Journal Des Goncourt Deuxieme Serie Deuxieme Volume Memoires De
Chapter 15
Et Flaubert finit sa phrase d'un geste vaguement désespéré.
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_Mercredi 2 février_.--Alexandre Dumas, ce soir, donne un détail de l'anecdote russe qui a servi aux _Danicheff_, dont l'invention a de quoi réjouir un romancier. Un avocat est convenu, moyennant une somme d'argent, de faire casser le mariage d'une femme. Il se rend chez le pope, le grise, s'empare de son registre, gratte le nom de l'homme, puis... vous croyez qu'il substitue un autre nom--non, sur le nom gratté, il remet le même nom. On comprend le procès, l'avocat plaide la surcharge.
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_Vendredi 4 février._--Quand maintenant j'ai travaillé le soir, qu'il y a eu la veille, échauffement de la cervelle, je suis sûr d'avoir le lendemain la migraine. Et cela a lieu fatalement, toutes les fois qu'il y a dans mon travail, la création de personnages.
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_Samedi 5 février._--Amusant bonhomme que ce Cernuschi, avec son baragouin franco-italien, sa faconde gouailleuse, ses drôleries d'imagination, ses paradoxes-vérités appuyés sur une vraie science économique, et enfin son art de faire comprendre des choses abstraites avec la vulgarité des comparaisons.
Il dit que toute la société vit aujourd'hui de passif, que tout le monde, à de rares exceptions, passe sa vie dans les dettes, et que les mariages, les successions, et enfin la mort, font durer et mettent en règle cet état général.
Il dit encore, que dans le commerce, les Boissier, les Marquis, sont des maisons à part, et que tout le reste à peu près du commerce de Paris, vit toute son existence, en ayant la plus grande peine à ne pas faire faillite. Et il passe une revue générale, en citant les noms, de la situation financière des commerçants du boulevard. Puis il fait un tableau du commerce de l'Inde, de la Chine, avec l'Angleterre, et il démontre que ce commerce est tout comme le commerce du boulevard des Italiens.
Puis sa parole va aux élections, et il empoigne amicalement Jourde, le directeur du SIÈCLE, qui est là, sur le manque d'indépendance de sa feuille, sur son aplatissement devant les exigences des amis de Louis Blanc et autres. Ils s'écrie que la République ne sera fondée, que si les républicains _sévères_ veulent se séparer des républicains n'apportant à la République que des éléments de dissolution.
Il déplore qu'à l'heure présente, tout homme qui écrit un article, vise à un siège au Sénat ou à la Chambre, et ménage les personnalités qui peuvent lui être utiles, sans souci de l'intérêt général, et il termine en disant que son rêve serait de fonder un journal qui ressemblerait au chœur des tragédies antiques, et avertirait la nation, au nom de l'intérêt de la chose publique.
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_Mardi 8 février_.--Après les circuits de la parole autour de la papauté, de l'inconscience des philosophes allemands, des actions impulsives des aliénistes, de l'origine de la vérole, le dernier mot de la conversation du dîner est celui-ci:
«Alors décidément le morpion est moins bien armé par le créateur que le pou?»
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_Samedi 12 février_.--Pour me connaître, pour savoir ce que je vaux, il faut me plaire: avec les gens qui ne me sont pas sympathiques, je me referme et ne laisse rien passer de moi.
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_Dimanche 13 février_.--En lisant, cette nuit, du Michelet, j'ai l'impression d'une littérature opiacée, capiteuse et trouble, surexcitante et énervante.
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_Jeudi 17 février_.--Je dîne aujourd'hui chez Burty, avec deux Japonais: le prince Sayounsi et un Japonais du commun.
Le prince, c'est le type du Chinois avec les yeux remontés, la bouche à grosses lèvres, la face enfantinement sourieuse: tout cela sous une raie au milieu de la tête, la raie du gandin parisien.
L'autre est un type plus de son pays, il a une de ces figures cabossées de masques japonais en carton ou en bois; sa barbe et ses cheveux sont faits d'un crin noir; les protubérances du sourcil, au-dessus du front sont très détachées, la prunelle dans le blanc de son œil, un peu extravasé de sang, ne se tient jamais tranquille au centre, comme dans l'œil européen. On la rencontre toujours irritée ou animée par quelque passion de l'âme, en bas, en haut, dans les coins,--cela donnant au regard un caractère fiévreusement étrange.
