Journal Des Goncourt Deuxieme Serie Deuxieme Volume Memoires De
Chapter 2
Ziem me parle de sa santé, des chaleurs qui lui montent à la tête, du manque d'équilibre de sa circulation, de l'impossibilité qu'il éprouve maintenant à travailler dans des lieux fermés. Il me conte l'habitude qu'il a prise, de dessiner, de peindre en plein air, debout, et cela, pendant huit ou dix heures, disant qu'assis, il retient sa respiration, penché qu'il est sur son travail, tandis que tout droit dans la campagne, il respire à pleins poumons.
... C'est la voix du général Schmitz qui jette à la table.
«Oui, oui, il faudra bien qu'un jour la vérité se fasse, que la vérité soit connue! Eh bien, le 18 août, le retour sur Paris était résolu. L'Empereur y était décidé. Mac-Mahon, de son côté, avait résisté aux obsessions de Rouher et de Saint-Paul, qui voulaient le pousser en avant. Et remarquez, messieurs, que je ne vous dis que ce que m'a affirmé Mac-Mahon. Il se disposait à faire rétrograder ses troupes, quand il reçoit une lettre de Bazaine, lui annonçant qu'il sortirait, le 26, de Metz. Cela l'ébranle et ne le décide pas. Il en réfère à Palikao, qui lui intime l'ordre de marcher en avant. Il se décide un peu malgré lui, mais sa responsabilité était couverte.
«La faute, oui la voilà, c'est cette dépêche de Palikao, cette dépêche qui a tout ruiné. Sans cette dépêche, toute l'armée se retirait derrière la rive gauche de la Seine, on y encadrait toutes les forces vives du pays, et nous livrions la bataille de Châtillon, cette fois avec de vrais soldats. Car, qu'est-ce que vous aviez en fait de vrais soldats à Paris, le 35e et le 42e--rien de plus... Trochu et moi, il faut qu'on le sache, nous n'avons accepté la responsabilité du siège qu'avec une armée de secours sous les murs de Paris. Sans cette armée, il était impossible que cela ne finît pas comme cela a fini... Je reviens à l'Empereur. Il était donc décidé à rentrer aux Tuileries. Me voici dans la nuit du 18 août chez l'Impératrice. Je lui annonce le retour de l'Empereur. Elle s'écrie: «Qu'il faut qu'il ne revienne pas, qu'il se fasse tuer à la tête de son armée!» J'ai beau lui objecter qu'il y a un sentiment général qui s'oppose à ce qu'il garde le commandement, j'ai beau lui dire que s'il ne commande plus, il est nécessaire qu'il abandonne son rôle de _chevalier errant_, qu'il est nécessaire qu'il soit sur son trône, qu'il rentre aux Tuileries. L'Impératrice tient absolument à son idée. Elle ne m'écoute pas, quand je lui dis qu'un homme à moi viendrait chercher l'Empereur dans un coupé sans armes, au chemin de fer... Oui, c'est l'Impératrice, de concert avec Palikao, qui a empêché le retour de l'Empereur.
«Un détail. Trochu, qui était avec moi, demande à lui lire la proclamation qui le nomme gouverneur de Paris. Il commence: «L'Empereur m'a nommé gouverneur de Paris...» L'impératrice interrompt: «Non, non, ne mettez pas là, la personnalité de l'Empereur.» Le curieux, c'est que la proclamation avait été rédigée au crayon, à la lueur d'un bout de bougie, et qu'avec la maladresse qu'a Trochu à écrire, il avait débuté par: «Je suis nommé gouverneur de Paris» et que c'était moi qui avais substitué la phrase qu'il lisait à l'Impératrice. L'Impératrice semblait blessée que nous fassions revivre le nom de l'Empereur sur un papier gouvernemental: Palikao, depuis un mois au moins, n'osant plus faire mention de sa personne.»
* * * * *
_15 février_.--Depuis quelque temps, dans le non travail et l'ennui, la fabrication de mille choses inférieures prenant ma pensée et mes jambes, me font vivre, à la fois, en une espèce d'ahurissement et d'hallucination courante et emportée.
Flaubert me disait que sa mère, après la mort de son mari et de sa fille, était tout-à-coup devenue athée.
