Journal Des Goncourt Deuxieme Serie Deuxieme Volume Memoires De

Chapter 10

Chapter 103,791 wordsPublic domain

En sortant de là, je vais dîner chez Pierre Gavarni. C'est gentil un jeune ménage, dans un appartement qui n'est pas complètement meublé, dans un intérieur où le tapissier n'a pas posé le dernier clou, et où le premier enfant apparaît à l'état de ronde bosse. Ce petit ménage a le débraillé et la grâce d'un ménage d'étudiant.

Pierre Gavarni me raconte qu'il a vendu mille francs ses aquarelles du salon, me montre des croquis de la vie élégante parisienne, qu'il est en train d'exécuter pour un journal, qui doit de se fonder, me parle avec une certaine fièvre de son désir de faire de l'eau-forte.

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_Mardi 8 décembre_.--Dans ce moment, c'est pour moi un intérêt de voir se métamorphoser en livre, ma laide et incorrecte écriture, d'assister à la jolie et proprette matérialisation d'une chose intellectuelle.

Ce sont d'abord des _placards_, encore humides, et à la fois recroquevillés et boursoufflés, se répandant sur toute ma table, au sortir de l'enveloppe: de grands morceaux de papier noircis d'un vilain imprimé, et n'ayant encore rien d'un volume. Puis viennent les premières feuilles, où ma pensée est dans le cadre d'une page, mais encore dansante, et toute pleine de maculatures et de grosses fautes bêtes, puis enfin se succèdent les secondes, les troisièmes feuilles, où peu à peu, dans le nettoyage spirituel et matériel, m'apparaît le livre qui sera mon livre.

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_Mercredi 9 décembre_.--Ce soir, en fumant, les invités de la princesse causent d'une actrice de la Comédie-Française, quand tout à coup le vieux Giraud dit:

«C'est drôle, moi, j'ai manqué d'être son père!»

Ah bah! s'écrie-t-on, racontez-nous ça?

«J'étais tout jeunet, faisant déjà le portrait de tout le monde, quand le grand-père de la dite actrice--il était régisseur d'un théâtre du boulevard--me dit: «Tu devrais faire le portrait de ma fille?» J'étais élève de l'École, elle était élève de la Danse, j'avais seize ans, elle en avait peut-être dix-huit, vous voyez ça d'ici... A l'Opéra elle faisait de la pantomime avec un maître de ballet... Ne s'amusa-t-elle pas à vouloir se faire mon professeur dans cet art... Moi, qui étais mime dès l'enfance, vous pensez si ça m'allait, et me voilà, le portrait abandonné, à tourner autour d'elle avec des ronds de jambe, et des mains sur le cœur, me voilà à m'agenouiller, en simulacre de déclaration... Elle trouvait ça très drôle, et moi en _arlequinant_, vous vous doutez que je pelotais fort... Un jour, que nous arlequinions ainsi, le père entre tout à coup, et me voit serrer sa fille de très près. Il ne dit pas un mot, mais m'indique, d'un bras théâtralement tendu, la porte... Je ramasse mon carton, tout en me disant à moi-même: puisqu'il la fait _à la noblesse_, il faut la continuer... Et le père me voit, une main devant les yeux, la colonne vertébrale, secouée de mouvements de désespoir, sortir de la pièce, avec la marche de Levassor, dans la parodie de LUCIE DE LAMMERMOOR.

«Depuis, je ne l'ai revue qu'une fois, il y a quelques années, dans un dîner chez Bressant. C'était alors, en termes d'atelier, un vieux _plumeau_, mais sa fille marchait derrière elle, et je l'ai reconnue dans la jeunesse de sa fille. J'ai voulu lui rappeler le petit jeunet, si blond, mais elle a fait semblant de chercher dans ses souvenirs, sans le retrouver.»

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_Lundi 14 décembre_.--J'avais fait demander, indirectement, au duc d'Aumale la permission d'étudier pour mon CATALOGUE DE WATTEAU, les «Singeries» de Chantilly, le duc m'a répondu par une invitation à déjeuner, et ce matin, je suis à sa table, au milieu de seize personnes que je ne connais pas du tout. Je pourrais tout au plus nommer le comte de Paris, la comtesse de Paris, Mme de Saint-Didier, le vieux duc d'Hérouville, bonhomme étrange, qui déjeune avec une barbe de trois jours, Mlle Jacquemart, la peintresse, en amazone et en chapeau de cheval.

