils d'animal, des cils durs et semblables à de petites épingles noires, n'adoucissent pas d'une pénombre le regard, donnent à la léthargique créature l'indéfinissable et le mystérieux d'une femme-sphinx, d'une chair, d'une matière, dans laquelle il n'y aurait pas de nerfs modernes. Et la jeune femme a pour repoussoir à son éblouissante jeunesse, d'un côté le chinois Tsing à la face plate, au nez retroussé, de l'autre sa mère, la vieille Grisi, dans son ratatinement souffreteux.
Puis, afin que tout soit bizarre, excentrique, fantastique, dans la rencontre, Judith s'excuse auprès de Flaubert, de l'avoir manqué la veille. Elle était sortie pour prendre sa leçon de magie, oui, sa leçon de magie!
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_Mardi 30 décembre_.--Quelqu'un dit, au dîner des Spartiates: l'Empire a branlé dans le manche, depuis le jour de l'attentat d'Orsini. Oui, reprend le général Schmitz, et permettez-moi une anecdote. Quelqu'un disait, huit jours après cet attentat, au duc d'Aumale:--«L'Empereur a été très bien!»--«Comme mon père, chaque fois qu'on a tenté de l'assassiner, répondit le duc d'Aumale, mais attendez... il ne se passait pas une semaine après, que mon père ne commît une grosse faute.»
ANNÉE 1874
_1er janvier 1874_.--Je jette dans le feu l'almanach de l'année passée, et les pieds sur les chenets, je vois noircir, puis mourir dans le voltigement de petites langues de feu, toute cette longue série de jours gris, dépossédés de bonheur, de rêves d'ambition,--de jours amusés de petites choses bêtes.
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_Samedi 17 janvier_.--L'on ne se doute guère de l'héroïsme secret déployé par les suprêmes élégantes de Paris. Le besoin qu'elles ont d'être toujours en vue, sous peine d'oubli du public, leur fait traiter la maladie, la mort avec des dédains et des mépris sublimes de légèreté et de hauteur.
Mme X... était, il y a huit jours, à la représentation de FORT-EN-GUEULE, et la salle, à la voir toute charmante et toute souriante, ne pensait guère, que lorsque les yeux de cette femme regardaient dans sa jumelle, ils ne voyaient pas ce qui se jouait sur la scène, mais qu'ils voyaient les affreux instruments d'acier, les bistouris impitoyables qui allaient la déchirer, le lendemain matin, et lui faire, pour la septième fois, l'opération des glandes cancéreuses. Remontée dans sa voiture, elle jetait à un ami: «Demain, n'est-ce pas, à quatre heures?» voulant que le lendemain ressemblât à ses autres jours de femme à la mode.
Hier, l'opérée avait un érisypèle sur les deux bras, et l'on était dans la plus grande inquiétude.
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_Mardi 20 janvier_.--Triste journée que cette première journée, où commence le vasselage de la France. Aujourd'hui l'UNIVERS est suspendu par l'ordre de M. de Bismarck. Demain le chancelier de l'Empire demandera peut-être que la France se fasse protestante.
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_Mercredi 28 janvier_.--Le dîner de la princesse était, ce soir, bondé de médecins, Tardieu, Demarquay, etc., etc.
Les médecins ne fument pas, et quelqu'un, en leur absence, soutenait au fumoir, qu'ils étaient les plus nuls des hommes! Moi là-dessus, comme je me récrie et que j'affirme, que la classe la plus intelligente que j'avais rencontrée dans ma vie, était celle des internes, Blanchard me donne raison sur ce point, mais il ajoute, qu'aussitôt leurs études finies, le besoin de gagner de l'argent--l'argent que gagne un médecin, un chirurgien étant la cote de sa valeur--le besoin de gagner de l'argent, le retire de tout travail, de toute étude, émousse son observation par l'abêtissement de visites rapides et successives, par la fatigue même des étages montés. L'intelligence, s'il y a une intelligence chez l'homme, au lieu de progresser, diminue.
