Journal Des Goncourt Deuxieme Serie Deuxieme Volume Memoires De

Chapter 17

Chapter 173,786 wordsPublic domain

«Waddington, un monsieur pas français, pas compréhensif de tout ce que nous aimons... ah mon cher, il n'y a plus de dilettante politique, comme au dix-huitième siècle.., Say, un gentleman de cercle, qui a toujours chez lui un membre de la chambre anglaise, Decazes un rien, un néant, enfin c'est ce monsieur qui passe... Marcère, un puriste, un rédacteur, rien que cela, pas une flamme?... Ce n'est pas comme Ricard, qui avait une balle dans les reins, qui le faisait marcher un peu courbé, un passionné, celui-là?... Là dedans pas une intelligence supérieure... Je ne vois que Picard, lui un vrai bourgeois de l'ancien temps, un bourgeois du dix-huitième siècle, avec une connaissance des hommes et une compréhension des choses... Oui des bonapartistes, des orléanistes, mais pas un français, pas un homme amoureux de sa patrie, comme Cavour.

«Et la France va tout de même... et ce sont les petits fonctionnaires qui la font aller... oui, ces gens qui ont la probité, qui sont travailleurs, et qui font très bien la chose qu'ils font tous les jours.»

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_Vendredi 17 novembre._--Dans l'ennui du procès en expectative avec mon notaire, dans l'irritation nerveuse de la rentrée du cheval des Martin du Nord en mon mur mitoyen, dans le découragement lâche de tout mon être physique et moral, l'achat que je fais, ce soir, de la «Correspondance de Balzac» me remonte, et me rend la volonté de lutter. Devant tous les embêtements qui n'ont pas tué son énergie, qui n'ont point arrêté la fabrication spirituelle de l'entêté écrivain, je me dis: «Allons, il faut être aussi vaillant que lui!»

Depuis deux ou trois jours, je suis hanté par la tentation de faire un voyage au Japon, et il ne s'agit pas ici de _bricomanie_. Il est en moi le rêve de faire un livre, qui, sous la forme d'un journal, s'appellerait «UN AN AU JAPON», et un livre encore plus senti que peint. Ce livre, j'ai la confiance que j'en ferais un livre ne ressemblant à aucun autre. Ah, si j'étais de quelques années plus jeune!

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_Mardi 21 novembre_.--On parlait, ce soir, de la venette dans laquelle avait vécu Thiers, tout le temps de son pouvoir, craignant toujours d'être enlevé, et se faisant garder à Versailles par 400 soldats, dans le temps où il n'y en avait pas plus de 1,500 en état de se battre. On ne sait jamais, même à l'heure qu'il est, le train qu'il prend, pas plus que celui par lequel il arrive.

Girardin confiait à Arsène Houssaye, que le célibat de Veron l'avait décidé à se marier, et l'enterrement civil de Sainte-Beuve à se faire enterrer religieusement.

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_Samedi 25 novembre_.--Ce matin, sortant de mon lit, j'ai eu un étourdissement, et si Pélagie ne m'avait pas pris à bras-le-corps et collé contre le mur, je serais tombé à terre. Toute la journée je suis resté avec une espèce de faiblesse dans la perpendicularité. Cela m'a fait un peu peur.

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_Lundi 27 décembre_.--Tourguéneff disait que de tous les peuples de l'Europe, la musique à part, les Allemands étaient le peuple qui avait le sentiment le moins exact de l'art, et que la petite convention bête et fausse qui nous faisait, à nous, rejeter un livre, leur paraissait à eux, la gentillesse de la perfection apportée au vrai des choses.

Il ajoutait qu'au contraire, le peuple russe, qui est un peuple menteur, comme un peuple qui a été longtemps esclave, aimait dans l'art la vérité et la réalité.

En remontant la rue de Clichy, il nous parle de plusieurs projets de nouvelles, dont l'une serait les sensations dans la steppe, d'un vieux cheval ayant de l'herbe jusqu'au milieu de la poitrine.