Le duc d'Aumale, il n'y a qu'un mot pour le peindre: c'est le type du vieux colonel de cavalerie légère. Il en a l'élégance svelte, l'apparence ravagée, la barbiche grisâtre, la calvitie et la voix cassée par le commandement. Le teint un peu orangé, un œil qui a la couleur grise d'un œil d'oiseau, et dans les moments d'attention, sur son front, au-dessus du nez, des rides dessinant comme un if lumineux.

La conversation, qui va de la cuisine milanaise, du _risotto_ au polichinelle napolitain, lui donne l'occasion de montrer une science, une érudition que n'ont pas d'ordinaire les princes.

Sauf le vieux duc d'Hérouville, la table ne compte pas de personnalités originales: ce sont des officiers en bourgeois, des députés, du tout le monde.

On se lève de table. Le prince me mène dans le salon de la «Grande Singerie», et s'en fait le cicerone aimable et intelligent. Puis il me fait descendre, traverse sa chambre, dont le lit, à la militaire, est surmonté d'une reine Marie-Amélie après sa mort, et où il y a, dans des vitrines de pieuses défroques, des haillons aimés et révérés, débarrasse, à coups de pied, les grandes bottes de chasse, fermant, l'entrée de la «Petite Singerie», et me la fait voir, en détail.

Le prince est simple, grand seigneur bon enfant, et malgré mon peu de sympathie pour les d'Orléans, il me force à rendre justice à la distinction de ses manières, au charme vivant de son accueil.

ANNÉE 1875

_Vendredi 8 janvier_.--Depuis deux ou trois jours, je commence à revivre, et ma personnalité rentre tout doucement dans l'être vague et fluide et vide, que font les grandes maladies.

J'ai été bien malade. J'ai manqué mourir. A force de promener, le mois dernier, un rhume dans les boues et le dégel de Paris, un beau matin, je n'ai pu me lever. Trois jours, je suis resté avec une fièvre terrible et une cervelle battant la breloque... Le jour de Noël, il a fallu aller à la recherche d'un médecin, indiqué par le concierge de la villa. Le médecin m'a déclaré que j'avais une fluxion de poitrine, et m'a fait poser dans le dos un vésicatoire, grand comme un cerf-volant.

Onze jours, j'ai vécu sans fermer l'œil, et toujours me remuant et toujours parlant, avec la conscience toutefois que je déraisonnais, mais ne pouvant m'en empêcher. Ce délire, c'était une espèce de course folle dans tous les magasins de bibelots de Paris, où j'achetais tout, tout, tout,--et l'emportais moi même.

Il y avait aussi, dans mon esprit troublé, une déformation de ma chambre, devenue plus grande, et descendue du premier au rez-de-chaussée. Je me disais que c'était impossible, et cependant je la voyais telle. Un jour, je fus intérieurement très agité, il me sembla que le sabre japonais, qui est toujours sur ma cheminée, n'y était plus: je me figurais que l'on redoutait un accès de folie de ma part, que l'on avait peur de moi.

Dans ce délire, toujours un peu conscient, l'homme de lettres voulut s'analyser, _s'écrire_. Malheureusement les notes, que je retrouve sur un calepin, sont complètement illisibles. Je ne puis en déchiffrer qu'une seule. (Nuit du 28 décembre.)--«Je ne peux, je ne sais plus dormir, quand je le veux absolument et que je ferme les yeux, il se présente devant moi, une feuille blanche avec un encadrement et une grande lettre ornée: une page toute préparée pour être remplie, et qu'il faut que je remplisse absolument. Celle-ci écrite, une autre se présente, et encore une autre et toujours ainsi.»

