Journal Des Goncourt Deuxieme Serie Deuxieme Volume Memoires De
Chapter 13
_Samedi 7 août_.--J'étais, ce soir, dans la douce absorption d'une cervelle qui recommence à créer. Je me sentais enlevé de mon existence personnelle, et transporté, avec une petite fièvre, dans la fiction de mon roman. Des êtres, nés de ma rêverie, commençaient à prendre autour de moi une réalité vivante, des morceaux d'écriture se rangeaient dans le dessin vague d'un plan naissant. Là dedans un coup de sonnette, et dans ma boîte à lettres, une lettre qui m'apprend que le marchand de cuirs qui me doit 80 000 francs ne m'a pas payé le trimestre de la rente qu'il me doit, et me laisse supposer que des mois, des années peuvent se passer dans l'absence de presque toute la moitié de mon revenu, et les tracas d'un procès.
Adieu le roman. Toute la légère fabulation s'est envolée, s'est perdue dans le vide, comme un oiseau sous un coup de pierre, et tous les efforts de mon imagination, travaillant à ressaisir l'ébauche de création de la soirée, n'aboutissent qu'à reconstruire dans ma cervelle, et me faire toute présente, la néfaste figure de M. Dubois, huissier, rue Rambuteau, n° 20.
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_Mardi 10 août_.--Quand nous sommes entrés chez la dame, dans le jour voilé de sa galerie d'hiver; elle donnait de petits écheveaux de pâte sèche, de petits ronds de vermicelle, aux poissons rouges de son aquarium.
Elle était en robe de chambre de cachemire bleu, avec de larges parements et de petites poches en cachemire blanc. Sur ses poignets se répandait en bouillons argentés une mousseline d'Orient, dont tout son élégant corps de poitrinaire est enveloppé.
Elle s'est excusée de n'être point habillée, s'est plainte d'être reprise d'une bronchite, d'avoir perdu le bénéfice de sa cure du Mont-Dore; cela dit avec des frottements de mains voyous sur l'estomac, et des «ça racle» canailles, empêchant tout apitoiement.
Par une porte intérieure, bientôt, une femme, à l'aspect d'une cabotine humble, a fait son entrée. C'est la B..., la dame de compagnie attachée près de la mauvaise humeur de la courtisane. Quelques instants après, arrivait le sculpteur, occupé dans ce moment, du buste en marbre de la maîtresse de l'hôtel. On se mettait à table.
Un somptueux dîner, arrosé d'un Hochkeimer frappé, tout à fait supérieur, mais un dîner où, entre chaque convive, une tête de chien formidable, une tête de chien de toutes les grandes espèces, demandait, et quand on le faisait attendre, demandait avec des aboiements féroces, tout prêt à manger le convive qui l'oubliait trop longtemps.
Dans la galerie, machinée pour faire disparaître l'Empereur par une trappe, dans le temps où une autre était la propriétaire de l'hôtel, on a pris le café, tout le monde, couché sur un divan de la largeur et de la grandeur de quatre ou cinq lits.
Partout un grand luxe, mais un luxe commun et acheté tout d'un coup, et au milieu duquel, la gaze qui enveloppe et défend les dorures, dit la mesquinerie bourgeoise de cette fille placée par le hasard dans la famille des grandes impures.
En prenant mon chapeau, posé sur un petit bonheur du jour, j'aperçois une tasse vide, qui, renversée sur le côté, dans le marc de café qui sèche, et en sa traînée mystérieuse, prépare la bonne aventure, que se dira demain la maîtresse de l'hôtel.
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_Dimanche 22 août_.--Aujourd'hui, je vais à la recherche du _document humain_, aux alentours de l'École militaire. On ne saura jamais notre timidité naturelle, notre malaise au milieu de la plèbe, notre horreur de la canaille, et combien le vilain et laid document, avec lequel nous avons construit nos livres, nous a coûté. Ce métier d'agent de police consciencieux du roman populaire, est bien le plus abominable métier que puisse faire un homme d'essence aristocratique.