* * * * *
_Lundi 19 février_.--A cette première de la reprise de RUY-BLAS, j'étais frappé de l'infériorité de la machine dramatique, et comme elle fait faire de l'enfantin aux plus grands talents. Et pendant tout le spectacle, je me récitais à moi-même la _Fête chez Thérèse_.
* * * * *
_Mercredi 21 février_.--Théophile Gautier me racontait une conversation qu'il avait eue avec Anastasi.
Le peintre aveugle lui disait, qu'éveillé, il n'avait plus la mémoire des couleurs; mais qu'il la retrouvait dans les rêves de son sommeil. Les choses, dans la nuit éternelle, où Anastasi est plongé, se rappellent à lui, le jour, seulement par un contour et un modelage, mais il ne les voit plus colorées.
* * * * *
_29 février_.--Dire qu'en dépit de la destruction ignorante des incendies, de l'humidité, du ver, il subsiste en France tant de vieux livres. A ce propos quelqu'un racontait que des millions de volumes avaient été détruits sous le premier Empire: les navires de la contrebande faisant des chargements de bouquins, qu'aussitôt qu'ils étaient un peu éloignés de la côte, ils envoyaient au fond de la mer, revenant à la nuit, prendre un chargement de marchandises.
Cela me rappelle l'anecdote que me racontait, il y a quelques jours, Burty avec lequel je causais tapisseries. Il avait une heure à perdre à Nemours. Ne sachant que faire, il entre dans la boutique d'un mauvais petit revendeur, chez lequel il trouve un joli morceau de tapisserie. Il lui demande s'il n'en a pas d'autre. «C'est bien dommage que vous ne soyez pas venu la semaine dernière, lui dit le revendeur, le grenier en était plein, mais un tanneur a tout pris pour recouvrir ses cuves.»
Or, ce qui couvre les cuves d'une tannerie est perdu, brûlé.
* * * * *
_Vendredi 1er mars_.--Ziem tombe chez moi. Il trouve entr'ouvert sur ma table un album japonais. Le voici, aussitôt, qui se met à parler de la parenté de ces images avec Giotto, avec les primitifs, à parler d'une perspective commune à ces deux arts--obtenus chez les Italiens, par des moyens plus timides, moins choquants--d'une perspective qui met en vue le centre de la composition, et permet de la peupler avec un monde, au lieu d'y placer deux ou trois têtes mangeant tout.
Trouvant une paire d'oreilles qui l'écoutent, et une cervelle qui a l'air de le comprendre, mon homme jette au loin le makintosh qui l'enveloppe, et, sans exorde, et sans préparation, tout en arpentant la bibliothèque, me raconte sa vie.
Cette vie, la voilà, telle qu'il me la conte, la coupant, à tout moment, de petits rires silencieux, un peu extravagants.
Tout jeune, il s'est senti le vouloir d'être peintre, mais les idées provinciales de son père ne lui ont permis que de prendre une carrière, avoisinant cet art: l'architecture. En 1839, il remportait, à Dijon, les trois prix: succès qui lui assurait la médaille et une bourse pour étudier à Paris.
Mais il était déjà un peu révolutionnaire dans l'art. Une cabale se formait contre lui, et le préfet lui retirait sa bourse. Une scène s'ensuivait avec le préfet, qui faisait jeter l'artiste à la porte de son cabinet. Le jeune Ziem avait déjà la confiance dans le succès, l'audace, la jactance. Il disait alors qu'il ne voulait pas être marchandé ainsi, et qu'il lui fallait étudier à Rome. Son père s'y refusait, un père dur sans tendresse. Il avait alors perdu sa mère, une mère qui l'adorait, et dont il me montre, à son doigt, une bague qui ne l'a jamais quitté.
Alors il décampait de la maison paternelle, sans un sou, et laissant derrière lui une ébauche d'amour avec une jeune Espagnole. Une première journée se passe sans manger, et la nuit, il couche dans une vigne. La seconde journée commence et menace de finir comme la première, avec, au fond de l'artiste, un commencement de lâcheté et un vague désir de revenir chez son père.
