Journal Des Goncourt Deuxieme Serie Deuxieme Volume Memoires De

Chapter 5

Chapter 53,714 wordsPublic domain

_24 octobre_--Hier, en dînant, le nez dans un journal--c'est pour moi le seul moyen de manger, quand je dîne seul--je suis tombé, sans que rien ne pût me le faire présager, je suis tombé sur la nouvelle de la mort de Théophile Gautier.

Ce matin, j'étais à Neuilly, rue de Longchamps.

Bergerat m'a fait entrer dans la chambre du mort. Sa tête, d'une pâleur orangée, s'enfonçait dans le noir de ses longs cheveux. Il avait, sur la poitrine, un chapelet, dont les grains blancs, autour d'une rose en train de se faner, ressemblaient à l'égrènement d'une branchette de symphorine. Et le poète avait ainsi la sérénité farouche d'un barbare, ensommeillé dans le néant. Rien là, ne me parlait d'un mort moderne. Des ressouvenirs des figures de pierre de la cathédrale de Chartres, mêlés à des réminiscences des récits des temps mérovingiens, me revenaient, je ne sais pourquoi.

La chambre même, avec le chevet de chêne du lit, la tache rouge du velours d'un livre de messe, une brindille de buis dans une poterie, sauvage, me donnaient tout à coup la pensée d'être introduit dans un _cubiculum_ de l'ancienne Gaule, dans un primitif, grandiose, redoutable intérieur roman.

Et la douleur fuyante d'une sœur dépeignée, aux cheveux couleur de cendre, une douleur retournée vers le mur, avec le désespoir passionné et forcené d'une Guanamara, ajoutait encore à l'illusion.

* * * * *

_25 octobre_.--Je suis, pour l'enterrement du père, dans l'église de Neuilly, où il y a à peine, quelques mois, j'assistais au mariage de la fille.

L'enterrement est pompeux. Les clairons de l'armée rendent les honneurs à l'officier de la Légion d'honneur. Les plus touchantes voix de l'Opéra chantent le _Requiem_ de l'auteur de GISÈLE. On suit à pied le corbillard jusqu'au cimetière Montmartre. J'aperçois dans un coupé, Alexandre Dumas lisant l'éloge funèbre, qui doit être prononcé, au gros Marchal, effondrant le petit strapontin, sur lequel il est assis en face de son illustre ami.

Le cimetière est plein de bas admirateurs, de confrères anonymes, d'écrivassiers dans des feuilles de choux, convoyant le journaliste,--et non le poète, et non l'auteur de MADEMOISELLE DE MAUPIN. Pour moi, il me semble, que mon cadavre aurait horreur d'avoir derrière son cercueil, toute cette tourbe des lettres, et je demande seulement, pour mon compte, les trois hommes de talent, et les six bottiers convaincus, qui étaient à l'enterrement de Henri Heine.

* * * * *

_Novembre_.--Bar-sur-Seine. Anna, la vieille bonne d'ici, a une langue qui enfonce tous les faiseurs de pittoresque. Revenant de voir une voisine malade elle disait aujourd'hui: «Elle épouvante!» Elle disait encore d'un ménage qui fait bonne chère: «Ils mangeraient un royaume!»

* * * * *

_10 décembre_.--Je ne me sens décidément plus assez de santé, plus assez de vitalité pour supporter les ennuis de la vie. Il me prend sérieusement envie de _faire absolument le mort:_ toute action, tout travail, étant punis par des choses désagréables à l'épigastre.

Aujourd'hui, Burty m'emmène dans un atelier de la rue des Champs.

Il fait faire le portrait de sa fille par un cirier, par un délicat sculpteur, qui a retrouvé les procédés anciens de l'art. Il s'appelle Cros. C'est un garçon tout maigre, tout noir, tout barbu, avec une inquiétante fixité dans ses yeux caves. Et cette lampe allumée, et ces petits morceaux de cire, qui semblent, en leur boîte à cigare, de petits morceaux de chair, et ce profil de Madeleine, qui prend peu à peu, sur la plaque de verre noir, une réalité mystérieuse, sous le jour crépusculaire, me jettent, à la longue, dans une espèce de peur de cette vie magique, que cuisine dans cette cave, ce pâle garçon.