Tous deux ont une voix douce et musicale, des pieds d'une petitesse exquise, des mains douées pour prendre les choses, de la préhension délicatement tâtonnante des singes. Ce qui me frappe surtout chez eux, c'est l'absence d'estomac et de toute la tripaille matérielle qui remplit un ventre européen, et leur maigreur de lapin vidé et l'exiguïté de leurs personnes flottent dans nos pantalons et nos redingotes, un peu à la façon de la petitesse d'animaux affublés dans les cirques de vêtements humains.
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_Dimanche 20 février._--Une journée qui va décider du sort de la France et de mon individu. Les élections seront-elles radicales, et D.... me payera-t-il?
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_Lundi 21 février._--Chateaubriand à l'étranger, en Russie, en Allemagne, en Angleterre,--c'est Tourguéneff qui le dit, et avec une autorité incontestable,--n'a aucunement de réputation. Sa belle prose poétique, mère et nourrice de toutes les proses colorées de l'heure actuelle, ne jouit d'aucune estime.
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_Jeudi 24 février._--C'est curieux, comme le plus souvent mes sympathies existent au détriment de mes intérêts. C'est ainsi que si mes opinions conservatrices avaient triomphé, et si monsieur Buffet n'avait pas été battu, LA FILLE ÉLISA aurait bien pu être poursuivie.
--Un morceau écrit, paraît-il bien, il y a des gens qui soutiennent que cela tient à ce que l'écrivain a trouvé, le jour où il a jeté ce morceau, la formule unique et absolue qui lui convenait. Je ne partage pas cette opinion et je crois que le même morceau, écrit à quatre époques différentes, dans des dispositions d'esprit dissemblables, aura dans chacune de ses élaborations, s'il est écrit par un homme de talent, une excellence, une perfection autre, mais adéquate.
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_Lundi 28 février._--Quand la vie a des embêtements, il faut avoir le courage de se jeter à bas de son lit, dès qu'on ne dort plus, et promener et secouer sur ses pieds, les lâchetés molles du matin.
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_Mardi 29 février._--En parlant du papier usé, effiloqué, qui est toute la monnaie de certains pays de l'Europe, de l'Italie surtout, Saint-Victor dit assez joliment que ce papier lui apparaît, comme la charpie d'un État blessé.
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_Jeudi 2 mars_.--Hier dans le fumoir de la princesse, l'on causait style, et l'on parlait de l'impuissance de bien écrire chez les gens qui parlent plusieurs langues. Pour ces gens, les mots ne gardent plus leur particularité, leur qualité unique, à l'exclusion de tout synonyme, d'être l'enveloppe s'adaptant juste à une chose ou à un être. Les mots, chez les linguistes, deviennent des dénominations vagues, des représentations effacées, dès à peu près de vocables, des entités.
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_Dimanche 5 mars_.--Aujourd'hui Tourguéneff est entré chez Flaubert, en disant:
«Je n'ai jamais si bien vu qu'hier, combien les races sont différentes: ça m'a fait rêver toute la nuit... Nous sommes cependant, n'est-ce pas, nous, des gens du même métier, des gens de plume... Eh bien, hier, dans MADAME CAVERLET, quand le jeune homme a dit à l'amant de sa mère qui allait embrasser sa sœur: «Je vous défends d'embrasser cette jeune fille.» Eh bien, j'ai éprouvé un mouvement de répulsion, et il y aurait eu cinq cents Russes dans la salle, qu'ils auraient éprouvé le même sentiment... et Flaubert, et les gens qui étaient dans la loge, ne l'ont pas éprouvé ce moment de répulsion... J'ai beaucoup réfléchi dans la nuit... Oui, vous êtes bien des latins, il y a chez vous du romain et de sa religion du droit, en un mot, vous êtes des hommes de la loi... Nous, nous ne sommes pas ainsi... Comment dire cela?... Voyons, supposez chez nous un rond, autour duquel sont tous les vieux Russes, puis derrière, pêle-mêle, les jeunes Russes. Eh bien les vieux Russes disent oui ou non,--auxquels acquiescent ceux qui sont derrière. Alors figurez-vous que devant ce «oui ou non», la loi n'est plus, n'existe plus, car la loi chez les Russes ne se _cristallise_ pas, comme chez vous. Un exemple. Nous sommes voleurs en Russie, et cependant, qu'un homme ait commis vingt vols qu'il avoue, mais qu'il soit constaté qu'il y ait eu besoin, qu'il ait eu faim, il est acquitté... Oui, vous êtes des hommes de la loi, de l'honneur, nous, tout _autocratisés_ que nous soyons, nous sommes des hommes--et comme il cherche son mot, je lui jette «de l'humanité». Oui, c'est cela, reprend-il, nous nous sommes des hommes moins conventionnels, nous sommes des hommes de l'humanité.»