Il était près de Chaigny, croit-il, quand une noce passe, une noce déjà un peu égayée par le vin de Bourgogne. On lui demande, en voyant le grand étui qu'il porte, s'il vend des lunettes. Le vin rend bon. La noce a pitié de sa mine piteuse, et l'emmène avec elle. Le ménétrier ne se trouve pas tout de suite. Ziem le remplace, avec un violon d'occasion, sur le classique tonneau. Tout à coup la noce le voit dérouler des papiers enveloppant un flageolet, et il joue la valse de Weber, qui fait tomber en pâmoison la mariée. Il est fêté, nourri, abreuvé, grisé, pendant quelques jours, au bout desquels, le marié, le maire du village, lui donne une lettre de recommandation pour un ami de Valence.
Il est au moment de partir, quand il a l'heureuse inspiration de vouloir montrer à ses hôtes qu'il n'est pas seulement un musicien, et il tire de son sac un portrait, dans la manière des crayonnages de Prudhon. Le marié et la mariée se font _pourctraire_, et Ziem est à la tête de quarante francs, une somme qu'il croit si bien une fortune, qu'en arrivant à Lyon, il se fait conduire en voiture au théâtre où l'on joue MOÏSE.
Il passe à Valence quelques jours, avec l'ami du maire de village de la Bourgogne, fait des portraits gagne quelque argent, qu'il verse dans le tablier d'une femme qu'on emmène en prison, et arrive, sans un sou, à Marseille.
Ne doutant de rien, il descend à l'HÔTEL DES EMPEREURS, et expose un portrait chez un papetier. Aucune commande ne vient. Un peu étonné et fort désappointé, il se rend chez une connaissance de son père, un ingénieur civil, qui le fait attacher aux travaux de Roquefavour, à raison de cinquante sous par jour. Il entremêle ses travaux de bureau, d'aquarelles qu'il exécute d'après les coins pittoresques de Marseille. Roquefavour est terminé. On attend le duc d'Orléans, qui doit venir le visiter. L'ingénieur lui demande s'il peut en faire une grande vue pittoresque. Il exécute cette vue. Le duc d'Orléans la remarque, et lui fait la commande par Cuvillier-Fleury, de quatre vues de Marseille pour son album. La commande de l'Altesse est connue. Les Marseillais s'arrachent les aquarelles du jeune peintre, les élèves pleuvent. Il quitte son bureau, et se met à vivre de ce qu'il gagne.
Cependant Rome est toujours à l'horizon de ses rêves. Il se dit qu'il faut gagner la somme pour y aller; il la gagne. Il est possesseur de dix-huit cents francs. Il ferme boutique, et part avec un ami... Il s'est arrêté à Nice, il doit partir le lendemain. Il est en train de faire un croquis dans une rue. Un monsieur s'approche, le complimente sur ce qu'il dessine joliment, et malgré les rebuffades de l'artiste, lui demande s'il ne voudrait pas faire quelques vues pour lui. Il allait refuser, quand le monsieur, en le priant de passer à son hôtel, le lendemain, lui remet sa carte, portant le nom de duc de Devonshire.
Le duc le prend en affection, le patronne près de la société, le donne comme maître de dessin à la grande-duchesse de Bade, se trouvant, en ce moment, à Nice. Il gagne de l'argent gros comme lui, qu'il jette sans compter dans un placard. Il achète quatre chevaux, il entretient la plus belle des Grecques, que possédait alors Nice.
Au milieu de tous ces bonheurs, il a la chance rare, me dit-il, de rencontrer une sérieuse amitié de femme, l'amitié d'une comtesse viennoise qui va prendre la direction de toute sa vie. Cette femme lui rappelle Rome, l'ambition de ses rêves d'artiste, et elle le décide à abandonner sa Grecque et ses quatre chevaux.
Il part pour Rome. Il s'arrête à Florence, où les musées ne lui font aucune impression. Il trouve que tous ces chefs-d'œuvre manquent de vie.
Enfin il est à Rome. Il voit Benouville peindre un paysage comme il les peignait; se sent froid devant Raphaël; est affecté par _l'incoloration_ du pays, où tout est gris-violet. Il n'est frappé, n'est touché, n'est remué que par une chose: la sculpture. Grand trouble et grand désespoir. Il ne peut pas cependant se faire sculpteur.
Le voici à Naples. Là, il essaye de refaire de l'aquarelle. Les lignes ne lui semblent pas avoir d'assiette.