* * * * *

_29 décembre_.--Depuis quelques jours, je me suis remis à travailler. Je rédige les notes d'une seconde édition de l'ART DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. J'espère que ce travail méprisable sera l'engrenage, qui me rejettera dans le travail du style et de l'imagination.

ANNÉE 1873

_22 janvier 1873_.--Cette semaine, Thiers a fait prier de Behaine de venir dîner chez lui, pour avoir ses impressions sur l'Allemagne. Or Thiers ne lui a pas permis d'ouvrir la bouche, et tout le temps, c'est le président de la République qui a raconté au chargé d'affaires, ses négociations avec Bismarck.

D'après l'étude profonde qu'en a fait l'historien de la Révolution, Bismarck serait un _ambitieux_, mais qui ne _serait point animé de mauvais sentiments contre la France_. Au fond, malgré toute sa malice--il l'a presque avoué,--ce qui fait amnistier Bismarck par Thiers, c'est que pendant les négociations pour Belfort, le ministre prussien, connaissant l'habitude, qu'avait Thiers de faire une sieste dans la journée, lui faisait envelopper les pieds avec un paletot, pour qu'il n'eût pas froid. On doit se féliciter que cette attention n'ait pas coûté Belfort à la France.

Mon ami est sorti, effrayé du radotage sénile et prudhommesque de notre grand homme d'État.

* * * * *

_28 janvier_.--Je n'ai eu dans ma vie qu'une fois de la prévoyance, de la clairvoyance. En 1867, j'ai préféré un débiteur hypothécaire, au gouvernement de Napoléon III, faisant du libéralisme. Cela me coûte cher. Mon notaire m'a trouvé un débiteur, qu'il faut assigner tous les six mois, et tous les six mois, je suis à me demander si je ne serais pas forcé de quitter cette maison qui, seule, m'aide un peu à vivre.

* * * * *

_Mardi 11 février_.--Aujourd'hui, au dîner de Brébant, Nigra a jeté dans la conversation--comme s'il tentait une expérience sur nous--la proposition de nous donner, comme roi de France, son roi à lui. Oui, il a eu le toupet de nous offrir, dans sa pitié profonde, Victor-Amédée, le seul et vrai roi des races latines. Je ne sais, mais la proposition de cette maison de Savoie pour le trône de France me semble la plus grande insolence que ma patrie ait eu encore à subir.

* * * * *

_26 février_.--Flaubert disait aujourd'hui assez pittoresquement: «Non, c'est l'indignation seule qui me soutient... L'indignation pour moi, c'est la broche qu'ont dans le cul les poupées, la broche qui les fait tenir debout. Quand je ne serai plus indigné, je tomberai à plat!» Et il dessine du geste la silhouette d'un polichinelle échoué sur un parquet.

Partout où l'on va, dans ce moment, on se cogne à une _latrie_ bête pour la personne de Littré. Ce Bescherelle, plus complet, est devenu une espèce de bon dieu, au milieu des réclames et des dévotions de la gent libre-penseuse.

* * * * *

_5 mars_.--Je dîne, ce soir, avec Sardou. Je l'ai entrevu une ou deux fois, mais je n'ai point encore causé avec lui.

Chez Sardou, rien de Dumas, rien de sa hauteur méprisante pour les gens qu'il ne connaît pas. Sardou, lui, est bon prince. Il accepte tout le monde sur le pied de l'égalité. Il est en outre bavard, très bavard, et a le bavardage d'un homme d'affaires. Il ne parle qu'argent, chiffres, recettes. Rien ne dénote chez lui l'homme de lettres. Vient-il à s'égayer, à être spirituel, c'est de l'esprit de cabotin qui monte sur sa mince lèvre.

Un peu prolixe de son moi, il nous raconte longuement l'interdiction de sa pièce américaine. Et à ce propos, un joli détail sur Thiers. Aux sollicitations du Vaudeville, implorant près de Thiers la représentation de la pièce de Sardou, Thiers a fait répondre que la chose était impossible: le peuple américain étant, dans le moment, le seul peuple faisant gagner de l'argent à Paris: on ne devait pas le blesser.

Thiers a vraiment raison de se vanter d'être un petit bourgeois.

* * * * *

_Dimanche 16 mars_.--Alphonse Daudet, qu'on m'avait montré applaudissant HENRIETTE MARÉCHAL, je le retrouve chez Flaubert.