Aujourd'hui dimanche, dernier jour des élections, j'ai la curiosité de saisir l'aspect du salon Hugo.
Dans l'escalier, je rencontre s'en allant Maurice et Vacquerie.
Dans le salon du poète presque vide, Mme Drouet, raide dans sa robe de douairière galante, se tient assise à la droite d'Hugo, en une attention religieuse. Sur un coin du divan Mme Charles Hugo est affaissée dans le chiffonnement mou d'une robe de dentelle noire, joliment sourieuse, avec toutes sortes de délicates ironies dans les yeux, pour l'office auquel elle assiste tous les soirs.
Les hommes sont Flaubert, Tourguéneff, Gouzien, et un petit jeune homme inconnu.
Hugo cause de la séduction de l'éloquence de Thiers, faite, dit-il, avec des choses qu'on sait mieux que lui, et d'une foule de fautes de français, et tout cela débité avec une très vilaine voix,--et qui cependant, au bout d'une demi-heure, vous prend, vous intéresse, s'impose à vous.
Et passant en revue les autres orateurs, il ajoute: «Par exemple, il ne faut pas les lire, ces discours, oui, ce sont des conférences, d'aimables conférences, dont l'effet ne dépasse pas le troisième jour... Et cependant, messieurs, dit-il, en se levant, l'ambition d'un orateur ne doit-elle pas être de parler pour plus longtemps que ça... de parler à l'avenir?»
Je donne le bras à Mme Drouet, et l'on passe dans la salle à manger, où il y a sur la table, des fruits, des liqueurs, des sirops.
Là, les bras croisés sur la poitrine, le corps un peu renversé dans sa redingote boutonnée, et le blanc d'un foulard au cou, Hugo se remet à parler. Il parle de cette voix douce, lente, peu sonore, et cependant très distincte, une voix qui s'amuse autour des mots; et les caresse. Il parle, les yeux demi-fermés, avec toutes sortes d'expressions _chatte_, passant sur sa physionomie qui fait la morte, sur cette chair qui a pris le beau et chaud culottage de la chair d'un syndic de Rembrandt, et quand sa parole s'anime, il y a sur son front un étrange tressautement de la ligne de ses cheveux blancs, qui monte et redescend.
Hugo esthétise ainsi sur Michel-Ange, Rembrandt, Rubens, Jordaens qu'il met, par parenthèse, fort à tort, au-dessus de Rubens.
Nous restons seuls, toute la soirée, sans un coup de sonnette d'homme politique dans ce parlage d'art et de littérature. Et à onze heures, tout le monde se lève et s'en va, Hugo mettant sur sa tête un vieux chapeau de Castelar, que l'Espagnol lui a laissé en place d'un plus neuf.
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_Lundi 13 mars_.--Tourguéneff parlait du comique, se mêlant quelquefois aux actes héroïques.
Il contait qu'un général russe, après une attaque, deux fois repoussée par les Français retranchés derrière le mur d'un cimetière, avait commandé à ses soldats de le jeter par-dessus le mur.
«Eh bien, comment ça s'est-il passé?»--demandait Tourguéneff au général en question, un très gros homme.
