Journal Des Goncourt Deuxieme Serie Deuxieme Volume Memoires De
Chapter 12
Tourguéneff raconte, que descendant au son de la cloche, au dîner, avant-hier, et passant devant le cabinet de toilette de Viardot, il l'a vu, le dos tourné, en veston de chasse, occupé à se laver les mains, puis a été fort étonné de le retrouver, en entrant dans la salle à manger, assis à sa place ordinaire. Il raconte ensuite une autre hallucination. Il était revenu en Russie, après une longue absence, et allait rendre visite à un ami qu'il avait quitté, les cheveux tout noirs. Au moment où il entrait, il voyait comme une perruque blanche lui tomber du plafond sur la tête, et quand l'ami se retournait pour voir qui entrait, Tourguéneff avait l'étonnement de le retrouver tout blanc.
Zola se plaint de passages de souris, ou d'envolées d'oiseaux, à sa droite, à sa gauche.
Flaubert dit, qu'après une longue absorption, et un long penchement de tête sur sa table de travail, il éprouve, au moment de se redresser, comme une peur de trouver quelqu'un derrière lui.
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_Samedi 1er mai_.--Au restaurant Voisin. Le bonheur de la mangeaille chez les Anglais, a quelque chose de matériellement dégoûtant, qu'on ne trouve chez aucun autre peuple civilisé. Toute leur cervelle, pendant le manger, appartient à la mastication et à la déglutition. Les hommes faits ont de petits gloussements de satisfaction animale, leurs blanches et roses femmes rayonnent dans un abrutissement ébriolé, et l'on voit les garçonnets et boys sourire amoureusement à la viande. C'est chez tous, hommes, femmes et enfants, un gaudissement bestial, une réplétion muette, stupidement extatique.
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_Dimanche 9 mai._--Une singulière rue dans un original quartier que ce coin de Paris, où Barbey-d'Aurevilly est gîté.
Cette rue Rousselet, dans ces lointains perdus de la rue de Sèvres, a le caractère d'une banlieue de petite ville, dans laquelle le voisinage de l'École militaire met quelque chose de soldatesque. Sur les portes, des concierges balayent avec des calottes de turcos. Dans des boutiques d'imageries, sont seulement exposées des feuilles à un sol, représentant tous les costumes de l'armée française. Une échoppe primitive de barbier, dont la profession est écrite à l'encre sur le crépi du mur, fait appel aux mentons de messieurs les militaires.
Là, les maisons ont l'entrée des maisons de village, et au-dessus de hauts murs, passent les ombrages denses de jardins et de parcs de communautés religieuses.
Dans une maison qui a l'air d'une vacherie--la vacherie habitée par le colonel Chabert, du roman de Balzac,--je m'adresse à une sorte de paysanne, qui est la portière de Barbey. Tout d'abord, elle me dit qu'il n'y est pas. Je connais la consigne. Je bataille. Enfin elle se décide à monter ma carte, et me jette, en redescendant: «Au premier, le n° 4 dans le corridor.»
Un petit escalier, un plus petit corridor, et encore une petite porte peinte en ocre, sur laquelle est la clef.
J'entre, et dans un fouillis, un désordre qui ne laisse rien distinguer, je suis reçu par Barbey d'Aurevilly, en manches de chemise, et en pantalon gris perle décoré d'une bande noire, devant une de ces anciennes toilettes, au grand rond de glace basculant. Il s'excuse de me recevoir ainsi, s'habillant, me dit-il, «pour aller à la messe.»
Je le retrouve, ainsi que je l'avais aperçu à l'enterrement de Roger de Beauvoir, je le retrouve avec son teint boucané, sa longue mèche de cheveux lui balafrant la figure, son élégance frelatée dans sa demi-toilette, mais en dépit de tout cela, il faut l'avouer, possédant une politesse de gentilhomme et des grâces de monsieur bien né, qui font contraste avec ce taudis, où se mêlent, se heurtent, se confondent avec des objets d'habillements et des chaussettes sales, des livres, des journaux, des revues.
J'emporte de ce logis de la rue Rousselet, comme le souvenir d'un lettré de race dans la débine.