Il remonte alors toute l'Italie à pied, et arrive à Venise. Venise, du premier coup, il la sent: ça va être la ville de sa peinture. Il y trouve tout ce qu'il aime, la coloration, la mer, le _meublant_ pittoresque de la marine.
Mais avant d'en faire sa patrie pour de longues années, il veut voir Paris, l'école de peinture de Paris. Il veut apprendre les premiers éléments de la peinture à l'huile, qu'il n'avait point encore attaquée.
Il va trouver Isabey, qui le place chez Ciceri. Dans l'atelier de Ciceri, il se trouve avec Hoguet, Hildebrand. Cet homme, qui a bu tant de lumière, a horreur de Paris, au mois de septembre. Il a horreur du ton de grisaille en faveur dans l'atelier, de ce ton avec lequel il voit peindre le ciel, si bien qu'il lui arrive un jour de mettre une boule de mastic sur la palette de Hoguet. Il reste quinze jours chez Ciceri. Il sait maintenant la trituration de la chose.
Il repart aussitôt pour Venise, que, sauf une excursion de neuf mois en Russie, il habite jusqu'en 1848.
Pendant ces longues années, il étudie, selon son expression, l'_anatomie des monuments_, donnant à chaque détail d'architecture, à chaque colonne, son caractère--et s'astreignant à faire cela, sévèrement, à la mine de plomb.
Enfin, après avoir résisté à de magnifiques offres de la Russie, il se retrouvait en 1848, au quai Voltaire, assez misérable, assez besogneux, obligé de donner des leçons, quand l'ARTISTE, en qualité de voisin, lui consacrait un long article. Bientôt après, il remportait, au Salon, une première médaille. Son affaire était faite.
* * * * *
_Samedi 2 mars_.--Il y a aujourd'hui à dîner, chez Flaubert, Théophile Gautier, Tourguéneff, et moi.
Tourguéneff, le doux géant, l'aimable barbare, avec ses blancs cheveux lui tombant dans les yeux, le pli profond qui creuse son front d'une tempe à l'autre, pareille à un sillon de charrue, avec son parler enfantin, dès la soupe, nous charme, nous _enguirlande_, selon l'expression russe, par ce mélange de naïveté et de finesse: la séduction de la race slave,--séduction relevée chez lui par l'originalité d'un esprit personnel et par un savoir immense et cosmopolite.
Il nous parle du mois de prison, qu'il a fait après la publication des MÉMOIRES D'UN CHASSEUR, de ce mois où il eut pour cellule les archives de la police d'un quartier, dont il compulsait les dossiers secrets. Il nous peint, avec des traits de peintre et de romancier, le chef de la police qui, un jour, grisé par lui de champagne, lui dit, en lui touchant le coude, et élevant son verre en l'air: «A Robespierre.»
Puis il s'arrête un moment, perdu dans ses réflexions, et reprend: «Si j'avais l'orgueil de ces choses, je demanderais qu'on gravât seulement sur mon tombeau ce que mon livre a fait pour l'émancipation des serfs. Oui, je ne demanderais que cela...» L'Empereur Alexandre m'a fait dire que la lecture de mon livre a été un des grands motifs de sa détermination.
Théo, qui est monté l'escalier, une main sur son cœur douloureux, les yeux vagues, la face blanche comme un masque de pierrot, absorbé, muet, sourd, mange et boit automatiquement, ainsi qu'un blême somnambule dînant à un clair de lune.
Il y a déjà chez lui un mourant qui ne se réveille un peu et ne s'échappe de son triste et concentré lui-même, que quand il entend parler vers et poésie.
... Des vers de Molière, la conversation, remonte à Aristophane, et Tourguéneff, laissant éclater tout son enthousiasme pour ce père du rire, et pour cette faculté qu'il place si haut, et qu'il n'accorde qu'à deux ou trois hommes dans l'humanité, s'écrie avec des lèvres humides de désir: «Pensez-vous, si l'on retrouvait la pièce perdue de Cratinus, la pièce jugée supérieure à celle d'Aristophane, la pièce considérée par les Grecs comme le chef-d'œuvre du comique, enfin la pièce de la BOUTEILLE, faite par ce vieil ivrogne d'Athènes... pour moi, je ne sais pas ce que je donnerais... non je ne sais pas, je crois bien que je donnerais tout.»