Puis il s'arrête, et il dit: «Il y a dans la Russie méridionale des meules de foin, comme cette maison. On y monte avec des échelles. J'y ai couché plusieurs fois. Vous ne vous doutez pas ce qu'est le ciel là-bas, il est tout bleu, d'un gros bleu semé de grande étoiles d'argent. Sur les minuit, il s'élève une chaleur douce et majestueuse--je donne ses expressions--c'est enivrant!... Une fois que j'étais couché sur le dos, au haut d'une de ces meules, jouissant de la nuit, je me suis surpris, je ne sais combien de temps cela durait, disant stupidement: «Une, deux! une deux!»

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_Mardi 12 décembre_.--Quelques six mois avant sa mort, me dit du Mesnil, je causais avec Fromentin. Il était allongé sur son divan, dans un état de prostration crispée, qui suit la journée d'un ouvrier de la pensée:

Je voudrais écrire un dernier livre, soupira-t-il tout-à-coup, oh un dernier livre!

Oui,--et il continuait avec le triste haussement d'épaules d'un homme qui se sent au bout de la traîne de sa vie,--oui je voudrais écrire un livre, qui montrerait comment se fait la production dans un cerveau.

Et s'arrêtant et s'enfonçant le poing dans une arcade sourcilière, il ajouta: «Vois-tu, tu ne sais pas ce que j'ai là-dessus!»

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_Mercredi 13 décembre_.--L'abominable métier que celui des lettres. Toute la fin de mon livre aura été écrite, avec la pensée, le pressentiment, que tant d'efforts, de recherches, de travail de style, auront pour récompense l'amende et la prison, et peut-être la privation des droits civiques--que je serais enfin déshonoré par des magistrats français, absolument comme si j'avais été surpris dans une pissotière.

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_Samedi 16 décembre_.--C'est très difficile à expliquer. Il me semble, qu'à gauche et derrière la tête quelque chose m'attire en arrière, quelque chose qui doit ressembler à l'action de l'aimant sur un corps aciéré, ou mieux à l'aspiration du vide, et cela descend, toujours à gauche, sous les côtes, le long des vertèbres jusqu'au bassin, comme une onde frémissante, avec un sentiment dans tout le corps de perte d'équilibre. Est-ce un trouble passager? Est-ce la menace de la congestion, avec la mort à bref délai. Je n'en sais rien, mais je suis bien malheureux de ce livre non terminé, et c'est pour moi comme une victoire, chaque chapitre que j'ajoute au manuscrit, avec la hâte d'un homme, qui craindrait de n'avoir pas le temps d'écrire tous les articles de son testament.

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_Jeudi 21 décembre_.--Le docteur Camus me parlait physiologiquement de la Parisienne, de la femme du monde. Il disait le peu de vie de son corps. Et à ce propos, il contait que, lors d'une épidémie de petite vérole, il y a quelques années, il avait été appelé dans une grande maison, où une vingtaine de jeunes femmes avaient fait la partie de se faire revacciner.

«Dans tous ces bras, voyez-vous, s'écrie le docteur, il me semblait entrer dans du parchemin;... mais après les dames, on eut l'idée de faire revacciner les femmes de chambre. Là ce fut autre chose, l'acier pénétrait dans les chairs comme dans une pomme qui jute..., oui, une pomme pleine de suc.»

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_Mercredi 27 décembre_.--Aujourd'hui que mon livre de LA FILLE ÉLISA est presque terminé, commence à apparaître et à se dessiner vaguement dans mon esprit le roman, avec lequel je rêve de faire mes adieux à l'imagination.

Je voudrais créer deux clowns, deux frères s'aimant comme nous nous sommes aimés, mon frère et moi. Ils auraient mis en commun leur colonne vertébrale, et chercheraient, toute leur vie, un tour impossible, qui serait pour eux, la trouvaille d'un problème de la science. Là-dedans, beaucoup de détails sur l'enfance du plus jeune, et la fraternité du plus âgé, mêlée d'un peu de paternité. L'aîné, la force; le jeune, la grâce, avec quelque chose d'une nature peuple poétique, qui trouverait son exutoire dans le fantastique, que le clown anglais apporte au tour de force.