Et voici ce que le général lui racontait. Il s'était trouvé dans une flaque d'eau, au milieu de laquelle il essayait de se relever et de se remettre sur ses pieds sans le pouvoir, et il retombait chaque fois, en criant: hurrah! Pendant ce, un fantassin français, qui le regardait, sans tirer, lui criait en riant: Gros cochon! gros cochon!
Mais les hurrah avaient été entendus, les Russes s'étaient décidés à franchir le mur, et les Français étaient bientôt chassés du cimetière.
Lisant, ces jours-ci, les CONTES DROLATIQUES de Balzac, je suis effrayé de l'admiration naïve avec laquelle je les lis. Cela me fait presque peur. Le fabricateur de livres, encore capable d'en fabriquer, dans sa lecture, ne se départ jamais, et cela tout naturellement, d'un certain sens critique. Le jour où il lit comme un bourgeois, il me semble prêt à perdre sa puissance créatrice.
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_Mardi 21 mars_.--La toute-puissance de l'Académie sur l'esprit de la France, n'a jamais été plus complètement exprimée que par le mot d'un gendarme à Renan.
C'était à l'époque de l'Exposition universelle, Renan se tenait dans la grande salle des manuscrits de la Bibliothèque, et à cause de l'affluence des visiteurs, on avait donné à Renan pour compagnon un gendarme. Dans un moment où ils étaient seuls, le gendarme, étendant la main vers les reliures en bois et les reliures en peau de truie des antiques manuscrits des vieux siècles, dit à Renan: «Monsieur, tous ces ouvrages, je pense, sont les livres couronnés par l'Académie?»
Ce soir, Berthelot s'est étendu sur la corruption et la vénalité de l'administration des États-Unis. A ce propos il affirmait que les soieries de Lyon, étant frappées d'un droit de 60 pour 100, chaque expéditeur, à l'intérieur de sa caisse, clouait un billet de 500 francs, et ne payait que 6 pour cent. Renan ajoute que son tailleur qui habille l'Amérique, lui confiait que pour ses habits d'outre-mer, il a l'habitude de coudre un billet de 50 francs, dans l'intérieur de la manche.
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_Dimanche 26 mars_.--Quinze jours de migraine, de douleurs de tête insupportables qui me forcent à me mettre au lit, à chercher un soulagement dans l'obscurité d'une chambre complètement fermée. Et le reste du temps, un état trouble de la tête ne me permettant pas de travail, ou ne produisant que du mauvais travail.
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_Jeudi 30 mars_.--Lachaud, qui a été l'avocat de l'Internationale, était, hier, curieux à entendre causer sur la puissance de cette Société, à laquelle sont affiliés tous les ouvriers de Paris.
Il disait le sou, que l'ouvrier garde chaque jour dans son gousset, en dépit de la tentation du marchand de vin, le sou préservé, le sou sauvé et livré, tous les quatre jours, à un collecteur.
A ce propos, il nous contait cette histoire personnelle, attestant l'autorité d'une institution qui est comme la religion actuelle de l'ouvrier.
Un petit entrepreneur de toiture d'un village de l'arrondissement de Saint-Denis, dans un accident de chemin de fer, a les deux jambes coupées. Il devait mourir. Il réchappe par un miracle. Lachaud plaide d'office pour lui, et par un bonheur singulier, un concours de chances extraordinaires, il lui obtient une fortune, il lui obtient une indemnité de 95,000 francs.
A quelques années de là, en 1869, je crois me rappeler, Lachaud se présente dans l'arrondissement de Saint-Denis. Il fait sa tournée. Il est invité à déjeuner dans le village de son homme, où son amphitryon ne lui cache pas que le pays est mauvais, et qu'il n'aura pas de voix.
A ce moment, on annonce l'homme aux deux jambes coupées. Voici Lachaud complimenté, au milieu de l'affirmation des convives, que c'est une bien bonne chose pour lui que cette visite... que l'homme a une grande influence.
L'homme sort de sa petite voiture, se met sur ses jambes artificielles, embrasse les mains de Lachaud, s'écrie qu'il lui doit sa fortune, que sa femme après lui aura de quoi vivre, que ses enfants seront heureux: un vrai discours, prononcé moitié pleurant.
