Journal des Goncourt (Deuxième série, deuxième volume) Mémoires de la vie littéraire
Part 7
Et dans la réverbération brûlante des deux fleuves, ivre de lecture et d'alcool sucré,--et myope comme il l'était--l'enfant arrivait à vivre, ainsi que dans un rêve, une hallucination, où, pour ainsi dire, rien de la réalité des choses ne lui arrivait.
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_Jeudi 12 février_.--J'ai dîné hier avec des vaudevillistes, parmi lesquels il y avait Labiche, l'auteur du CHAPEAU DE PAILLE D'ITALIE.
C'est un homme grand, gros, gras, glabre, au nez sensuel et turgescent, dans une physionomie placide et charnue. Avec le sérieux implacable, le sérieux presque cruel de tous les comiques du dix-neuvième siècle, le dit Labiche lâche des mots drôles, des mots faisant rire les gens qui ont le rire facile. Du reste, il faut avouer qu'il a eu le plus grand succès, en racontant qu'il a été nommé maire--il est maire, à ce qu'il paraît, d'une localité en Sologne--nommé maire, après avoir mandé à son préfet, qu'il était le seul homme de sa localité, qui se mouchât dans un mouchoir.
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_Vendredi 13 février_.--Hier, j'ai passé mon après-midi dans l'atelier d'un peintre, nommé Degas.
Après beaucoup de tentatives, d'essais, de pointes poussées dans tous les sens, il s'est énamouré du moderne, et dans le moderne, il a jeté son dévolu sur les blanchisseuses et les danseuses. Je ne puis trouver son choix mauvais, moi qui dans MANETTE SALOMON, ai chanté ces deux professions, comme fournissant les plus picturaux modèles de femmes de ce temps, pour un artiste moderne. En effet, c'est le rose de la chair, dans le blanc du linge, dans le brouillard laiteux de la gaze: le plus charmant prétexte aux colorations blondes et tendres.
Et Degas nous met sous les yeux des blanchisseuses, des blanchisseuses, tout en parlant leur langue, et nous expliquant techniquement le coup de fer _appuyé_, le coup de fer _circulaire_, etc., etc.
Défilent ensuite les danseuses. C'est le foyer de la danse, où sur le jour d'une fenêtre, se silhouettent fantastiquement des jambes de danseuses, descendant un petit escalier, avec l'éclatante tache de rouge d'un tartan au milieu de tous ces blancs nuages ballonnants, avec le repoussoir canaille d'un maître de ballets ridicule. Et l'on a devant soi, surpris sur la nature, le gracieux tortillage des mouvements et des gestes de ces petites filles-singes.
Le peintre vous exhibe ses tableaux, commentant, de temps en temps, son explication par la mimique d'un développement chorégraphique, par l'imitation, en langage de danseuse, d'une de leurs _arabesques_,--et c'est vraiment très amusant de le voir, les bras arrondis,--mêler à l'esthétique du maître de danse, l'esthétique du peintre, parlant du _boueux tendre_ de Velasquez et du _silhouetteux_ de Mantegna.
Un original garçon que ce Degas, un maladif, un névrosé, un ophtalmique à un point, qu'il craint de perdre la vue, mais par cela même un être éminemment sensitif, et recevant le contre-coup du caractère des choses. C'est jusqu'à présent l'homme que j'ai vu le mieux attraper, dans la copie de la vie moderne, l'âme de cette vie.
Maintenant réalisera-t-il jamais quelque chose de tout à fait complet? Je ne sais. Il me paraît un esprit bien inquiet.
De cet atelier, je suis tombé à la nuit tombante dans l'atelier de Galland, le peintre-décorateur, dans cet atelier qui, en sa grandeur de cathédrale et avec son peuple mythologique de petites maquettes, au milieu de ses grisailles mourantes, semblait s'ouvrir à l'éveil crépusculaire d'un Olympe de Lilliput, ressuscitant la nuit.
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_Dimanche 22 février_.--Je vais dire un bonjour à de Chennevières, que je n'ai pas vu depuis sa nomination à la direction des Beaux-Arts, craignant un peu qu'à sa porte, on ne m'apprenne qu'il habite maintenant des lambris dorés, en quelque coin ministériel. Non, le portier me laisse monter, et la petite bonne m'ouvre.