Il cause de Morny, dont il a été une façon de secrétaire. Tout en l'épargnant, tout en estompant, avec des paroles de reconnaissance, le peu de valeur du personnage, il nous le peint, comme ayant un certain tact de l'humanité, et le sens divinatoire, à première vue, d'un incapable avec un intelligent.

Daudet est très amusant et touche au plus haut comique, quand il portraiture le littérateur, le fabricateur d'opérettes. Il nous fait le tableau d'une matinée, où Morny lui avait commandé une chanson, une cocasserie madécasse, dans le genre de «_bonne négresse aimer bon nègre, bonne négresse aimer bon gigot_.» La chose fabriquée et apportée par Daudet, dans l'enthousiasme de la première audition, on oublie dans l'antichambre Persigny et Boitelle.

Et voilà Daudet, Lépine, le musicien, et Morny lui-même, avec sa calotte, et sous la grande robe de chambre, dans laquelle il singeait le cardinal-ministre: les voilà tous les trois tressautant sur des tabourets, en faisant de grands _zim boum, zim balaboum_, pendant que l'Intérieur et la Police se morfondaient.

* * * * *

_17 mars_.--Cette nuit encore, je l'ai revu, mais il ne m'est donné de le revoir que malade, et dans tout l'horrible de la maladie, et en tout l'extrême que je n'ai pas eu à subir. Et dire, qu'au milieu du vague de tout rêve, il est tellement réel, il est tellement présent, que dans le cauchemar, je resouffre de ce que j'ai souffert.

Le rêve fini, l'insomnie m'a pris, et ma pensée incapable de se rendormir, poussée violemment au dernier roman que nous devions faire: LA FILLE ÉLISA, a travaillé, le reste de la nuit, dans l'horrible.

* * * * *

_Mardi 22 avril_.--A propos de l'ignorance qu'on prête au souverain de la Chine pour tout ce qui se passe en dehors des murailles de son palais, le général Schmitz dit ce soir: «Moi, ce que je puis vous affirmer, c'est que j'ai trouvé,--moi, vous m'entendez,--j'ai trouvé, sur un meuble de sa chambre les traités avec la Russie. Je les ai même donnés à un pauvre diable qui en a eu 25 louis de l'Ambassade russe.»

_Jeudi 24 avril_.--Ce soir, chez Burty, Guys nous conte l'arrivée de Gavarni, à Londres. Il débarquait en casquette, sans un chapeau, sans un habit--dans l'impossibilité de faire une visite, de dîner dans une maison. Guys nous le peint hostile à toute relation, et recevant très froidement d'Orsay qu'il avait décidé à lui rendre visite. «Mais il n'y a rien à faire, avec ce sauvage», lui dit d'Orsay.

Cependant il lui fait obtenir une audience du secrétaire du prince Albert, auquel Gavarni présenta une soixantaine d'aquarelles qui ne furent pas achetées par le prince, mais furent vendues à vil prix, à un usurier.

Un grand nombre de dessins de Gavarni, sur les événements de 1848, sont faits d'après des croquis de Guys. A l'arrivée au LONDON NEWS de ces croquis, ou plutôt de ces croquetons, Gavarni les feuilletant, saisi par le caractère, le pittoresque de tel ou tel crayonnage de premier coup, disait: «Je prends celui-là!», et du croqueton faisait un dessin terminé pour la gravure.

* * * * *

_Mardi 29 avril_.--Barodet est élu. C'est bien, c'est le commencement en politique de la toute-puissance du néant, du zéro.

On prêtait à Jules Simon ce spirituel mot, par lui adressé à quelqu'un lui disant qu'il menait Thiers comme il voulait: «Je le mènerais comme cela, si je pouvais lui persuader que je suis malhonnête!»

* * * * *

_Samedi 8 mai_.--Chez Véfour, dans le salon de la Renaissance, où autrefois j'ai abouché Sainte-Beuve avec Lagier, je dîne ce soir avec Mme Sand, Tourguéneff, Flaubert.

Mme Sand est momifiée de plus en plus, mais toute pleine de bonne enfance, et de la gaieté d'une vieille femme du siècle dernier. Tourguéneff, est à son ordinaire, parleur et expansif, et on laisse parler le géant, à la douce voix, aux récits attendris de petites touches émues et délicates.