Puis, s'arrêtant au milieu de son attendrissement, il dit: «Je vous dois tout cela... je suis prêt à faire tout ce que vous voudrez... à vous prêter 80,000 fr.; mais... et je suis venu pour cela, c'était pour moi un devoir de vous le déclarer... je ne peux pas voter pour vous... j'appartiens à l'_Internationale_... je dois même travailler contre vous.»
Et le cul-de-jatte de l'_Internationale_ se remet à pleurer, et sa douleur était sincèrement déchirante.
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_Dimanche 2 avril_.--Comme dans notre métier d'ouvrier en création, on paye vite le succès par le malaise physique et le détraquement nerveux. Aujourd'hui, j'entendais l'heureux Daudet s'écrier sur une modulation désespérée: «Oh! j'ai des après-midi d'une tristesse... tenez, je voudrais être une femme pour pleurer!»
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_Mercredi 12 avril_.--Je suis tellement souffrant, en cette fin de mars et ce commencement d'avril, je me sens si près de mourir, tous les ans, pendant la semaine sainte, que parfois je me demande si la mort du Christ n'est pas une allégorie, et si la Passion, avec ses racontars légendaires, n'est pas une personnification, à la manière antique, de l'influence homicide du vent du Nord-Est, sur le renouveau des corps et des êtres.
Philippe Siebel racontait qu'étant à Ceylan, il se promenait. Il est arrêté par le bruit artiste d'un marteau, un marteau qui reprenait, se taisait, avait l'air de causer avec l'homme, le maniant: un marteau qui était comme une intelligence, et qui n'était pas le marteau bête d'un ouvrier européen. Philippe Sichel tombait alors sur un homme en train de monter les panneaux de la porte d'une habitation, et il se mettait à l'écouter, charmé, ravi, quand l'ouvrier faisant sauter un petit morceau de bois d'un panneau, le façonnait dans quelques minutes, en un petit animal sculpté qu'il tendait à l'étranger.
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_Mardi 2 mai_.--L'ingénieur Freycinet, l'homme de guerre de la _Défense nationale_, vient dîner, pour la première fois, à notre dîner de Bréhant.
Par une de ces ironies que font quelquefois les hasards de la conversation, le monteur de la campagne de 1870 tombe au milieu de paroles, qui, tout le temps du dîner, font l'éloge d'Annibal, célèbrent la puissance d'organisation qui permit aux Carthaginois de se maintenir vingt ans en Italie, chantent les talents militaires de cet homme unique, que Napoléon plaçait le premier parmi les hommes de guerre du passé.
A la longue, la figure de l'ancien ministre de la guerre, cette figure qui semble la figure d'un puritain d'un roman de Walter Scott, s'allonge, s'assombrit, et le nouveau dîneur a l'air de trouver qu'on cause chez nous, trop longtemps de la même chose.
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_Mercredi 3 mai_.--Lachaud, l'avocat, donnait ce soir un détail _topique_ sur la dégénérescence de l'homme du peuple et de l'ouvrier, détail qu'il tenait d'une maîtresse de maison du boulevard extérieur, pour laquelle il avait plaidé.
Elle lui déclarait qu'il n'y avait plus rien à faire dans son état: l'amour dans les basses classes ayant, depuis quelque temps, perdu de son enragement. Elle ajoutait qu'autrefois, il fallait surveiller tout homme qui montait, pour qu'il ne redoublât pas. Maintenant, cette surveillance est inutile, l'homme du peuple de 1876 ne redouble plus.
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_Jeudi 4 mai_.--Aujourd'hui les larmes me sont venues aux yeux, en corrigeant les épreuves d'une nouvelle édition de CHARLES DEMAILLY. Jamais, je crois, il n'est arrivé de décrire par avance, d'une manière si épouvantablement vraie, le désespoir d'un homme de lettres sentant tout à coup l'impuissance et le vide de sa cervelle.
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_Vendredi 5 mai_.--Notre _société des cinq_ a la fantaisie de manger une bouillabaisse, dans la taverne qui est derrière l'Opéra-Comique. On est, ce soir, causeur, verveux.