Me voici dans la salle à manger, aux vulgaires carafons d'eau-de-vie, aux corbeilles de pommes ridées, au milieu de la desserte presque ouvrière du dîner du dimanche.
Autour de la table, dans le brouillard des cigarettes, on aperçoit la grosse face de Prarond; la mine superbe du député-caricaturiste Buisson, le profil du peintre Toulmouche, une barbe chinchilla que je ne connais pas, et que je vois toujours là, et trônant au centre, le bon et affaissé Chennevières, un bonnet de coton enfoncé jusqu'aux sourcils, et le menton touchant la table. L'intérieur, est resté provincial, normand, _chardinesque_, et les grandeurs n'ont rien changé au train de la maison.
Et quand on passe dans la chambre à lit, qui sert de petit salon, on trouve telle qu'elle était autrefois, la simple madame de Chennevières, et _Bébé_, emplissant plus que jamais de son bruit, de son mouvement, du caprice tyrannique, de son remue-ménage, le milieu bourgeois et familieux.
Quelques billets de théâtre, traînant sur la table; et des papiers à _en-tête ministériel_, mêlés à des croquis de Buisson, représentant Bébé avec un corps de petite chatte, de petite chienne, de poulette: c'est tout ce qu'il y a de changé, c'est tout ce qu'il y a de nouveau dans la maison.
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_Mardi 24 février_.--Si j'étais encore peintre, je ferais un trait gravé à l'eau-forte de ce fond de Paris, que l'on voit du haut du pont Royal. De ce trait gravé, je ferai tirer une centaine d'épreuves sur papier collé, et je m'amuserais à les aquareller de toutes les colorations qui se lèvent des brumes aqueuses de la Seine, de toutes les magiques couleurs, dont notre automne, notre hiver, peignent cet horizon de plâtre gris et de pierre rouillée.
Aujourd'hui de la _mouche_, sur laquelle je suis venu d'Auteuil, je regardais. Dans la menace noire d'un orage d'hiver, sous la lumière blafarde d'un jour d'éclipse, le spectacle était merveilleux. On voyait, blanches d'une blancheur électrique, les deux piles du pont, on voyait les Tuileries de la couleur d'une eau jaune ensoleillée, et tout au fond, dans une nuée qui semblait la fumée rougeoyante d'un incendie, la masse de vieille pierre de Notre-Dame apparaissait violette, avec des transparences d'améthyste.
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_Mardi 3 mars_.--Un joli mot de Paul de Saint-Victor, à propos de la mondanité de Renan: «Renan, c'est le _gandin_ de l'exégèse!»
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_Vendredi 6 mars_.--Je déjeunais, ce matin, chez Claudius Popelin, d'où nous devions partir pour la répétition du CANDIDAT. La répétition est remise, et nous voilà, tous les deux,--Giraud et Gautier fils partis--à fumer et à causer, dans l'expansion d'un bon déjeuner.
Il me confie que la princesse écrit des Mémoires, et que c'est lui qui l'a décidée, en lui disant que si elle n'en faisait pas, on en ferait de faux qui passeraient pour vrais.
Il ajoute: «Enfin elle s'y est mise. Quand elle a fait un petit bout, elle est très contente, elle s'admire presque enfantinement, d'avoir fabriqué un morceau de livre. Lorsqu'il y en a huit ou dix pages, je les recopie, car vous devez savoir ce que c'est que son écriture, et elle est incapable de se recopier. Je n'ai pas besoin de vous dire, que je ne suis absolument qu'un copiste, que je ne veux peser en rien sur la liberté de sa manière... Mais attendez.» Il se lève et va chercher un petit cahier relié, et nous nous renfonçons dans le divan, et il commence la lecture.
Les mémoires commencent à l'enfance de la princesse, mêlée à l'enfance du prince Napoléon. Il y a, dans ces premières pages, un portrait très saisissant de la vieille Lætitia, de la mère inconsolée du César disparu, cette figure d'aïeule antique, avec ses mains de cire, et le ronronnement incessant de son rouet dans le silence du grand palais.