Mais l'attirant de ce monde neuf, qui a quelque chose de la séduction d'une terre non explorée, pour un voyageur, puis la tension des sens, la multiplicité des observations et des remarques, l'effort de la mémoire, le jeu des perceptions, le travail hâtif et courant d'un cerveau qui _moucharde_ la vérité, grisent le sang-froid de l'observateur, et lui font oublier, dans une sorte de fièvre, les duretés et les dégoûts de son observation.
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_Jeudi 9 septembre_.--Je me dis par moments, il faut traiter la vie avec le mépris qu'elle mérite de la part d'un homme supérieur. En cette ruine qui me menace, il ne faut m'attacher qu'aux observations qu'elle va me procurer sur les avoués, sur les huissiers, sur le monde de la loi, et les malheurs qui n'empêchent pas absolument de manger ne doivent être considérés par moi, que comme des auxiliaires de la littérature.
Je me dis cela, et en dépit de l'indifférence surhumaine que je me prêche, la préoccupation bourgeoise d'une vie rétrécie et sans jouissances, rentre en moi.
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_Lundi 13 septembre_.--Ce soir, chassé des pièces du bas de ma maison, par l'odeur de la peinture, devant le lit vide de mon frère je regarde le prospectus de ses eaux-fortes, qui m'arrive de chez Claye. L'imprévu des choses de la vie est surprenant. De ces eaux-fortes pour lesquelles les manieurs de la pointe n'avaient pas, de son vivant, assez d'encouragement décourageant, de sourires ironiquement bienveillants, de mépris enfin, l'auteur, le pauvre, enfant, ne se doutait pas que bien peu d'années après sa mort, on en ferait un des plus beaux livres, publiés à la mémoire d'un aquafortiste.
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_Mardi 14 septembre._--Départ de Paris pour Bar-sur-Seine. Je m'en vais là-bas, avec une espèce de joie de sortir de mon isolement, qui, pendant ce mois, m'a pesé plus que jamais.
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_Samedi 25 septembre_--Aujourd'hui le lieutenant de gendarmerie nous faisait la description d'un singulier _nid de chrétiens_, qu'il avait découvert dans une perquisition. Un ancien curé vivant avec son neveu dans le vieux château de Gié, entre des murs de dix pieds d'épaisseur. Dans ces murs, pas de meubles, mais des dévalements de fruits jusqu'au milieu des chambres, et là dedans seulement, deux lits et deux superbes femelles de la campagne, sautées à bas des draps, la gorge à l'air, et prêtes à mordre les gendarmes.
Il nous parlait après de la terreur, qu'inspirent dans les villages certains hommes, et à l'appui il nous narre cette anecdote.
Un ouvrier charpentier emmène deux de ses amis boire un verre de vin, dans sa chambre. Quelques jours après, il s'aperçoit qu'on lui a volé cent francs, qu'il avait dans sa commode. Il conte la chose à un des deux camarades, qu'il avait emmenés. Le camarade lui dit: «--Il n'y a qu'un tel ou moi qui ayons pu te voler. Ce n'est pas moi, c'est donc lui, redemande-lui donc hardiment tes cent francs.--Lui redemander, répond le volé, il est plus fort que moi, il me battra, et il est bien capable de me tuer!--Tu es bête, riposte le camarade, il y a une fenêtre qui donne dans le clos en face de ton armoire, dis-lui que tu l'as vu par la fenêtre.»
Là-dessus le volé va trouver le voleur.--«Voyons, rends-moi mes cent francs?--Tes cent francs! et voici le voleur qui s'apprête à lui tomber dessus.--Oui, la plaisanterie a assez duré, s'écrie l'autre, je t'ai vu, je te dis que je t'ai vu par la fenêtre au clos.--Tu m'as vu! tu m'as vu! reprend le voleur désarçonné, eh bien, je vais te faire un billet.»
Et le volé a dû se contenter de ce billet, et ne se serait jamais plaint, si le voleur n'avait pas été compromis dans une affaire d'assassinat.
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_Mercredi 29 septembre._--Bar-sur-Seine. Les ouvriers travaillant aux mécaniques compliquées, ont quelque chose d'_hoffmanesque_.
J'avais fait cette remarque à propos des accordeurs de piano. Aujourd'hui, arrive ici un monteur de billards.