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_Samedi 15 mai._--Je sors de l'Exposition.
Le côté caractéristique de cette exposition, c'est l'introduction dans la peinture de tout le brillant, de tout le cliquetant, de tout le coruscant du bric-à-brac.
Oui, la peinture n'est plus que le trompe-l'œil de la céramique, des éclairs de l'acier, des lumières cassantes de la soie et du satin. C'est sur la toile le feu d'artifice du bibelot. On peut trouver ça très joli, mais n'est-ce point, au fond, de la très petite couleur, bonne à laisser à la peinture à la gouache?
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_Mardi 25 mai._--Transbordement pour l'été, du dîner des Spartiates de chez Brébant, chez Laurent des Champs-Élysées.
Une nouvelle recrue: Raoul Duval, le jeune orateur de la Chambre. C'est un homme à la physionomie fiévreuse, éclairée par le rutilement d'une chevelure et d'une barbe rousses, un homme aux mains éloquentes, d'une blancheur presque exsangue. Et, chose bizarre, ce qui sort et s'échappe de cette bouche d'enthousiaste, c'est de la logique profonde et du haut bon sens.
Il est curieux à entendre raconter les incidents de cette restauration manquée, menée par le duc Decazes et qui depuis... de cette restauration menée par d'Audiffret-Pasquier entraînant à la fin, un peu à son corps défendant, le duc de Broglie.
Il nous raconte toute cette négociation, où à ses demandes d'une lettre, d'un mot signé du roi, on lui offrait la conversation de Chesnelong. Il nous peint Audiffret-Pasquier, comme un hurluberlu, répétant à tout propos: «Qui osera nous arrêter, quand nous formerons un bataillon carré, avec le drapeau tricolore planté au milieu de nous!»
Pour Raoul Duval, la chose menée par des honnêtes gens et des sincères du parti, a été un piège tendu par les orléanistes à leur cousin. Ils ont voulu et ont réussi à le rendre impossible en France.
Puis il s'étend sur les Orléanistes, accuse leur manque de caractère, de décision, leur peur de se compromettre au grand jour. Et il nous conte, que pendant le second siège de Paris, il avait organisé dans la Seine-Inférieure et quelques autres départements de l'Ouest, un plan de défense, dans le cas où le Mont-Valérien serait pris et où la Commune triompherait. Il ajoute que, tout en ne s'illusionnant pas sur la durée de la défense, il avait été trouver en Angleterre, le comte de Paris, et lui avait demandé d'appuyer de son nom et de sa présence, la résistance. Le comte de Paris avait refusé! Et Raoul Duval s'écrie: «Croyez-vous, que si j'avais été Joinville, je me serais laissé ainsi empoigner et reconduire par Ranc.»
Raoul Duval reprend la parole, parle de l'alliance des Orléanistes avec Gambetta, et comme il témoignait son étonnement au tribun, et lui disait qu'il avait bien certainement en poche quelque coup de Jarnac, pour les anéantir, Gambetta lui fit un signe affirmatif, et d'un bout de son doigt, se touchant le creux de l'estomac, imita, en polichinellant, le _couic_ tragique des acteurs en bois.
Un mot bien parisien du maître d'un restaurant de la petite banlieue parisienne, à Arsène Houssaye lui disant:
--«Oui, oui, l'été vous gagnez beaucoup d'argent, mais l'hiver vous ne faites rien.»
--«L'hiver, mais, monsieur, nous avons les adultères!».
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_Mardi 1er juin_.--Aujourd'hui, Erdan, de passage à Paris, a été amené à notre dîner. C'est un homme, à la fois vieux et jeune, aux petits yeux, aux petites moustaches, aux petits traits ratatinés, au petit front bombé, semblable à un ivoire japonais représentant le Dieu de la longévité.
Il s'est montré causeur, fin, délicat, ténu, argutieux presque, et parlant des choses, avec le tour d'une pensée qui a cessé d'être française et qui s'est faite italienne. Il parle du pape, du concile futur, de Garibaldi qui, pour lui, représente le _summum_ de puissance qu'a une vraie royauté: la foi d'une population dans un homme. Il nous le peint avec des trous, des vides, des côtés bêtes, mais avec des grandeurs et des générosités d'un homme du passé, d'un homme antique.