Flaubert a commencé à conter un drame sur Louis XI, qu'il dit avoir fait au collège, drame, où il avait ainsi fait parler la misère des populations: «Monseigneur, nous sommes obligés d'assaisonner nos légumes avec le sel de nos larmes.»

Et la phrase de ce drame rejette Tourguéneff dans les souvenirs de son enfance, dans la mémoire de la dure éducation en laquelle il a grandi, et des révoltes que l'injustice soulevait dans sa jeune âme. Il se voit, je ne sais à propos de quel petit méfait, à la suite duquel il avait été sermonné par son précepteur, puis fouetté, puis privé de dîner, il se voit se promenant dans le jardin, et buvant, avec une espèce de plaisir amer, l'eau salée qui de ses yeux, le long de ses joues, lui tombait dans les coins de la bouche.

Il parle ensuite des _savoureuses_ heures de sa jeunesse, des heures, où couché sur l'herbe, il écoutait les bruits de la terre, et des heures passées à l'affût dans une observation rêveuse de la nature qu'on ne peut rendre.

Il nous entretient d'un chien bien-aimé, semblant prendre part à l'état de son âme, le surprenant par un gros soupir, dans ses moments de mélancolie,--un chien qui, un soir, au bord d'un étang, où Tourguéneff fut pris d'une terreur mystérieuse, se jeta dans ses jambes, comme s'il partageait son effroi.

Puis, je ne sais, à propos de quel crochet dans la conversation et les idées, Tourguéneff nous raconte qu'étant un jour en visite chez une dame, au moment où il se levait pour sortir, cette dame lui cria presque: «Restez, je vous en prie, mon mari sera ici dans un quart d'heure, ne me laissez pas seule!»

Comme le ton était singulier, il la pressa tant, qu'elle lui dit: «Je ne puis pas rester seule... Aussitôt qu'il n'y a plus personne auprès de moi, je me sens enlevée et transportée au milieu de l'_immense_... et je suis là, comme une petite poupée, devant un juge dont je ne vois pas la figure!»

* * * * *

_Samedi 24 mai_.--Le jour où nos destinées se jouent dans Versailles, j'y suis, mais j'y suis pour acheter des azalées et des rhododendrons.

* * * * *

_Mardi 27 mai_.--J'ai eu un succès au dîner de Brébant, avec ce mot: «La France finira par des _pronunciamento_ d'académiciens.»

* * * * *

_2 juin_.--Je ne puis surmonter mon dégoût, quand je lis à la quatrième page d'un journal, dans les réclames payées: Il vient de paraître la seconde édition: _De la situation des ouvriers en Angleterre_... «travail où M. le comte de Paris a fait œuvre de penseur et de citoyen...» Les prétendants qui se font écrivains socialistes... Pouah!

* * * * *

_7 juin_.--Je ne crois pas que le monde finisse, parce qu'une société périt. Je ne crois donc pas à la fin du monde après la destruction de ce qui est aujourd'hui, cependant je suis intrigué de savoir quelle pourra être la physionomie d'un monde, aux bibliothèques, aux musées pétrolés, et dont l'effort sera de choisir pour se gouverner, les incapacités les plus officiellement notoires.

* * * * *

_Dimanche 8 juin_.--Ce matin, Rops est venu déjeuner chez moi. Il m'explique ce que je ne comprenais pas chez un Belge: ces coups d'œil, par moments, tout noirs, et ces cheveux en escalade. Il est d'origine hongroise. Son grand-père est de ceux qui n'ont pas voulu mourir pour Marie-Thérèse.

Dans la journée, il m'entraîne chez François Hugo, qui habite dans la villa, depuis quinze jours, et veut m'avoir à dîner. Je tombe, sans le savoir, sur un homme livide, qui me dit être venu ici pour se faire soigner par Béni-Barde. Il l'a vu ce matin, et doit commencer son traitement le lendemain. Je n'écoute plus le fils d'Hugo, je suis tout à coup rejeté dans ces cruels six mois, où deux fois par jour, j'ai traîné mon pauvre frère à ce cruel supplice, sans pouvoir le sauver.

Il me prend une envie insurmontable de fuir cette maison en gaieté et en joie, autour de ce mourant. Au moment de passer à table, je prétexte une migraine, et rentre chez moi, doucement penser à lui.