... TOURGUÉNEFF.--Moi, pour travailler, il me faut l'hiver, une gelée comme nous en avons en Russie, un froid _astringent_, avec des arbres chargés de cristaux, alors... Je travaille cependant encore mieux en automne, vous savez, par ces temps où il n'y a pas de vent, pas de vent du tout, où le sol est élastique, où l'air a comme un goût vineux... Mon chez moi, c'est une petite maison en bois, avec un jardin planté d'acacias jaunes,--nous n'avons pas d'acacias blancs.--A l'automne, la terre est toute couverte de gousses, qui crépitent, quand on marche dessus, et l'air est tout rempli de ces oiseaux qui imitent les autres... oui, des pies-grièches. Là dedans tout seul...
Tourguéneff ne finit pas sa phrase, mais une contraction de ses poings fermés sur sa poitrine, nous dit la jouissance et l'ivresse de cervelle, qu'il éprouve dans ce petit coin de la vieille Russie.
... FLAUBERT.--Oui, une noce classique. J'étais, pour tout dire, un enfant. J'avais onze ans. C'est moi qui détacha la jarretière de la mariée. Il y avait à la noce une petite fille. Je suis revenu à la maison, amoureux d'elle. Je voulais lui donner mon cœur, une expression que j'avais entendue. Dans ce temps, il arrivait, tous les jours, chez mon père, des bourriches de gibier, de poisson, de choses à manger, que lui envoyaient des malades qu'il avait guéris, des bourriches qu'on déposait, le matin, dans la salle à manger. Et en même temps, comme j'entendais sans cesse parler d'opérations, ainsi que de choses habituelles et ordinaires, je songeais sérieusement à prier mon père, de m'ôter le cœur. Et je voyais mon cœur apporté dans une bourriche, par un conducteur de diligence, à la plaque, à la casquette garnie de frisure de peluche, oui, je le voyais, mon cœur, posé sur le buffet de la salle à manger de ma petite femme. Et dans le don matériel de mon cœur, il n'y avait ni blessure, ni sang.
ZOLA.--Moi...
... J'étais rappelé en Russie, reprend Tourguéneff, je me trouvais à Naples, je n'avais plus que cinq cents francs. Il n'existait pas le chemin de fer alors. Le retour fut embarrassé, difficile, et vous l'imaginez bien, sans dépenses d'amour. Je me trouvais à Lucerne, regardant du haut du pont, près d'une femme accoudée à mes côtés, sur le parapet, des canards qui ont une tache, en forme d'amande sur la tête. La soirée était magnifique. Nous nous mîmes à causer, puis à nous promener. Et en nous promenant, nous entrâmes dans le cimetière... Flaubert, vous connaissez le cimetière?... Je ne me rappelle pas, en ma vie, avoir été plus amoureux, plus excité, plus pressant... La femme se coucha sur une grande tombe...
...--Tout ça, qu'est-ce auprès de ceci, s'exclame Flaubert, son coude se serrant contre sa poitrine--qu'est-ce auprès d'un bras de femme aimée, qu'on presse une seconde contre son cœur, en la menant à table.
DAUDET.--Malheur!--fait-il, en se tortillant sur sa chaise, avec des mains qui se crispent nerveusement au-dessus de sa tête.--Ce n'est pas mon genre...
...--Mais Daudet, dit ingénument Flaubert, vous savez, je suis cochon!
--Laissez donc, vous êtes un cynique avec les hommes et un sentimental avec les femmes.
--Ma foi, c'est vrai, avoue en riant Flaubert, même avec les femmes de maison, que j'appelle _mon petit ange_...
...--C'est curieux,--laisse échapper Tourguéneff, écoutant avec des yeux effarés et presque inquiets, ce qui se dit,--c'est curieux, moi, je n'aborde la femme qu'avec un sentiment de respect, d'émotion, et de surprise mon bonheur... Daudet, vous n'avez pas connu de femmes russes?... Tant pis... Cela aurait eu un intérêt pour vous... La femme russe, voyons... comment vous la définir: c'est un mélange de simplicité, de tendresse, et de dépravation inconsciente!