Là-dessus Flaubert s'écrie: «Il n'y a pas de caste, que je méprise comme celle des médecins, moi qui suis d'une famille de médecins, de père en fils, y compris les cousins, car je suis le seul Flaubert qui ne soit pas médecin... mais quand je parle de mon mépris pour la caste, j'excepte mon papa... Je l'ai vu, lui, dire dans le dos de mon frère, en lui montrant le poing, quand il a été reçu docteur: «Si j'avais été à sa place, à son âge, avec l'argent qu'il a, quel homme j'aurais été!» Vous comprenez par cela son dédain pour la pratique rapace de la médecine.»
Et Flaubert continue, et nous peint son père à soixante ans, les beaux dimanches de l'été, disant qu'il allait se promener dans la campagne, et s'échappant par une porte de derrière, pour courir à l'_Ensevelissoir_, et disséquer comme un carabin.
Il nous le montre encore, dépensant deux cents francs de frais de poste, pour aller faire dans quelque coin du département, une opération à une poissonnière, qui le payait avec une douzaine de harengs.
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_Jeudi 29 janvier_.--Il est vraiment heureux, cet Alexandre Dumas, et prodigieuse est la sympathie de tout le monde pour lui. J'ai entendu hier dans un coin du salon, Tardieu et Demarquay se lamenter, une partie de la soirée, sur la possibilité d'un échec de l'écrivain à l'Académie, comme s'il s'agissait d'une maladie de leurs enfants, et Demarquay s'est levé, en disant: «Je devais faire une opération en province demain, mais je n'y vais pas, je veux savoir un des premiers... Alexandre m'a promis de m'envoyer un télégramme, aussitôt la nomination connue!»
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_Mercredi 4 février 1874_.--Un trait de Balzac, que ne connaîtront peut-être pas ses biographes futurs.
Le vieux Giraud racontait, ce soir, qu'il était voisin du directeur de l'hospice Beaujon, et que celui-ci voisinait avec lui, tous les jours. Une fois, le directeur lui dit: «J'ai une mourante très distinguée, qui se dit la sœur de Balzac. Comme cela me répugne de la mettre entre quatre planches, j'ai été voir Balzac, et lui ai demandé 16 francs pour un cercueil.
Balzac m'a dit: «Cette femme ment, je n'ai pas de sœur à l'hôpital.» Ma foi, cette femme m'intéressait, j'ai de ma poche acheté le cercueil.»
Les années se passent, le peintre et le directeur d'hôpital voisinent, comme par le passé. Un matin, le directeur arrive chez Giraud, tout bouleversé: «Vous vous rappelez mon histoire de la sœur de Balzac, hein?... Vous ne savez pas ce qui vient de m'arriver?... Balzac m'a fait demander aujourd'hui... Je l'ai trouvé mourant, ainsi que les journaux l'annonçaient: «Monsieur, s'est-il écrié, en me voyant, je vous ai dit que cette femme pour laquelle vous êtes venu me demander un cercueil, n'était pas ma sœur, c'est moi qui ai menti. J'ai voulu vous avouer cela, avant de mourir.[1]»
[Note 1: Le récit a un caractère de vérité, mais quelle est cette sœur, dont les biographes ne parlent pas. Est-ce une sœur naturelle? Ne serait-ce pas plutôt une belle-sœur.--La véracité de mon récit a été confirmée par un article d'Arsène Houssaye, dans le FIGARO et l'ÉCHO DE PARIS.]
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_Dimanche 8 février_.--Ce soir, en dînant chez Flaubert, Alphonse Daudet nous racontait son enfance, une enfance hâtive et trouble. Elle s'est passée au milieu d'une maison sans argent, sous un père changeant tous les jours d'industrie et de commerce, dans le brouillard éternel de cette ville de Lyon, déjà abominée par cette jeune nature amoureuse de soleil. Alors des lectures immenses--il n'avait pas douze ans--des lectures de poètes, de livres d'imagination qui lui exaltaient la cervelle, des lectures fouettées de l'ivresse produite par des liqueurs chipées à la maison, des lectures promenées, des journées entières, sur des bateaux qu'il décrochait du quai.