C'est un vieillard qui entre, sa petite valise au dos, habillé d'une antique redingote, qu'il boutonne sur un corps ramassé et tout tremblotant, avec là-dessus une pauvre vieille figure, comme taillée dans un manche de parapluie, et où il y a de gros yeux gris, sans lumière. Soudain, voici mon vieillard qui jette sa redingote, passe une blouse blanche, prend une barre de fer, et tout musculeux, de ses mains noueuses, brise les travers de la caisse d'emballage, comme des allumettes. Il m'apparaît ainsi qu'un espèce de Goliath, au nez tuberculeux d'un abbé napolitain, aux yeux de jettatore, effrayants, diaboliques.
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_Dimanche 3 octobre._--Ce que je demande avant tout à Dieu, c'est de mourir dans ma maison, dans ma chambre. La pensée de la mort chez les autres, m'est horrible.
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_Samedi 9 octobre._--On n'a jamais vérifié le rôle que joue l'amour physique, dans l'attachement des femmes honnêtes pour leurs maris. Quelquefois les maris le savent si bien, que pour punir leurs épouses, ils les privent de leurs faveurs, et les font ainsi,--et cela sans un reproche, sans une parole--venir à résipiscence.
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_Vendredi 15 octobre._--Je me retrouve à Paris avec une paresse indicible à me remuer, à sortir de chez moi. Les trois ou quatre volumes portant mon nom, qui s'impriment ou se réimpriment, ne m'intéressent nullement. Fumer, en regardant vaguement des choses d'art, ce serait, en ce moment, toute l'ambition de ma vie.
* * * * * _Samedi 16 octobre._--Le petit prince Sayounsi a donné, ces jours-ci, ses sabres de famille à Burty. En les donnant, le prince s'est excusé du mauvais état de ses armes, disant que ses amis s'en servaient, à Paris, pour couper les bouchons de Champagne. Oui, voilà, à quoi sont tombés ces farouches lames, ces aciers superbes!
Je remarquais sur la lame du petit sabre, des ondulations presque imperceptibles, en forme de nuages, et à propos de ces ondulations, le prince Sayounsi, a dit à Burty, qu'un japonais en comptant le nombre de nuages compris dans un espace, qu'il lui désignait entre ses deux ongles, y lisait la signature de l'armurier.
Ces lames, c'est l'idéal de l'acier, l'idéal de ce beau ton cruel du métal de la mort.
Et le sobre et sévère goût d'ornementation qui pare ce beau métal. Je me rappelais, en les maniant, un sabre que j'ai vu dernièrement. Une petite araignée d'or filait sa toile, et les fils presque invisibles de sa trame, descendaient sur la lame, sur le fourreau, apparaissant sous les miroitements du jour, en leurs matières différentes, comme une toile d'araignée baignée de rosée, sous le soleil du matin.
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_Mercredi 27 octobre._--Voici la phrase textuelle, dite par Radowitz, le _famulus_ de Bismark, au duc de Gontaut-Biron, lorsque, l'été dernier, il l'interrogeait sur les intentions de son maître:
«_Humainement, chrétiennement, politiquement_, nous sommes obligés de faire la guerre à la France».
Et à la suite de cette déclaration, de longues considérations à l'appui.
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_Jeudi 4 novembre._--Ces jours-ci mon cabinet de travail a été fini, les livres replacés sur les rayons, les gravures rentrées dans les cartons, les tapis persans étendus sur les murs, les bronzes, les plats, les vases raccrochés aux parois, ou perchés sur les entablements des meubles. C'est charmant, toutes ces choses brillantes, scintillantes, chatoyantes, riant dans le rouge de la pièce, sous ce plafond de velours noir, où des chiens de Fô s'attaquent dans un champ de pivoines roses. Le bouquet de pavots du trumeau, au-dessus de la glace, éclate sous de l'or neuf, comme un bouquet d'orfèvrerie.
J'ai rarement éprouvé une jouissance pareille à celle, que j'ai à vivre dans cette harmonie somptueuse, à vivre dans ce monde d'objets d'art si peu bourgeois, en ce choix et cette haute fantaisie de formes et de couleur. Le travail, ici, en levant, de temps en temps, le nez en l'air, me semble du travail en un lieu enchanté, et j'ai peine à quitter ces choses pour les rues de Paris.