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_Vendredi 22 janvier_.--C'est paradoxal vraiment, le prix des choses. J'ai là devant moi un bronze japonais, un canard qui a la parenté la plus extraordinaire avec les animaux antiques du Vatican. Si l'on en trouvait un, comme cela, dans une fouille d'Italie, il se payerait peut-être dix mille francs. Le mien m'a coûté cent vingt francs. A côté de ce bronze, mes yeux vont à un ivoire japonais, un singe costumé en guerrier du Taicoun. La sculpture de l'armure est une merveille de fini et de perfection menue: c'est un bijou de Cellini. Suppose-t-on ce que vaudrait ce bout d'ivoire, si l'artiste italien l'avait signé de son poinçon. Il est peut-être signé d'un nom, aussi célèbre là-bas, mais sa signature ne vaut encore que vingt francs, en France.

Je ne suis pas fâché d'avoir introduit un peu, beaucoup de japonaiserie, dans mon XVIIIe siècle. Au fond, cet art du XVIIIe siècle est un peu le _classicisme du joli_, il lui manque l'originalité et la grandeur. Il pourrait à la longue devenir stérilisant. Et ces albums, et ces bronzes, et ces ivoires, ont cela de bon, qu'ils vous rejettent le goût et l'esprit dans le courant des créations de la force et de la fantaisie.

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_Lundi 25 janvier_.--Le dîner de Flaubert n'a pas de chance. C'est en sortant du premier, que j'ai attrapé ma fluxion de poitrine. Aujourd'hui, Flaubert souffrant manque, il est au lit. Nous ne sommes donc que Tourguéneff, Zola, Daudet et moi.

On cause tout d'abord de Taine. Comme chacun cherche à définir les qualités et les imperfections de son talent. Tourguéneff nous interrompt, en disant avec l'originalité de sa pensée et le doux gazouillement de sa parole: «La comparaison n'est pas noble, mais permettez-moi, messieurs, de comparer Taine à un chien de chasse que j'ai eu: il quêtait, il arrêtait, il faisait tout le manège d'un chien de chasse d'une manière merveilleuse, seulement, il n'avait pas de nez, j'ai été obligé de le vendre.»

Zola est tout heureux, tout épanoui de l'excellente cuisine, et comme je lui dis:

«Zola, seriez-vous, par hasard, gourmand?

--Oui, me répondit-il, c'est mon seul vice, et chez moi, quand il n'y a pas quelque chose de bon à dîner, je suis malheureux, tout à fait malheureux... Il n'y a que cela... les autres choses, ça n'existe pas pour moi... Ah, vous ne savez pas quelle est ma vie?»

Et le voici, avec un visage tout à coup assombri, qui entame le chapitre de ses misères. C'est curieux comme les expansions du jeune romancier versent, de suite en des paroles mélancoliques.

Zola a commencé un des tableaux les plus noirs de sa jeunesse, des amertumes de sa vie de tous les jours, des injures qui lui sont adressées, de la suspicion où on le tient, de l'espèce de quarantaine faite autour de ses œuvres.

Tourguéneff dit à mi-voix: «C'est particulier, un Russe de mes amis, un homme de grand esprit, affirmait que le type de Jean-Jacques Rousseau était un type français, et qu'on ne trouvait qu'en France...» Zola, qui n'a pas écouté, continue à gémir, et, comme on lui dit, qu'il n'a pas à se plaindre, qu'il a fait un assez beau chemin pour un homme n'ayant pas encore ses trente-cinq ans:

«Eh bien! voulez-vous que je vous parle là, du fond de mon cœur, s'exclame Zola, vous me regarderez comme un enfant, mais tant pis... Je ne serai jamais décoré, je ne serai jamais de l'Académie, je n'aurai jamais une de ces distinctions qui affirment mon talent. Près du public, je serai toujours un paria, oui un paria.» Et il le répète quatre ou cinq fois «un paria.»

Tourguéneff le regarde, un moment, avec une ironie paternelle, puis lui conte ce joli apologue: «Zola, lors de la fête donnée à l'ambassade russe, à l'occasion de l'affranchissement des serfs, événement dans lequel, vous savez, que j'ai été pour quelque chose, le comte Orloff, qui est mon ami, et au mariage duquel j'ai été témoin, le comte m'invita à dîner. Je ne suis peut-être pas le premier littérateur russe en Russie, mais à Paris, comme il n'y en a pas d'autre, vous m'accorderez que c'est moi, eh bien, dans ces conditions, savez-vous comment j'ai été placé à table; j'ai eu la quarante-septième place, j'ai été placé après le pope, et vous savez le mépris dont jouit le prêtre en Russie.»