Enfin le tour, longtemps irréalisable par des impossibilités du métier, serait trouvé. Ce jour-là, la vengeance d'une écuyère, dont l'amour aurait été dédaigné par le plus jeune, le ferait manquer. Bien entendu la femme n'apparaîtrait qu'à la cantonnade. Il y aurait chez les deux frères une religion du muscle, qui les ferait s'abstenir de la femme, et de tout ce qui diminue la force.

Le plus jeune, dans le tour manqué, aurait les deux cuisses brisées, et le jour où il serait reconnu qu'il ne pourrait plus être clown, son frère abandonnerait le métier, pour ne pas lui crever le cœur.

Ici transporter toutes les douleurs morales que j'ai perçues chez mon frère, quand il a senti son cerveau incapable de ne plus produire.

Cependant, l'amour de son métier survivant chez l'aîné, la nuit, quand son jeune frère serait endormi, il se relèverait pour faire des tours, tout seul, dans un grenier, à la lueur de deux chandelles. Une nuit, son frère se relèverait, se traînerait au grenier, et l'autre se retournant, le verrait avec des larmes coulant silencieusement sur ses joues. Alors il lancerait le trapèze par la fenêtre, se jetterait dans les bras de son frère, et tous deux resteraient à pleurer, embrassés en une tendre étreinte.

La chose très courte et cherchée tout entière dans le sentiment et le pittoresque du détail.

ANNÉE 1877

_Mercredi 3 janvier_.--Sur un de ces divans, où, en se tournant le dos, on est face à face, je regardais Mlle *** réfléchissant:

--«Qu'est-ce qui vous passe dans la tête?

--Oh! cette pensée... je ne la dirai à personne... Elle est abominable!» fait-elle, moitié rougissant, moitié riant.

Les mauvaises pensées, dans une cervelle de jeune fille, noircissent la transparence de leur regard, comme de l'ombre d'un nuage dans une vague.

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_Vendredi 5 janvier_.--Au fond la Bastille n'a pas cessé d'exister pour les hommes de lettres. Non, ce n'est plus une lettre de cachet d'un ministre tyrannique qui vous jette dans un cachot, mais c'est le jugement d'un tribunal correctionnel, qui est aux ordres d'un ministère rétrograde et imbécile.

La procédure est différente, mais le résultat est absolument le même, qu'au dix-huitième siècle.

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_Mardi 16 janvier_.--Une confession de Raoul Rigault père, à Ernest Picard: «Mon fils était arrivé à un tel degré de cynisme, qu'un jour il a dit: «Tiens, il y a longtemps que je n'ai vu papa... J'ai envie de le faire arrêter... comme ça, on me l'amènera.»

J'ai lu, je ne sais où, que chez quelques chiens, il y avait en leur gaieté, comme l'apparence d'un rire. Pélagie soutient qu'elle en connaît un, qu'elle a vu parfaitement rire. Et l'histoire est vraiment jolie. Ce chien est le chien du marchand de journaux d'ici. C'est un vieux chien qu'on purge très souvent, et sa figure de chien prend un aspect navré, quand il aperçoit la préparation de la médecine. Un jour donc qu'il regardait piteusement son maître fondre des sels dans l'écuelle habituelle de ses purgations, et qu'il voyait, la chose faite, tout-à-coup le marchand de journaux porter l'écuelle à sa bouche, alors cet animal éclatait de rire, du rire le plus humain.

Je ne sais pas si décidément j'irai passer une année au Japon, mais au moins je m'amuserai du projet de ce voyage, pendant six mois.

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_Vendredi 19 janvier_.--Dans ce moment la Parisienne a appétit de Gambetta. Elle veut l'avoir _at home_, elle veut le servir à ses amies, elle veut le montrer, échoué sur un divan de soie, à ses invités. Le gros homme politique devient, en ces jours, la bête curieuse que se disputent les salons. Depuis quinze jours, c'est un échange de billets, de notules diplomatiques, de la part de Mme Charpentier, pour avoir à dîner l'ancien dictateur. Burty est l'ambassadeur, et le commissionnaire chargé d'appuyer tout ce que contiennent les _babillets_... Enfin l'homme illustre a bien voulu se promettre, et aujourd'hui le ménage Charpentier l'attend sous les armes, la maîtresse de maison, moite d'une petite sueur d'émotion, dans l'angoisse que le dieu se soit trompé d'invitation, et aussi dans la terreur que le dîner soit trop cuit.