* * * * *

_Lundi 9 juin_.--Un homme de valeur ne garde cette valeur qu'à la condition de persister, sans faiblir, dans son instinctif mépris de l'opinion publique.

* * * * *

_Jeudi 12 juin_.--Il me semble, en ces jours, que je fais les choses absolument comme si j'étais mon exécuteur testamentaire, c'est-à-dire très indifférent à leur réussite ou à leur non-réussite. Je les fais par devoir, et beaucoup pour lui. C'est ainsi qu'aujourd'hui, j'ai été demander à Marcelin un article sur notre GAVARNI.

J'ai franchi un escalier, tout fauve du bitume de Giorgions, cuits au four. Puis j'ai été admis dans le sanctuaire où le beau Marcelin, dans un vestinquin clair, s'enlevait sur l'ambre d'un Crayer douteux. Ce bureau de la VIE PARISIENNE a le clair-obscur de l'appartement d'une vieille femme galante retirée du commerce des tableaux, un appartement où rutilent les chaleurs de faux chefs-d'œuvre.

J'étais entré avec un gros court, que, tout d'abord, je n'avais pas reconnu. C'était Monselet. Marcelin se jette sur lui, l'entraîne dans une autre pièce, et je l'entends lui donner, en phrases à la Napoléon, l'esprit d'un article sur le shah de Perse.

Puis il revient à moi, et me crie que le grand Gavarni, l'immense Gavarni, le Gavarni qui touche à Michel-Ange est dans ses premières œuvres, mais qu'au sortir du CHARIVARI, ce n'est plus qu'un procédé, qu'une manière... Il continue, dans une espèce de bagout à la Chenavard, à dire des choses qu'on ne dirait pas à un porteur de bandes.

Des directeurs de journaux, qui sont obligés d'avoir l'air de dire quelque chose, sur n'importe quoi, à n'importe qui, arrivent à ne plus faire la distinction des gens auxquels ils parlent.

* * * * *

_24 juin_.--Je suis à Versailles,--toujours comme jardinier.

Cependant l'intérêt du drame, qui se joue dans ce palais m'attire et me fait vaguer dans les rues avoisinantes. Dans ces rues, je suis effrayé de la quantité des pharmacies nouvelles qu'a fait éclore l'Assemblée, et devant l'exposition de tant de pains de gluten, je me demande si les diabétiques qui sont renfermés dans ces murs, auront le courage moral.

* * * * *

_26 juin_.--Chez Frontin, l'absinthe a quelque chose d'austère, de morose, de chagrin. Il semble que les buveurs remuent, au fond de leurs verres, les destinées de l'État.

* * * * *

_2 juillet_.--Fatigue immense, indéfinissable. Je me rappelais, ces temps-ci, le mot de ma pauvre vieille cousine de Bar-sur-Seine: «Vous verrez, je ne vivrai pas longtemps, je suis si fatiguée, si fatiguée!»

Aujourd'hui, j'ai eu une petite joie. Pierre Gavarni, qui dînait chez moi, a laissé éclater naïvement sa stupéfaction de la connaissance intime, que mon frère et moi avions du moral de son père.

* * * * *

_26 juillet_.--En rentrant ce soir, je trouve une lettre qui porte le cachet du ministère de l'Instruction Publique et des Cultes. Cela m'étonne, je n'ai pas de commerce avec les ministères. Je l'ouvre et je lis que, sur la proposition de mon cher confrère Charles Blanc, le ministre de l'Instruction Publique vient d'acquérir, au compte de la direction des beaux-arts, 125 exemplaires, au prix de 8 francs l'un, de GAVARNI, l'_Homme et l'Œuvre_.

Je souris d'abord à l'ironie de cette étude, si psychologiquement amoureuse, entrant dans les bibliothèques gouvernementales, à l'ironie de ce livre renfermant la plus positive profession d'athéisme encouragée par ce gouvernement clérical.

Puis j'entre en fureur de cette compromission de nos deux noms, par cet achat, qu'on peut supposer sollicité. Quelle famille, que ces Blanc! en train de désarmer secrètement les haines, en train de museler les antipathies, avec un peu d'argent pris à l'État.