Au sortir de table, Théo s'affale sur un divan, en disant:
«Au fond, rien ne m'intéresse plus... il me semble que je ne suis plus un contemporain... je suis tout disposé à parler de moi, à la troisième personne, avec les aoristes des _prétérits trépassés_... j'ai comme le sentiment d'être déjà mort...
--Moi, reprend Tourguéneff, c'est un autre sentiment... Vous savez, quelquefois, il y a, dans un appartement une imperceptible odeur de musc, qu'on ne peut chasser, faire disparaître... Eh bien, il y a, autour de moi, comme une odeur de mort, de néant, de dissolution.»
Il ajoute, après un silence: «L'explication de cela, je crois la trouver dans un fait, dans l'impuissance maintenant absolue d'aimer, je n'en suis plus capable, alors vous comprenez... c'est la mort.»
Et comme, Flaubert et moi, contestons pour des lettrés, l'importance de l'amour, le romancier russe s'écrie, dans un geste qui laisse tomber ses bras à terre: «Moi, ma vie est saturée de féminilité. Il n'y a ni livre, ni quoi que ce soit au monde, qui ait pu me tenir lieu et place de la femme... Comment exprimer cela? Je trouve qu'il n'y a que l'amour qui produise un certain épanouissement de l'être, que rien ne donne, hein?... Tenez, j'ai eu, tout jeune homme, une maîtresse, une meunière des environs de Saint-Pétersbourg, que je voyais dans mes chasses. Elle était charmante, toute blanche, avec un trait dans l'œil, ce qui est assez commun chez nous. Elle ne voulait rien accepter de moi. Cependant, un jour, elle me dit: «Il faut que vous me fassiez un cadeau.
--Qu'est-ce que vous voulez?
--Rapportez-moi de Saint-Pétersbourg un savon parfumé.»
Je lui apporte le savon. Elle le prend, disparaît, revient les joues roses d'émotion, et murmure, en me tendant ses mains, gentiment odorantes:
«Embrassez-moi les mains, comme vous embrassez, dans les salons, les mains des dames de Saint-Pétersbourg.»
Je me jetai à ses genoux... et vous savez, il n'y a pas un instant dans ma vie qui vaille celui-là.
* * * * *
_Jeudi 14 mars_.--Théophile Gautier n'est pas venu hier dîner chez la princesse. Il est plus malade, et doit voir aujourd'hui Ricord. Je n'aime pas savoir Ricord au chevet d'un malade. C'est aujourd'hui l'enterreur officiel. Sa présence semble précipiter les décès. Je me rappelle Murger, Sainte-Beuve, etc.
Théo me dit, ce soir, avec le ton doucement splénétique qui est un charme tout particulier chez lui: «Ricord croit que c'est la valvule mitrale du cœur qui ne va pas: ou elle se relâche ou elle se resserre. Il m'a ordonné du bromure de potassium, dans du sirop d'asperge, mais ce n'est qu'un traitement provisoire. Il doit revenir samedi.»
Et nous causons, Théo, l'oreille près de moi, dans une de ces poses tortillées et agenouillées sur un fauteuil, pose qu'il prend quand il cause de choses qui le passionnent, il me demande si je trouve de l'intérêt à son HISTOIRE DU ROMANTISME. Il est un peu inquiet. Il se sent si souffrant, si fatigué, qu'il ne croit pas que ça vaille ce qu'il aurait pu faire. Il regrette que la forme du journal ne lui permette pas de développer l'esthétique de la chose... Il se réserve de faire cela, quelque jour, dans une revue.
Puis bientôt revenant à ce dégoût de son métier, dégoût que j'ai rencontré, dans les derniers temps, chez Gavarni, il s'écrie: «Ah si j'avais une petite rente, là toute petite, mais immuable, comme je m'en irais d'ici, tout de suite... comme j'irais vers un bout de pays, aux rivières, où il y de la poussière dedans et qu'on balaye... Ce sont les rivières que j'aime... Pas d'humidité... dans le dos par exemple, un bois de palmiers, comme à Bordiguères... et une Méditerranée bleue à l'horizon.»
Il s'arrête quelque temps dans la contemplation de son paysage, et reprend: «Par un coup de soleil, nous esthétiserions, au bord de la mer, les pieds dans la vague, comme Socrate ou Platon.»