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_Dimanche 6 juin._--Aujourd'hui j'étais tranquille et presque heureux chez moi, comptant dîner tout seul, et un peu paperasser le soir. Soudain mon jeune cousin fait irruption chez moi avec la S***, et il faut, bon gré mal gré, que j'aille faire, disent-ils, une _petite fête_ avec eux. Nous allons dîner chez Voisin, où nous rejoignent des amis et des amies.
Les filles ne sont supportables qu'à la condition d'être des folles créatures, des toquées, des extravagantes, des êtres qui vous étonnent un peu par l'entrain de leur verve ou l'inattendu de leur caprice. Cette S***, c'est du vice tout froid, tout arithmétique, que ne monte pas même le vin, enfin une prostituée sans le tempérament d'une vraie p.....
Pris de mélancolie, j'examine le cabinet, et je me rappelle que mon frère y est venu dîner, l'année de sa mort, et que très souffrant, il s'était couché à la fin du dîner, sur le canapé, dans un tel navrement, que toute la gaieté de mon petit cousin s'en était allé.
Aussi, quand on parle d'aller à un bal à Bougival, je m'enfuis et traverse Paris, me cognant à la joie et à l'ivresse des foules, revenant du _Grand Prix_, et je marche là-dedans, triste, triste, triste.
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_Mardi 15 juin._--Tous les jours, être sous la menace d'un envahissement, tous les jours, pouvoir être pillés, déménagés, dénationalisés: voilà la position de la France,--et personne n'a l'air d'y songer. Saint-Victor disait, ce soir, que la Russie nous avait fait avertir que, passé cette année, elle ne répondait plus de rien.
Puis Saint-Victor épanche son admiration pour Montaigne, dans le sein de Charles Blanc, qui raconte drôlement, comme il a possédé le divin livre.
«J'étais petit clerc, pauvre comme Job, je gagnais 25 francs par mois. Un grand clerc de l'étude, un jour, à déjeuner, nous dit d'un air superbe:--Moi, j'entre dans le roulage... oui dans le roulage!--Et vos livres, les livres que vous m'aviez prêtés, lui dis-je.--Mes livres... ah! des livres dans le roulage... Tenez, vous êtes un bon garçon, je vous les donne... Vous me payerez deux francs par mois.»
«C'est ainsi que je devins possesseur d'un Montaigne et d'un Rousseau. Les ai-je lus dans cette petite chambre, que j'habitais alors HOTEL DE LA MARINE, en face la Banque--une chambre si basse, qu'il fallait choisir un endroit pour changer de chemise.--Et je ne l'ai plus, cependant, ce Montaigne,... quand j'ai voulu aller à Athènes, il a fallu vendre mes livres... Mais j'ai encore le Rousseau...»
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_Jeudi 17 juin._--L'étonnement est extrême chez moi, en voyant la révolution qui s'est faite, tout d'un coup, dans les habitudes de la génération nouvelle des marchands de bric-à-brac. Hier, c'étaient des auvergnats, des ferrailleurs, des Vidalenc en un mot, aujourd'hui ce sont des messieurs, habillés par nos illustres tailleurs, achetant et lisant des livres, et ayant des femmes aussi distinguées que les femmes les plus distinguées:--des messieurs, s'il vous plaît, donnant des dîners, servis par des domestiques en cravate blanche.
Je faisais ces réflexions chez Auguste Sichel, devant un potage aux nids d'hirondelles, et en remarquant le pied d'égalité établi entre le maître de la maison et les opulents clients que le ménage avait à sa table. Ce commerce n'est plus, chez le vendeur, un état d'infériorité vis-à-vis de l'acheteur, qui semble au contraire l'obligé du vendeur. Il y avait là les Camundo, Cernuschi, Cernuschi à la flamme, à la fois spirituelle et finaude de l'œil.
La conversation a été nécessairement sur la Chine et le Japon, et ça été un tableau désolant fait par Cernuschi du Céleste Empire. Il a longuement parlé de la putréfaction des villes, de l'aspect _cimetièreux_ des campagnes, de la tristesse morne et de l'ennui désolé, qui se dégagent de tout le pays. La Chine, selon lui, pue la m... et la mort.