À huit heures sonnantes, Gambetta apparaît, une rose-thé à la boutonnière...

... Au fond, je perçois chez cet homme, sous une apparence de bonne enfance et de rondeur endormie, l'éveil d'une attention toujours à l'aguet, et qui note les paroles, et qui prend la mesure des gens, et qui se rend compte très bien, au bout de trois phrases, de ceux qui sont encore à écouter, et de ceux qui ne le sont plus.

Au dessert, il s'égaye, dit des drôleries, que souligne la voix de bronze de Coquelin l'aîné.

Au sortir de table, Gambetta me dit aimablement qu'il est heureux de rencontrer un homme, que des amis communs lui ont fait connaître. Il ajoute avec un tact délicat: «Que le salon Charpentier aura peut-être la fortune--chose regardée comme impossible en France--de réunir et de mettre en contact des gens d'opinion différente, qui s'estiment et s'apprécient, chacun, bien entendu, gardant son opinion.» Et il parle de l'Angleterre, où le soir, dans le même cercle, les antagonistes les plus violents se donnent la main.

Burty joue le rôle de la bonne de l'homme politique, et quand je m'en vais, je ne puis m'empêcher de lui crier: «Vous ne venez pas avec moi, hein!... Allons, vous allez le mener faire _pipi_, et le coucher!»

A propos de Diaz, une curieuse anecdote. Coquelin aîné racontait qu'étant tout jeune, et gagnant seulement dix-huit cents francs par an, et ayant, avec beaucoup de peine, mis de côté deux cents francs, il avait demandé à Diaz de lui faire un tableautin. Diaz lui écrivait que le tableautin l'attendait, et il trouvait dans l'atelier un tableau beaucoup plus important qu'il ne s'y attendait, et dans un cadre d'au moins trente francs. Un peu honteux, il tirait timidement de sa poche une enveloppe, où étaient deux billets de cent francs. Diaz ouvrait l'enveloppe, dépliait les deux billets, puis, lui tirant l'oreille, lui disait: «Jeune homme, c'est trop!»--et il lui rendait un billet.

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_Mercredi 1er février_.--Un Anglais chez Renan: «M. Renan?

--C'est moi, Monsieur.

--Alors, monsieur, vous savez si la Bible a dit que le lièvre était un ruminant?

--Ma foi, non, monsieur, mais nous allons voir.»

Renan prend une Bible hébraïque, cherche parmi les préceptes de Moïse, et trouve cette phrase: «Tu ne mangeras... tu ne mangeras pas le lièvre, parce qu'il rumine.»

--C'est parfaitement exact... la Bible dit que c'est un ruminant.

--Moâ, bien content--reprend l'Anglais qui parle très mal le français--je ne suis pas un astronome, je ne suis pas un géologue... les choses que je ne sais pas, ne me regardent pas... je suis un naturaliste... Donc, puisque la Bible dit que c'est un ruminant, et que c'est une erreur... la Bible n'est pas un livre révélé... Moâ bien content...»

Et il repasse la porte là-dessus, débarrassé tout à coup de sa religiosité. C'est bien anglais.

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_Jeudi 8 février._--Le bon à tirer de la feuille d'un livre, en lequel on croit, le lâchage définitif d'une prose aimée, c'est dur à s'arracher. On lit, on relit sa feuille, ne pouvant s'en détacher, retardant toujours le moment où vous abdiquez la correction, la retouche, où vous cessez d'être maître de la faute, de la bêtise, de l'ineptie qui se cache si bien dans l'épreuve, et qui vous saute aux yeux dans le livre.

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_Lundi 12 février._--Chez Hugo, ce soir. Il dit qu'il n'a jamais été malade, qu'il n'a jamais eu rien, qu'il n'a jamais souffert de quoi que ce soit, sauf un anthrax, un charbon dans le dos, qui l'a empêché de sortir dix-sept jours.

Après quoi, selon son expression, il a été _cautérisé_. Et rien ne peut lui faire: le chaud, le froid, les averses qui le trempent jusqu'aux os. Il lui semble qu'il est _invulnérable_...