La langue parlée de la princesse, sa manière de pourtraire les gens, en brouillant un détail physique avec un trait moral, cela, est vraiment pas mal conservé dans le travail, assis et rassis, de la composition et de l'écriture.
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_Jeudi 12 mars_.--Hier, c'était funèbre, cette espèce de glace tombant peu à peu, à la représentation du CANDIDAT, dans cette salle enfiévrée de sympathie, dans cette salle attendant des tirades sublimes, des traits d'esprit naturel, des mots engendreurs de batailles. D'abord ça été, sur toutes les figures, une tristesse apitoyée, puis, longtemps contenue par le respect pour la personne et le talent de Flaubert, la déception des spectateurs a pris sa vengeance, dans une sorte de chûtement gouailleur, dans une moquerie sourieuse de tout le pathétique de la chose.
Après la représentation, je vais serrer la main de Flaubert, dans les coulisses. Je le trouve sur la scène déjà vide, au milieu de deux ou trois Normands, à l'attitude consternée des gardes d'Hippolyte. Il n'y a plus sur les planches, un seul acteur, une seule actrice. C'est une désertion, une fuite autour de l'auteur. On voit les machinistes, qui n'ont pas terminé leur service, se hâter avec des gestes hagards, les yeux fixés sur la porte de sortie. Dans les escaliers, dégringole silencieusement la troupe des figurants. C'est à la fois triste et un peu fantastique, comme une débandade, une déroute dans un diorama, à l'heure crépusculaire.
En m'apercevant, Flaubert a un sursaut, comme s'il se réveillait, comme s'il voulait rappeler à lui sa figure officielle d'homme fort: «Eh bien, voilà!» me dit-il avec de grands mouvements des bras colères, et un rire méprisant qui joue mal le «Je m'en fous!». Et comme je lui dis que la pièce se relèvera à la seconde, il s'emporte contre la salle, contre le public blagueur des premières.
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_Dimanche 15 mars_.--Je trouve Flaubert assez philosophe à la surface, mais avec les coins de la bouche tombants, et sa voix, tonitruante, est basse, par moments, comme une voix qui parlerait dans la chambre d'un malade.
Après le départ de Zola, il s'est échappé, à me dire, avec une amertume concentrée: «Mon cher Edmond, il n'y a pas à dire, c'est le four le plus _carabiné_....» Et, au bout d'un long silence, il laisse tomber de ses lèvres: «Il y a des écroulements comme cela!»
Au fond, cette chute est déplorable pour tout fabricateur de livres: pas un de nous ne sera joué d'ici à dix ans.
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_Mercredi 8 avril_.--Quelle carrière suivie contre vents et marée, jusqu'aux années ultimes du dernier survivant. Il ne naît pas, tous les jours, pour écrire l'histoire d'une école de peinture, deux hommes ayant fait de sérieuses études de peinture, deux hommes qui, indépendamment de cette compétence, se trouvent être à la fois des érudits et des stylistes. Il se pourrait bien même, que cela fût arrivé pour la première fois.
Eh bien, pour le livre, sorti de cette collaboration, pour l'ART DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE, les articles, sauf un article de Banville, d'ordinaire très lyrique à l'endroit de ses amis, tous les articles sont des appréciations fadement bienveillantes, et telles que le journalisme en consacre au livre d'un agent de change, qui dresse le catalogue de sa galerie de tableaux.
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_Mardi 14 avril_.--Dîner chez Riche, avec Flaubert, Tourguéneff, Zola, Alphonse Daudet. Un dîner de gens de talent qui s'estiment, et que nous voudrions faire mensuel, les hivers suivants.
On débute par une grande dissertation sur les aptitudes spéciales des constipés et des diarrhéiques, en littérature, et de là, on passe au mécanisme de la langue française.
A ce propos, Tourguéneff dit à peu près cela: «Votre langue, messieurs, m'a tout l'air d'un instrument, dans lequel les inventeurs auraient bonassement cherché la clarté, la logique, le gros à peu près de la définition, et il arrive que l'instrument se trouve manié aujourd'hui par les gens les plus nerveux, les plus impressionnables, les moins susceptibles de se satisfaire de l'à peu près.»