Et quoi faire cependant? En ma qualité d'homme bien élevé, il n'y a qu'à remercier. Quel malheur de n'être pas né saltimbanque! Demain je refuserais d'une manière retentissante, dans tous les journaux, et je passerais pour un _pur_, et je vendrais mon édition.

* * * * *

_Mardi 5 août_.--Mme Charles Hugo m'a invité ce soir à dîner, de la part de son beau-père. Dans l'humide jardin de la petite maison, François Hugo est couché dans un fauteuil, le teint cireux, les yeux à la fois vagues et fixes, les bras contractés dans un pelotonnement frileux. Il est triste de la tristesse de l'anémie. Debout, dans la rigidité d'un vieil huguenot de drame, se tient le père. Arrive Bocher, un ami de la maison, arrive Meurice, aux pas qui ne font pas de bruit.

On se met à table. Et aussitôt se renversant dans les assiettes de tout le monde, deux têtes d'enfant: la tête mélancolique du petit garçon, la tête futée de la petite Jeanne, et avec Jeanne, les rires joyeux, les familiarités attouchantes, les gestes tapageurs, les adorables coquetteries de quatre ans.

La soupe est mangée, et Hugo, qui a annoncé avoir la cholérine, mange du melon, boit de l'eau glacée, disant que tout cela pour lui, n'a pas d'importance.

Il se met à parler. Il parle de l'Institut, de cette admirable conception de la Convention, de ce _Sénat dans le bleu_, comme il l'appelle. Il le voudrait voir, ses cinq classes assemblées, discuter idéalement toutes les questions repoussées par la Chambre... ainsi la peine de mort. Là, Hugo a un morceau de la plus haute éloquence, qu'il termine par ces mots: «Oui, je le sais, le défaut c'est l'élection par les membres en faisant partie... Il y a dans l'homme une tendance à choisir son inférieur... Pour que l'institution fût complète, il faudrait que l'élection fût faite sur une liste présentée par l'Institut, débattue par le journalisme, nommée par le suffrage universel.»

Sur cette thèse, qui semble un de ses habituels _morceaux de bravoure_, il est, je le répète, très éloquent, plein d'aperçus, de hautes paroles, d'éclairs.

Au milieu de son speach, une allusion à l'église de Montmartre lui fait dire: «Moi, vous savez depuis longtemps mon idée, je voudrais un _liseur_ par village, pour faire contrepoids au curé, je voudrais un homme qui lirait, le matin, les actes officiels, les journaux; qui lirait, le soir, des livres.»

Il s'interrompt: «Donnez-moi à boire, non pas du vin supérieur que boivent ces messieurs--il fait allusion à une bouteille de Saint-Estèphe--mais du vin ordinaire, quand il est sincère, c'est celui que je préfère, non pas du Bourgogne, par exemple: ça donne la goutte à ceux qui ne l'ont pas, ça la triple à ceux qui l'ont... Les vins des environs de Paris, on est injuste pour eux, ils étaient estimés autrefois, on les a laissé dégénérer... ce vin de Suresnes sans eau, ce n'est vraiment pas mauvais... Tenez, monsieur de Goncourt, il y a longtemps de cela, mon frère Abel, en sa qualité de lorrain et de Hugo, était très hospitalier. Son bonheur était de tenir table ouverte. Sa table, c'était alors dans un petit cabaret, au-dessus de la barrière du Maine. Figurez-vous deux arbres coupés et non écorcés, sur lesquels on avait fiché, avec de gros clous, une planche. Là, il recevait toute la journée. Il n'y avait, il faut l'avouer, que des omelettes gigantesques et des poulets à la crapaudine, et encore pour les retardataires, des poulets à la crapaudine et des omelettes gigantesques. Et ce n'étaient pas des imbéciles qui mangeaient ces omelettes. C'étaient Delacroix, Musset, nous autres... Eh bien là, nous avons beaucoup bu de ce petit vin, qui a une si jolie couleur de groseille: ça n'a jamais fait de mal à personne.»

Depuis quelque temps, la petite Jeanne porte sa cuisse de poulet à ses yeux, à son nez, quand tout à coup elle laisse tomber sa tête dans la paume de sa main, tenant toujours la cuisse à moitié mangée, et s'endort, sa petite bouche entr'ouverte, et toute grasse de sauce. On l'enlève, et son corps tout mou, se laisse emporter, comme un corps où il n'y aurait pas d'os.