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_Mardi 14 février._--La femme d'un président de tribunal de province disait à Flaubert: «Nous sommes bien heureux, mon mari n'a pas eu un acquittement pendant la session!».

Qu'on songe à tout ce qu'il y a dans cette phrase.

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_Samedi 18 février_.--C'est curieux la révolution amenée par l'art japonais chez un peuple esclave dans le domaine de l'art, de la symétrie grecque, et qui soudain, s'est mis à se passionner pour une assiette, dont la fleur n'était plus au beau milieu, pour une étoffe où l'harmonie n'était plus faite au moyen de passages et de transitions par des demi-teintes, mais seulement par la juxtaposition savamment coloriste des couleurs.

Qu'est-ce qui aurait osé peindre, il y a vingt ans, une femme en robe vraiment jaune; ça n'a pu se tenter qu'après la «Salomé» japonaise de Regnault, et cette introduction autoritaire dans l'optique de l'Europe de la couleur impériale de l'Extrême-Orient, oui, c'est une vraie révolution en la chromatique du tableau et de la mode.

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_Lundi 19 février_.--Tourguéneff conte, ce soir, qu'il y avait, près de l'habitation de sa mère, un régisseur qui avait deux filles d'une merveilleuse beauté, et dans ses promenades et ses chasses aux environs, il passait et repassait souvent par là.

Un jour qu'il était amené par son désir de voir les deux sœurs devant la maison, tout le monde était en émoi sur la porte. On lui dit que la plus jeune, la plus belle, avait une fièvre chaude. Il se promenait, quelques instants, devant les murs de bois, au travers desquels passaient des bruits de paroles qu'il n'entendait pas, mais qui mordaient sa curiosité.

Enfin, dans un moment où on ne faisait pas attention à lui, il entrait et pénétrait dans la chambre. La jeune fille était couchée toute habillée sur son lit, ne montrant d'un peu découvert que son cou qui était très blanc. Elle avait la tête renversée en arrière, avec un regard flottant entre ses paupières entr'ouvertes, et de la bouche de la jolie fillette sortaient toutes les impuretés, toutes les obscénités, toutes les salauderies imaginables, ainsi que le flot de purin d'un fumier--cela, pendant que pleurait auprès d'elle une vieille tante, en se cachant la figure dans ses mains.

... Alors Flaubert se met à attaquer--toutefois avec des coups, de très grands coups de chapeau, au talent de l'auteur--se met à attaquer les préfaces, les doctrines, les professions de foi naturalistes de Zola.

Zola répond à peu près ceci:

«Vous, vous avez une petite fortune qui vous a permis de vous affranchir de beaucoup de choses... moi, ma vie, j'ai été obligé de la gagner absolument avec ma plume, moi j'ai été obligé de passer par toutes sortes d'écritures, oui d'écritures _méprisables_... Eh! mon Dieu, je me moque comme vous de ce mot _naturalisme_, et cependant, je le répéterai, parce qu'il faut un baptême aux choses, pour que le public les croie neuves... Voyez-vous, je fais deux parts dans ce que j'écris, il y a mes œuvres, avec lesquelles on me juge et avec lesquelles je désire être jugé, puis il y a mon feuilleton du BIEN PUBLIC, mes articles de Russie, ma correspondance de Marseille, qui ne me sont de rien, que je rejette, et qui ne sont que pour faire mousser mes livres.

«J'ai d'abord posé un clou, et d'un coup de marteau, je l'ai fait entrer d'un centimètre dans la cervelle du public, puis d'un second coup, je l'ai fait entrer de deux centimètres... Eh bien mon marteau, c'est le journalisme, que je fais moi-même autour de mes œuvres.»

Chez quelques chirurgiens, leur travail de tous les jours, dans le muscle, dans la chair, leur apporte quelquefois le dégoût de la viande. C'est ainsi, que le frère de Flaubert ne se nourrit presque que de pain et de vin.

Un mot d'une vieille poétesse. Elle disait à un ami d'un étudiant en médecine, qui était son amant dans le moment:

«Eh bien, qu'est-ce qu'il est devenu votre ami... voici plus de quinze jours que je ne l'ai vu... et à mon âge, et avec mon tempérament... est-ce là, croyez-vous, de l'hygiène?»