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_Dimanche 7 novembre_.--Une dame de ma connaissance m'interrogeait sur ce que j'avais fait, ces jours-ci, dans l'Oise, je lui disais que j'avais été voir la prison de Clermont, et qu'une chose m'avait fait un singulier effet. C'est dans la _Réserve_, où sont empaquetés les effets des condamnées, un paquet portant sous le numéro d'écrou: _Entrée 7 septembre 1872.--Sortie le 5 septembre 1887_.
A cela la dame me répondait: «Eh bien quoi, c'est une femme condamnée à quinze ans de prison. Qu'est-ce que vous voyez de si singulier là dedans?»
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_Lundi 8 novembre._--«En trois mots--c'est Flaubert qui parle--je vais vous dire ce qu'il en est... je suis ruiné... Il y a eu tout à coup sur les bois, une baisse, comme jamais on en a vu. Ce qui valait 100 francs n'a plus valu que 60... D'abord j'ai fait des prêts à mon neveu, puis quand la faillite a été menaçante, j'ai racheté, à bas prix s'entend, des créances... tout mon avoir y a passé... Mais s'il se relève, il est resté à la tête de ses affaires... je ne perdrai rien... Il me doit aujourd'hui plus d'un million.»
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_Mardi 16 novembre._--On cause des conférences qui avaient lieu, ces jours-ci, entre Dupanloup et Dumas fils, pour faire introduire la recherche de la paternité dans le code, et l'on ne doutait pas que, si la Chambre actuelle s'était perpétuée, une proposition _ad hoc_, n'eût été soumise à ses délibérations.
Un mot de Dupanloup à Dumas:
«--Comment trouvez-vous MADAME BOVARY.
--Un joli livre.
--Un chef-d'œuvre, monsieur... oui, un chef-d'œuvre, pour ceux qui ont confessé en province.»
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_Samedi 20 novembre_.--Ce soir, en causant avec Jacquet, le peintre «de la femme à la robe de velours rouge» de cette année, j'étais plus que jamais confirmé dans l'idée qu'il n'y avait qu'une manière de faire un salon: un salon où l'homme de lettres confesserait le peintre, le forcerait à retrouver toute l'origine embryonnaire de son œuvre, lui ferait dire les circonstances dans lesquelles elle est née, les révolutions qu'elle a subies, lui arracherait, pour ainsi dire, la genèse psychologique et matérielle de sa toile.
Oui, pour une intelligence de l'art, il y aurait à faire un salon tout nouveau, tout original, un salon qui ne parlerait que de la vingtaine de tableaux marquants,--un salon à faire une fois dans sa vie, et à ne plus jamais recommencer.
Et même dans ce salon, les curieuses notes qu'y apporterait l'anecdote racontant les choses représentées, ce que j'appellerai le _mobilier de la couleur_.
C'est ainsi que dans le tableau de Jacquet, la robe de velours rouge venait d'une princesse russe, morte dans un misérable garni. Elle avait été achetée, quinze francs, par un confrère de Jacquet, à un camarade de faction pendant le siège. Et cette robe, Jacquet, la voyait tous les jours, et ce beau ton, qu'il _sentait sien_, lui faisait venir des idées de vol. Or le propriétaire, un ami, était dans le moment en train de tourner au dix-huitième siècle. Un beau jour donc, Jacquet prenait dans son atelier un fauteuil, aux pieds contournés, que son ami regardait du même œil que lui lorgnait la robe. Le troc accepté, il emportait la robe, et aussitôt en possession de la loque à la splendide couleur, il esquissait sur une vieille toile, en deux heures, son tableau.
«Il n'y a que les choses qu'on enlève comme cela dit-il, qui sont bonnes.»
Maintenant dans la robe, la créature qu'il y avait mise, était, selon son expression, une statuette de Saxe très ébréchée, cassée en beaucoup d'endroits, une statuette à placer tout en haut sur une planche, de peur qu'un coup de plumeau ne la réduise en morceaux, une femme dont la cocasse morale, les fêlures psychiques, le ressoudage incomplet, avaient fait dans la pourpre le caractère de ce tableau.