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_Jeudi 1er juillet._--J'ai déjeuné ce matin chez Cernuschi. Le riche collectionneur a donné à sa collection le milieu à la fois imposant et froid d'un Louvre. Je regrette qu'il ne lui ait pas donné le milieu hospitalier et plaisant d'une habitation de là-bas, d'un petit coin de patrie retrouvée. Sur des murailles blanches, sur le ton de brique Pompéi, en honneur dans nos musées, ces objets de l'Extrême-Orient semblent malheureux.
Aussitôt après le déjeuner, a commencé la visite des deux mille bronzes, des faïences, des porcelaines, de toute cette innombrable réunion des imaginations de la forme. Dans les bronzes, des merveilles, des merveilles qui semblent l'idéal de ce que le goût et l'art savant de la fabrication peuvent produire. Il y a là tel vase, où l'industrie n'est plus de l'industrie, mais bien de l'art.
Il est près de trois heures, et déjà les yeux me tombent des orbites. Mais je ne suis pas à la fin de la journée. Les Sichel m'entraînent rue Pigalle.
En chemin, Philippe Sichel me raconte qu'il a trouvé dans une prison, à Pékin, le grand acteur de la Chine: «Vous allez voir un homme extraordinaire, me dit le mandarin qui me conduisait. Aussitôt il appelle, et je vois un homme ayant aux pieds une chaîne énorme, arriver sur nous, avec la vitesse d'un chevreuil. Il avait si bien combiné son pas, sur le jeu de la chaîne, qu'il était arrivé à courir. Je lui mets un dollar dans une main, et le dollar passé dans l'autre main, était déjà perdu contre un camarade, avant qu'il se fût retourné pour me remercier. Il avait vingt ans de prison pour avoir enlevé la femme d'un haut fonctionnaire, et il disait sa vie perdue, faute d'un Empereur qui aimât le théâtre,--se regardant tout à fait indispensable dans une vraie troupe impériale.
Nous voilà rue Pigalle, à inspecter dans les remises, l'entassement des objets qui arrivent de Pékin, à examiner dans les cachettes des greniers, les porcelaines, les jades, les bronzes, les curiosités de sélection, dissimulées au public, et gardées pour les Rothschild, les Camundo.
Il est cinq heures, quand quelqu'un propose d'aller finir la journée chez Bing, et de voir ses nombreux déballages. Tout le monde aussitôt, rue Chauchat, où jusqu'à sept heures, nous touchons, nous manions, nous palpons des raretés, en un état de fatigue tout proche de l'évanouissement. Une débauche de japonaiserie et de chinoiserie, qui dans la lassitude de la fin de la journée, et le vide de l'estomac à l'heure du dîner, vous donne le sentiment de vaguer dans un cauchemar, où toutes les matières précieuses se mêlent, où toutes les formes se confondent et s'accouplent, et où l'on se sent presque enlacé par une végétation exotique de jade, de porcelaine, de métal ciselé.
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_Lundi 5 juillet._--Ce pauvre père Maherault, il exhalera son dernier soupir le nez tombé dans le carton d'une vente! C'est bien le type de la vraie race passionnée des anciens collectionneurs.
Aujourd'hui je le trouve dans le comptoir du marchand d'estampes Clément, tripotant d'une main fiévreuse les dessins de son contemporain Guichardot, pareil à un spectre. Je lui adresse la parole, il sort comme des aboiements, et rien que des espèces d'aboiements du vieil homme mourant, et qui n'a gardé un reste de vie, que pour la jouissance furieuse de sa manie.
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_Vendredi 17 juillet._--Si mon âme à plat éprouve le besoin d'une petite excitation poétique, c'est chez Henri Heine que je la trouve; si mon esprit ennuyé du terre à terre de la vie, a besoin d'une distraction dans le surnaturel, dans le fantastique, c'est chez Poë, que je la trouve.
Ça m'embête tout de même, de n'être exalté ou _surnaturalisé_ que par des étrangers.