Un volume qui est sous presse, et qui n'a point encore paru, laisse son auteur, dans un état vague, dans une résolution singulière de l'activité et du travail. Il vit, pour ainsi dire, tout ce temps, dans une vie mal éveillée.

Flaubert conte que, lors de son voyage en Orient, il avait apporté une douzaine de boîtes de pastilles de cantharides, dans l'intention de se faire bien venir des vieux cheiks, auxquels il pouvait demander l'hospitalité. Elles avaient été préparées par Cadet-Gassicourt, d'après la recette de son grand-père, pour l'usage particulier du maréchal de Richelieu.

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_Jeudi, 8 mars_.--Il y a deux ou trois mois, dans la maison voisine, s'est installé un anglais, avec quatre voitures, les chevaux de ces quatre voitures, un chef, un maître d'hôtel, enfin avec toute une maison montée sur un grand pied. Le ménage n'est pas une minute entre les quatre murs. Toute la journée, monsieur brûle le pavé dans un tilbury, en compagnie de son valet de chambre; et dans un coupé qui suit, madame, en compagnie de sa femme de chambre. Et les deux voitures sont attelées avec des grelots.

Ces jours-ci, est arrivé un molosse assourdissant, escorté de quatre paons, qui remplissent le petit jardin de leurs cris de mirliton crevé.

Or, hier en rentrant chez moi, j'aperçois une chose immense, à l'apparence d'une diligence, qu'une attelée d'ouvriers pousse sous la porte-cochère. Pélagie, dont la curiosité est éveillée, avise le sergent de ville, se promenant sous sa fenêtre, et lui demande ce que c'est que ça. Et le sergent de ville de lui apprendre, que mon voisin est un ancien saltimbanque d'origine irlandaise, auquel un oncle a laissé quelque chose comme un héritage de cent mille livres de rente, qu'il est en train de manger... et qu'il a fait revenir son ancienne voiture de saltimbanque pour y remonter, quand il sera arrivé à son dernier billet de mille. Je suis condamné à des voisinages bizarres.

L'homme qui s'enfonce et s'abîme dans la création littéraire, n'a pas besoin d'affection, de femmes, d'enfants. Son cœur n'existe plus, il n'est plus qu'une cervelle. Après tout, peut-être dis-je cela, parce qu'il y a en moi, la conscience que dans quelque affection, que je pourrais rencontrer dans l'avenir, l'affection compréhensive de ma pensée ne sera plus retrouvable.

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_Mardi, 13 mars_.--Dîner chez Hébrard, avec le ménage Daudet. A la fin du dîner, Daudet reproche à sa femme gentiment et d'une manière philosophique, de ne pas connaître la pitié pour les malheureux. Elle répond très franchement que cela n'est plus, mais que cela était autrefois, quand elle était toute jeune, toute bien portante, toute vivante, dans le bonheur d'une existence facile et aisée, et qu'alors il n'y avait dans la charité qu'elle faisait, aucun attendrissement, rien de son cœur. C'est une confession très curieuse et très vraie de la jeune fille, parfaitement heureuse.

La compassion ne vient que par la connaissance et le contact des misères humaines.

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_Mardi, 20 mars_.--Aujourd'hui, je ne puis tenir chez moi, je ne puis travailler, je ne puis attendre le soir, où j'ai l'espoir de voir, chez Charpentier, la physionomie de mon volume. J'entre chez les marchands de gravures, et dans la nuit en plein jour d'un orage terrible, je feuillette des estampes, en m'appliquant, sans réussir, à les trouver très amusantes.

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_Mercredi, 21 mars_.--Aujourd'hui paraît LA FILLE ÉLISA. Je suis chez Charpentier à faire mes envois, au milieu de commis qui passent, à tout moment, la tête par la porte, et jettent: «C'est X... qui en a demandé 50, et qui en veut 100... Peut-on, en donner 13, à Y... Marpon réclame qu'on lui complète son 1,000... Il veut, si le livre est saisi, les avoir dans sa cachette.»