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_Dimanche 21 novembre_.--L'Empereur de Russie,--c'est Tourguéneff qui parle--n'a jamais lu quoi que ce soit, dans l'imprimé. Quand il lui prend envie de faire connaissance d'un livre ou d'un article de journal, on lui en fait une copie dans une écriture de chancellerie, une belle calligraphie toute ronde. Et Tourguéneff nous contait que, de temps en temps, l'autocrate fait dans le village de *** un petit séjour, où il affecte de dépouiller l'empereur, et se fait appeler M. Romanow!
Donc là, un jour, il dit à sa famille: Le temps n'est pas beau aujourd'hui, on ne sortira pas ce soir, je vous ménage une surprise.» Le soir arrivé, l'Empereur apparaît avec un manuscrit dans les mains. «C'était une nouvelle de moi... Et comme nous lui disons:--Ça été un succès?--«Nullement, l'Empereur est de sa personne, très sentimental. Il avait choisi une nouvelle fort peu pathétique, et l'a lue d'une voix larmoyante.»
C'est bien singulier, dit encore Tourguéneff, c'est bien singulier comme quelquefois des natures pas lettrées trouvent des notes shakespeariennes.
Il y a à Saint-Pétersbourg, de petites voitures menées par un petit cheval, voitures qui ne coûtent pas cher, et que je prenais, quand j'étais jeune. On est derrière le cocher, tout près de son oreille, et je causais avec le cocher. Ces voitures sont conduites d'ordinaire par des paysans qui viennent faire une saison dans la capitale, et c'est rare, les paysans qui quittent leur maison, parce que notre paysan sait que son père couchera avec sa femme... Oui, c'est comme cela... J'avais donc pris un de ces cochers, et je vous disais que je causais avec lui. La course était longue. Il se met à me parler de sa femme qui était morte. Les Russes ne sont pas en général tendres, et celui-ci me parlait de sa femme avec une tendresse inexprimable.
--«Eh bien, qu'est-ce qui vous est arrivé, quand vous êtes entré dans sa chambre, lui dis-je.
--Je l'ai prise par le bras, et l'ai appelée par son nom, et Tourguéneff nous dit en russe, le nom de Marie.
--Et après?
--Oh! après, j'ai fait une chose bien bête, je me suis assis près de son lit,--et l'homme faisant le geste de battre la terre de la paume de sa main, ajouta au bout de cela, avec un éclair dans les yeux.--Oui, j'ai dit: Ouvre-toi, ventre insatiable!
--Et après encore.
--Je me suis couché et j'ai dormi.»
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_Lundi 29 novembre_.--Un marchand de bibelots me disait aujourd'hui: «Oh! Marquis (le chocolatier), quand il marchande ici quelque chose, dont il a envie, je ne le lui donne pas pour rien... car ça se voit, son envie... il a un petit tremblement nerveux dans les doigts qui touchent l'objet... Eh bien..., quand il a son tremblement, vous comprenez...»
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_Mardi 30 novembre_.--Aujourd'hui, à notre ancien dîner de Magny, qui devient un dîner tout politique, et qu'on appelle le dîner du TEMPS, Bardoux a fait, pour la première fois, son apparition. C'est un monsieur, au noir de la barbe rasée d'un prêtre du Midi, aux longs cheveux rejetés en arrière, à la mode chez les universitaires à idées révolutionnaires.
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_Mercredi 1er décembre_.--Au fumoir de la princesse, on cause, ce soir, des morts, des tués par l'amour dans l'union légitime. Là-dessus quelqu'un parle d'un ménage, apparenté aux de Noailles, dont l'amour longtemps contrarié, s'était dépensé avec une espèce de fureur, après la célébration du mariage. Et il donne un joli détail sur la fin de ces deux agonisants de l'amour. Les médecins avaient défendu tout contact entre les deux chairs amoureuses, et dans un même lit, une glace sans tain séparait les deux amants, sans les empêcher de se voir.
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_Lundi 6 décembre_.--C'est bon de sentir la reconnaissance de votre talent, de percevoir autour de votre œuvre un mouvement de l'opinion favorable admiratif, respectueux. Je crains toutefois que ça arrive un peu tard, pour en profiter longtemps.