Pendant qu'il parle, tour à tour, l'une de ses sœurs, de ces vieilles à tignasse grise, au torse maigre flottant dans la flanelle d'une vareuse, entre, sans qu'on l'entende, s'assied une seconde, donne une caresse au petit chien blanc ou à la noire Cléopâtre, et ressort, en enveloppant son frère d'un regard de tendresse.
* * * * *
_Vendredi 15 mars_.--Burty cause avec moi de la bêtise de Courbet, une bêtise qui arrive à être drolatique, à force d'être bête: «Mon cher, me disait-il un jour, pendant le siège, avec l'accent que vous lui connaissez, mon cher figurez-vous que dans ce moment-ci, je fais des crottes comme un lièvre!» Impossible de vous rendre le comique de la parole et de l'intonation, je me tordais les côtes de rire, pendant que le pauvre diable me racontait son ulcère.
Dans ce moment reprend Burty: «Il est assommé, il se tient coi, il est presque modeste, il ressemble à un chien qui vient de recevoir une affreuse raclée.»
* * * * *
_Samedi 16 mars_.--Une sœur de Théo parlait de l'effet hallucinatoire produit chez elle par les senteurs d'un champ de fèves, et des rêves troubles que ce champ lui faisait monter au cerveau, toute éveillée qu'elle était. Théo, sortant de sa somnolence, dit: La fève est la plante qui touche le plus à l'humanité. Vous savez qu'elle se retourne dans la terre. Pythagore la considérait si bien comme quelque chose en dehors de la végétation ordinaire, qu'il la proscrivait comme de la viande.
* * * * *
_Lundi 18 mars_.--Aujourd'hui, à l'exposition de Regnault, au milieu de l'admiration enthousiaste de tout le monde, mon admiration qui a précédé celle des autres, baisse d'un cran. Il est pour moi définitivement un décorateur plutôt qu'un peintre.
De là, je suis entraîné chez Fantin. Il y a, dans le fond de l'atelier, une immense toile représentant une apothéose réaliste de Baudelaire, de Champfleury, et il y a sur un chevalet une immense toile représentant une apothéose des Parnassiens, apothéose où se trouve au milieu un grand vide, parce que, nous dit le peintre, tel et tel n'ont pas voulu être représentés à côté de confrères, qu'ils traitent de m..., de voleurs.
Au fond une peinture qui a de remarquables qualités, mais manquant un peu de consistance, une peinture comme légèrement voilée par les fumées, qui hantent la tête au rayonnement roux de l'artiste.
* * * * *
_Vendredi 22 mars_.--Tourguéneff dîne avec Flaubert chez moi.
Il nous dessine la silhouette bizarre de son éditeur de Moscou, un débitant de littérature qui sait à peine lire, et qui, en fait d'écriture, est tout au plus capable de signer son nom. Il nous le peint entouré de douze petits vieillards fantastiques, ses liseurs et ses conseillers, à 700 kopecks par an.
De là, il passe à la description de types littéraires, qui nous font prendre en pitié nos bohèmes de France. Il nous esquisse le portrait d'un ivrogne qui, pour boire son verre d'eau-de-vie du matin, s'était marié à une fille de maison, pour vingt kopecks, un ivrogne dont il a fait éditer une comédie remarquable.
Bientôt il arrive à lui. Il s'analyse. Il nous dit que quand il est triste, mal disposé, vingt vers du poète Pouchkine le retirent de l'affaissement, le remontent, le surexcitent: cela lui donne l'attendrissement admiratif qu'il n'éprouve pour aucune des grandes et généreuses actions. Il n'y a que la littérature seule capable de lui procurer ce rassérénement, qu'il reconnaît de suite à une chose physique, à une sensation agréable dans les joues! Il ajoute que dans la colère, il lui semble avoir un grand vide dans la poitrine, dans l'estomac.
Au milieu des atomes crochus, qu'il sent autour de lui, il devient, de minute en minute, plus expansif, et nous raconte, à la fin, l'heure de sa vie la plus remplie de sensations.
Dans sa jeunesse, il avait fait la cour à une jeune fille qui s'était mariée à un autre. Après un séjour de huit ans en Allemagne, il revient en Russie. C'était au mois de juillet.