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_Jeudi 16 avril_.--Cette jolie petite tête d'Armand, je l'ai vue, il n'y a pas dix jours, si espièglement heureuse dans sa convalescence, si remueuse, si éveillée, sur son oreiller, de la vie qui revenait.
Aujourd'hui, à quatre heures, sur cet oreiller, à la lueur du grand cierge pascal peint et doré que le pape donna à son père, je revois la tête du pauvre enfant, avec de grands bleuissements sous ses yeux fermés, avec l'affreuse rétractation de ses lèvres violettes, sur le blanc des dents. Je la revois, à neuf heures, cette tête aimée, blanche de la pâleur d'un lys flétri, qui serait éclairé par un clair de lune.
L'enfant est mort d'une méningite, de cette inhumaine maladie, qui s'attaque aux mieux portants. Son délire, ce délire particulier aux maladies du cerveau, et qui fait, aux vieux comme aux jeunes, repasser, dans les dernières heures de l'agonie, les sensations de leur vie--son délire était à la fois doux et déchirant. Il ne parlait que de roses que ses petites mains cherchaient à rassembler en bouquet, pour sa bonne amie, la sœur qui le soignait, il ne parlait que de bouvreuils que ses petites mains s'efforçaient à attraper dans le vide, pour les mettre dans le giron de sa mère, et sa voix expirante répétait toutes les gaies chansons italiennes, que sa première enfance avait entendues, dans la baie de Naples.
Je ne crois pas aux maladies du cerveau ressemblant à des coups de foudre. Cet enfant n'était pas plus intelligent, pas plus spirituel qu'un autre, mais cet enfant avait une faculté que je n'ai jamais rencontrée, poussée à ce développement chez aucun autre: la faculté de la sensation. Je n'ai jamais vu un enfant jouir, comme lui, du parfum d'une fleur, de la vue d'une jolie femme bien habillée, du confort d'un bon fauteuil du toucher d'une chose agréable. Et son toucher à lui était particulier, on peut dire que c'était une caresse. Non je n'ai jamais rencontré des sens procurant à un être, par le contact des choses, un épanouissement sensuel semblable, une félicité pareille. C'était la faculté supérieure de ce petit cerveau, une faculté anormale, et les facultés anormales d'un cerveau, quelles qu'elles soient, sont toujours menacées d'une méningite.
Le spectacle de cette mort est horrible. La mère, cette frêle femme, s'est donné pour tâche d'être forte pour elle et son mari, et, sans une larme, elle veille à tout, elle fait tout, elle touche à tout, avec un corps tout d'une pièce, et des gestes automatiques qui font peur. J'étais tout à l'heure dans sa chambre, devant son armoire à glace. Je n'oublierai jamais la douce voix artificielle, qu'elle a prise pour me dire de me déranger, et le haut-de-corps désespéré, avec lequel, l'armoire ouverte, elle a jeté sur ses bras, deux draps--les draps pour ensevelir son cher enfant.
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_Fin d'avril_.--A l'heure qu'il est, en littérature, le tout n'est pas de créer des personnages, que le public ne salue pas comme de vieilles connaissances, le tout n'est pas de découvrir une forme originale de style, le tout est d'inventer une lorgnette avec laquelle vous faites voir les êtres et les choses à travers des verres qui n'ont point encore servi, vous montrez des tableaux sous un angle de jour inconnu jusqu'alors, vous créez une optique nouvelle.
Cette lorgnette, nous l'avions inventée, mon frère et moi, aujourd'hui je vois tous les jeunes s'en servir, avec la candeur désarmante de gens, qui en auraient dans leurs poches, le brevet d'invention.
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_10 mai_.--Des journées de malaise, de détente morale, des journées passées au lit, dans une vague vie. Là dedans, de temps en temps, la lecture d'un livre que je vais chercher, en chemise, sur la première rangée, à portée de la main: une lecture qui, dans le silence et le recueillement tiède du lit, approche les choses et les faits, comme dans une vision lumineuse. Puis revenant par là-dessus, la somnolence et l'enfoncement dans le vide. Des journées qui ont quelque chose du temps qu'il fait dehors et de ses coups de soleil rapides, dans la monotonie grise du ciel.