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_Vendredi 25 juillet._--Aujourd'hui j'ai écrit, en grosses lettres, sur la première feuille d'un cahier blanc: LA FILLE ÉLISA.
Puis ce titre écrit, j'ai été pris d'une anxiété douloureuse, je me suis mis à douter de moi-même. Il m'a semblé en interrogeant mon triste cerveau, que je n'avais plus en moi la puissance, le talent de faire un livre d'imagination, et j'ai peur... d'une œuvre que je ne commence plus avec la confiance que j'avais, quand lui, il travaillait avec moi.
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_Mercredi 28 juillet._--Un jeune Japonais, auquel on demandait la traduction d'une poésie, s'arrêta, l'autre jour, au beau milieu de son travail, en s'écriant: «Non, c'est impossible de vous faire comprendre cela, avec les mots de votre langue, vous êtes si grossiers!...» Et comme on se récriait: «Oui, si grossiers!» phrase qu'il fit suivre à peu près de ceci: «Vous dites à une femme, je vous aime! Eh bien! chez nous, c'est comme si on disait: Madame, je voudrais coucher avec vous! Tout ce que nous osons dire à la dame que nous aimons, c'est que nous envions près d'elle la place des canards mandarins. C'est, messieurs, notre oiseau d'amour.»
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_Vendredi 30 juillet._--Singuliers originaux que Paris et sa banlieue produisent. Un jeune homme, dont la mère tenait un commerce de dentelles à Groslay, passe sa jeunesse toute entière à courir à cheval les villages des environs, à surveiller le travail des ouvrières, et à leur faire des enfants.
La mère meurt; l'industrie tombe en ruine, et le jeune homme est atteint d'un rhumatisme articulaire terrible. Il est transporté à l'hôpital, et son cas est si extraordinaire, qu'il intéresse le médecin en chef et les internes. Il devient un sujet à expériences, et il coûte près de 20 000 francs à l'hôpital, tant on lui fait prendre de sulfate de quinine, qu'on arrêtait lorsqu'il devenait sourd, et de choses extraordinaires, et de bains composés de plantes aromatiques de l'Inde.
Il est enfin guéri, mais se trouve sans un sou. Il s'accroche alors à une bossue, qui avait un génie dans un genre: la composition des roses artificielles.
Et les voilà, tous les deux, dans une mansarde du PASSAGE DU DÉSIR, à faire des fleurs, lui taillant et donnant la forme aux pétales, elle les assemblant. Ces fleurs portées par lui chez Baton ou chez un autre, ces fleurs-modèles, que copiaient ensuite des demoiselles de magasin, étaient payées de 50 à 60 francs pièce, en sorte qu'il revenait avec sept ou huit cents francs, et son carton rempli des primeurs et des vins les plus chers, achetés chez Chevet.
Et cet homme et cette bossue, dans leur petit logement de 200 francs, ne dépensant rien que pour la gueule, n'existant que pour elle, vivaient dans une continuelle replétion des plus succulentes et des plus chères choses. Le mari avait même machiné un sac, où il y avait un compartiment pour la glace, un étui particulier pour la conservation des fraises, un appareil pour faire chauffer le café, en sorte que, le dimanche, dans le _Désert_ de la forêt de Fontainebleau, ces deux êtres déjeunaient, comme au café Anglais.
Des années se passent dans cette vie de boustifaille et de création de petits chefs-d'œuvre, une vie toute solitaire, toute séparée des autres, quand il vient à notre homme un abcès dans le ventre.
Aussitôt il se fait transporter à son ancien hôpital, et il demande qu'on lui fasse quelque chose d'extraordinaire, que _cela le connaît_. On lui dit, qu'il y a un ou deux exemples de guérison de gens, auxquels on a ouvert le ventre et arraché l'abcès. Il se fait, sans barguigner, ouvrir le ventre, et meurt d'une péritonite, au bout de quelques jours.
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_Dimanche 1er août._--Aujourd'hui, à Bellevue, chez Charles-Edmond, après un certain macaroni remplaçant la soupe, précipité par beaucoup de verres de sauterne, après une tranche de melon exquis, combattue par un verre de très vieille eau-de-vie, Charles Blanc devient expansif, et se raconte. Il est légèrement bredouillant. Les idées et les paroles affluent un peu chez lui, comme les liquides dans le goulot trop étroit d'une bouteille, mais il a un certain tour pasquinant dans le dire, assez amusant.