Et un petit rire slave remplit les yeux de Tourguéneff, en forme de conclusion.

Zola est en veine de causerie, et il continue à nous parler de son travail, de la ponte quotidienne des cent lignes, qu'il s'arrache tous les jours, de son cénobitisme, de sa vie d'intérieur, qui n'a de distractions, le soir, que quelques parties de dominos avec sa femme, ou la visite de compatriotes. Au milieu de cela, il s'échappe à nous avouer, qu'au fond, sa grande satisfaction, sa grande jouissance est de sentir l'action, la domination qu'il exerce, de son humble trou sur Paris, et il le dit avec l'accent d'un homme de talent, qui a longtemps mariné dans la misère.

Pendant la confession acerbe du romancier réaliste, Daudet se récite à lui-même des vers provençaux, et semble se gargariser avec la douce sonorité musicale de la poésie du ciel bleu.

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_Vendredi 29 janvier_.--Je monte, ce soir, à la Commission présidée par de Chennevières, curieux de savoir ce que devient l'idée de cette exposition des tableaux français des Musées de province. J'arrive au moment où le projet est rejeté.

Au fond, je ne sais pas pourquoi je suis revenu. Tous ces messieurs autour du tapis vert, tous ces mielleux bonshommes de la Commission, tous ces administratifs littérateurs, poussant leur carrière par la toute-puissance du «passe-moi la casse, je te passerai le sené» m'inspirent presque un dégoût physique. Puis à quoi bon rompre des lances dans ce monde, à propos de l'art français qu'ils ne sentent pas plus que les autres, mais dont ils n'ont pas encore appris le respect.

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_Samedi 30 janvier_.--Une chose dure, et qui m'a été bien pénible aujourd'hui: ça été de signer, à la place habituelle où étaient _Edmond et Jules_, de signer d'un seul nom, un livre sous presse.

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_Jeudi 4 février_.--Aujourd'hui je travaille aux Archives.

Dans cette petite salle basse, entre ces deux armoires de _répertoires_ sérieux, sous ce jour tamisé, qui semble la lumière passant par le châssis d'un graveur, au milieu de ces tables recouvertes d'un maroquin noir, parmi ces messieurs décorés penchés sur des rouleaux de parchemins recroquevillés, où se lisent de longues lettres mérovingiennes, sous cette chaire, dans laquelle se tient cet huissier, en cravate blanche, au pince-nez, à la chaîne d'acier,--l'étude est grave, a quelque chose de solennel.

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_Samedi 6 février_.--Un artiste, nommé Desboutin, que je ne connaissais pas, a apporté chez Burty, jeudi, deux ou trois portraits à la pointe sèche: des planches suprêmement artistiques. Je les ai admirées, ces pointes sèches! Il m'a offert de me graver, et rendez-vous a été pris.

Je vais le trouver aux Batignolles avec Burty.

L'atelier est dans la cour d'une grande cité ouvrière, bruyante de toutes les industries du bois et du fer. Il est construit en planches mal jointes, que recouvrent au dedans d'immenses tapisseries rapportées d'Italie, représentant la mort d'Antoine, la construction de Carthage, et mettant au mur en leurs verdures fanées, dans une couleur haillonneuse, un monde pâle et effacé de guerriers farouches à l'apparence spectrale. D'un côté du mur la vieille tapisserie fait la portière d'une autre pièce, dans laquelle on entend des cris d'enfants.

Et partout sur le ton sordide et jaunâtre de la laine déteinte, pendent à des clous, des châssis montrant sur les genoux et les bras d'une mère, des nudités d'enfants, de petits ventres, de petits culs au coloris rose et gris des esquisses de Lepicié: l'étal d'une chair, dans laquelle on sent les entrailles d'un peintre-père. Et partout dans l'atelier sont épars des joujoux, et du linge reprisé. Et deux petits chiens, nouveaux nés, gros comme des rats, se tiennent fraternellement dans les pattes l'un de l'autre, se mordillant leurs petites gueules entr'ouvertes.