Ces jours-là, j'aime à lire de l'histoire, surtout de la vieille histoire: il me semble que je ne la lis pas, mais bien plutôt que je la rêve.
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_Mardi 12 mai_.--Mes jeunes amis se marient l'un après l'autre. Aujourd'hui c'est le tour de Pierre Gavarni. Et à l'église, ma pensée va au souvenir du petit enfant qu'il était, quand son père l'a envoyé, la première fois, chez moi.
Après la cérémonie, Pierre m'a entraîné à l'hôtel Talabot, un hôtel au plafond dont j'ai reconnu les peintures. Voillemot, pendant qu'il les peignait pour Billaut, était venu nous chercher, mon frère et moi, pour les admirer. On a déjeuné autour de petites tables improvisées, toutes bruissantes du froufrou de robes heureuses. Le marié, charmant garçon, mais toujours un peu tombant de la lune, _hannetonnait_ là dedans, poussant l'un ou l'autre, dans quelque coin, avec des mains de caresse, vous disant des choses qu'il oubliait de finir, et qu'il terminait par un sourire heureux.
C'était le plus délicieux spectacle de l'ahurissement, produit par l'amour, chez un jeune homme distrait.
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_Dimanche 17 mai_.--Ma vie se passe à descendre au jardin voir fleurir des roses, puis à remonter écrire des notes sur Watteau.
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_Mardi 26 mai_.--Aujourd'hui j'ai 52 ans.
En l'honneur de cet anniversaire, la princesse m'a demandé à dîner. Comme toutes les princesses, elle trouve amusant de faire une fois, par hasard, un dîner très mal servi, où elle apporte la joie bruyante d'un enfant, au restaurant.
Après le dîner, on a fait, sur un tas de feuilles de papier, les plans d'un hôtel idéal, que la princesse ne construira jamais, mais qu'elle aime à bâtir en imagination, avec les imaginations de ses amis.
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_Dimanche 31 mai_.--C'est maintenant comme un reproche, lorsqu'il m'arrive, par la poste, un volume d'un confrère.
J'ai jeté, aujourd'hui, dans un coin, la CONQUÊTE DE PLASSANS de Zola, souffrant de voir sur ma table, ce joli volume jaune, à la couverture toute neuve, à l'impression toute fraîche, qui semblait me dire: «Toi, tu es donc complètement fini?»
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_Vendredi 5 juin_.--Hier, Alphonse Daudet est venu déjeuner avec sa femme chez moi. Un ménage qui ressemble à celui que je faisais avec mon frère. La femme écrit, et j'ai lieu de la soupçonner d'être un artiste en style.
Daudet est ce joli garçon chevelu, aux rejets superbes, à tout moment, de cette chevelure en arrière, aux coups de monocle à la Scholl. Il parle spirituellement de son impudeur à fourrer dans ses livres, tout ce qui lui fournit des observations littéraires, et se dit déjà presque brouillé avec une partie de sa famille.
Puis l'on cause des uns et des autres... Daudet s'avoue beaucoup plus frappé du bruit, du son des êtres et des choses, que de leur vue, et tenté parfois de jeter dans sa littérature des _pif_, des _paf_, des _boum_. Et, en effet, il est d'une myopie qui touche à l'infirmité, et semble lui faire traverser les milieux de la vie, ainsi qu'un aveugle--pas mal clairvoyant tout de même.
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_Lundi 22 juin_.--Jules Janin a eu ce qu'il a ambitionné toute sa vie: un bel enterrement.
Derrière sa dépouille ont emboîté le pas, du militaire, du civil, de l'académique, avec la populace des lettres. Sa gloire, quoiqu'il ait eu, à un moment, un certain talent, sa gloire sera celle d'un agréable et loquace causeur. Elle ne durera guère plus que le JJ. en fleurs, calligraphié au milieu du gazon de son jardin.
Le malheureux! on va l'enterrer à Évreux. C'est, cruel pour des os aussi parisiens que les siens, d'attendre, en province, le Jugement dernier.