Il nous montre son frère Louis, petit-fils d'un guillotiné de 93, fils d'un ardent royaliste, ayant obtenu une bourse, et arrivant, après huit jours de diligence, au collège de Rodez.
Et voici le petit bonhomme, pas plus haut qu'une _botte de gendarme_--c'est son expression--se présentant chez le proviseur, qui n'a pas été prévenu et qui lui dit:
--«Mais, mon petit ami, qui est-ce qui vous envoie?
--Monsieur, c'est le Roi, qui a donné l'ordre que je sois instruit à ses frais!»--répond le bambin déjà sérieux.
La réponse a le plus grand succès.
L'aîné casé, la mère se remue pour faire donner de l'instruction au second. Elle va trouver Villèle, a une pique avec lui, et grâce à une de ces audaces que savent se faire pardonner les femmes, s'écrie au milieu de la discussion: «Eh Monseigneur, Monseigneur... vous avez été un monsieur, avant d'être Monseigneur.». L'Excellence trouvant l'emportement drôle, dit à Mme Blanc: «Eh bien le Monseigneur d'aujourd'hui vous accorde ce que vous demandez.» Et Charles rejoint Louis à Rodez.
Ils sortent du collège. Leur mère est morte, leur père est fou d'une folie qui a commencé à la terrible séance de Lanjuinais. Ils sont sans ressources, et tombés à Paris, avec de quoi vivre quelques jours. Les deux jeunes gens, qui ont déjà dix-sept et dix-huit ans, vont faire une visite à Pozzo di Borgo. Le beau vieillard les reçoit aimablement, leur dit que depuis la Révolution, il n'a plus aucune influence, mais qu'il a un ami, un véritable ami, M. Marcotte, et que M. Marcotte les fera entrer dans les forêts. Refus de Louis Blanc qui prend la parole au nom des deux frères. Alors Pozzo di Borgo va à une armoire, en tire un gros sac de pièces de cent sous, qu'il se dispose à leur donner. Second refus de Louis Blanc.
Quelques jours après, ils rendaient une visite à un autre de leurs parents, à Ferri Pisani, auquel Pozzo di Borgo avait dit que ces petits jeunes gens étaient _intraitables_. Pisani leur met entre les mains 300 francs, le premier semestre d'une pension qu'il s'engage à leur faire. Et cela, fait d'une manière si amicale et si brusque, qu'ils ne peuvent cette fois refuser. Leur premier soin est de cacher la somme entre le matelas et la paillasse, dans une pauvre petite chambre d'un hôtel, près des Messageries. Mais, ils avaient été vus par une ouvrière, travaillant dans une chambre donnant sur la petite cour de l'hôtel, et, le soir, en rentrant, ils trouvaient le magot déniché. Désespoir, plaintes à la police, recherches inutiles. Ils vont conter leur malheur à Ferri Pisani, et Louis lui demandant de lui avancer trois cents autres francs, en les retenant sur les semestres futurs: «Mes enfants, je ne suis pas un banquier, voyez-vous, je ne suis pas un banquier... C'est un petit malheur!»--s'écriait Ferri Pisani, avec un accent corse, un peu indigné de la proposition,--et il leur redonnait aussitôt les trois cents francs.
Dans toutes les circonstances c'est Louis, l'orateur, l'orateur déjà sérieux, ratiocinant, syllogistique, qu'il sera plus tard.
Il y a toutefois un joli mot de lui, enfant. Un jour de l'An, les deux bambins avaient été amenés souhaiter la bonne année au maréchal Jourdan, qui était aussi leur parent. Ils voient dans le salon un magnifique cheval en bois, destiné à leur cousin Ferri Pisani. Eux, des bonbons à manger, c'est tout ce qu'on leur donne. Au moment du départ, Louis, après avoir embrassé le maréchal, se retourne vers le joujou, objet de son envie, et lui adresse, dans un gros soupir, un plaisant: «Adieu cheval!»
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