Sur le rebord d'une fenêtre, près d'une chaise, au dossier raccommodé avec une ficelle, une page d'un vieux livre entr'ouvert: RAGIONAMENTI DI PIETRO ARETINO, est grise de la poussière, tombée depuis des mois.

Desboutin me fait asseoir dans un grand fauteuil de velours vert, le meuble d'apparat du logis. Il enduit d'huile une planche de cuivre pour en enlever le brillant, et se met à crayonner sur son genou.

C'est une tête originale, avec une chevelure à la Giorgion, une tête toute cahoteuse de méplats et de rondeurs turgescentes: une tête de foudroyé. Sa mère avait douze cent mille francs, qu'elle a perdus, en lui laissant des dettes. Il avait acquis des terrains à Florence, et une partie de ces terrains lui était achetée 250,000 francs, pour le percement d'un boulevard, quand le transfèrement de la capitale d'Italie à Rome a fait abandonner le projet. Sa peinture ne se vend pas, et sa littérature--il a fait le MAURICE DE SAXE avec Amigues--ne lui rapporte pas plus que sa peinture.

Soulevant la portière, une Italienne, sa femme, est entrée dans l'atelier, promenant sur les bras, de long en large, une petite fille. Puis est apparu sous la portière, à quatre pattes, un joli gamin tout frisotté, qui, après quelques instants d'hésitation, s'est décidé à venir à nous. Et là dessus est rentrée, toute joyeuse de sa promenade dans la cour, la mère des petits chiens.

Desboutin a attaqué, avec la pointe, le cuivre à vif, passant à tout moment l'envers de son petit doigt, chargé de noir, pour se rendre compte de son travail, cherchant en même temps, ainsi qu'il le disait, la couleur et le dessin, et laissant transpirer son mépris pour l'eau-forte, qu'il appelle de la _gravure dans un cataplasme_.

Il travaille appliqué et nerveux, jetant des mots italiens, dans une intonation tendre à sa femme, jetant des _secatore_ au beau petit garçon, qui devient trop familier, jetant des _porcheria_ à la chienne _Mouchette_, dont la gaîté se prend, par moments, à aboyer. Et je pose jusqu'à la nuit, charmé par le tableau que j'ai sous les yeux.

C'était vraiment d'une opposition charmante, sur l'antiquaille des murs, et pour ainsi dire, sur la pourriture des tapisseries, ces deux frais enfants, assis sur deux petites chaises, l'un en face de l'autre, le petit garçon avec son visage et son teint à la Murillo, la petite fille sous son petit bonnet blanc: tous deux entourés des jeux de petits chiens, qui semblaient former avec eux une famille du même âge.

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_Dimanche 7 février_.--De Behaine a vu hier le maréchal Mac-Mahon. Il a été frappé, attendri, c'est son expression, du _boulvari_ fait dans cette loyale cervelle, par les complications tortueuses de la politique du moment. Le maréchal lui est apparu comme un homme prochainement menacé d'une congestion cérébrale.

Puis de Behaine me peint la délivrance joyeuse, qu'avait éprouvée le maréchal, quand, après quelques mots sur la politique intérieure, il lui a demandé où en était l'armée. Tout de suite, ça a été un autre homme. Plus cette inquiétante concentration, plus ces mouvements nerveux, plus ces contractions de mains impatientes et prêtes à broyer des choses. Le maréchal s'est mis à causer gaîment et alertement, des hommes, des canons, des fusils, et a terminé par cette phrase: «Oh cette année, il n'est pas probable que Bismarck nous fasse la guerre, et l'année prochaine nous serons prêts!»

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_Jeudi 11 février_.--Je n'ai jamais assisté à une séance de réception à l'Académie, et je suis curieux de voir de mes yeux, d'entendre de mes oreilles, cette chinoiserie.

On m'a donné un billet, et ce matin, après déjeuner, nous partons, la princesse, Mlle de Galbois, Benedetti, le général Chauchard, et moi, pour l'Institut.

Ces fêtes de l'intelligence sont assez mal organisées, et par un froid très vif, on fait queue, un long temps, entre des sergents de ville maussades, et des troubades étonnés de la bousculade entre les belles dames à équipages et des messieurs à rosettes d'officiers.