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_Mercredi 8 décembre_.--Popelin disait, ce soir, très justement d'après des remarques faites dans la société qu'on pourrait croire la plus intelligente de Paris, il disait qu'on n'estimait les gens que sur une cote officielle: les peintres, quand ils étaient décorés, les hommes de lettres, quand ils étaient académiciens,--et il ajoutait qu'il n'avait jamais trouvé chez aucune personne du monde, homme ou femme, l'intelligence ou le courage d'un jugement personnel sur une œuvre d'art.
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_Vendredi 10 décembre_.--Jamais je n'ai vu un spectacle plus triste: une femme en cheveux blancs, une aïeule mendiant près de tous, dans la boutique de Dentu, des réclames, dit la malheureuse, pour se faire un nom.
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_Samedi 11 décembre_.--Je suis décidément trop mangé par le bibelot. Si ce n'était que l'argent, mais c'est la part de pensée que ça prend.
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_Mercredi 15 décembre_.--Ce soir, Raoul Duval nous entretenait d'un singulier et honteux compromis: un duc aurait promis à un sénateur sa voix, pour sa nomination à l'Académie, à la condition que le sénateur lui donnerait sa voix pour le Sénat.
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_Jeudi 16 décembre_.--Hier Gambetta, un peu grisé par son succès oratoire et la nomination de la fournée des sénateurs républicains, est resté jusqu'à deux heures du matin, dans les bureaux de LA RÉPUBLIQUE, blaguant.
Il était, au dire de Burty, très amusant en débagoulant une de ses dernières entrevues avec Thiers, dont il imitait la voix flûtée, et les petits gestes de polichinelle vampire.
Entre autres choses, Thiers lui avait raconté son ministère, et tout ce qu'on cachait au maréchal Soult, et tout ce qu'on faisait en dehors de lui. Enfin, un jour, à propos de je ne sais quoi de _patricoté_ sans sa participation, le maréchal furieux se rendit chez le Roi. «J'étais averti, dit Thiers, et ma voiture suivit de près la voiture du maréchal... Dans les affaires, voyez-vous, Gambetta, il faut toujours avoir une figure de bonne humeur... Retenez cela, Gambetta, ça vous servira... La porte du Roi était fermée pour tout le monde. Je la forçai, et au moment où je passai la figure que je vous disais, par la porte entr'ouverte, le Roi en conférence avec Soult, me jeta: «Tout est arrangé..., _on a pleuré!_»
Le roi Louis-Philippe, on le voit, était digne de son compère Thiers.
On parla ensuite entre Thiers et Gambetta des élections. Et Thiers se récriait sur les noms qu'il lui avait fallu voter... «Vous m'avez fait voter pour Lorgeril, pour celui qui m'a toujours si maltraité, oui, pour celui qui m'a appelé le Mal... Car j'ai été fortement maltraité dans ma vie... Savez-vous que j'ai mille cinq cents caricatures, parues contre moi... Mme Dosne en a fait la collection... Je les regarde quelquefois, ça m'amuse... Il y en a de drôles, une entre autres où je suis en dragon--c'est déjà assez singulier d'avoir fait de moi un dragon--et je suis couché sur un fumier avec trois cochons... vous voyez d'ici la légende.
Puis parlant de la journée, Thiers dit au tribun de la République: «Gambetta, vous avez été imprudent, oui vous avez été imprudent, vous pouviez...» Et comme Gambetta lui coupait la parole, en lui disant qu'il savait ce qu'il faisait, qu'il n'y avait aucun danger, au bout de quoi, il ajoutait:
--«Et après tout!
--Oui, vous êtes un joueur, reprenait Thiers, un beau joueur, vous avez raison, pendant que vous êtes en passe, il faut faire _suer aux cartes_ leur argent.»
Devant ces bribes et ces déboutonnements de conversations, le vieil homme politique n'apparaît-il pas, comme un prudhomme méphistophélique?
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_Mardi 21 décembre._--Une vieille actrice très connue disait, ces jours-ci, à quelqu'un: «J'ai quarante mille livres de rente, je vieillis avec dignité.»
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_Vendredi 24 décembre._--Exposition Barye.