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_Mardi 30 juin_.--Quand on vit quelque temps en communion avec les femmes de Prudhon, ces portraits ne vous restent pas dans la mémoire, comme des portraits. Elles flottent et sourient en votre pensée rêveuse, ces effigies vagues et noyées dans la demi-teinte, ainsi que des types poétiques, des incarnations idéales de la femme du Directoire, de l'Empire, de la Restauration.
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_Mercredi 1er juillet_.--D'où venez-vous, comme ça, disais-je, aujourd'hui, à Mlle *** rentrant du dehors, au moment, où je poussais la petite porte battante du parc: «Je viens de faire des acquisitions.» Puis, en riant: «Je viens d'acheter de la potasse chez l'épicier.»
Il y a dans le moment chez toutes les Parisiennes brunes, une passion de devenir blondes, et toutes travaillent, non sans succès, à obtenir cette coloration, en se lavant les cheveux avec de la potasse, dissoute dans de l'eau.
Donc, nous nous sommes mis à causer toilette, et, elle me conte l'origine de cette mode, elle m'apprend que le docteur Tardieu, ayant été visiter une fabrique de potasse, avait été frappé du ton de la chevelure des ouvriers et des ouvrières. C'était le _blond flamboyant vénitien_. Et le maître de l'établissement disait à Tardieu, que les cheveux de tout son monde devenaient comme cela, au bout de dix-huit mois. La chose racontée à Paris, devant un cercle de femmes, avait fait faire d'abord secrètement, puis ouvertement, des essais, et la potasse était entrée, d'une manière officielle, dans la toilette de la Parisienne, de ces années.
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_Mercredi 8 juillet_.--Je vais passer ma journée chez Alphonse Daudet, à Champrosay, le pays affectionné par Eugène Delacroix.
Il habite une grande maison bourgeoise batit dans un petit parc minuscule à la dix-huitième siècle. La maison est égayée par un enfant intelligent et beau, sur la figure duquel, se trouve, joliment mêlée, la ressemblance du père et de la mère. Il y a encore là, le charme de la mère, une femme lettrée, toute effacée dans une ombre de discrétion et de dévouement. On dirait que tout s'est réuni, pour enfermer entre ces quatre murs, cette bienheureuse sérénité bourgeoise des bourgeois, et cependant transperce, par moments, sous la gaîté et la gentille griserie des paroles, un peu de la mélancolie qui habite tout atelier de la pensée.
La journée est accablante de chaleur. Les persiennes fermées, on esthétise dans la pénombre, on cause, procédés, cuisine de style. Là-dessus, Daudet se laisse aller à me parler de la prose, des vers de sa femme. Mme Daudet veut bien me lire une pièce de vers, où des fils dispersés d'un col, qu'elle vient de broder en plein air, la poétesse imagine un nid, fait par les oiseaux du jardin. Cela est tout à fait charmant. Une femme seule pouvait le faire, et je l'engage à écrire un volume, où sa préoccupation soit de faire avant tout, une œuvre de femme.
Elle est vraiment très extraordinaire, Mme Daudet. Je n'ai jamais rencontré un être, homme ou femme, qui ait si bien lu qu'elle, un lecteur qui connaisse aussi à fond les moyens d'optique et de coloration, la syntaxe, les tours, les ficelles de tous les militants de l'heure présente.
Le soleil tombé, l'on monte en canot, et le long de la rive, une ligne à la main, l'on disserte et l'on esthétise encore, dans les menaces d'un orage et les roulements du tonnerre.
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_Samedi 11 juillet_.--L'envie, et l'envie du haut en bas de la société, c'est la grande maladie nationale. J'ai eu un parent très riche et très avare, qui aurait donné de son argent, et pas mal, pour voir tomber du ministère Lamartine, qu'il ne connaissait pas du tout.
Ce parent, était le représentant de la grande bourgeoisie française, qui souffre des poèmes créés par le poète, des victoires gagnées par le général, des découvertes mises au jour par le savant. Car, en effet, toute la notoriété, tout le retentissement, tout le bruit glorieux qui se fait en France autour d'un nom français, semble se faire au détriment de tous les Français.
A toute affirmation d'une supériorité, chacun en France jaunit un peu, et chacun sent l'ictère rongeur, mordre à son foie jaloux.