Enfin nous sommes à la porte. Apparaît un maître d'hôtel. Non, c'est l'illustre Pingard, une célébrité parisienne qui doit une partie de sa notoriété à sa gnognonnerie, un homme tout en noir, avec des dents recourbées en défense, et un rognonement de bouledogue érupé. Il nous fait entrer dans un vestibule, orné de statues de grands hommes, ayant l'air très ennuyé de leur représentation en un marbre trop académique, disparaît un moment, et puis reparaît, et gourmande durement la princesse--qu'il feint de ne pas reconnaître--pour avoir dépassé une certaine ligne du pavé.

Enfin ascension dans un étroit escalier tournant, semblable à l'escalier de la colonne Vendôme, et où Mme de Galbois commence à se trouver mal. Et nous voilà dans un petit recoin, en forme de loge, dont les murs vous font blancs, à la façon des meuniers, et d'où, comme d'une lucarne, le regard plonge, non sans une espèce de vertige, dans la salle.

La décoration de la coupole, grise comme la littérature qu'on encourage au-dessous, est à faire pleurer. Sur un gris verdâtre, sont peints en gris demi-deuil, des muses, des aigles, des enroulements de lauriers, pour lesquels le peintre a obtenu à peu près le trompe-l'œil d'une planche découpée. Et le triste jour, reflété par cette triste peinture, tombe morne et glacé sur les crânes d'en bas.

La salle est toute petite, et le monde parisien, si affamé de ce spectacle, qu'on n'aperçoit pas un pouce de la tenture usée des banquettes d'en bas, un pouce du bois des gradins de collège des grandes tribunes du premier étage, tant se pressent et se tassent dessus, des fesses nobiliaires, doctrinaires, millionnaires, héroïques. Et je vois, par une fente de la porte de notre loge, dans le corridor, une femme de la dernière élégance, assise sur une marche d'un escalier, et qui écoutera sur cette marche les deux discours.

Nous avons croisé, en entrant, le maréchal Canrobert, et la première personne, que nous apercevons dans la salle, est Mme de La Valette, et partout ce sont des hommes et des femmes du plus grand monde. Une remarque. Chez les femmes assistant à cette solennité, règne une certaine gravité de toilette, une couleur assombrie de _bas bleu_ dans les robes, parmi lesquels éclate, par ci par là, le manteau de velours violet garni de fourrures de la superbe Mme d'Haussonville, ou détonne le chapeau extravagant de quelque actrice.

Le monde intime de la maison, quelques hommes et les femmes des académiciens, sont ramassés dans l'espèce d'enceinte d'un petit cirque, défendu par une balustrade. A droite et à gauche, sur les deux grandes tribunes en espalier, sont étagés, dans du drap noir, les membres de toutes les académies.

Le soleil, qui s'est décidé à luire, éclaire des visages où toutes les lignes remontent en l'air, en ces courbes, par lesquelles on représente dans les têtes d'expression, la béatitude. On sent chez tous les hommes une admiration préventive, impatiente de déborder, et les femmes ont quelque chose d'humide dans le sourire.

La voix d'Alexandre Dumas se fait entendre. Aussitôt c'est un recueillement religieux, puis bientôt de petits rires bienveillants, des applaudissements caressants, des _ah!_ pâmés.

L'exorde est tout plein de jolies gamineries, d'amusantes pasquinades, d'aimables traits d'esprit, puis vient le morceau sérieux, le morceau historique, où le récipiendaire déclare, grâce à sa faculté de lire entre les lignes de l'imprimé, avoir fait la découverte que Richelieu n'a jamais été jaloux des vers de Corneille, qu'il lui en a seulement voulu un moment, pour avoir retardé, avec sa création du CID, l'unité française. Il s'est contenté de le faire appeler, et lui a dit: «Prends un siège, Corneille...» Là, un monologue du cardinal-ministre, fabriqué par Dumas.

Une salle ivre, des applaudissements, des trépignements.

La péroraison prononcée, tous les traits de tous les visages se sont allongés, en les courbes tombantes d'un fer à cheval, et une noire tristesse s'est amoncelée sur tous les fronts.